‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 31 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Règlemens du bienheureux Alphonse pour le bien général de son diocèse.

Lorsque le bienheureux Alphonse eut visité toutes les parties de son diocèse , et pris une exacte connaissance de l'état des choses, il résolut de donner h ses ouailles des règlemens dignes de toute l'étendue de sa sollicitude. II eut d'abord le projet de convoquer un synode diocésain : déjà, même il s'était pourvu en cour de Rome pour obtenir l'autori-

salion nécessaire ; et le Pape, voulant favoriser celte entreprise, avait accordé indulgence pléniére pour le jour de l'ouverture du synode, ainsi que toutes les années pour l'anniversaire de sa célébration.

Cependant, avant d'avoir reçu aucune réj)onse de Rome , le saint désira de connaître le sentiment de quelques personnes d'un grand poids , et entre autres de plusieurs évéques, ses amis. Tous lui firent remarquer de graves inconvéniens dans l'exécution de son plan : on lui disait que ses vues de réformation allaient être livrées h une discussion peu convenable pour son autorité , et dans laquelle elles couraient risque d'être vivement combattues , et qu'ensuite , lorsqu'il serait parvenu à faire recevoir avec plaisir par son clergé les statuts qu'il aurait lui-même dressés , il aurait erjccre à surmonter de grandes difficultés auprès du conseil royal de Naples , vu que ce conseil était trop disposé à s'immiscer dans l'examen du fond des questions^ avant que d'admettre les différens articles pour lesquels son concours était requis , afin qu'ils eussent leur effet dans le for extérieur. Ces personnes pensaient que mieux valait suppléer aux opérations d'une assemblée synodale par de simples ordonnances épiscopales promulguées en bonne et due forme. Alphonse goûta leurs raisons et renonça à son premier dessein. 11 s'occupa dés lors de la rédaction de plusieurs règlemens appropries aux besoins les plus pressans de son diocèse. Nous en présenterons un

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extrait qui, en manifestant davantage fesprildont le dif'ne pasteur était animé, sera une nouvelle preuve de son zèle dans l'accomplissement des devoirs de sa charge. Nous nous bornerons h ceux de ces réglemens qui regardent spécialement le peuple , nous réservant de parler ailleurs de ceux qui se rattachent au maintien de la discipline ecclésiastique par rapport au clergé.

Comme notre bienheureux avait beaucoup à cœur de ne rien prescrire en vain, et qu'il tenait fortement à ce que tous les actes de son autorité fussent respectés avec une entière soumission dans toute l'étendue de son diocèse , il voulut donner à ses ordonnances tout le poids de la maturité et de la sagesse. Quelques personnes, en Irès-pelit nombre, mais des plus r«(|pmmandables de son chapitre , et entre autres l'archidiacre en qui il avait une confiance particulière , furent appelés en conseil privé pour donner leur avis sur plusieurs projets d'ordonnances qui leur furent présentés : c'était, h peu de chose près , le même travail que le saint évêque avait déjà préparé pour le synode. On ne lui fit aucune observation assez importante pour le déterminer à y faire quelque changement notable ; et l'avis de ce conseil extraordinaire entendu , Alphonse arrêta définitivement la minute de chaque ordonnance ou notification.

L'ignorance de la religion lui avait toujours paru comme une plaie des plus déplorables ; c'était à ses

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yeux comme une des principales causes des désordres dont l'Eglise est affligée dans un si grand nombre de chrétiens. C'est ce qui lui avait inspiré de se dévouer lui-même avec tant de soin à l'instruction de l'enfance, h qui il importe si fort de donner, dés ' les plus tendres années , avec la connaissance des devoirs , le goût de la vertu et de la piété ; mais que pouvaient les efforts isolés du zèle même le plus ardent? Il était bien plus utile de donner k cet effet une sainte impulsion dans tout un diocèse, et de fonder, par de sages réglemens , un bien qui se reproduisît à la fois dans tous les lieux , et qui pût survivre à la sollicitude même de celui à qui on le devait. Ainsi , tandis que le vertueux évéque offrait aux yeux de tous ses diocésains le plus louchant exemple de dévouement à ses d^H^irs , en trouvant au milieu de ses importantes occupations des raomens à donner à l'enseignement des premières notions de la foi , il sut encore veiller à ce que cette partie essentielle du saint ministère ne fût jamais négligée nulle part. Il ordonna qu'il y aurait dans chaque église paroissiale un catéchisme pour les enfans tous les jours de dimanche et de fête, ainsi que tous les jours du carême. Vers le milieu de ce saint temps de carême , les instructions devaient être spécialement consacrées à disposer à l'accomplissement du devoir pascal ceux de ces enfans qui étaient dans le cas d'y être obligés. Mais , afin que les soins des pasteurs ne fussent pas perdus pour un

