CHAPITRE V
Soins du bienheureux Alphonse pour la réfoT' mation des mœurs dans son diocèse.
Le vigilant pasteur veillait avec une continuelle soUicitudc sur tous les besoins spirituels de chaque individu de son diocèse ; non-seulement il attaquait publiquement dans ses prédications , dans ses mandemens et ordonnaqces tous les désordres et \ç^
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scandales publics , mais il allaquait encore en secret, avecloule la force du zélé et toute la prudence de la charité , les désordres et les scandales particuliers , instruisant , reprenant , conjurant les pécheurs , employant tous les 7noyens utiles , et faisant ainsi , comme le prescrit l'Apôlre , une œuvre vrai7nent évangéliquè.
Outre les curés , un certain nombre de prêtres recommandables qu'il avait investis de sa confiance étaient spécialement chargés, dans les différentes parties de son diocèse , de veiller sur tout ce qui pouvait s'y passer de remarquable: ils en donnaient aussitôt avis au saint évéque , qui prenait toujours les expédiens les plus convenables pour arrêter le désordre. Dans ces circonstances , Alphonse n'était conseillé que par le désir du plus grand bien et jamais par les considérations pusillanimes d'une sagesse profane. Sa vigilance une fois éclairée, il agissait avec fermeté et selon sa conscience , sans reculer devant une résolution rigoureuse qu'il aurait jugée nécessaire. C'est ainsi que requérant l'exécution des lois contre les blasphémateurs , il signala plusieurs individus reconnus pour incorrigibles et qui furent atteints d'une juste punition. Les voies de douceur avaient été inutilement employées ; des mesures sévères furent plus efficaces ; elles mirent un terme à un scandale révoltant, et les bouches impies n'osèrent plus s'ouvrir contre le Ciel. Il serait posâible de nos jours que des esprits plus étroits
que sages , trouvassent de l'exagération dans cette vigueur épiscopale ; mais il n'est pas moins vrai qu'elle fut l'effet d'un zèle éclairé et d'une charité bien entendue ; le même Evangile qui dit de ne pas éteindre la mèche encore fumante, commande aussi d'arracher l'œil qui scandalise. D'ailleurs notre saint ne faisait ici qu'invoquer le secours du bras séculier, et cela est si peu contraire à l'esprit de la religion , que l'Eglise dans les anciens canons en fait un devoir aux évéques ; aussi Alphonse n'hésitait pas à recourir à ce moyen contre les vices publics qu'il ne pouvait réprimer autrement. Il provoquait surtout des mesures contre les femmes de mauvaise vie , dont l'incurable corruption avait résisté aux efforts de sa charité pour les faire changer de conduite ; elles étaient chassées de son diocèse , ou bien on les enfermait dans des maisons de correction, où il payait lui-même leur nourriture. Et cette fermeté à poursuivre les scandales, il ne la déploya pas seulement contre quelques malheureuses que la misère , autant que le vice , avait précipitées dans le dernier degré de l'abjection et de l'immoralité , mais contre toute personne , quelle qu'elle fût, dont la vie offensait les mœurs publiques. Il s'adressait au gouvernement , et par suite de ses démarches dirigées et soutenues avec une sainte énergie , il parvenait toujours à ce que la force fût employée contre ceux qui se montraient rebelles à la persuasion. C'est ainsi qu'en plusieurs circonstan-
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CCS , des gentilshommes dislingués , et d'aulres laïques , simples citoyens , ont été , par ordre du roi , enlevés tout d'un coup de leurs demeures et jetés dans les prisons , ou envoyés en exil , pour y subir , quelquefois pendant longues années , la peine de leur immoralité, 11 était , en pareille matière , absolument incapable de se prêter l\ aucune espèce de condescendance;, il fallait que le mal cessât; rien autre chose n'aurait jamais désarmé l'homme de Dieu ; ni la fortune , ni la condition , ni l'autorité ne pouvaient , par des considérations humaines , le disposer en ce point h des ménagemens qu'il eût regardés comme une coupable et scandaleuse connivence. Il n'était pas même arrêté par la crainte de déconsidérer un caractère toujours respectable , même dans les individus les plus indignes. L'on verra dans la suite avec quelle force il avait sévi contre Jjpecclésiastiques scandaleux que le crédit et l'autorité de leurs familles ne purent soustraire à une juste animadversion.
