CHAPITRE VU
Zèle du bienheureux Alphonse pour la régularité et la perfection de sort clergé.
Le bienheureux Alphonse considérait son clergé comme la portion chérie de son troupeau , et il aimait à lui donner en toute occasion les témoignages du plus sincère attachement. C'était surtout dans ses rapports avec les ecclésiastiques de son diocèse que se manifestaient , dans toute la simplicité de la vertu, la bonté de son cœur sensible et généreux, et Taménité de son caractère franc , ouvert , jovial même , mais de cette joie douce et attirante qu'on no trouve , avec un calme si parfait et un charme si touchant, que dans les âmes saintes et pures qui jouissent de la paix et de Tamour du Seigneur. Il était II avec eux comme un père et un ami , toujours prêt à les voir et à les entendre pour les consoler dans leurs peines , les fortifier dans leur faiblesse , les 1 encourager dans leurs succès , les éclairer dans leur conduite , et , sur toutes choses , leur inspirer cet esprit de zèle et de piété dont un ministre de l'Evangile doit sans cesse être animé ; son cœur , comme sa maison, leur était toujours ouvert, et ils pouvaient venir librement y déposer leurs craintes et leurs espérances , le secret de leurs chagrins et ce-
Jui de leurs consolations ; Alphonse s^associait à tous leurs projets et à tous leurs travaux pour la gloire de Dieu , parle vif intérêt qu'il prenait constamment h tout ce qui était bien, et par là soulageait véritablement ses prêtres d'une partie du poids de leur ministère. Ils avaient la faculté d'entrer chez lui k toute heure et sans se faire annoncer, et ils le trouvaient toujours également disposé à tout quitter sur-le champ pour leur donner audience. Un curé vient lui demander un jour la permission de lui dire un mot : « Non pas un mot, dit le saint , » mille de votre part, entrez : je suis tout à vous » pour vous entretenir aussi long-temps qu'il sera » nécessaire », et à l'instant il quitte la plume et se fait un devoir d'entendre ce prêtre. Celte réponse était l'expression de ses dispositions habituelles k l'égard de son clergé , et sa conduite en ce moment n'était que l'accueil qu'il faisait toujours à tous les ecclésiastiques dont les qualités personnelles lui inspiraient de la confiance.
C'est donc parce qu'il était plein de ces sentimens paternels pour son clergé et qu'il était convaincu que de sa sainteté et de sa régularité dépendaient la bonté et la régularité des fidèles eux-mêmes, que l'excellent pasteur mettait le plus grand soin à l'orner de toutes les vertus qui pouvaient ajouter à ses mérites devant Dieu, et à son honneur et à son autorité devant les hommes. Sa plus douce consolation était de voir régner parmi ses prêtres
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loulcs les vertus sacerdotales. Il les regardait comme les plus beaux fleurons de la couronne et les plus éclalans rayons de la gloire d'un saint évéque dont elles devaient être le plus précieux ouvrage. Mais rien aussi ne Taffligeait autant que d'apprendre que la sainteté d'un caractère divin était souillée par quelque vice infâme , ou seulement méconnue dans des mœurs toutes séculières.
Cependant il ne se contentait pas d'offrir h Dieu une douleur stérile pour les désordres plus ou moins choquans qui parvenaient à sa connaissance. Il s'empressait d'employer des remèdes efficaces, et la correction suivait toujours le mal, si des moyens plus heureux n'avaient pu le prévenir. On pense bien que ce pasteur si vigilant , qui surveillait jusqu'à la conduite des laïques eux-mêmes, ne devait pas attendre tranquillement qu'une publicité scandaleuse vînt lui révéler l'existence d'une faute quelconque dont un ecclésiastique se serait rendu coupable. Dés le commencement de son épiscopat , il voulut connaître la personne, le nom, Tâge, les services , la position, les ressources , le caractère, la piété, toutes les qualités , toute la vie de chaque membre de son clergé; d'exacts renseignemens lui furent donnés à ce sujet de divers côtés : il y joignit ses observations particulières, et il fit véritablement comme une étude approfondie du mérite de chacun *. il put apprécier par ce qu'il avait vu ce qu'on lui avait dit, et bien qu'il ne portât son jugement
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qu'avec la malurilé nécessaire en matière aussi délicate , il ne larda pas néanmoins à avoir des dunjiées assez sûres pour discerner par lui-même les individus qui avaient droit à sa confiance , de ceux qui n'en étaient pas dignes. Sa surveillance put alors s'exercer avec autant d'activité que de succès. Des commissions importantes furent confiées à des hommes capables de s'en acquitter ; il y avait des yeux pénétrans qui étaient ouverts dans toutes les parties du diocèse : partout le bien était reconnu et le mal n'échappait nulle part à la sentinelle du Seigneur ; tel était étonné de se trouver repris , qui , bien que coupable , ne se croyait pas même compromis auprès de son évêque (1).
