‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 38 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

G^nre de vie du bienheureux Alphonse dès son retour dans sa congrégation.

De retour parmi les siens, le bienheureux Alphonse voulait partager en tout point le genre de vie de la communauté , comme il le pratiquait avant son élévation k Tépiscopat. On lui avait fait préparer au premier étage un petit appartement décent et commode ; il le refusa , et demanda à n'avoir qu'une simple cellule meublée selon l'usage et la régie de la congrégation ; mais son directeur s'opposa à ses humbles désirs , et il fut obligé d'accepter cet appartement composé de trois pièces , l'une pour son lit , l'autre pour son autel portatif et un petit cabinet pour son domestique. Le saint aurait voulu au moins assister à tous les exercices communs , manger au réfectoire, faire l'oraison avec les autres au choeur, et se trouver entièrement confondu avec eux ; mais pour ne pas enfreindre la défense de son directeur, il se borna h pratiquer ponctuellement dans sa chambre ce qu'il ne lui était plus permis de faire en communauté.

Voici comment se trouvait partagée la journée

du saint vieillard ; à son lever , une demi -heure d'oraison avec le frère laïque attaché à son service, ensuite la messe qu'il célébrait après une longue préparation^ et qui était toujours suivie de l'action de grâces, pendant laquelle il entendait une seconde messe dans son oratoire. Après cela l'étude , ou le soin des affaires de la congrégation ou autres qui intéressaient la gloire de Dieu et le salut des âmes. Puis, par l'ordre des médecins , promenade en carrosse pendant une heure que le bienheureux passait h réciter le chapelet et d's^utres prières , ou bien à entendre quelque lecture de piété. Au retour , longue oraison devant le Saint Sacrement et ensuite repas ; c'était encore à table la même mortification qu'autrefois , même sobriété dans la quantité de la nourriture, même recherche de la mauvaise qualité , même assaisonnement d'herbes et de poudres amères. Quelques Pères de la maison venaient après son repas prendre avec lui un peu de récréation ; la conversation roulait tantôt sur des sujets de piété , tantôt sur les missions qu'on avait faites , et le bien spirituel qui en était résulté , sur des points de science ecclésiastique et autres choses intéressantes. On aimait à voir que le saint vieillard n'avait rien perdu de sa gaîlé et de sa vivacité naturelles ; il mêlait h sa conversation des plaisanteries innocentes et des traits d'esprits trèsfréquens ; les saillies aimables de son caractère répandaient un charme infini sur les courts momens

ILPHONSE-MARIE DE LIGUORl. 367

que l'on passait auprès de lui ; la récréation était suivie d'un léger repos. Après quoi, lecture spirituelle avec son frère laïque et son domestique, lecture de la vie des saints et une demi heure d'oraison ; puis longue visite au Saint Sacrement , petite promenade en carrosse , et adoration dans l'église jusqu'à la nuit. Une méditation de plus remplaçait la promenade lorsque le mauvais temps ne permettait pas de sortir ; la nuit venue , nouvelle oraison d'une demi-heure dans la chambre ; et après le souper des deux serviteurs, car, pour le saint, il ne prenait jamais rien le soir, examen de conscience , récitation du chapelet avec méditation sur les mystères, plusieurs prières vocales et h la fin le coucher , qui n'était suivi que d'un sommeil assez court.

Jaloux de demeurer toujours fidèle à sa chère pauvreté , il ne voulut plus faire usage du chalumeau d'argent qu'on lui avait donné, quand il eut reconnu quelle en était la matière. Même résolution au sujet des couverts de ce métal ; à ses yeux c'était là un luxe interdit par les régies de la communauté. Mais ce ne fut pas là l'avis de son directeur, et le saint évéque se soumit. Comme autrefois , avant son épiscopat, il ne se servait jamais de quoi que ce fût sans en avoir auparavant obtenu la permission du vicaire général , ou du supérieur ou du ministre de la maison. Il ne voulait pas toucher l'argent qui lui revenait de Naples ou de la pension

