‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 6 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance et première éducation d'Alphonse.

Le bienheureux Alphonse-Marie de Liguori , foiv dateur de la congrégation du très-saint Rédempteur et évéque de Sainte-Agathe des Gots, naquit dans la ville de Naples le 27 septembre 1693 , et deux jours après, fête de saint Michel Archange, il reçut le baptême dans l'église paroissiale des Vierges. Sa famille , aussi ancienne qu'illustre , était inscrite au siège de la Porte-Neuve, l'un des cinq qui comprennent l'ordre entier de la noblesse napolitaine- Son père, D. Joseph de Liguori , était un officier

yie de Lisnori. A

d'un grand mérite, plein d'honneur et de religion; ses succès dans les armes ne lui avaient rien fait perdre du sentiment le plus élevé de ses devoirs envers Dieu. Il s'était distingué , par ses talens pour la guerre , dans les divers emplois qu'il avait remplis, et il n'avait jamais cessé d'offrir aux yeux de ses contemporains le modèle le plus touchant d'une rare piété. Ces pratiques de dévotion, que le monde , trop petit lui - même pour les apprécier selon toute leur grandeur, reléguerait volontiers dans le cloître ou dans le désert, ne lui avaient point paru indignes d'un homme de sa profession. Les plus tendres et les plus pieuses étaient celles que son cœur affectionnait davantage ; il faisait de la Passion du divin Rédempteur des hommes un sujet de méditations continuelles; et l'on ne pouvait se défendre d'un vif mouvement d'admiratiou et de respect , en voyant ce brave militaire estimant d'un grand prix tout ce que la foi approuve, se plaire à porter toujours sur lui quelques petites images qui représentaient à son amour les principaux mystères des douleurs et de la mort de son Dieu.

La mère du B. Alphonse, D. Anne - Catherine Cavalieri , était sœur du célèbre serviteur de Dieu Emile Jac(]ues Cavalieri , mort en odeur de sainteté et en réputation de miracles , évêque de Troie dans la Fouille. Elle fut h la fois digne de son frère, de son époux et de son fils par la pratique de toutes les vertus , et surtout de la prière et de la mortifi-

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calion. On rapporte qu'elle récitait tous les jours les heures canoniales comme une religieuse, et que, parvenue au delà de sa quatre-vingt-dixième année, elle observait encore, avec la plus édifiante rigueur, le jeûne et l'abstinence.

Ainsi les parens d'Alphonse, s'élevant par leur piété bien au-dessus de leur noblesse , méritèrent de recevoir un gage heureux de la bénédiction que Dieu avait accordée à leur sainte union ; et leurs pieux sentimcns furent reproduits en traits plus grands encore dans le premier-né de leurs enfans.

Les âmes prédestinées sont quelquefois formées de loin à la sainteté à laquelle Dieu les appelle , et il en est qui, comme Samuel, ont donné dés leurs plus tendres ans les indices de ce qu'elles seraient un jour. On dirait que Dieu s'est plu à rendre sensible l'action de sa grâce , en répandant autour de leur berceau je ne sais quelle odeur de sainteté qui pénètre ceux qui s'en approchent avec ce sens plus exquis et plus délicat qui appartient aux cœurs purs. C'est ainsi qu'une espèce de pressentiment des mérites qui devaient être un jour l'apanage d'Alphonse, s'étaitsubitement communiquée cl un grand nombre de personnes qui avaient eu le bonheur de le voir dans sa première enfance. Un personnage entre autres, recommandable par des vertus héroïques et favorisé du don des miracles , le B. François de Jérôme de la Compagnie de Jésus , parut presque avoir été mis dans la confidence des plus admira-

bles secrets de Tavenir. Un jour qu'il venait de bénir le jeune Alphonse, il ne put s'empêcher de s'écrier , en s'adressanl à la mère et dans un transport semblable à celui du saint vieillard Siméon : a Cet » enfant parviendra à une grande vieillesse, il verra » sa quatre-vingt-dixième année , il sera évêque^ et » Jésus-Christ se servira de lui pour opérer de gran- » des choses. »