Dès qu'Alphonse savait que quelqu'un s'était écarté de son devoir, il tâchait de l'y ramener par tous les moyens qui étaient à sa disposition , ne négligeant rien de ce qui pouvait le faire rentrer en lui-même. Voici quel était en pareille occasion son système , tel que nous le fait connaître un Père de sa compagnie , qui avait long-temps vécu dans son intimité. « Il faisait d'abord, dit ce prêtre, la cor- » reclion avec beaucoup de bonté et dans les ter- ■» mes les plus doux ; s'il ne voyait ensuite aucun )) amendement , il revenait à la charge, mêlant de
(i) Un individu entr'aulres ne pouvant comprendre comment notre bienheureux avait eu connaissance d'une faute secrète qu'il avait commise, disait avec étonnement : «Il y a un ange a ou un diable qui lui va tout dire à l'oreille. «
» la sévérilé à son indulgence ordinaire ; si enfin » cette seconde réprimande ne produisait aucun efîi fet , jugeant qu'il avait affaire à un incorrigible , « il le poursuivait avec tant de vigueur que l'on )) peut presque dire qu'il lui faisait éprouver le châ- )) timent avant même que de le lui infliger. Dans » ce cas , ajoute le même prêtre, aucune intercesn sion ne pouvait le fléchir ; le roi et le pape seî> raient venus demander en personne la grâce du » coupable , qu'ils ne Tauraienl pas obtenue. «
Les désordres qui excitaient principalement l'animadversion du saint évêque , et contre lesquels il sévissait avec le plu,4 de rigueur, étaient ceux qui , portant avec eux une occasion de scandale , tendaient h compromettre l'honneur du ministère sacerdotal , et à affaiblir dans l'esprit des fidèles le respect et l'amour de la religion. Les mesures que lui dicta son zèle furent quelquefois très-rigoureuses : sans doute elles coûtaient beaucoup à sa bonté, mais il les jugeait nécessaires; et il sacrifiait sans hésiter ses sentimens à son devoir, ou plutôt tous ses sentimens naturels se taisaient devant le grand sentiment de son devoir et de son dévouement pour la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise.
Peu de jours après son arrivée dans son diocèse, notre saint entreprit de faire cesser un scandale que donnait depuis long -temps un chanoine même de sa cathédrale. La chose n'étaitpas facile. C'était un homme puissant dang le pays, autant par lui-même
que par sa famille qui jouissait d'une grande considération ; il avait été surtout singulièrement enhardi parce qu'il avait un frère constitué en dignité dans le chapitre de Sainte-Agathe, et qui , sous le précédent épiscopat , avait disposé à son gré de tout le diocèse. Celui-ci était au fond un bon ecclésiastique ; mais il manquait de force pour frapper un des siens. Le coupable ne croyait pas avoir non plus beaucoup à craindre d'Alphonse : il avait pu braver impunément son prédécesseur, qui pouvait tout à la cour par un frère président du conseil royal, et il se moquait de tout ce que voudrait faire un homme sans crédit dans le monde , et dont l'autorité et le caractère lui en imposaient aussi peu, qu'il méprisait sa petite taille et son extérieur humble et pauvre. Le saint essaya d'abord de le gagner par la bonté et par la douceur : il lui fit des remontrances paternelles , l'exhorta avec tous les témoignages d'un louchant intérêt à rentrer en lui - même ; il alla jusqu'à l'invitera sa table, mais rien de tout cela ne réussit ; enfin il se jette un jour aux pieds de ce malheureux , et tirant de son sein un crucifix , il le lui présente , en lui disant avec larmes et d'un ton à fendre les cœurs les plus durs : « Mon )) fils , si ce que je vous demande vous ne voulez, î) pas le faire en considération du caractère dont je » suis revêtu, faites-le pour Jésus-Christ, qui est » mort pour vous et pour moi sur cette croix. « Ce langage ^ ces larmes , celle posture hunviliante d'un
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prélat vénérable, d'un saint, ne firent aucune impression sur ce pécheur endurci et aveuglé ; également indifférent par rapport à Dieu et par rapport h son évêque , il continua à vivre comme il avait l'ait jusqu'alors.