que le Pape lui avait assignée, et il le laissait entre les mains du vicaire général de l'institut. Cependant il lui vint des scrupules relativement à celte pension qui lui avait été réservée sur Tévêché de Sainte- Agathe , il en écrivit au cardinal grand pénitencier, qui lui répondit de s'en rapporter à la décision de son confesseur. Celle réponse mit le calme dans l'esprit du bienheureux. On ne conçoit pas qu'elle pût être nécessaire , quand on sait quel élail l'emploi qu'il faisait de ses revenus. A la modique dépense de son entretien près , tout était employé en bonnes œuvres ; les pauvres honteux et les personnes dont la vertu se trouvait en danger par la misère , recevaient la plus grande partie de ce qu'il ne faisait pas passer à Sainte-Agalhe , pour élre réparti sur les lieux en aumônes ou autres œuvres de miséricorde. Il avait ordonné au frère laïque qui le servait de ne jamais refusera aucun pauvre. Dans l'état de souffrance et d'accablement où il re trouvait , il aurait voulu retrancher encore de sa nourriture pour être à même de fournir aux malheureux des secours plus abondans. « Je n'ai besoin , disait il à son ser- » viteur , que d'un peu de pair) trempé dans l'eau; » il existe tant de pauvres ! employez à les secou- » rir l'argent qui vous est confié pour ma dépense, )> et surtout donnez aux personnes exposées au dan- 5) ger d'offenser Dieu... Le pain noir me suffit, que

» le blanc soit pour les pauvres ; donnez-leur

» ce qu'on m'a apprêté , c'est assez pour moi d'un

>» morceau de pain , je veux être traité comme le » plus pauvre de tous. »

Quelle que fût la charité du serviteur de Dieu pour les personnes du dehors , il fut cependant obligé quelquefois de garder ses aumônes pour les besoins de sa congrégation. C'était avec une extrême générosité qu'il venait au secours des maisons qui manquaient de ressources suffisantes. Deuxétablissemens nouvellement fondés dans les Etats pontificaux se trouvaient dans ce cas ; le saint avait épuisé tout ce qu'il avait pour les secourir , et il écrivait à ce sujet à un Père de sa congrégation : « Je » suis dans une si grande misère que je me vois sur » le point d'en perdre la tête ; le recteur de Fro- » sinone m'écrit qu'il a le projet de quitter cette » maison, ne sachant comment pourvoir à la sub- » sislance de huit ou neuf de nos confrères. J'ai » vendu ce matin quatre couverts d'argent , mais » que peut-on faire avec cela ? Je vais supprimer » mon chocolat et ma voilure , quelque nécessaire » qu'il soit pour moi de sortir pour conserver un » faible reste de vie. » Il en serait venu là , si les médecins et son directeur ne s'y fussent opposés. Un jour on parla devant lui , tandis qu'il était à table , des besoins d'une de ses maisons ; aussitôt prenant le couvert d'argent dont il se servait , « te- » nez , dit-il , il faut le vendre , c'est tout ce qui » me reste pour secourir celle maison. »

Si l'on est touché de cette charité pour les pau-

\res , que pensera-l-on en voyant encore alors cet incomparable vieillard oublier toutes les infirmités qui Taccnblent pour se livrer aux exercices du zèle le plus actif pour le salut des âmes? Il prêchait tous les samedis et tous les dimanches dans l'église de la maison de Saint- Michel des Païens ; il y donna les exercices de mission durant la semaine de la passion , et il lui arrivait assez fréquemment , à l'invitation de l'évéque de Nocéra , de donner des sermons dans les autres églises. C'était avec une voix toujours plus puissante sur les cœurs. En 1779, une grande sécheresse affligea plusieurs provinces du royaume de Naples ; on voulut , à celte occasion, faire k Nocéra une procession de pénitence .le clergé et les habitans prièrent Alphonse d'y assister; il y consentit , et malgré sa faiblesse , qui ne lui permettait pas de faire le moindre mouvement sans être soutenu, il voulut parcourir h pied tout le trajet de la procession ; son but était de rendre cette cérémonie salutaire aux âmes autant qu'elle serait propre à fléchir le Ciel. Il chercha à frapper les peuples par un grand spectacle de pénitence. A l'exemple de saint Charles Borromée, il marchait la corde au cou , des cendres et une couronne d'épines sur la tête ; on portait devant lui un grand tableau de Jésus crucifié , dont il s'était long -temps servi dans ses missions. Arrivé sur la principale place de la ville , il monte , ou plutôt il se fait porter dans une chaire qu'on y avait élevée , et se tour-

