‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 39 sur 56 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

Sollicitude et nouveaux chagrins du bienheureux Alphonse par rapport à sa congrégation.

Depuis qu'il était retourné parmi ses élèves , le bienheureux Alphonse n'ayant plus la sollicitude de son diocèse , s'occupait avec le plus grand soin, malgré son âge et ses infirmités , du gouvernement de sa congrégation. 11 veillait continuellement sur la conduite de chaque individu. Il dirigeait toutes les opérations de son vicaire général dans les visites annuelles des maisons qu'il ne pouvait faire par lui-même. La régularité et les vertus de ses enfans le comblaient de joie. Son cœur paternel s'afHigeail amèrement s'il venait h apprendre que quelqu'un d'entre euxs* était écarté de son devoir. Dès lors il n'épargnait

384 VIE DU BIEWHtUREUX

pas les corrections pour l'y ramener. Son grand désir était de les voir se perfectionner dans les vertus dignes de leur vocation ; c'est ainsi qu'il faisait tous les samedis , dans la maison de Saint-Michel , une exhortation sur un point de )a vie spirituelle , insistant toujours sur l'exacte observance de la règle. Attendri lorsqu'en partant pour leurs courses apostoliques ses élèves venaient lui de^ mander sa bénédiction , il leur promettait , en leur exprimant le regret de ne pouvoir les suivre, qu'il ne cesserait de s'associer à leurs travaux par se» •vœux et ses prières. Il s'intéressait vivement au récit de tout ce qui s'était passé ensuite dans les missions. S'il aimait à apprendre les succès de leur zèle , il ne néghgeait rien de ce qui devait y contribuer : il attachait une très-grande importance à ce que chacun des missionnaires annonçât dignement la parole de Dieu. Il excitait sans cesse la vigilance des recteurs de chaque maison à cet égard. Simplicité , solidité , dignité , abnégation de soimême , telles étaient les qualités qu'il exigeait d'un prédicateur : « Il faut prêcher , répétait-il souvent » à la communauté assemblée, il faut prêcher, com- » me saint Paul , Jésus-Christ et Jésus-Christ cru- » cifié ; c'est ainsi que vous annoncerez la parole » sainte avec autant de fruit pour vous-mêmes que » pour vos auditeurs. »

Cependant quelque chose manquait encore à la congrégation du très-saint Rédempteur. Alphonse

désirait

ALrnONSE-WAniE DE LIGUORt. 385

désirait ardemment de la voir , avant de mourir , approuvée et reconnue par le gouvernement du roi; ainsi elle serait délivrée de toutes les persécutions qui venaient de temps en temps mettre en question son existence. Quelques démarches furent tentées à cet effet auprès de la cour de Naples. Le grand aumônier promit sa protection , moyennant certains changemens indispensables , disait-il , pour que les régies pussent être admises. L'esprit philosophique du siècle dominait dans Tadminislration du marquis Tanucci; ce ministre suivait un système ennemi contre les ordres et les vœux monastiques. Dans de telles circonstances , il eût peut-être fallu s'estimer heureux d'exister dans l'Eglise , sans vouloir être reconnu dans l'Etat , quelque avantage qu'on pût espérer de cette double approbation. Malheureusetnent Alphonse , affaibli par Tàge et les infirmités , était nécessairement obligé de se reposer , pour le soin de certains intérêts , sur la coopération des membres de son institut les plus agissans et les plus capables. Il chargea deux de .ses consulteurs ou assistans de poursuivre l'affaire de l'approbation civile: un de ceux-ci , le P. Majone, était résolu de tout faire pour l'obtenir , cachant en cela le dessein de se prêter à toutes les innovations qui seraient exigées. Politique plus adroit que prévoyant et fidèle , il vit la sagesse dans les concessions. II avait été avocat , il était exercé aux discussions et très-habile à conduire les affaires ; avec un carac-