Le même zèle le porta à s'adresser au roi pour en obtenir des mesures répressives contre les duels, (|ui devenaient tous les jours plus fréquens; sa supplique était conçue dans les termes les plus pressanset les plus énergiques. Alphonse l'avait rédigée sous l'impression d'une profonde douleur pour la perte de tant d'ames infortunées ; et tandis qu'il la dictait , on l'entendait s'écrier à chaque instant : « Pauvres âmes ! pauvres âmes ! qui vont droit à
)> l'enfer. » Il ne se borna pas à celte première remontrance : il composa un mémoire conlre ceUe coutume barbare ; c'était un écrit très-substantiel' dans lequel il présentait comme le faisceau complet de toutes les lois civiles et ecclésiastiques qui défendent les duels sous des peines terribles , et où il détruisait toutes les raisons qu'tin préjugé féroce peut faire valoir pour un faux point d'honneur. Ce mémoire fut envoyé au roi , et détermina la promulgation d'une nouvelle loi très-sévère conlre les duellistes.
Cette conduite vigoureuse s'alliait cependant dans le saint évéque avec une sollicitude douce et compatissante ; il n'usait de rigueur qu'après avoir vainement essayé d'une autre voie plus conforme à sa bonté.
Si notre saint avait saisi quelquefois^ le glaive qui divise , il avait employé plus sou^Rt encore le langage qui unit et réconcilie. Il veillait soigneusement au maintien de la paix parmi ses ouailles ; les inimitiés qui se déclaraient dans son diocèse , grâces à son zèle et à l'influence de son caractère et de ses vertus, n'étaient pas de longue durée. Les ennemis étaient appelés chez lui , ou bien il allait les trouver chez eux , et leurs haines tombaient en présence de sa charité. Il avait un don merveilleux pour guérir les cœurs ulcérés , et leur faire connaître des sentimens plus doux et plus justes. Il ne savuit pas moins ramener les esprits prévenus et
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obstinés , et souvent , par son entremise palernelle, se sont terminés, sans aucune déviation de la stricte justice et pour le plus grand avantage des deux parties , comme à la satisfaction de tous les gens de bien , des procès dé})lorables et aussi scandaleux pour le public que ruineux pour les familles.
Le saint était en visite pastorale h Airolles, petit pays de son diocèse. Il apprend que dans une rixe un jeune homme a été mortellemenyMessé ; il court aussitôt chez cet infortuné, lui prMigue tous les témoignages d'un touchant intérêt , lui donne l'assurance de ses secours charitables pour lui et pour les siens ; il apaise ses ressentimens et parvient à obtenir le pardon du meurtrier. Après la mort du jeune homme , il assigna une pension à sa vieille mère sur la mense épiscopale. La même chose se renouvela dans une autre circonstance à peu près semblable. Un homme meurt d'une blessure qu'il avait reçue d'un soldat. Les parens poursuivent le malheureux qui a porté le coup et le font charger de chaînes. On veut le livrer à la justice pour qu'il soit puni selon les lois. Alphonse veut le sauver de l'échafaud : cela dépend de la mère et du frère de la victime ; il les fait venir chez lui et leur demande la grâce du coupable ; ils répondent qu'ils pardonnent , mais qu'ils le livrent h la justice. « Alitant » vaudrait, reprit le saint, dire franchement que » vous ne pardonnez pas et que vous voulez la mort » d'un malheureux; c'est li un esprit de vengeance
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)) qui est un péché mortel ! » Cependant il insiste avec tant de force, il sollicite avec tant de douceur et d'insinuation , il sait si bien faire entendre le langage de la religion et de l'humanité, sa demande ressemble si parfaitement à une prière , et sa prière est si touchante qu'il triomphe enfin des plus profonds ressentimens de la chair et du sang , et qu'il ne laisse aller ces parens affligés qu'après qu'ils ont accordé la v^t la liberté à l'auteur de la mort d'un fils et d'un fme.
