CHAPITRE II
Rapides progrès (T Alphonse dans les études et la jiiété.
Ces belles qualités du cœur , relevées par tout ce que l'esprit d'un enfant peut annoncer de plus distingué , fixaient sur Alphonse une sorte de bienveillance générale , etajoulaient au bonheur et à la tendresse de ses parens, qui concevaient de leur fils les plus justes espérances. Ils l'appliquèrent de bonne heure aux études qui pouvaient un jour lui ouvrir la route aux honneurs les plus élevés de la magistrature, où semblaient l'appeler également et son nom et la gloire de ses ancêtres maternels , presque tous distingués dans celle carrière. Mais trop heureux de le posséder dans sa maison , son père ne put se résoudre à l'en éloigner , et il jugea que des maîtres particuliers choisis avec soin suppléeraient suffisamment aux avantages del'éducalion commune, sans qu'il y eût à craindre aucun des inconvéniens des élablissemens publics. Il ne se trompa pas , et son fils fut aussi favorisé de Dieu dans les sciences que dans la vertu. Tandis que des grâces toujours puissantes l'élevaient au plus haut degré de la perfection, une mémoire heureuse , une rare pénétralion d'esprit , une aptitude surprenante , qu'on re-
ALPHOXSE-MARIE DE LTGUOnr. Il
gardait comme les prémices flalteusescrungrand talent , avançaient rapidement Alphonse dans ses éludes. Il n^avait encore que seize ans, et déjà il était assez versé dans les langues grecque et latine , dans Téloquence et la poésie italiennes, dans les connaissances philosophiques , et dans l'un et l'autre droit pour qu'on le jugeât capable d'être promu au grad« de docteur. Ce grade lui fut conféré dans le collège de Naples en 1713, en présence d'une nombreuse assemblée , qui ne put que sourire en applaudissant au singulier contraste que fit avec la petite taille et l'air encore enfant d'^Alphonse la gravilé de la robe large et traînante dont on le revêtit. On se plut à garder long-temps de cette particularité un souvenir qui offensait sa modestie , et il lui arrivait de la tourner en ridicule par quelqu'une de ces plaisanteries que les saints se permettent quelquefois avec l'art si rare de les diriger contre eux-mêmes.
On serait cependant injuste envers sa vertu , si, donnant tout aux facultés naturelles, on n'attribuait pas à son application une partie de ses succès. Semblable aux Basile et aux Grégoire de Nazianze , il faisait de l'étude , à la prière près , son occupation continuelle , et celte occupation lui était d'a:utant plus chère , qu'il la regardait comme un important devoir , et qu'elle entrait dans les Tues de ses païens , dont les moindres désirs étaient pour lui des ordres sacrés. Ce fut par obéissance pour eux qu'il consentit à ne pas négliger les arts de pur agrément:
il reçut , malgré son attrait , des leçons d'escrime et de musique, et il excella dans celle-ci. Il sut enfin si bien allier l'étude avec la piété, que l'une devenait le soutien de l'autre. Et telle fut sa persévérance, que son ame s'animait toujours d'une ferveur nouvelle : l'adorable Eucharistie et la trés-sainle Vierge obtenaient sans cesse sur son cœur un plus grand empire. Il passait tous les jours de longues heures dans les églises où le Saint Sacrement était exposé , et là son attitude , profondément recueillie et vraiment extatique , était devenue , sans qu'il s'en doutât , l'objet d'une admiration générale. Deux vertueux ecclésiastiques en furent surtout frappés , et ils se firent , pendant long-temps , un sujet d'édi^- Ëcation de venir contempler le beau spectacle qu'offrait aux pieds des autels un jeune homme , dont le monde le plus brillant eut été fier , et qui , lai&sant le monde et ne cherchant que Dieu, confondait, par l'ardeur de sa prière , l'insensibilité dont la religion est affligée dans un si grand nombre de ses enfans , et même quelquefois dans les rangs de ses ministres.
Tous les chrétiens, au jugement de l'Apôtre, doi- Teat se renouveler de temps en temps dans l'esprit de leur vocation ; sans cela , point de vertu durable. Les retraites ou exercices spirituels pour les individus , les missions pour les paroisses et les populations sont les grands moyens connus dans l'Eglise pour ramener les aœes , les retremper en quel<-
que sorte , et kur donner de nouvelles forces pour le bien. Celle vérité, que ceux qui devraient la défendre et la faire connaître cnt souvent contredite en dépit de l'exemple des saints et de la pratique constante de l'Eglise , Alphonse en fit une heureuse expérience. Son père se faisait un devoir d'aller chaque année faire une retraite dans la maison des Pères jésuites ou chez les missionnaires de saint Vincent de Paul. Il menait toujours son fils avec lui , et cefuldanssadix-huitiéme année, àceloùàge les passions les plus violentes viennent livrer comme un assaut terrible au coeur de l'adolescent , que , dans une de ces retraites , Alphonse s'enflamma d'un ardent désir de sainteté. Dés lors , les voies les plus sublimes de la perfection semblèrent s'ouvrir devant lui pour le recevoir.