Aux dons les plus heureux de la grâce et de la nature, Alphonse réunit encore le rare bonheur d'une éducation dirigée selon les vues les plus pieuses de l'esprit de Dieu et avec un soin au-dessus de tous les éloges. Ce furent ses respectables parens qui , ayant voulu remplir par eux-mêmes le devoir d'élever leurs enfans dans la crainte de Dieu , furent appelés à développer les dispositions naissantes de leur fils , et à le préparer aux grands desseins que la Providence avait formés sur lui. Sa pieuse mère surtout prit beaucoup de part à ce bel ouvrage de sanctification. Elle rassemblait tous les jours ses enfans autour d'elle , pour introduire dans leurs jeunes âmes, avec le lait le plus pur de la doctrine , le germe de toutes les vertus ; et c'est en leur enseignant les premiers élémens de la religion qu'elle leur inspira , avec l'horreur du péché , un tendre amour pour Dieu , et ce goût de la piété qu'elle nourrissait dans leurs cœurs par des pratiques précieuses aux yeux de la foi , enracine temps que leur donnant l'exemple de toutes les vertus , elle les

obligeait d'en reproduire les actes dans leur conduite. Mère vraiment chrétienne, et justifiant en tout le choix qui avait été fait d^elle pour former un des plus grands serviteurs de Jésus et de Marie, elle rappelait souvent ces noms sacrés à la tendre dévotion qu'elle avait su inspirer h. ses enfans.

Dès le premier moment, Alphonse correspondit admirablement et sans jamais se démentir à des soins si touchans. Encore enfant , et même déjà parvenu à l'adolescence, on le voyait accourir avec empressement à la voix de sa mère, et recevoir immobile d'attention et radieux de plaisir, ces leçons chrétiennes qu'il partageait avec ses frères ; elles eurent pour lui^ comme pour eux , d'importans résultats ; et dans la suite il se plaisait à rendre en quelque sorte témoignage de l'impression qui lui en était resiée , en répétant souvent « qu'il ne pouvait )) assez reconnaître les peines que sa mère avait )) prises pour son éducation. » Sespremières années, semblables à celles du jeune Tobie, n'eurent rien de puéril , et dés lors il ravissait d'admiration tous ceux qui le connaissaient. Déjà il était ami du silence , du recueillement et de la prière ; s'il parlait, c'était presque toujours deschoses de Dieu, sachant adroitement tourner la conversation de manière qu'elle concourait , avec ses exemples , à porter ses deux frères , D. Hercule et D. Gaétan, à la pratique de la vertu. Ce premier zèle de son enfance ne fut pas perdu pour eux , et ce fut pour lui comme

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un heureux prélude k cet apostolat qui devait remplir si glorieusement et avec tant de fruit pour les araes presque toutes les années de sa longue vie.

Cependant celle première éducation maternelle ne suffisait déjà plus à la maturité d'un esprit dont la raison avait devancé l'âge ; et la Providence , toujours attentive à l'œuvre de la sanctification d'Alphonse, lui ménagea, dans son maître de grammaire, un homme qui savait apprécier toute l'importance des devoirs de son état : c'était un vertueux ecclésiastique qui ne bornait pas ses soins à l'enseignement des sciences humaines , mais qui , remplissant encore une fonction à la fois plus noble et plus nécessaire, s'appliquait, avec le zélé le plus louable, à former ses élèves danslagrande science de la vertu. Ce choix si heureux concourut avec un autre qui ne le fut pas moins. On sait avec quel zèle et quel succès les prêtres de l'Oratoire de saint Philippe de Néri s'occupent en Italie de la direction d'une nombreuse jeunesse dans la pratique des vertus chrétiennes. On est étonné du bonheur avec lequel ils parviennent à dérober à tous les dangers , malgré toute la faiblesse et la dissipation de l'âge , tant de jeunes gens qui vivent au milieu d'un monde corrompu. La mère d'Alphonse avait un parent parmi ces hommes si recommandables et si utiles , le père D. Thomas Pagan , et ce fut à lui qu'elle confia son fils presque au sortir de la première enfance. L'homme de Dieu ne tarda pas de s'attacher