On lui dit un jour que deux jeunes gentilshommes , plutôt par fanfaronnade que par une animosité véritable , en sont venus à se défier en duel ; il les mande chez lui , et après leur avoir fait sentir l'inconséquence et la sottise de leur conduite , il leur représente combien cette étourderie seule les a rendus coupables , quand même l'exécution ne s'en soit pas suivie. Avant de les renvoyer , il s'assure du bon effet de ses avis sur leur esprit.
Mais c'est surtout pour tout pe qui tient à la pureté des mœurs , que les efforts du saint opérèrent dans son diocèse une heureuse réformation. Sa vigilance à cet égard était continuelle. Apprenait-il qu'il commençait à se former quelque part une liaison scandaleuse , il s'efforçait de la faire rompre ; c'est d'un militaire, d'un employé du gouvernement que vient le mal , il écrit aussitôt à ses chefs pour lui faire donner une autre destination. 11 est un lieu où les prisons publiques n'offrent pas pour la se-
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paration des individus toutes les précautions qu'exi gent les boimes mœurs; il réclame fortement jusqu'à ce qu'on construise d'autres prisons; et ce que n'avaient pu , depuis bien long-temps , les raisons les plus fortes et les plus évidentes , l'autorité de sa vertu et la fermeté de son zèle l'obtiennent bientôt et au delà même de ce qu'on aurait osé prétendre. Dès qu'il était prévenu de l'existence de quelque femme de mauvaise vie , il la faisait venir , et eu présence du curé et de quelque autre personne de sa maison , il lui adressait une admonition paternelle, lui fournissant aussitôt tous les moyens de sortir du péché ; si c'était le besoin qui l'y retenait, il venait au secours de sa misère et pourvoyait à ce qu'elle touchât tous les jours une petite pension alimentaire. Quand il s'était assuré de la sincérité de sa conversion , il la faisait entrer , à ses dépens , dans une maison de Repenties, ou bien il lui procurait , au moyen d'une petite dot , un établissement chrétien ; c'est ainsi qu'il contribuait souvent à doter beaucoup de pauvres filles , et que , par ses soins, une foule d'unions criminelles ont été légitimées. Les résultats de ce zèle furent admirables , partie par la force , partie par la douceur ; le bienheureux était venu à bout de faire disparaître dans son diocèse toute espèce de scandale , et l'horrible prostitution , qui est ailleurs une si grande plaie pour les mœurs, y fut inconnue , ou presque inconnue après les premières années de son épiscopal , à cause de
sa vigilance et empêcher que rien de semblable pût encore s'établir; celle vigilance pastorale élail d'une activité sans égale. A la suite d'une maladie trèsgrave, le saint était allé, commenous l'avons dit, respirerun air plus sain h Nocera des Païens , dans une des maisons de son institut. Il y avait à peine deux jours qu'ilyétailarrivé, lorsqu'on lui apprit qu'une malheureuse qu'il avait fait chasser de son diocèse, avait profité de son absence pour y rentrer. A cette nouvelle il n'a plus de repos; il éprouve des inquiétudes et une agitation qu'il ne peut dissimuler. Monseigneur Volpé , évèque de Nocera , le trouvant dans cet état, s'en étonne, et lui demande pourquoi il est si affecté. « C'est que je suis évêque, répond )) Alphonse, w Et sans vouloir rien entendre des observations de monseigneur Volpé et des Pères de sa congrégation , i\ se décide à se rendre aussitôt à Arienzo, au risque de compromettre étrangement sa santé par ce voyage précipité. En arrivant, il fait appeler la malheureuse en question , et , par ses menaces, par ses larmes et ses prières, il parvient ci lui faire assez d'impression pour (ju'elle se jette à ses pieds et promette sincèrement de s'amender. Elle tint parole , et Alphonse la fit entrer , à ses frais , dans la maison des Repenties de Naples , où sa vie entière fut un modèle de régularité et de pénitence. On se demandera , peut-être , comment avec le seul revenu de son évêché, qui n^était pas fort riche , notre saiut trouvait le moyen de subvenir à
toutes les dépenses auxquelles rengageait son inépuisable charité. Mais que l'on considère la rigoureuse économie de sa maison , et l'on ne sera pas aussi étonné des secours abondans qu'il répandait sans cesse pour procurer tous les genres de bien. Cependant nous devons dire que le fruit de ses économies mêmes ne pouvait pas suffire : il y suppléait en mettant k contribution les œuvres pies de son diocèse, dont la destination se trouvait en harmonie avec les vues de sa générosité et de sa sagesse.