grand nombre, noire saint réserva à lui seul l'absolution des pères , mères , tuteurs et maîtres qui auraient manqué d'envoyer au catéchisme leurs enfans , pupilles ou domestiques. C'est ainsi que l'instruction était donnée à tous , et que tous la recevaient. Dans la même ordonnance, il fixe l'âge pour la première communion des enfans : il veut qu'on les y admette h neuf ou dix ans, et douze au plus ; et il se plaint amèrement d'en avoir rencontré dans ses visites, qui étaient parvenus à leur quatorzième et quinzième année sans avoir encore reçu le sacrement de l'Eucharistie.

II était cependant nécessaire de pourvoir à ce que tant de chrétiens , hommes faits par les années et petits enfans pour la doctrine, ne vécussent pas toujours dans leur grossière et coupable ignorance. Alphonse composa un petit abrégé de la doctrine chrétienne , renfermant la substance de tout ce que l'on doit croire et pratiquer, ainsi que les actes des vertus théologales. Il ordonna d'en faire tous les dimanches la lecture au peuple à la messe paroissiale. Il fallait que cette lecture se fît assez distinctement et posément pour que chacun dans l'assemblée pût suivre et répéter toutes les paroles que prononçait le prêtre. Indépendamment de cette mesure , qui dispensait les grandes personnes de l'humiliation d'aller se confondre avec les petits enfans du catéchisme, le vigilant pasteur prit des moyens peut-être plus efficaces encore ; il voulut donner aux fidèles

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un motif pressant de se faire instruire; en conséquence, 1 .• il fut sévèrement défendu d'admettre au sacrement: de mariage ceux qui se présentaient sans avoir une connaissance suffisante des principales vérités de la religion, ainsi que des devoirs attachés au nouvel état qu'ils allaient embrasser. 2.' Il fut enjoint aiix curés de procéder toutes les années, quinze jours avant le temps pascal , h l'examen de tous leurs paroissiens sur les principaux mystères de la foi. Cet examen devait être subi par chaque individu , sana distinction d'âge ni de rang; ceux qui étaient trouvés ignorans devaient être instruits sans délai , et il était expressément défendu aux confesseurs, sous peine de suspense encourue par le seul fait , d'admettre au sacrement de pénitence quiconque n'était pas muni d'un certificat de son curé attestant sa doc* trine. Celte ordonnance était confirmée et publiée de nouveau tous les ans avant le temps de Pâques. Il y avait plus : afin que personne ne pût éluder la loi , vers l'approche du carême les curés avaient ordre de faire le dénombrement de leurs paroissiens ; ils remettaient à chacun un billet signé par eux , et contenant le nom de l'individu qui en était porteur : celui-ci en faisant sa communion pascale était obligé de rendre ce billet ; et cette pratique , qui a lieu dans toute l'Italie , donne aux curés la connaissance exacte de tous ceux qui ont manqué de faire leurs pâques.

Cependant, quelque désir qu'eût notre bienheu-

fCux de voir les sacremens fréquentés , il n'en prenait pas moins de sages précautions pour éviter les sacrilèges : une longue expérience lui avait fait connaître une faiblesse trop commune, surtout parmi ks personnes qui se présentent assez souvent au tribunal de la pénitence. Elles n'osent quelquefois faire certains aveux à un confesseur dont elles sont Uop connues ; cela a lieu encore pour les paroissiens qui peuvent avoir des rapports habituels avec leur curé : de li , la nécessité de confesseurs extraordinaires. L'Eglise a établi qu'il y en aurait quatre fois l'an pour les religieuses. Celte disposition , Alphonse l'étendit à tous les fidèles de son diocèse. Il çrdonna que dans le temps pascal , et plusieurs fois dans Tannée , les curés eussent à appeler dans leurs paroisses des confesseurs étrangers , lesquels devaient être toujours en nombre suffisant pour les besoins de la population ; que là où il n'y aurait pas le moyen de se procurer d'autres prêtres , les curés se rendraient mutuellement ce service dans les paroisses les uns des autres.

