QUE LE DÉMON LUI LIVRE
livré qu'il était tout à la fois et aux suggestions les plus dangereuses du démon et aux révoltes les plus humiliantes de la chair contre l'esprit. Cependant l'esprit tentateur ne se tint pas pour vaincu ; il changea seulement son plan d'attaque et voulut intimider celui qu'il n'avait pu séduire : sa rage lui dicta les plus terribles menaces: «N'espère pas, disait-il, en être ainsi quitte avec nous ; bientôt tu nous verras revenir à la charge , et si tu ne donnes ton consentement , nous saurons bien t'ôter la vie. » À ces mots, le courageux athlète , devenu plus fort et plus généreux par son triomphe , défie avec intrépidité toutes les fureurs de l'enfer. «Venez, leur dit-il ; que tardez-vous ? exécutez vos menaces ; me voilà prêt à souffrir pour l'amour de mon Seigneur jusqu'au jour du jugement , tout ce que vous pourrez inventer de plus cruel. » Cet acte d'un dévouement héroïque fut un coup de foudre qui dissipa tous ces horribles fantômes : c'était le moment que Jésus-Christ avait marqué pour récompenser la fidélité de son serviteur ; il se montra à lui avec un air satisfait et le félicita lui-même de sa victoire ; et comme l'heureux Alphonse, rempli d'une consolation toute céleste, s'écriait amoureusement: « Où étiez -vous , ô mon Jésus ! pendant celle affreuse tempête? pourquoi m'aviez-vous ainsi
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abandonné à mes ennemis ?» — « Ne crains rien, mon fils, répondit le Sauveur, je ne t'abandonnerai jamais. » En même temps il lui permit de contempler ses plaies adorables. Marie vint à son tour consoler son cher Alphonse : « Et moi aussi je t'aime , » lui dit-elle. Cette double vision le remplit d'une joie inexprimable, et lui inspira tant de résolution qu'il n'envisageait plus les bandes infernales que comme un essaim de faibles insectes incapables de faire naître en lui la moindre frayeur.
On pourrait -demander quelle était la nature de ces apparitions ; si tout ceia se passait seulement dans l'imagination d'Alphonse , ou bien si les esprits de ténèbres se rendaient réellement visibles à ses yeux ? Pour répondre à cette question , qui pourrait se renouveler dans la suite , nous nous contenterons de dire , d'après ce qu'en a écrit notre Bienheureux, qu'il éprou vait sensiblement les effets de la persécution du démon ; en sorte qu'étant parfaitement éveillé, il voyait et entendait distinctement tout ce que nous venons de raconter et tout ce que nous raconterons encore. Au reste , il suffit de se rappeler ce que saint Jérôme rapporte de saint Antoine pour demeurer persuadé , sur une autorité si imposante , du pouvoir que Dieu accorde quelquefois à l'ennemi du salut pour éprouver ses serviteurs.
Ce fut par les combats que nous venons de décrire que Dieu voulut affermir Alphonse dans la chasteté , et le conduire à la perfection de cette vertu ; mais de son côté , Alphonse ne négligea rien pour conserver dans tout son éclat la pureté de son âme , et les moyens qu'il employa avec le plus de succès pour y réussir furent la garde des sens , la mortification . la prière et une tendre dévotion^ à la Reine des vierges.