Tout en s'efforçant d'arrêter le mal , Alphonse s'estimait plus heureux quand il lui était donné de le prévenir ; il regardait les spectacles comme infiniment dangereux pour les mœurs, et il prit un soin extrême de les bannir de son diocèse. Une troupe de comédiens étant venue à Sainte-Agathe, il leur fit intimer de partir aussitôt sans s'aviser de donner une seule représentation ; comme ils hésitaient d'obéir , ils les fit menacer d'employer les moj^ens coercitifs les plus rigoureux ; ils vinrent alors le supplier de tolérer qu'ils représentassent une seule pièce qu'ils disaient très-honnête. Alphonse s'y refusa ; et comme ces gens-là lui disaient que c'était là leur profession et leur unique moyen d'existence : « Dex> mandez plutôt l'aumône, leur répondit-il, et l'on » vous donnera. » En effet, il leur fit remettre une certaine somme d'argent et ils partirent.
Dans le temps du carnaval , des jeunes gens vou-
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lurent jouer une pièce de société, mais Alphonse fil tant qu'il parvint à faire échouer ce projet. Il proscrivait , autant qu'il lui était permis , les festins somptueux qui ont lieu à cette époque de dissipation et de désordre ; il aurait voulu faire oublier jusqu'à ce nom fatal de carnaval ; et pour lutter contre les efforts du démon dans cette circonstance , il avait ordonné, outre l'exposition des quarante heures, des exercices, en forme de mission , pendant huit jours, dans toutes les églises de son diocèse.
Enfin , le zèle du serviteur de Dieu allait jusqu'à empêcher les choses même les plus saintes , quand il y reconnaissait que de graves abus en étaient inséparables ; c'est ainsi qu'il s'opposa à un pèlerinage fameux dans la contrée , qui , tout en attirant des gens qui venaient par esprit de dévotion, ne laissait pas que de donner lieu à des danses et k une dissipation scandaleuse; pour faire cesser ce désordre , sans détruire précisément une chose bonne en soi , Alphonse se contenta d'en diminuer le concours . en ôtant , pour cette circonstance , aux confesseurs le pouvoir d'absoudre des cas réservés ; et comme on ne venait auparavant qu'à cause de ce pouvoir extraordinaire des confesseurs, le but du saint évéque fut complètement atteint.
Nous nous bornons à la citation de quelques traits parmi une foule d'autres également dignes d'être remarqués. Nous espérons que ce que nous
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disons dans ce chapitre donnera une idée suffisante de la sollicitude pastorale d'un saint , modèle si parfait des yerlus épiscopales , qu'un prélat , homme de beaucoup de mérite, monseigneur Potenza , disait, après la mort de notre bienheureux : « Quand » on publiera sa vie, son zèle sera une grande le- )) çon pour nous tous évêques. » En effet, ne futil considéré que sous le seul rapport du bien qu'il opéra dans son diocèse , et des grands exemples qu'il a laissés de dévouement au salut de son peuple et à la cause de Dieu, Alphonse justifierait surabondamment la pieuse admiration que lui ont vouée et tous les hommages que lui rendent les plus grands zélateurs de sa gloire.