nant vers le tableau du crucifix , il s'écrie ayec la plus grande force : « O Jésus mort sur la croix pour » nos péchés , il est bien juste que nous soyons pu- » nis pour vous avoir offensé ! n A ces mots tout le peuple fond en larmes : l'impression que font sur la foule la présence , l'accent , l'émotion et la pénitence de l'homme de Dieu , lui laisse à peine le moyen de continuer son discours.

Les hommes étaient touchés , mais le Ciel insensible paraissait toujours d'airain : rien dans l'atmosphère n'était changé , il n'y avait aucun espoir de pluie et les campagnes arides offraient un aspect désolant. On pouvait craindre une disette aussi désastreuse que celle de 1764. Cependant vers le commencement du mois de juin , tandis qu'Alphonse, retournant de la promenade accoutumée , était sur le point de rentrer dans sa maison , il ordonna h son cocher de le ramener à une église ( de Sainte- Marie des Grâces), devant laquelle il venait de passer. Le serviteur de Dieu entre dans cette église, se place sur une chaise , et se met à prêcher : la nouveauté du spectacle attire un peuple nombreux. Quand l'auditoire s'est bien formé , le saint prédicateur s'élève avec force contre les désordres qui régnent dans le monde , les signalant comme la cause du fléau dont on est affligé. Il y avait dans son langage quelque chose d'extrêmement pathétique , elune vive componction se faisait sentir dans tous les cœurs , lorsque , d'une voix plus solennelle ,

372 VIE DU BIE^'^EDR^ux

Alphonse fait entendre ces paroles : a Mes enfans , » renonçons à ces péchés , et la bonne Mère nous )) obtiendra la grâce d'une pluie abondante d'ici à >» dimanche prochain. » En effet, le dimanche au soir , au moment où l'on s'y attendait le moins , le ciel perdit tout d'un coup sa sérénité , et il survint une pluie <i verse qui dura plusieurs jours.

Les Pères du très -saint Rédempteur donnèrent une mission dans l'église paroissiale de Nocéra des Païens ; Alphonse s'y rendait tous les soirs ; après le sermon , il se faisait porter en chaire , d'où il adressait au peuple une exhortation pour disposer les âmes à profiler de la vérité qui venait d'être annoncée. A rès la missionpour le peuple, les exercices spirituels eurent lieu pour le clergé dans la maison de Saint-Michel ; là encore , tous lesjours à l'issue du principal sermon , Alphonse adressait la parole à l'assistance. Son âge , ses vertus , ses travaux , sa longue expérience, autant que sa haute réputation de science et de talent , donnaient à tous ses discours une incroyable autorité ; il laissait parler son cœur brûlant d'amour de Dieu, et deux mots de sa bouche produisaient toujours la plus grande impression. Le dernier jour de cette retraite ecclésiastique , le saint vieillard se fit transporter dans une chapelle intérieure de Notre-Dame des Douleurs : il y fit un sermon en règle sur l'amour de Jésus-Christ. Sa voix était animée de l'accent le plus vif, ses expressions étaient toutes de feu ; son

ame , comme un foyer inextinguible d'amour, exhalait , sans les épuiser , les sentimens les plus beaux et les plus pathétiques. Une profonde émotion s'était communiquée à l'assemblée ; chacun était hors de soi , et le prédicateur lui-même ne paraissait pas seulement un homme , mais un être surnaturel que l'ardeur de ses désirs avait élevé à quelque haute contemplation de la beauté de Dieu , et placé sous une inspiration divine. L'homme seul n'aurait jamais trouvé rien de semblable. Ce fut la dernière fois qu'Alphonse annonça dans l'église la parole de Dieu ; depuis il ne lui fut plus possible de quitter son fauteuil ou son lit. Il ne cessa pas pour cela d'instruire ou d'édifier par sa conversation et ses écrits. Son grand et unique objet était alors d'exciter l'amour de Jésus-Christ et la dévotion envers sa sainte Mère. Cependant dans l'occasion son zèle lui sucgérait envers le prochain d'utiles corrections et quelquefois de vigoureuses réprimandes. Il les faisait à propos , tantôt avec douceur , tantôt avec force et toujours avec prudence et charité. Les siens n'élaient pas oubliés h cet égard. D. Joseph de Liguori , son neveu , fils de son frère D. Hercule , vint avec sa jeune épouse Gusman de Lambiase , fille'du prince de Campana , lui faire une visite à Saint-Michel des Païens. Dans le cours de la conversation Alphonse en tira adroitement l'aveu d'une \'ie assez mondaine : ils lui déclarèrent qu'ils fréquentaient les théâtres , les bals et les assemblées