Vers la même époque , la conduite d'un riche bénéficier révoltait tous les gens de bien autant qu'elle affligeait la religion, quoiqu'il ne fût pas dans les ordres sacrés. Alphonse use d'abord des moyens que lui inspire sa bonté pour ramener celte ame égarée , mais c'est en vain ; enfin il a recours aux menaces les plus terribles contre l'un et l'autre coupable , et pour rendre cette ressource plus efl&cace , il emploie en même temps la médiation de plusieurs personnes recommandables ; il fait agir , surtout auprès du chanoine , son frère , dignitaire dans la cathédrale. Celui-ci est honteux de tant de perversité ; mais , non plus que tous les autres , il ne peut obtenir aucun résultat consolant, et vient confondre sa douleur et ses larmes avec celles du bienheureux.
Ce fut alors que notre saint évêque se détermina aux voies de rigueur, les seules qui pussent réussir. N'ayant pas lui-même des forces suffisantes pour contraindre et punir ceux qu'il n'avait pu persuader, il s'adressa au roi, réclamant l'emploi de la force armée , et les deux individus furent anctés par ordre du gouvernement; Tarrcslalion du chanoine eut lieu en plein jour et sur la principale place
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de Sainte-Agathe. Ce fui un trouble exlraordinaiie dans toute la ville : les parens agissant de toutes les manières , et mettant en mouvement tous leurs amis jjour obtenir de la clémence de l'évêque que le coupable ne fut point traduit dans les prisons du gouvernement , mais retenu dans celles de rofTicialilè , les ordres du roi étaient trop précis pour que cela pût se faire en ce moment ; et ce misérable fut conduit à Montefusco , où siégeait le tribunal d'où ressortait la ville de Sainte-Agathe. Cependant il ne tarda pas d'être mis à la disposition de Févêque , qui allait décider qu'il serait transféré dans les prisons de Bénévenl , comme plus sûres et plus convenables : mais l'intercession des parens qui se rendirent caution pour le prisonnier, et consentirent h établir, à leurs frais, deux gardes pour empêcher son évasion , lui obtint de rester dans les prisons de Vofficialilé ; ces prisons étaient même dans le palais épiscopal. Alphonse en profita pour faire venir un jour auprès de lui le malheureux chanoine : a Ah ! )j lui dit-il , ce n'est point vous que je châtie , mais •» votre conduite : j'aime votre ame et ne veux point » sa perle; pensez donc, mon cher chanoine, que » vous avez une ame et qu'il y a un Dieu et un en- » fer. » Il le tint un an entier dans celle prison, où il lâchait de le consoler, et surtout de le converlir en lui envoyant de temps en temps des livres de piété et des images de Notre-Scigneur et de la sainte Vierge. Après celle détention, la cour épiscopalele
condamna à passer trois ans en retraite chez les Pé res conventuels ; et ce ne fut qu'après avoir donné les marques d'une conversion sincère , et lorsque déjà un bon nombre d'années s'étaient écoulées , qu'il fut réhabilité pour célébrer de nouveau la sainte messe.