yie de Liguori. Pi

380 VIE VV niENHEUREUX

tère hardi , enlicr et impérieux , il dominait tous ceux qui ne lui étaient pas très-supérieurs par leur position , emportant par la force de sa volonté ce quMl ne pouvait obtenir par adresse; il entraîna son collègue dans ses vues , et il fut la première cause de beaucoup de chagrins qui remplirent d'amertumes la vieillesse de notre bienheureux. Quand ce Père Majone eut reconnu à Naples le véritable état des choses, il jugea qu'il lui importait queses desseins ne fussent pas pénétrés avant leur entière exécution. Il persuada à Alphonse et aux autres membres du conseil de l'institut de s'obliger par serment à garder le secret sur tout ce qui se ferait dans le cours de cette affaire, dont il exagérait l'importance et la délicatesse. Ils prêtèrent tous ce serment. Cependant notre saint déclara qu'il ne permettait aucun changement aux règles , si ce n'est qu'il consentait à ce qu'il ne fût pas fait mention du droit d^acquérir , qui paraissait choquer si fort la susceptibilité ombrageuse de la politique moderne. Tout étant ainsi préparé pour un plan perfide , Majone se mit en mouvement pour faire réussir ses projets à la cour. Cependant le bruit se répandit^ parmi les membres de la congrégation , qu'on allait altérer les régies ; une juste inquiétude se manifesta aussitôt de tous côtés ; il y eut des protestations énergiques contre toute entreprise sur ce point fondamental. On adressa à Alphonse une foule de réclamations qui ^ prouvant l'attachement de ses enfans pour les règles

iLPnONSE-MARIE DE LIGCORf. 387

qu'il leur avait données , dc pouvaient au fond lui déplaire , bien que la forme manquât dc la modération convenable. Il s'efforça de rassurer tout le monde , déclarant que rien n'était ni serait changé. Seulement , dit-il , on ne soumettra point à l'approbation du roi ce qui regarde les acquisitions. Cela ne parut point satisfaisant ; on soupçonna que le saint vieillard était dupe des ruses de son agent à Naples , et on ne cessa de lui écrire toujours dans le même sens. On écrivit aussi plusieurs lettres à Majone lui-même pour le sommer de s'expliquer sur toutes ses opérations; il affirma hardiment qu'on l'accusait h tort , et qu'il maintiendrait inviolablement les règles de l'institut. Cependant, éclairé par tout ce qu'on lui disait , le saint commença à concevoir quelques soupçons , et il demanda quelques explications à Majone ; celui-ci répondit en termes ambigus, prétextant que ses lettres pouvant tomber entre les mains de tout le monde k cause de la mauvaise vue d'Alphonse , qui était forcé de se confier h d'autres pour les lui lire , il devait au secret qu'il avait juré de ne pas s'exprimer avec une entière liberté. Une telle conduite n'était pas propre à dissiper les inquiétudes du saint fondateur ; il renouvela ses questions , il voulait des réponses catégoriques ; mais l'autre éludait tout par son ambiguité affectée , outre qu'il tardait à répondre , cherchant à gagner du temps , tandis que d'un autre côté il avançait rapidement les choses. Enfin , pressé par

Alphonse, il arrive à la maison de Saint- Michel pour lui rendre compte de tout ce qui s'est fait. Les , bases des soumissions acceptées par le conseil royal sont.déjà établies par écrit ; il est porteur de la minute originale , et la montre à Alphonse , as surant avec une audace inconcevable qu'elle est de tout point conforme aux règles. C'était une pièce assez longue, d'une écriture petite et presque indéchiffrable. Le saint , après l'avoir considérée un moment , ne se sentit pas capable d'en prendre lui même une connaissance approfondie, vu la faiblesse de sa vue et l'accablement de son iâge. Il la donna à examiner avec soin au Père Villani, son confesseur^ cet autre lui-même en qui il avait une entière confiance. Villani fut interdit en reconnaissant qu'on avait porté atteinte aux régies dans les points les plus essentiels. Il n'eut pas le courage d'éclater contre Majone , dont le caractère violent lui en imposait ; d'ailleurs , il voyait qu'il. n'y avait plus moyen de reculer à Naples, où tout était déjà conclu par l'abus que Von avait fait de la signature d'Alphonse ; il craignait encore d'accabler ce pauvre vieillard par la révélation d'une aussi grande et aussi funeste perfidie, et abandonnant l'événement k la Providence , il fit entendre à notre saint que tout allait bien. Majone retourne à Naples, et l'œuvre d'iniquité se consomme. Le grand aumônier expédie alors l'approbation royale annexée au règlement composé par l'agent infidèlcj et qui doit dé-