avec le plus vif intérêt k son jeune pénitent , dont les excellentes dispositions le ravissaient toujours davantage. Se confesser deux fois la semaine , faire de la prière la plus délicieuse occupation de sa vie, se plaire aux pieds des autels et s'y rendre souvent, se livrer avec joie à tous les exercices de la piété la plus affectueuse , et surtout nourrir sans cesse pour la sainte Vierge les sentiraens du fils le plus dévoué, telles furenldéslorslessainteshabitudesdecetenfant debénédiction. Cependant quelque chose manquait à ses pieux désirs : dans son ardent amour, il était pressé de se donner toutentier à son Dieu, et de s'unir k lui dans la sainte communion. C'était un bonheur qui devait remplir toute son ameet dont le délai lui devenait toujours plus cruel. Enfin , le P. Pagan jugea que la considération d'un âge encore très-jeune ne devait pas l'empêcher de se rendre au besoin d'un cœur qui lui paraissait déjà mûr pour les plus grandes grâces , et Alphonse fut admis k la première communion. Il la fit avec des dispositions admirables que nous entreprendrions en vain de décrire. Depuis cet heureux jour, que les plus saints et les plus généreux engagemens avaient signalé , le pieux directeur ne cessa de recueillir de l'enfant de ses soins et de sa tendresse des consolations très-abondantes. Il le fit entrer, dès l'âge de dix ans, dans la congrégation des Jeunes Nobles ^ dirigée parles prêtres de l'Oratoire. Alphonse s'y distingua surtout par son zèle et sa piété. Il entendait tous les

»ours la messe , se rendait avec exactitude à toutes les assemblées de la congrégation , et en observait scrupuleusement toute-3 les régies. Il y fut le modèle, l'amour et Tadmiralion de ses compagnons, qui , touchés de tant de modestie, de piété et d'innocence , se plaisaient à le regarder en quelque sorte comme un ange descendu du Ciel sous des formes humaines.

Unirait , entre une foule d'autres que nous pourrions citer , leur révéla surtout le secret de sa vertu. Dans la vue de procurer à leurs jeunes gens quelques honnêtes divertissemens, les PP. de l'Oratoire les avaient conduits à la campagne du prince de la Riccia aux environs de Naples. On y invite Alphonse à jouer aux boules; il s'en défend quelque temps, sous prétexte qu'il ne connaît pas ce jeu, ne jouant jamais à aucun ; enfin , il cède aux instances de ses compagnons, et , malgré son inexpérience , il gagne la partie. Alors , soit dépit d'avoir perdu, soit indignation en se croyant trompé par le refus qu'avait d'abord fait Alphonse , un de ces jeunes gens se permet des paroles grossières et peu honnêtes ; à ce langage , le saint enfant ne peut se contenir, et, la rougeur sur le front, il répond d'une voix émue : « Quoi donc ! c'est ainsi que pour la » plus misérable somme vous osez offenser Dieu ! » tenez , voilà votre argent, en le jetant à ses pieds ; » Dieu me préserve d'en gagner jamais à ce prix. » Aussitôt il disparait, s'enfuyanl dans les allées les

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plus sombres du jardin. Celte fuite , ces paroles , ce ton sévère et fort au-dessus de son âge frappèrent d'une sorte de stupeur tous ces jeunes gens , et le coupable surtout. Cependant ils avaient repris leurs jeux, la nuit approchait , et Alphonse ne reparaissait plus ; ils en sont inquiets , et se mettant tous ensemble à le chercher, ils le trouvent dans un lieu écarté seul et prosterné devant une petite image de la sainte Vierge , qu'il avait attachée à un laurier ; il paraissait tout absorbé dans sa prière, et déjà ils l'entouraient depuis un moment sans qu'il les aperçût, lorsque celui qui l'avait offensé, n'étant plus maître de lui-même, s'écrie avec force : « Ah ! qu'aije fait ? j'ai maltraité un saint! » Ce cri tire Alphonse de son extase , et aussitôt plein de confusion d'avoir été ainsi découvert, il prend son image et se réunit à ses compagnons vivement touchés d'une piété si belle. Cet événement les frappa au dernier point ; non-seulement ils en firent en arrivant chei eux le récit à leurs parens , mais ils s'empressèrent même de le publier partout avec toute la viviicilé d'une aimable admiration.

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