Vers ce même lemps , il passa de la congrégation des Jeunes Nobles dans celle des Docteurs, à laquelle il fut définitivement agrégé le 15 août 1715. La principale obligation de ces derniers congréganîstes est de visiter les malades : il la remplit avec un zèle ardent , et ce jeune gentilhomme si délicat , qui n'avait encore connu que les aises et les délices de la maison paternelle , osa braver le spectacle de la mort et de toutes les douleurs. On le vit souvent dans les hôpitaux prodiguant à de pauvres malades tous les secours de la charité la plus généreuse ; et tandis que dès paroles de salut et de consolation sortaient de sa bouche , il n'y avait pas de service trop bas ou
trop répugnant que ses mains ne fussent prèles h leur rendre : il le faisait avec joie et avec respect ; il servait , il aimait , il honorait en eux Jésus-Christ pauvre et souffrant comme eux.
Cet admirable jeune homme , si docile aux inspirations de la grâce, ne l'était pas moins aux avis du Père Pagan , son directeur, à qui il allait fréquemment ouvrir son cœur sans réserve. La modestie , la mortification , la vigilance formaient autour de son innocence comme un triple rempart contre toutes les passions qui auraient pu l'assaillir. Pur d'esprit et de corps, il se fut alarmé de la moindre apparence du mal , et il fuyait avec soin l'air contagieux du monde. Cependant il était obligé, par obéissance pour son père ^ de paraître quelquefois dans plusieurs sociétés brillantes. Mais alors son maintien grave et modeste en eût imposé au liberlin le plus inconsidéré , et l'on peut dire qu''il était un sujet d'édification au milieu même de tous les dangers. Il se félicitait alors de ne pouvoir distinguer les objets qu'à l'aide de lunettes , et n'en usait jamais dans ces circonstances.
Un jour il n'avait pu se dispenser dans une société de jouer du clavecin : il en louchait à merveille , lorsqu'une jeune personne vint se mettre à côté de lui. Il sut cependant si bien se contenir, qu'il ne lui échappa ni regard, ni sentimentqui pût le moins du monde compromettre sa vertu, tant il était en garde contre lui-même.
On doit néanmoins convenir que ces conversalions et ce mouvement du monde auxquels il était forcé de se prêter , avaient à la longue quelque peu dissipé son coeur. Ce n'est pas h dire qu^il se fût laissé aller à rien de répréhensible. Malgré les reproches qu'une jttimilité semblable à celle de saint Louis de Gonzague et de plusieurs autres saints lui faisait sur celle époque de sa vie , il n'a jamais cessé d'être réputé, par tous ceux qui le connaissaient , comme un saint jeune homme de mœurs trés-pures. Un vénérable vieillard de ses anciens amis, interrogé si dans sa jeunesse le serviteur de Dieu avait laissé apercevoir quelque légèreté dans sa conduite , répondit , en s'inclinant par respect : « Non , jamais. » Il fut toujours exemplaire , et je dirais un blas- » phéme, un véritable blasphème, si je parlais au- » Irement. » Témoignage parfaitement conforme à celui des confesseurs du saint , qui ont déclaré que le vice n'eut jamais entrée dans son cœur , et qu'il ne commit de sa vie aucun péché mortel. Tout ce que l'on peut dire , c'est que sa piélé , auparavant si vive et si fervente , avait alors éprouvé un véritable refroidissement, qui aurait pu avoir les conséquences les plus funestes, et que depuis il a toujours regardé comme un grand bonheur pour lui d'avoir possédé à celte époque un pieux ami qui avait eu assez de vertu pour chercher à le rappeler à l'esprit intérieur , et à son ancienne exactitude pour ses exercices de piété. C'était un excellent jeune hom-
me de son âge , qui, lié d'une étroite amitié avec Alphonse, et justement alarmé d'un commencement de négligence dans le service de Dieu, lui proposa d'aller faire une retraite chez les messieurs de la mission. Ils y furent tous deux et en recueillirent les plus grands fruits de sanctification ; Alnhonse surtout y retrouva sa première ferveur , et puf dés lors marcher d'un pas plus assuré dans la voie de la per^ fection.
Il eut pitié des frivolités du monde , et ses dangers lui firent horreur ; mais il n'en goûtait pas moins une sage conversation, oU l'agrément et la politesse s'accordent avec la solidité. Son caractère se prêtait même à une gaité tempérée que la modes^ tie peut avouer , et quand il le fallait , pour exciter rinlérêt, il savait montrer des connaissances sans pédanterie, de l'esprit sans prétention ; mais il se plaisait encore plus à laisser aux autres l'occasion de fournir leur mise dans ce genre , surtout lorsqu'il croyait qu'il y avait à gagner du côté de l'instruction. C'est ainsi qu'il allait volontiers passer ses soirées chez un magistrat distingué , où se réunissaient un certain nombre de gens de lettre , avec qui il sq lia d'un commerce aussi agréable qu'utile.
Tel était le charme de tant de qualités réunies dans ce jeune homme , qu'on l'aimait généralement autantqu'on l'admirait. 11 était impossible de leçon, naître sans désirer de s'attacher à lui , et de s'atlaclier à lui sans devenir meilleur. Comme capitaine
des galères , son père gardait dans sa maison un certain nombre d'esclaves ou prisonniers de guerre qui n'étaient pas chrétiens ; il plaça un de ces infidèles au service particulier de son fils, et cet homme , que les préjugés de son pays et de sa naissance autant que l'intérêt de ses passions avaient pendant longues années retenu dans l'erreur , vaincu bientôt par la vertu de son jeune maître , embrassa généreusement le christianisme , et laissa en mourant les plus grandes espérances sur son salut éternel.