Sa modestie était admirable : à l'exemple de Job , il avait fait un pacte avec ses yeux pour les détourner de tout objet dangereux ; jamais il ne les fixait sur les étrangers qui se présentaient continuellement à la porte du collège ; mais il redoublait de vigilance , lorsqu'il avait à parler à des femmes ; alors son extérieur était tellement composé , et sa vue si constamment attachée à la terre , qu'il était facile de s'apercevoir de la sainte défiance où il était de luimême. 11 ne lui arriva qu'une seule fois , depuis son entrée en religion , de laisser échapper un regard à travers une croisée devant laquelle il passait tous les jours : ayant aperçu par hasard dans cette circonstance une femme de l'autre côté de la rue , quoiqu'il eût à l'instant baissé les yeux , il ne se pardonna jamais cette inadvertance , qu'il se reprochait comme une très-
grande faute ; aussi, non content de s'être imposé une très-sévère pénitence , il ne se trouvait jamais en face de cette croisée sans s'adresser les plus violents reproches , et exercer sur son corps quelque rigueur. Pendant quarante-sept ans , il ne demanda qu'une seule fois la permission de sortir delà maison , et ce fut pour remplir un devoir de charité. Lorsqu'il devait se rendre par obéissance chez une personne malade si c'était une femme , il se contentait de prier à genoux pour sa santé ; puis après lui avoir adressé quelques mots d'édification, il se retirait à l'instant sans avoir levé les yeux sur elle, et sans qu'on pût le déterminer à lui imposer les mains.
On jugera du soin avec lequel il évitait tout rapport avec les femmes par le trait suivant. Un jour il fut envoyé à l'église pour l'ouvrir à une dame qui avait demandé un confesseur : à peine lavait-il introduite qu'elle se hâta de lui adresser la parole ; mais Alphonse qui n'avait pas reçu Tordre de l'écouter , se retourne brusquement , et prend le chemin de la sacristie. La dame , voyant qu'elle ne peut se faire entendre , le poursuit dans l'église : le saint portier double le pas , et lui échappe sans qu'elle ait pu en tirer un seul mot.
Il était si bien connu dans toute la ville de
Majorque pour sa réserve auprès des femmes qu'elles ne le désignaient plus que par le nom du frère mort, et il était en effet si parfaitement mort à ses sens qu'on eût dit souvent qu'il en avait perdu lusage. Non content de veiller assidûment sur sa vue, il s'interdisait un. simple regard, mêmede la curiosité la plus innocente; il lui eût été impossible de décrire les édifices qu'il avait eu mille fois l'occasion de remarquer. Jamais on ne put le déterminer à considérer les représentations pompeuses qui se faisaient chaque année dans la maison , ou les feux d'artifice et autres réjouissances publiques, bien que tout cela se passât dans l'intérieur ou sur la place du collège ; il ne se donnait jamais le plaisir de considérer les décorations de l'église et l'ornement des autels aux fêtes solennelles ; et ce qu'il y a de plus étonnant , quoiqu'il accompagnât ses frères à la maison de campagne aux jours de récréation, il se refusait jusqu'au délassement si permis qu'on peut prendre en considérant la verdure et les fleurs.
Ses oreilles n'étaient pas moins fermées à tout ce qui aurait été capable de les flatter agréablement : lorsqu'il y avait pendant les offices une symphonie religieuse, quoique les chants et la musique fussent conformes à la gravité du lieu , il s'enfonçait dans une contem-
plation si profonde que le bruit des instruments et des voix n'arrivait plus jusqu'à lui. L'habitude où il était de mortifier son goût l'avait rendu presque insensible à la saveur des mets . ou du moins il savait si bien se vaincre lui-même, qu'il prenait avec indifférence des aliments auxquels personne ne pouvait toucher. Un jour on servit au réfectoire un potage d'une amertume insupportable : le Recteur jugea d'abord qu'on ne pouvait en manger, et, craignant même qu'il ne nuisît à ceux qui auraient le courage de surmonter leur répugnance , il ordonna de l'enlever à l'instant de la table ; mais Alphonse qui a\ ait reçu sa portion l'avait déjà presque achevée. Une autre fois , c'était dans sa vieillesse , le cuisinier , croyant lui donner le soir des œufs frais , lui en présenla qui étaient entièrement gâtés , en sorte qu'il eut à peine ouvert le premier que les voisins du saint homme , avertis par l'infection , se hâtèrent de retirer son assiette; mais il était trop tard , et Alphonse , qui ne laissait jamais passer une occasion de se faire violence, avait déjà finid'en manger un. Dans les dernières années de sa \ie , ses dents ne pouvant plus briser la croûte du pain , ceux qui étaient auprès de lui avaient soin de lui fournir les morceaux les moins durs : il reçut d'abord avec reconnais-
sance ce petit service ; mais s'étant bientôt reproché sa délicatesse , il ne voulut jamais plus permettre qu'on eut pour lui cette attention.