Pour ce qui est du clerc bénéficier, lorsque Alphonse eut appris son arrestation , qui coïncida avec celle du chanoine^ il ne put s'empêcher d'en témoigner sa satisfaction. «Dieu soit loué, dit-il au » curé , il m'a délivré de deux grandes afiBictions ! » Allez , et dites partout que c'est moi et non pas » un autre qui ai obtenu du roi qu'il fût incarcéré : » je veux qu'on sache partout que c'est moi. » Ce malheureux bénéficier ne put pas même obtenir d'être jugé en cour épiscopale ; il eut beau se pourvoir auprès de son évéque , se réclamant de sn qua*lité d'ecclésiastique; comme il n'en portait jamais l'habit, Alphonse ne voulut pas le reconnaître, et le livra sans pitié à toute la rigueur des lois civiles ; après une longue réclusion dans les prisons publiques, il fut condamné h dix ans de détention dans la forteresse d'Ischia , d'où il fut encore transféré ailleurs. Cette sévérité était bien méritée ; car cet homme était encore plus coupable que te premier, et il y avait peu à espérer pour sa conversion.
Un début aussi ferme et aussi vigoureux dans l'épiscopat de notre saint, produisit l'effet le plus salutaire et retrancha bientôt le scandale.
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Cependant , tandis qu'il gouverna le diocèse de Sainte-Agalhe, il eut souvent occasion de déployer la même vigueur et la même charité , et il le fit toujours avec le même zèle : « Si un prêtre , disait-il )) un jour, vit dans l'inimilié de Dieu, c'est moi, j) oui , c'est moi , vous dis-je , qui en rendrai comp- » te. » En conséquence , il était ingénieux à trouver des moyens pour ramener à leur devoir tous ceux qui avaient eu le malheur de s'en écarter. Nous avons déjh dit qu'il faisait toujours précéder les voies de douceur envers ceux qu'il supposait susceptibles de correction. C'étaient d'abord les exercices spirituels qu'il leur faisait faire dans quelque maison de retraite ; puis , si cela devenait inutile , il usait de quelque chose de plus fort , selon que sa charité le lui inspirait dans ces circonstances. Ayant une fois inutilement tenté de toucher , par ses exhortations , le eoeur d'un prêtre scandaleux, il le fait venir dans sa chambre ; mais quel est le saisissement de celui-ci lorsqu'il aperçoit en entrant un grand crucifix étendu sur le seuil de la porte ! il recule par un mouvement indélibéré, et n'ose plus avancer. « Entrez , lui crie alors Alphonse avec » énergie , entrez et foulez-le aux pieds ; serait-ce » donc la première fois que vous auriez foulé aux » pieds votre Dieu.'* » 11 lui dit ensuite tout ce qu'il y avait de plus propre à lui faire sentir l'horreur de ses péchés. Ce malheureux écoutait avec une profonde confusion, mais k la fin il ne peut retenir ses
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larmes; il tombe à genoux, el promet de changer de vie. Il fut fidèle à sa promesse, et persévéra dans le bon chemin jusques à sa mort.
11 avait appris que dans plusieurs petits pays il y a vait des ecclésiasti<jues qui se respeclaienl assez peu pour ne pas faire difficulté de se trouver avec des laïques à jouer et à boire dans les cafés et cabarets. Ni ses ordonnances , ni les peines spirituelles ne pouvaient faire cesser cette indécence scandaleuse ; il crut qu'il fallait mettre en mouvement la force publique , et il écrivit pour cela aux gouverneurs respectifs des différens cantons de son diocèse , ainsi qu'à ses vicaires forains. Voici la lettre qu'il adressa h ce sujet à l'un de ces gouverneurs. « J'ai lu avec » le plus grand intérêt la lettre par laquelle voire yy illustrissime seigneurie m'informe de ce qui se » passe à Vilia-Réal : je vous remercie de cet avis , » et en même temps je vous prie de faire exercer » une bonne police pour qu'on arrête les prêtres » qui seraient trouvés dans les cabarets et qu'on » les traduise devant mon officialilé ; c'est le seul » moyen d'en finir avec ce scandale. » 11 disait au même , dans une autre lettre : « Quand les soldats » de votre seigneurie auront arrêté quelque prêtre )) dans un cabaret , il faut qu'ils le conduisent au w vicaire général de Sainte-Agathe , qui a ordre de » leur faire leur procès , et de les punir en consé- » quence, parce que c'est h Sainte-Agathe que sont y> les prisons, w