ALPHONSE-MARtE DE LIGUORf. 389

sormais être mis en exécution dans toutes les maisons du 1res -saint Rédempteur qui sont dans le royaume. C'est \h la constitution nouvelle de l'institut. A la réception de ce règlement royal, le mystère se découvre : tout le monde reconnaît que la règle a été violée et qu'elle est comme abolie ; la vie commune est supprimée , les vœux n'existent plus , et chaque membre peut sortir de la société quand il lui plaira , en dépit de ses engagemens les plus solennels et les plus sacrés. Si ce règlement est admis, la congrégation est renversée, ses membres sont parjures. Alphonse est désolé de ce que l'on vient de faire en son nom ; il pleure , il prie , il demande pardon h. Dieu , il se plaint amèrement de la lâcheté ou de l'infidélité de Villani ; il se reproche , comme une faute contre ses devoirs de supérieur, de s'être fié à celui-ci. « O mon Dieu ! dit-il , j'ai été trahi par » tous, jusque par mon confesseur ; à qui donc » pourrai-je me fier à l'avenir.'* J'aurais dû exami- » ner moi-même, mais comment faire quand on » n'est pas capable de lire une seule ligne? » Puis il tombe dans une profonde consternation : il voit ses régies abolies , l'ouvrage du Seigneur détruit , et dans l'accablement de sa douleur il ne sait plus que faire ni que dire ; il ne lui reste que ses larmes. D'un autre côté, il y a une explosion de murmures dans toute la société ; on se plaint de la faiblesse du saint ■vieillard , de sa confiance en des hommes indignes , elsurlout du fatal secret qu'il s'est laissé imposer, et

390 VIE DU BIENHEDKEUX

qui a couvert d'un voile la plus noire trahison. Il cherche h calmer les esprits , mais la fermenlalion générale augmente sans cesse , l'indignation est ^ son comble contre les auteurs du mal; on veut déposer les consulleurs et chasser Majone ; on proteste contre l'innovation ; on est résolu de tout souffrir, de se retirer même plutôt que de s'y soumettre. Alphonse approuve ce dernier sentiment, mais il incline à la miséricorde en faveur de Majone ; il ne veut pas perdre un homme égaré par un faux zélé et capable des dernières extrémités dans l'irritation de son amour -propre. Il lui écrit pour l'engager ti revenir, lui promettant avec son pardon la conservalion de sa dignité de consulteur. Il adresse en même temps une réclamation au roi sur l'abus que l'on a fait de son nom et de sa confiance. Loin de se rendre, Majone s'irrite, il représente le saint comme tombé dans l'imbécillité, et provoque une lettre trèssévére du grand aumônier qui enjoint h tous les membres delà congrégation du trés-saint Rédempteur de se soumettre au règlement approuvé parle roi. Cette conduite achève de le perdre dans l'esprit de ses confrères ; Alphonse lui relire sa procuration , et le désavoue devant le roi. Cela ne suffisait pas : il fallait ramener le calme dans la société, prendre des moyens pour se soustraire à toutes les vexations , et réparer le mal qu'on n'avait pas su empêcher. Après bien des hésitations et des inquiétudes, le malheureux fondateur s'arrêta à un parti , peut-être le pire