Les mœurs paraissaient à Alphonse gravement compromises par suite des rapports trop fréquens qui s'établissaient entre deux personnes fiancées. C'était un abus presque général et malheureusement autorisé par la faiblesse des parens , qui consentaient à recevoir dans leurs maisons les jeunes gens qui aspiraient à la main de leurs filles. Notre saint fil tout ce qui élajl en son pouvoir pour faire

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observer une plus grande réserve , et éloigner de la jeunesse une occasion si dangereuse / il éprouvait de grandes difficultés pour changer en ce point les habitudes trop faciles de son peuple , et il crut devoir en venir aux mesures de rigueur. Il fit un cas réservé à lui seul de celte fréquentation entre deux fiancés , avec excommunication contre ceux qui se la seraient permise et les pères et mères qui l'auraient soufferte. Cette ordonnance, les curés eurent ordre de la publier en chaire , où il avait aussi voulu que tous les ans ils fissent la lecture au peuple delà liste des cas réservés au pape et à Tévéque. Le bienheureux Alphonse ne désirait rien tant que d'investir son clergé de toute la vénération et de toute la confiance des peuples : il aurait voulu imprimer profondément dans tous les cœurs ce sentiment religieux que l'on doit h des hommes en qui la foi nous découvre les ministres et les représentans de Jésus-Christ ; aussi veillait-il avec une continuelle sollicitude à empêcher tout ce qui aurait pu affaiblir dans l'opinion des fidèles l'autorité et la sainteté du ministère ecclésiastique : rien ne lui paraissait plus nécessaire que de conserver sans tache une réputation toujours précieuse à l'Eglise^ et à laquelle semble se rattacher une partie de la gloire de la religion. Il crut ne pouvoir défendre avec trop de force l'honneur sacerdotal contre la malignité du siècle ; il voulut l'environner de précautions assez sévères pour le rendre presque inaccessible k

toute espèce d'atteinte , et ôlerj\isqu'à la possibilité même du soupçon. Il défendit aux femmes, sous peine d'excommunication , d'entrer dans la chambre des prêtres , et réciproquement les prêtres furent tenus, sous la même peine , de ne pas permettre qu'aucune personne du sexe s'introduisît jamais dans leur chambre. Nous ne prolongerons pas davantage l'extrait des réglcmens d'un évéque h qui rien n'échappait de ce qui était essentiel au bien de son peuple ; il nous suffit d'avoir indiqué quelques dispositions particulières. Vouloir faire connaître absolument tout ce que cet homme extraordinaire a osé prescrire d'important dans l'intérêt de son diocèse , ce seiait prendre l'engagement de mettre sous les yeux du lecteur le recueil entier de tout ce que le zélé , la vertu , la sagesse et le génie peuvent concevoir d'utile pour le bonheur et l'amélioration d'une contrée que Ton aurait entrepris de régénérer dans la justice et la sainteté de la vérité.

Qu'il nous soit pourtant permis de citer encore ici quelques actes remarquables de son administration épiscopale, relativement aux besoins spirituels des simples fidèles. Plusieurs paroisses lui avaient paru trop étendues et leurs églises trop éloignées de certaines habitations situées dans les campagnes. Il voulut en conséquence ériger de nouvelles paroisses , en formant un revenu suffisant pour les curés par la réunion de plusieurs bénéfices simples, conformément aux règles établies par le concile de

Trente. C'était une opération d'une très-grande importance , à cause du grand nombre de pays où ' elle était nécessaire. Des réclamalions s'élevèrent de plusieurs lieux. Des curés prétendaient que leurs droits étaient lésés par ce projet et s'opposaient fortement cl son exécution. Cependant Alphonse tint ferme ; la raison de nécessité pour une population nombreuse lui paraissait péremptoire contre toute espèce de réclamation. Il résolut de tout entreprendre pour faire réussir son plan, et il écrivit h ce sujet des lettres très-fortes. « Je vous prie , disait-il dans )j une de ses lettres au primicier d' une église de son )ï diocèse, je vous prie de dire àl'arcbiprétreques'il » ne veut pas adhérer à ce que je demande de lui, » je suis disposé à pousser vivement la cause pour » l'y contraindre. Je crois être en droild^établirunc » église succursale pour les besoins d'une grande » population , qui sans cela se trouverait privée de )) presque tout secours religieux — Je ne redoute ); pas la dépanse , et je ne regarderai pas à quatre w ou cinq cents- ducats , s'il les faut , pour poursui- ); vre jusqu'à h\ fii cette affaire , dont le succès me K paraît nécessaire h la gloire de Dieu. Faites bien )) connaître la fermeté de; ma résolution h l'archi- )) prêtre ; peut-être par là le gagnerons-nous. » En effet, il vint à bout de fonder plusieurs paroisses dont Vérection était impérieusement réclamée par les besoins des localités. Là où il ne put réunir des revenus suffisans , il subvint de ses propres deniers;

c'est

c'est ce qu'il fit encore dans plusieurs endroits où , pour diverses causes , l'établissement des paroisses nouvelles fut de toute impossibilité ; il assigna , k ses frais, un traitement convenable à des prêtres qu'il envoyait faire le service pastoral dans des chapelles rurales.