Dieu savait bien dédommager le fervent religieux des sacrifices que l'esprit de mortification lui inspirait pendant le repas ; il y reçut des faveurs signalées ; on l'y vit plusieurs fois hors de lui-même et comme ravi en extase , et même il arriva qu'en s'entrelenant intérieurement avec sa divine Mère , et lui disant au fond de son cœur , entraîné par la vivacité de son amour : « 0 glorieuse Reine! si je pouvais vous voir dans le ciel ! » il reçut cette douce assurance de la bouche de Marie : « Mon fils , tu auras ce bonheur. » Ineffable promesse qui le remplit soudain de la plus douce consolation.
On comprendra sans peine qu'un homme aussi plein de Dieu devait être très-réservé dans ses discours ; observateur exact du silence, il ne le rompait que par nécessité , et jamais il ne sortit de sa bouche, dans le temps consacré aux récréations , de parole vaine et inutile. Son plaisir était d'entendre parler de Dieu : alors il prenait part à la conversation, au moins par son attention et l'air de contentement qui éclatait sur son visage ; mais commençait-on à s'entretenir de choses étrangères à la piété , il s'efforçait de la ramener insensiblement à un sujet
plus édifiant , autant que le caractère des personnes le lui permettait ; s'il ne pouvait y réussir, il ne tardait pas à s'endormir, soit accablement de la nature , qui ne trouvait point la nuit , dans un sommeil interrompu souvent par la prière , le repos dont elle avait besoin ; soit plutôt que son esprit, continuellement occupé de Dieu, ne pût se distraire à d'autres objets ; et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il se réveillait aussitôt que le discours tombait sur une matière plus religieuse.
Non content de pratiquer une mortification continuelle par la garde assidue de ses sens , Alphonse cherchait tous les moyens d'exercer sur lui-même de saintes rigueurs ; il avait déclaré à son corps une guerre implacable , le traitant comme un esclave insolent qu'on ne peut réduire qu'à force de coups. Pour donner une juste idée de la persécution qu'il exerçait contre lui, il faudrait le suivre dans toutes ses actions , et le considérer à tous les instants du jour, puisqu'il avait trouvé le secret de se tourmenter en mille manières pendant le tempsmême consacré au repos ; il ne le prenait que sur un escabeau, ou tout au plus couché sur des planches nues ; encore ne se contentait-il pas d'une couche si dure , et, il s'y tenait dans une posture si gênante qu'un de ses frères, qui s'était
aperçu de celte pieuse industrie , et qui voulut en faire l'épreuve, ne put jamais conserver cette position pendant un quart d'heure.
A l'âsfe de soixante ans, ses infirmités l'avaient réduit à un tel état de langueur que ses Supérieurs lui ordonnèrent^ dormir dans un lit comme les autres, et de ne plus changer son repos en supplices par les inventions de sa pénitence : il se conforma fidèlement aux ordres qu'il avait reçus ; mais lorsqu'il se présentait une occasion de satisfaire son amour pour les souffrances , il en profitait avec empressement. On avait enlevé un jour le matelas de sa chambre, parce qu'on n'en trouva point d'autre dans un besoin pressant, et le soir on oublia de le replacer : Alphonse se garda bien d'en parler, et se réjouit d'avoir au moins une nuit à coucher sur la dure ; mais une des personnes de la maison s'aperçut à temps de cet oubli, et le Recteur qui en fut averti fit reporter le matelas d'Alphonse, lui ordonnant expressément de s'en servir. La même chose lui arriva dans son extrême vieillesse : il était incapable de se servir luimême, et l'on avait chargé un frère défaire son lit ; celui-ci, qui avait retiré le matelas dans l'intention de lui rendre cet office , fut appelé ailleurs et ne songea plus à revenir , en sorte que îe bon vieillard aurait encore trouvé dans cette