Ce gouverneur, de qui Alphonse réclamait ces mesures énergiques , secondait de tout son pouvoir les vues du saint évêque ; et dans la suite, ce magistrat se plaisait à rendre lui-même témoignage en faveur d'un zèle auquel il s'honorait d'avoir pris une part assez active pour que le bienheureux daignât lui donner quelquefois des marques de sa satisfaction, ail me pressait singulièrement, disait-il, » d'exercer une surveillance continuelle pour em- )) pêcher, de la part d'un ecclésiastique quelcon- » que, aucune action dont l'honneur de la religion )) eût eu à souffrir. Et quand je lui rendais compte » de quelque acte de sévérité à cet égard , il me )) répondait toujours de manière à me faire com- >; prendre combien ma conduite lui était agréable. )) Plusieurs individus ont été arrêtés par mon or- » dre , et toujours au grand contentement du ser- )) viteur de Dieu. » Le même ajoutait que : «Grà- )) ces à ces efforts courageux, il s'opéra une heuj) reuse réformalion dans le clergé , dont tous les » membres devinrent aussi édifians que plusieurs )) l'étaient peu auparavant. »
Celte espèce de police extraordinaire , exercée par l'autorité civile à la recommandation d'Alphonse , ne suffisait pas à son ardent désir de mettre fin à tous les désordres qui pouvaient avoir lieu dans son diocèse. 11 avait encore fait choix de quelques hommes de confiance qui s'en allaient dans les divers endroits, chargés de commissions trés-déli-,
catcs, quand ce n'étaient pas des ordres très-sé- Tères.
Nous ne saurions entrer dans le détail de tous les actes de fermeté qui ont signalé Tépiscopat de notre saint. Nous en citerons cependant encore quelques-uns que nous prenons au hasard dans le grand nombre de ceux dont nous trouvons le récit dans des mémoires authentiques qui sont entre nos mains. Un mauvais prêtre ayant été incarcéré par ordre d'Alphonse, fut ensuite envoyé dans une maison religieuse pour y faire une retraite : il ne se livra pas à cet exercice avec les dispositions qui pouvaient le lui rendre salutaire ; on lui fit son procès , et le tribunal de Tofficialilé de Sainte-Agathe rendit contre lui un jugement qui le condamnait à six ans d'exil. La même peine fut de dix ans pour un autre individu qu'une longue détention n'avait pu corriger ; celui-ci mourut loin de sa patrie. Un autre de ces misérables parvint à s'évader de sa prison ; Alphonse ne le fit pas poursuivre : il regarda sa fuite comme un bannissement volontaire ; mais tant qu'il fut évêque, il lui refusa constamment l'entrée de son diocèse. En général , il n'accordait guère à ces sortes de condamnés de revenir dans leurs foyers avant le temps fixé ; cependant la nécessité l'obligea , dans une circonstance impérieuse , de consentir à ce qu'un prêtre vînt passer dix jours dans le pays d'où il avait été banni. Ce terme arrivé, celuici Ee se relire pas , et Alphonse écrit en ces termes
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au "vicaire forain : « Faites savoir à ce prêtre que s^il » ne pari incessamment, je le ferai emprisonner ; y> et mandez-moi s'il obéit ou non. » Le prêtre se prévalait d'une amnistie que le roi venait d'accorder. « L'amnistie , réplique le prélat , ne lui est » point applicable ; elle regarde seulement les dé- » biteurs : en conséquence qu'il s'en aille , s'il ne 5> veut qu'il ne lui en mésarrive. » Et le coupable fut contraint de s'expatrier une seconde fois.
Notre saint poursuivait sans relâche tous les membres indignes de son clergé , ne leur laissant point de repos et n'en connaissant pas lui-même tant qu'il pouvait espérer de les rendre à la sainteté de leur élat; lorsque cependant toutes les ressources de la bonté et de la rigueur étaient venues échouer contre un invincible endurcissement , il les séparait , par l'inlerdil et l'exil , d'un corps qu'ils déshonoraient , et les abandonnait ensuite à leur malheureux sort ; c'était comme s'il les eût dévoués à l'enfer. «Laissez cet homme, écrivait-il au vicaire ■)) forain , au sujet d'un ecclésiastique incorrigible , » laissez cet homme , Dieu en fera justice ; » et peu de jours après , ce misérable est frappé de mort subite dans un âge encore jeune.