profanes. Il leur en fit des reproches , leur disant, sous des formes pleines de douceur, des choses extrêmement fortes. Il parvint à leur persuader qu'ils s'exposaient par là au danger d'une damnation éternelle. Puis , il leur fit présent de plusieurs livres spirituels et autres objets de piété , et ils s'en retournèrent à Naples , touchés et édifiés de la manière dont leur vénérable oncle les avait traités.

Il ne sera pas sans intérêt pour des Français de savoir que notre saint s'est trouvé directement en rapport avec nos compatriotes. Après la démission de son évéché , il s'occupait beaucoup , outre la composition d'une foule d'excellens livres , de la lecture de ceux qui avaient pour objet de combat- Ire les ennemis de la religion , et il applaudissait avec une véritable satisfaction aux efforts des écrivains qui s'élevaient pour la cause de la vérité. C'est ce qui le porta à adresser une lettre de félicilation et d'encouragement à l'abbé Nonnotte, pour avoir osé entreprendre la réfutation des erreurs de Voltaire au moment de la plus grande vogue de ce blasphémateur , et de la plus grande puissance de la conjuration philosophique. On n'a pu se procurer celle lettre , mais on a trouvé , parmi les papiers de notre bienheureux , la réponse de Nonnotte écrite en latin ; elle montre combien l'écrivain français attachait de prix à l'attention que daignait accorder a ses travaux un évêque d'un mérite aussi généralement reconnu , et surtout d'une snin-

aLPHOWSE-MARIE de LIGUORr. 375

lelé aussi éminenle. Voici quelques passages de celte réponse :

«Mon révérendissime père en Jésus - Christ , je » ne sais si quelqu'un a jamais éprouvé quelque » chose de plus agréable et de plus doux que le sen- » liment que m'a inspiré la lecture de votre lettre. » Elle est remplie de si grands témoignages de cha- » rite et de bienveillance, elle respire un tel amour » de la religion et de toutes les vertus , qu'on la » croirait écrite plutôt par un ange que par un hom- » me. Accoutumé à ne rien apprécier que selon l'es- >y prit de Dieu , c'est pour moi un incroyable plai- » sir de rencontrer des hommes qui n'estiment aus- » si que les choses de Dieu , et qui , plus grands en- » core que leurs grandes dignités , laissent en dou- » te sur ce qu'il faut le plus admirer en eux , ou )) des dons du génie , ou de l'éclat des plus gran- » des vertus. J'ai très-souvent cherché de telshom- )) mes, je n'en avais pas encore trouvé , lorsqu'en- » lin votre lettre est venue m'apprendre qu'il en » existait un à Naples. Vous exprimer combien je )) l'estime , et avec quelle charité je lui suis attaché » et dévoué, c'est ce que je ne pourrai jamais faire

» par aucune parole Tous ceux qui connaissent

» votre excellent et trés-célébrc ouvrage de Ihéo- » logie morale, me félicitent d'à voir reçu une lettre j) aussi honorable d'un prélat aussi savant , et moi, )) je me félicite de mon côté , de ce que mes ouvra- » ges ont reçu votre approbation ; en lisant ce que

» VOUS avez daigné penser avec bienveillance de » mes écrits , et ce que vous en avez dit d'iio- m » norable , j'ai reconnu votre grand amour de la

» religion (1)»