inadvertance une occasion précieuse à sa ferveur, si la vigilance du Supérieur n'eût de nouveau trompé ses espérances. A cette époque de sa vie où les forces lui manquaient complètement, on le vit un jour triste et larmoyant, et comme on lui en demandait la cause, il répondit que le sujet de sa douleur était de ne pouvoir plus se frapper assez rudement en prenant la discipline, parce que son bras lui refusait ce service. La vérité est que jusque-là il s'était déchiré avec une rigueur inouïe , et quoiqu'on eût bien modéré en religion les saintes cruautés qu'il exerçait sur son corps dans le siècle , on était souvent effrayé du bruit des coups dont il se chargeait. : son acharnement contre une chair qu'il regardait comme son ennemie, alla si loin qu'on fut plus d'une fois obligé d'avertir les Supérieurs afin qu'ils arrêtassent ces pieux excès. Il conserva longtemps l'habitude d'aller tous les mois solliciter la permission de faire certaines pénitences : c'étaient des jeûnes , des ciliées , des disciplines . qui eussent bientôt achevé de ruiner sa santé si on lui eût accordé tout ce qu'il désirait; mais comme il s'aperçut qu'on retranchait beaucoup de ses demandes , il les enfla de manière a trouver encore dans ce qu'on tolérait de quoi satisfaire sa passion pour les souffrances , avant coutume de dire qu'il
aurait regardé comme perdu un jour oii il n'aurait pas participé à la passion de son Sauveur par des châtiments volontaires. Ce n'est pas qu'il eût besoin de ces sortes de macérations pour souffrir ; car , outre ses infirmités qui ne lui laissaient suère de relâche , il était ingénieux à se dédommager de ce qu'on lui refusait en ce iienre, tantôt s'exposant au soleil le plus ardent, tantôt se tenant debout sur un pied pendant des heures entières , tantôt demeurant assis sur le bord d'un siège comme en équilibre : on remarqua même qu'il poussait l'attention à se mortifier jusqu'à choisir toujours de deux chemins le plus difficile , en sorte qu'on pourrait bien dire de lui , suivant l'expression de l'Apôtre, qu'il portait continuellement dans sa personne la mortification de Jésus-Christ.
Dans les dernières années de sa vie, retenu à 1 infirmerie , dont il ne pouvait plus sortir , il priait l'infirmier d'aller auprès du recteur demander pour lui les permissions qu'il était hors d'état de demander lui-même , et il accomplissait dans son lit les pénitences accordées avec une exactitude et une sévérité qui auraient pu passer pour un prodige à son âge et dans son état , si quelque chose avait dû étonner de sa pari en fait de mortification. Toujours avide de souffrances, il s'écriait dans un saint trans-
port : « 0 mon doux Jésus , l'amour de mon âme et les délices de mon cœur ! qui refuserait d'embrasser avec joie les peines et les tourments pour votre amour, puisque vous en avez tant souffert pour le nôtre ! 0 tourments ! je vous attends les bras ouverts pour me réjouir avec \ous et avec mon Jésus affligé ! ô millions de morts les plus affreuses ' que ne venez-vous, puisque je vous désire avec tant d'ardeur pour me sacrifier à mon Jésus ! » Ces vœux étaient si sincères dans le cœur d'Alphonse qu'il demandait souvent à Dieu d'endurer tous les supplices des martyrs , et il fut exauce , comme nous le verrons plus tard , Dieu voulant donner à son serviteur le mérite des plus horribles tortures supportées pour son amour. On jugera sans peine de la rigueur de l'épreuve, lorsqu'on saura que le Ciel permit aux démons de se rendre ses bourreaux : mais s'il ne fut pas alors donné à l'enfer de lui faire éprouver tous les effets de sa haine , il ne cessa de lui susciter de fâcheuses traverses, et lui causa même souvent de cruelles douleurs.
Ce ne fut pas une peine légère pour Alphonse que d'avoir à lutter bien des années contre l'ennemi du sahit dans ses exercices spirituels. L'oraison faisait sa consolation et sa force, aussi l'esprit des ténèbres s'efforça-t-il de la lui rendre