Quelle que fût la sévérité exemplaire du digne évêque , elle était très- souvent tempérée par la miséricorde ; on voyait en lui plulot un père affligé qui corrige, qu'un juge inexorable qui condamne. Certaines ordonnances du diocèse portaient des
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peines pécuniaires contre les conlrevenans ; mais le saint n^exigeait pas toujours que les amendes fussent payées dans toute leur intégralité ; au contraire , c'était souvent lui-même qui , pour ainsi dire , payait l'amende pour les condamnés ; il fournissait aux frais des prêtres pauvres qu'il faisait détenir dans l'officialilé , ou qu'il envoyait en retraite dans une communauté religieuse. On n'avait jamais pu obtenir qu'il relevât de l'interdit les individus exilés. La raison de leur laisser , dans la rétribution des messes , une ressource pour vivre, était loin de lui paraître suffisante pour permettre que de tels bommcs pussent monter à l'autel, tandis qu'ils étaient encore sous le poids d'une condamnation aussi terrible , et qui leur supposait une incurable perversité. 11 aimait mieux , comme il le fit presque pour tous , subvenir à leurs besoins par le moyen d'une pension convenable qu'il leur assignait sur ses propres revenus.
Au moment même où sa main frappait un coupable obstiné , son cœur trouvait encore des consolations pour lui adoucir sa peine, u O mon fils, » répondait-il , avec une inexprimable douceur , à un prêtre qui se plaignait de ne sortir de prison que pour aller en exil : « O mon fils , ce n'est pas par » haine que je vous traite ainsi, c'est au contraire ■» pour votre bien ; car j'aime votre ame. Corrigez- )) vous et prenez ensuite jusqu'à la dernière gouUe ?) (le mon sang : je vous le donne bien volontiers à
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» ce prix.» Quehjuefois, se dépouillanl en quelque sorle de sa qualité de juge, il devenait par charité le défenseur du malheureux qu'il avait puni par devoir. Le grand vicaire était d'avis de ne pas finir encore la peine d'un prisonnier qui depuis un temps considérable soupirait après sa liberté ; mais Alphonse, louché de compassion, réclame la grâce de cet homme : a Allons, dit-il au grand vicaire, c'est » assez; veuillez, je vous prie, lui accorder son élar- » gissement : l'infortuné ! depuis qu'il gémit dans )) les prisons il a bien assez souffert (1). »
{l) Ces paroles, qui annoncent la belle anie de notre saint, ainsi que plusieurs autres traits de son épiscopat, rappellent parfaitement, malgré la différence des caractères, la conduite de saint François de Sales dans une conjoncture à peu près semblable. Tout le monde sait que la bonté compatissante du saint évêque de Genève contrariait souvent la sévérité de l'évêque de Clialcédoine , son frère et son coadjuteur. Le maintien de la discipline ecclésiastique avait exigé que l'on enfermât , dans les prisons de l'officialité , des prêtres qui s'étaient écartés de leur devoir ; et les prisonniers étaient en assez grand nombre , selon l'historien de saint François de Sales ( Marsollier) , qui remarque encore que le saint approuvait cette sévérité. Cependant elle lui coûtait beaucoup lorsque, en passant devant la porte de la prison pour aller dire la messe, il entendait les cris de ces mallieureux qui demandaient grâce; il ne pouvait se défendre d'une \ive compassion , et il lui est arrivé plusieurs fois , quand il repassait , de se faire ouvrir les prisons. Il faisait alors aux prisonniers une réprimande pleine de douceur, leur faisait promettre de mieux vivre à l'avenir et les renvoyait chez eux. Le saint s'humiliait de celte bonté comme d'une faiblesse de la- . quelle il promit à son frère de se corriger. En effet , il évita pour lavenir l'occasion de retonibcr dans ce qui' hii iuuaissait une
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Le bienheureux ne se montrait inflexible que pour les coupables obstinés , et il était vraiment tout cœur et tout charité envers ceux qui revenaient sincèrement. « Il les embrassait avec la tendresse ?> d'un père , dit un contemporain déjà cité , et il » leur pardonnait , oubliant généreusement tous » leurs torts et tous les chagrins qu'ils lui avaient » donnés. » Un prêtre avait été dénoncé au roi et à l'évéque : la faute était prouvée et le coupable se trouvait dans une fâcheuse situation. Il eut recours à la clémence d'Alphonse : il alla se jeter à ses pieds , et lui avoua toutes choses , avec promesse de changer de vie. Celte confiance toucha le serviteur de Dieu , qui non seulement fit arrêter la procédure de la cour épiscopale , mais qui écrivit encore à Naples pour que cette affaire n'eût aucune suite auprès du Roi. Ce prêtre justifia, dès lors, par une conduite édifiante , la bonté avec laquelle son évêque lui avait rendu ses bonnes grâces et accordé sa protection.