de tons. Il convoqua une assemblée générale de la Société. C'était en appeler à la multitude : funeste ressource contre les passions soulevées ! réunies, elles se prêtèrent mutuellement une force nouvelle. L'assemblée ne se conduisit pas avec toute la sagesse et la modération que le saint attendait. Dés le premier jour, elle manifesta une sorte de violence : un sincère et légitime attachement à des régies saintes et pures exaltait tous les sentimens qu'avait inspirés l'atleinle qu'on leur avait portée. C'était l'exagération du bien , mais c'était une exagération qui pouvait porter h bien des torts , et précipiter même la Société dans les derniers malheurs. On procéda avec beaucoup de tumulte ; on voulut signaler une grande horreur de ce qui s'était fait à Naples , en déposant de leurs charges tous ceux qui y avaient pris part. Alphonse ne put concilier les esprits , et fut contraint de renoncer à sa dignité de recteur majeur; aussitôt les consulleurs furent déposés et d'autres furent nommés en leur place, mais le saint évêque fut réélu : le respect qu'on lui devait ne fut pas enfreint jusqu'à lui donner un successeur. Dans le trouble général , les enfans reconnurent toujours leur père. Affecté , on ne peut plus douloureusement, de ce qui se passait, il mettait aux pieds de la croix ses tribulations personnelles, et conjurait le Seigneur de jeter un regard de miséricorde sur la congrégation , et de la soutenir après le coup qui venait de l'ébranler si violemment. Mais quoique

392 VIE DU BIENUEUREUX

Dieu n'eût pas réprouvé son œuvre, ce n'élail encore là que le commencement des douleurs.

Parmi les membres de rassemblée se trouvait un de ces caractères remuans et inquiets, si fâcheux partout et si dangereux, surtout dans une communauté ; celui-ci n'étant supportable nulle part, était dans le cas d'être sans cesse transféré d'une maison à l'autre. Arrivé depuis quelque temps dans la maison de Frosinone , dans les états pontificaux, il était parvenu à répandre des ombrages parmi les membres de celle communauté , et à les désaffeclionner des autres établissemens qui se trouvaient dans le royaume de Naples. Son but était de créer comme un intérêt h partpour les missionnaires qui vivaient sous la domination temporelle du Pape , et de se frayer ainsi une voie à une scission scandaleuse. Dés les premiers bruits de la malheureuse affaire de Majone , un levain d'indépendance fermentait dans cette partie de la congrégation. L'individu que nous signalons était le promoteur de ce désordre ; il avait saisi avec habileté une occasion si favorable à ses desseins de division et de discorde. Dépiité h l'assemblée générale de la Société, il s'y fit remarquer par l'exagération d'un zélé amer et 'bruyant , et par une conduite singulièrement outrageuse pour Alphonse. Jaloux de rompre ou d'affaiblir les liens qui unissaient tous les membres h un chef commun , il éleva pour la maison qu'il représentait et les autres des étals pontificaux , des pré-

tentions qui tendaient à les établir sous un régime spécial : ces prétentions ne purent être admises. L'échec qu'il essuya l'irrita sans le déconcerter. L'assemblée terminée , il se rend directement h Rome ; il obtient audience du Pape Pie VI , lui expose , avec de grandes démonstrations de zèle et d'obéissance pour le Saint Siège apostolique , tout ce que la régie vient de souffrir dans le royaume de Naplcs, où , selon lui , son abolition vient d'élre consommée dans une assemblée sacrilège. Il demande protection papale pour lui et pour les maisons qui se trouvent dcns leo états pontificaux, afin de pouvoir^ sans crainte , y observer la régie dans toute sa pureté et son intégrité. Loin de relever l'innocence et la bonne foi d'Alphonse, il le représente comme con.plice des innovations et comme peu soucieux des dispositions duSaint Siège. Le Pape s'indigne en apprenant qu'un homme comblé de tant de grâces des Souverains Pontifes ait pu rt^eter ce que son prédécesseur, Benoit XIV, avait daigné confirmer et approuver. La même calomnie inspire à toute la" ville de Kome la même indignation. On craint que les maisons du très -saint Rédempteur, qui sont dans les états romains, ne subissent la subversion qui déscie celles du royaume de Naples; et monseigneur Carafa , secrétaire de la congrégation des évêques et réguliers , écrit , par l'ordre du Pape, au cardinal Banditi , ar dievèquede Bénévent, et à monseigneur Giacobini , évéque de Véroli , pour qu'ils se fassent

Page 1