Non content d'avoir lui-même animé , dans sa ' lutte courageuse , l'antagoniste du patriarche de l'impiété , notre saint écrivit encore à Rome pour , lui obtenir un bref apostolique , en faveur de ses a| ouvrages contre le philosophisme. Cette recommandation était puissante auprès du Saint Père, et ce fut, de la part de Nonnolte , le sujet d'une lettre de remercîment pleine de toutes les expressions

(1) «Haud scio an quis unquàni jucundius , aut suavius aliquid » sit expertus , quàm quod in legendis litleris tuis , Reverendis- » sinie in Christo Pater, experlus suni. Ita enim caritatis et be- » nevolentiœ plenae sunt , adeôque viitutum omnium , religionis- » que amoveni spirant, ut non ab incolâ teirae , sed ab angelico » spiritu exaratae esse videantur. Cùmque nihil ego, nisi ex mente « divinâ solitus sim œstiniare , incredibile est quâ peifundar vo- » luptate, cùm eos mihi contigit lepeiiie homines, qui divina » tantunimodo sapiunt, et dignitatibus magnis majores, dubiuni » relinquunt, an prœclarissimi ingenii dotibus, an maximarum » virtutum splendore antecellant. Taies seepissiniè homines quœ- » sivi, taies nondùm inveni , sed îalem ex litteris tuis horainem » Neapoli existere tandem cognovi. Queni quidam quanti faciam, » et quâ ipsi caritate , et addiclus et devinctus sim , nullis ver-

» bis valeam exprimere Grafulantur niihi quicunique egi'C-

» gium et celebralissimum thcologiœ moralis opus noverunt , » quôd à doclissiîiio cpiscopo tam honorificas epistolas accepe- » lim ; ipse vicissim giatulor mibi quôd tanti viii judicio opéra » mea approbentur. Cùm autem ea perlegi , quae de scriptis meis, » et amicè censés , et honorificè praedicas , religionis amantissi- • muin prxsulem intellexi *

ALPHOîfSE-MÀRIE DE LIGUOUI. 377

d'une véritable reconnaissance ; nous nous absliendrons de rapporter cette lettre , de peur de trop multiplier les citations ; celle que nous venons de faire connaître précédemment , est un témoignage suffisant de la vénération dont dés lors Alphonse était l'objet dans notre patrie. Déjh , de son vivant, sa haute sainteté et sa profonde science lui avaient acquis une sorte de réputation européenne.

Dans sa correspondance avec notre saint , Nonnotte lui avait dépeint la disposition déplorable des esprits en France par rapport h la religion ; l'audace révoltante des impies, la corruption et l'incrédulité en honneur dans le monde , la faiblesse ou la connivence de l'autorité civile , et les vains efforts de la puissance spirituelle. Paris surtout était représenté , hélas ! avec trop de vérité , comme le centre de l'erreur, comme une ville livrée h toute la réprobation de l'orgueil humain , et qui retentissait continuellement de blasphèmes impunis. Ce fut à l'occasion d'une de ces lettres de l'auteur du Dictionnaire philosophique de la religion que l'on entendait le saint vieillard s'écrier en gémissant : « Paris est donc devenu une autre Genève! Où » en est on si l'Eglise est sans force contre l'audace )) d'un impie (Voltaire ) ? Ce désordre ne demeu- » rera pas sans punition. Malheureuse France ! je » te plains , et je plains aussi tant de pauvres in- 5> nocens qui seront enveloppés dans ta disgrâce. » Je voudrais écrire au roi de France ; mais que

» puis-je de si loin , lorsque Tarchevéque de la ca- » pilale et tant d'excellens évêques de ce royaume » ne sont pas écoulés ? »