faute : il fit un long rfétour pour ne plus passer devant les prisons, en remit les clefs au coadjiiteur, avec permission de ne pas les lui rendre s'il venait à les demander, et pourvut ainsi au bien qu'il reconnaissait devoir résulter d'une juste sévérité ; «car, dit » MarsoUier, si la douceur a de grands charmes , la sévérité est
» quelquefois nécessaire La douceur convient à un père , la
» sévérité à un juge : les évêques sont l'un et l'autre. Il faut » donc qu'ils aient les deux caractères. « Le lecteur ne dira-t-il pas que , pour remplir tous les devoirs de sa place , notre bieuheureux n'avait pas besoin d'un évêque de Chalcédoine?
Le saint prélat ayant appris avec douleur qu'un ecclésiastique , qui appartenait à une famille noble et des plus distinguées de la contrée , vivait d'une manière scandaleuse , le manda par trois fois à l'é- ▼êché ; mais celui ci ne daigna pas se mettre en devoir de s'y rendre. Ce mépris de l'autorité venait chez cet individu autant de la conscience de ses crimes , que de l'endurcissement de son cceur et de l'orgueil de sa condition. Alphonse ne le voyant pas arriver, résolut de le punir, et ordonna de procéder en conséquence. En même temps il voulut que s'il venait désormais i se présenter pour lui parler , il fût refusé et renvoyé au vicaire général , qui avait déjà son affaire en main. Cependant cet homme , informé de ce que l'on intentait contre lui , accourt en grande diligence. Déjà il a pénétré jusque dans l'antichambre de l'évéque, lorsque le secrétaire , qui le rencontre , ne veut pas lui permettre d'avancer davantage; l'autre se fâche et demande à grands cris qu'on le laisse entrer; Alphonse qui , de son lit où il était retenu , entend tout ce bruit , appelle pour savoir ce qui se passe , et au même moment le prêtre s'introduit à la suite du secrétaire ; en le voyant en sa présence, le prélat, •ans vouloir l'entendre, lui dit aussitôt d'aller trouver le vicaire général qui est chargé de ce qui le concerne ; mais le coupable tombe à genoux et répond en pleurant : « Je reconnais le vicaire géné- » rai pour mon juge , mais je connais monseigneur
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j. (ieLignori pour mon père. » Celte simple et hum ■ ble réponse attendrit le serviteur de Dieu , qui reprit avec douceur : « Mon fils , je vous ai appelé , » vous n'avez pas voulu venir et je me suis vu forcé )) de vous mettre en jugement ; vous connaissez )) les scandales que vous avez donnés. — -Oui, mon- » seigneur , je les connais , je suis trés-coupable , )) faites de moi ce qu'il vous plaira. — Puisque » vous connaissez votre faute , et que vous m'a- » vouez sincèrement la vérité , je vous laisse à vous- )) même le choix de la pénitence , imposez-vous- )> la selon votre volonté. » Alors le prêtre , confus de tant de bonté , répond en sanglotant : « Je choin sis la maison de Saint-Ange pour ma retraite : •)^ j'y resterai jusqu'à ce que Dieu me fasse connaî- » tre qu'il m'a pardonné. » Alphonse voyant le repentir sincère de ce pécheur , se fait apporter les pièces du procès et les déchire devant lui , en disant : c( (l^xQ le Seigneur déchire dans le Ciel les » pages où sont écrites vos iniquités , comme je les n déchire sur la terre ! » Ce prêtre passa un mois dans la retraite du couvent qu'il avait choisi , et il fut depuis un grand sujet d'édification pour tout le pays et de consolation pour son évêque.