Il entreprit également de bâtir plusieurs églises reconnues nécessaires ; il contribuait toujours dans ces occasions pour une part fort considérable ; il faisait appel aux plus riches bénéficiers et aux chapitres d'où dépendait le lieu , et tandis qu'il est arrivé que l'on commençait l'œuvre avec de médiocres ressources , grâces au zélé et au courage du saint évêque , on ne tardait pas de voir achever l'ouvrage, au grand étonnement de tout le monde. S'il mettait tant de soins à élever de nouveaux édifices , il ne tenait pas moins à la conservation et à la propreté de ceux qui existaient déjà ; il eu chargeait spécialement les curés , les rendant responsables devant Dieu de toute négligence à cet égard ; il ne voulait rien souffrir dans le lieu saint qui fût tant soit peu indécent ; et dans ses visites pastorales il n'hésitait pas à interdire tous les objets du culte qui ne lui paraissaient pas dignes de leur sainte destination. Il disait : « qu'un tableau qui n'inspire pas » la dévotion est inutile et qu'il faut l'enlever. » Cependant , quelle que fût la rigueur de ses principes, il n'était pas tellement inflexible pour ce qui tenait purement au matériel, qu'il ne laissât subsis-

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'er , quelquefois par prudence , ce qu'il approuvait mf)ins , mais dont la suppression aurait pu entraîner de graves inconvèniens. Il n''en était pas de même quant aux choses spirituelles : rien n'aurait jamais, en ce point , ébranlé sa fermeté , et il n'aurait jamais toléré que ses ordonnances , en ce qui était du bien des âmes , ne fussent pas exactement observées : il disait , avec un sentiment d'humiiilé qui égalait celui qu'il avait de son autorité épiscopale : « Je bénis qui me méprise , mais je ne souf- )> frirai jamais qu'on méprise les ordonnances que •» j'ai promulguées. •)-> Une parfaite abnégation de lui-même le rendait indifférent à des outrages (jiii n'auraient été que personnels ; mais la haute idée qu'il avait du caractère dont il était revêtu, lui faisait soutenir les droits de son autorité et ceux de ses successeurs avec la vigueur qu'il mettait toujours dans l'accomplissement de ses devoirs. Les prérogatives de. son siège et les immunités de l'Eglise étaient à ses yeux un dépôt sacré qu'il devait défendre et conserver en toute occasion. Il apprit un jour que le juge laïque avait fait enlever un homme prévenu d'un crime , et qui s'était réfugié dans une église. Il envoya aussiîôt ordre au juge de relâcher cet homme sous peine d'excommunication. Il disait qu'il s'agissait des immunités ecclésiastiques , et qu'il était prêt ii les défendre , même au péril delà vie. Déjà il dressait la formule de Texcommuniî-ation , et il élnji sur ie point de la fuhni-

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ner, lorsqu'on vint lui dire que le prisonnier venait d'éfre mis en liberté. Telle était la force du sentiment de son devoir dans le saint évëque, que <:e même homme, dont la douceur et la bonlé miséricordieuses avaient louché et gagné tant de pécheurs endurcis , montrait une inflexibilité k toute épreuvCj quand il pensait que c'était \h ce que Dieu et l'Eglise demandaient de son zèle ; l'exemple de saint Thomas de Cantorbéry , révéré comme martyr uniquement parce qu'il est mort pour avoir défendu les droits de l'Eglise, la fermeté si célèbre et si admirable de saint Ambioise, et la conduite glorieuse d'une foule de grands et saints évêques , modèles immortels des vertus épiscopales , lui rappelaient sans cesse qu'il est des occasions pour tous les fidèles , et surtout pour les premiers pasteurs, où il faut un autre mérite que celui de la douceur et de la bonté , et un autre courage que celui de la résignation. Chrétien , il savait que la vie est un combat et qu'il devait résister jusqu'h la mort à l'ennemi du bien ; évéque , seiUinelle du SeigJieur , il savait que son devoir était de fléfcndre , en toute occasion et malgré les plus grands périls , l'héritage que Jésus-Christ a acquis par son sang.

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