On sait par quelles bassesses dignes de lui et par quels sacrilèges horribles Voltaire cherchait k se mettre à couvert de toute animadversion, à mesure qu'il se rendait coupable de quelque nouveau crime contre la religion et la société. Cet homme exécrable , qui allait communier pour avoir un héritage , faisait aussi une communion , et en répandait partout le bruit en même temps qu'il lançait dans le public un libelle infâme ; puis , au besoin , il désavouait effrontément l'écrit sorti de sa plume , protestait de son innocence , et rendait publiquement un hommage hypocrite à la religion et à la vertu. Ce manège , par lequel il voulait sauver les apparences devant une autorité trop peu inquiète de ses forfaits , avait pu faire illusion un moment , surtout dans les pays étrangers ; il arriva que , soit à l'occasion d'une de ces tromperies philosophiques souvent renouvelées dans une trop longue vie, soit vers l'époque de la dernière maladie de l'ennemi de Dieu , lorsqu'il éprouvait de si désespérantes angoisses aux approches de son éternité , il courut, dans le royaume de Naples, un bruit trés-accrédité de sa conversion sincère. Alphonse reçut cette nouvelle comme une consolation dont sa charité avait besoin ; il y crut avec empressement ; il voulut même donner à celui qui en était l'objet , un lémoi-

o-nage du plaisir que sa conduite lui faisait éprou- •ver . Il conçut le projet d'une lettre à Voltaire; mais la nouvelle qu'on avait donnée comme certaine ayant été bientôt démenlie , notre saint n'envoya pas cette lettre , qui a été retrouvée dans ses papiers. Elle est en latin , et on nous permettra d'en donner la traduction , au moins en partie.

« Celui qui vous écrit celte lettre , est un évé- » que presque consumé d'infirmités, et à qui le )) Souverain Pontife a daigné permettre d'abdiquer )) le gouvernement de son diocèse de Sainte-Aga- » tUe des Gots. Dans mes derniers jours , à l'^'ige )) avancé de quatre-vingt-trois ans , votre conver- )> sion , aussi heureuse pour vous que satisfaisante )) pour tous les bons catholiques , a été pour moi » le sujet d'une si grande joie, que je ne puis m'era- « pécher de vous écrire cette lettre, quelle qu'elle » soit , pour me réjouir avec vous dans la sincérité » de mon cœur; car j'étais affligé , et je gémissais » de vous voir abuser, pendant si longues années , » de ce génie vraiment grand que vous avez reçu )) de Dieu, w Le saint ne se contente pas de complimenter le pécheur converti , il lui trace encore son devoir , et peut-être même était-ce là l'objet principal de sa lettre. Il lui dit assez franchement : a Afin )) que la joie commune soit universelle et complète )) de toutes les manières , comme aussi pour ôter » absolument toute ambiguité sur votre conversion, 3» je désirerais que vous publiassiez un écrit qui fût

» une réfutation de vos erreurs et de vos sophis- )) mes ; bien plus , je voudrais que vous relournas- » siez vos traits contre un autre écrivain moder- )) ne (1) , qui a osé attaquer les dogmes de la foi , )) au grand détriment de tant d'infortunés jeunes 5i gens qui, séduits par l'amour de l'indépendance, 5) ont sacrifié témérairement et leur ame et leur

» Dieu Un écrit quelconque de voire part

» répondrait suffisamment à ceux qui s'efforcent » d'élever des doutes sur la sincérité de votre dé- » marche (2)»

(1) J. J. Kousscau probablement.

(2) u Qui banc libi niitto epistolam episcopnssnm , cui mul- » tis penè consumpto infirniUatibus , Siimraus Ponlifex suœ diœ- » cesis Sanctae-Agathœ Gothorum curamabdicarc bénigne indul- » sit. In bis nieae grandœvae œlatis octoginta jani triiini annoiiun » extremis diebus tàm maxime mibi fuit, ubi tuam illam eximiam » et omnibus bonis catholicis acceptara commutationem accepi ,

• ut me coulinere nequeam , ut tibi banc mcam qualiscumque » illa sit conscriberem , tecumque ex aninio gratularer! Angebar » equidem et Oebam, eo quôd ingenio verè magno à Dec ac

» ceplo sic te malè usum tôt annis viderem Ut undique ta-

» men , omnibusque modis absoluta sit ista communis omnium » lœtitia , et omnis tuae mutationis ambiguitas prorsùs abiga- » tur, optarem , ut aliquo sciipto , erroribus , sopbisraatibusque » satisfaceres , imô tela retunderes recentis cujusdam scriptoris, » qui ûdei dogmata inficiari minime dubitavit , magno tôt misero- » rum juvenura detrimento , qui libertatîs amore , animam Deum- » que audacter neglexerunt Qualiscumque scripturaàte sa-