Ce ne fut pas seulement vis-à-vis du clergé séculier , entièrement soumis à sa juridiction , que notre bienheureux fit éclater son zèle et sa fermeté. Il avait voué une estime et urie vénération particulières <^ tous les ordres religieux; mais il n'y ''Viiit
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pns a ses yeux de scandale plus affligeant que Texistence d'une communauté dégénérée. Il n'en voulut jamais souffrir de semblables dans son diocèse. Il existait , non loin de Sainte- Agathe, un petit couvent 011 ne régnait pas une régularité bien exemplaire : les quatre religieux qui l'habitaient n'étaient pas hommes à édifier beaucoup les peuples , ni à se mettre fort en peine des admonitions qui leur venaient de l'évéqiie diocésain. Avant de faire procéder contre eux dans sa cour épiscopale, Alphonse écrivit en ces termes h leur provincial : « Il faut que •» votre paternité envoie à ses sujets l'obédience de )i partir , ou bien je les ferai partir moi-même par )) voie de contrainte. » Cette menace eut son effet, et le monastère fut entièrement renouvelé. Le saint prélat avait été dans le cas de prendre des mesures coercitives contre un régulier scandaleux que ses supérieurs voulaient laisser dans son diocèse. Ce moine s'était ensuite retiré à Naples , et plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'on l'avait forcé de quitter son ancien couvent ; il demanda à y retourner , profilant pour solliciter cette grâce , de l'occasion où le prélat se trouvait h Naples. Leduc de Magdeloni s'intéressa en sa faveur : il représenta que l'f'ige et des réflexions salutaires avaient entièrement corrigé cet homme ; mais notre saint persista dans son refus , et déclara franchement que tant que lui Al[>honse serait évêque , ce moine ne verrait pas le diocèse de Sainte-Agathe.
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Autant notre saint avait en abomination les religieux dyscoles, autant il se plaisait à témoigner son estime et sa confiance à ceux qui honoraient , par la sainteté de leur vie , l'ordre qui les avait reçus. Il se servait d'un grand nombre d'entre eux pour des commissions de la plus grande importance ; la plupart des examinateurs synodaux étaient pris dans les couvens , et il affectionnait d'une manière particulière les pères capucins, dont il appréciait le zèle pour le salut des âmes.
Notre saint ne poursuivait pas seulement , dans les prêtres séculiers et réguliers , des désordres qui fussent contraires à la sainteté de leur vocation ; mais il fit encore , durant son épiscopat , plusieurs actes de rigueur pour des objets d'un autre genre , et dont l'importance lui paraissait exiger de sa part une sollicitude spéciale. Nous avons parlé, dans une autre partie de cet ouvrage , del'atlenlion scrupuleuse avec laquelle Alphonse pensait qu'il était nécessaire d'observer , en célébrant les saints mystères , toutes les cérémonies prescrites par l'Eglise. Quand il fut évêque , il jugea qu'il était de son devoir de ne tolérer aucune négligence en ce point essentiel d.ela discipline. Il voulut s'assurer par luimême de la fidélité de tous les prêtres de son diocèse à se conformer aux rubriques de la messe. II les fit tous exercer devant lui , sans aucune distinction d'âge ni de rang, et il interdit, jusqu'à ce qu'ils s'en fussent rendus capables , tous ceux qui ne s'acquittaient
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■qiiitlaient pas assez bien de toutes les cérémonies. Un grand nombre d'individus restèrent plusieurs mois sans monter à l'autel. Un vieillard , qui portait un nom des plus respectés dansle diocèse, n'ayant pas voulu se soumettre k un nouvel examen , resta sous l'interdit pendant dix ans qu'il vécut encore. Un directeur du séminaire , professeur de théologie, étant trouvé en défaut quand le prélat l'examina , ne fut pas plus épargné que les autres , et pendant quelque temps il fut tenu de s'abstenir de célébrer la sainte messe.
En sachant, comme nous venons de le montrer dans ce chapitre , allier la bonté avec la rigueur , Alphonse rendit efficace , pour l'amélioration de son clergé , un zélé qui , sans ce double moyen , n'aurait jamais rempli son objet que d'une manière très-incomplète.