• tis esset illis praecipuè, qui hoc de te , ac si ûclum foret, in » dubium vocare conantur »

Si l'on ti'ouve que nous avons donné trop d'importance à ces détails , nous aurons notre excuse dans un sentiment national bien légitime. Comment se passer de pailer un peu de la France,

Le saint vieillard détrompé de ce qu'on avait assuré sur la conversion de Voltaire , écrivait à ce sujet à un de ses amis : « Ces sortes de conversions )> ne sont pas des grâces ordinaires , mais ce sont w des efforts très-rares de la divine miséricorde. » Dieu n'accorde guère ces grâces extraordinaires » qu'à ceux en qui l'erreur a eu pour principe une » bonne intention comme dans saint Paul. Mais » dans Voltaire, tout est très-mauvais, rien ne Ve\j> cuse. «Quand Alphonse apprit, en 1 778, la mort de ce grand blasphémateur , il écrivait encore : « Voltaire est mort , comme chacun sait, dans son » impénitence , et le voilà dans la malheureuse » éternité î » Quelques mois après mourut aussi J. J. Rousseau , et le saint disait dans une autre lettre : « Je reçois la nouvelle de la mort de l'infor- » luné Rousseau ; Dieu soit loué , d'avoir en peu » de temps délivré l'Eglise de ses deux plus grands » ennemis (1) ! w

Si Alphonse eut la douleur de voir le patriarche de l'impiété persévérer dans l'impénitence , il fut

même en éaivant la vie d'un saint qui n'est pas né dans ce pays?

(1) Ils ont disparu ; mais liélas ! leurs œuvres restent : on les réiBiprime, on les répand partout, le peuple les lit, et les lois, nous dit-on , sont impuissantes en présence de ce grand scandale. ,0ù nous conduira-t-il? Dirons -nous encore avec le bienheureux Alptionse : Ce désordre ne demeurera pas sans punition. Malheureuse France I je te plains , et je plains aussi tant de pauvres iîinocens qui seront enveloppés dans ta disijrûce. (Ecrit eu 1827. )

plus heureux par rapport h Métastase. Depuis longtemps le saint s'affligeait du mal que faisaient quelques écrits de ce grand poète , bien que sous le Toile de l'honnêteté et de la décence. Ces écritsj sont d'autant plus dangereux que , sans révolter la' pudeur , ils prêtent à des passions insensées tout le charme d'une poésie infiniment douce et harmonieuse. Métastase rentra en lui-même , et détesta son funeste talent. Alphonse en conçut une grande joie, dont il a lui-même consigné l'expression dans un de ses ouvrages spirituels (1) : a Me sera - t - il )} permis , dit-il , de manifester ici une grande con- » solation que j'ai éprouvée depuis peu de jours ? » On m'a donné pour certain que le célèbre Mé- » taslase , après avoir reçu tant de louanges dans » toute l'Europe pour ses poésies , d'autant plus » dangereuses qu'elles sont plus belles , parce que » ses expressions tendres et vives ne sont que plus )) propres à allumer dans les cœurs les flammes d'un )) amour impur , on m'a assuré , dis-je , que le cé- » lébre Métastase venait de publier un petit volume » en prose , où il proteste de son profond repentir » sur ses poésies légères, et du désir qu'il aurait, si » cela était possible , de retirer ces sortes d'ouvra- » ges des mains du public , à quelque prix que ce » fût, fallût-il pour cela qu'il répandit son sang... » On dit qu'il mène aujourd'hui une vie sainte et M retirée. J'en épi-ouve une indicible consolation , (1) Rt'Qcxions spirituelles , part. 2 , pag. 25.

» parce que c'est là un grand exemple , qui assun rément fait bien plus d'honneur à l'illustre poète ,

» que tout l'éclat de son beau talent ! »

Tels furent toujours le zélé etl'esprit de notre saint avant comme après sa retraite au milieu de ses élèves ; ainsi sa vie fut toujours éminemment apostolique, par tout ce qu'il fit et par les sentimens qu'il montra jusqu'à la fin pour le bien du prochain et la gloire de la religion.

Page 1