Lettre à M. Song, du 7 décembre
sents et de faire quelques aumônes : « Je vous accorde, lui dit-il, la permission de donner et de recevoir, selon l'esprit de nos règles et autant que le peut souia^rir notre vœu de pauvreté. Au reste, souvenez-vous de ces paroles que saint Paul attribue à Notre-Seigneur : Il vaut mieux donner que recevoir ^ . » Il répète encore la même maxime dans une lettre adressée à M. Richenet^, lettre où il le prie de venir en aide à sa grande détresse, et où, sous une forme piquante et avec ce ton de familiarité enjouée qui lui est habituel, il nous découvre son grand amour pour la pauvreté religieuse, son exclusive prédilection pour la société des petits et des indigents : « J'ai oublié, dans ma dernière lettre, lui écrit-il, de vous dire que nous avons besoin d*argent ; mais je pense que vous le sentez assez ; car, quoique nous soyons accusés de simonie, je croirais pouvoir assurer qu'il y a peu d'endroits où l'on exerce le ministère plus gratuitement que chez nous. Outre notre bonne disposition à cet égard, il y en a une raison péremptoire, c'est que nous n'avons sous notre dépendance aucuns richards. Nous n'avons point de commerçants : ce qui, par parenthèse, me fait grand plaisir ; car, en Chine plus que partout ailleurs, un marchand et un fripon sont presque synonymes. Nous n'avons à peu près que des cultivateurs, dont les deux tiers ne peuvent toucher les deux bouts de
1. Lettre à M. Song, du i6 août 1804; cette lettre est en latin; voici le passage que nous citons ; Concedo tibi facultatem secundiim régulas nostras dandi et recipiendi in quantum non adversatur nostro paupertatis voto. Costeriim recordare horum verborum quce citât S. Paulus tanquam a Christo prolata : « Beatius est magis dare quant accipere. »
2. C'est la lettre déjà citée où se trouve le dénombrement allégorique des chrétiens du Hou-kouang et des missions qui en dépendent.
l'année. Ainsi, nous sommes bien plus dans le cas de donner que de recevoir; nous nous en consolons aisément par ces paroles de Notre-Seigneur, citées par saint Paul : Beatius est magis dare quam accipere. Nous n'avons à peu près rien à faire dans les villes, bourgs et villages : ce qui est bien consolant pour un enfant de saint Vincent et pour un homme dont le patron est saint François-Régis. »
Il y avait vingt-sept ans que M. Glet vivait au milieu de ces pauvres cultivateurs, se dévouant pour leur âme avec un zèle, un oubli de lui-même vraiment dignes des deux grands missionnaires dont il vient de rappeler le nom. On pouvait pressentir qu'il touchait au terme de sa carrière. Il semblait, en effet, que la mesure de ses mérites et de ses oeuvres fût remplie : sa vertu s'était épurée au feu de l'épreuve et du sacrifice ; malgré les déceptions qu'il rencontra dans son ministère et qui (parfois lui arrachaient des plaintes si amères, ses longs et incessants travaux n'avaient pas été stériles. Quarante ans après sa mort, on se souvenait encore, dans les chrétientés si longtemps cultivées par ses soins, du bien qu'il y avait fait. Lorsque, en 1869, la cause du serviteur de Dieu s'instruisait au Hou-pé et au Ho-nan ', un vieillard de soixante-dix-huit ans, appelé comme témoin, déposa que son district, où régnaient un grand nombre d'abus et de scandales, avait entièrement changé de face à la suite d'une visite de M. Glet qui, par sa prudence et par son zèle, était parvenu à apaiser les
I. Les informations commencèrent au Hou-pé, au mois d'avril i868 et continuèrent, soit dans cette province, soit au Ho-nan, jusque vers la fin de l'année 1870.
querelles, à déraciner les usages superstitieux, à ramener les pécheurs les plus endurcis =.
En ces dernières années d'un si long et si laborieux apostolat, la renommée, l'autorité du Vénérable étaient grandes et ne s'étendaient pas seulement parmi les chrétiens. Aimé, vénéré des missionnaires et des fidèles comme un père, comme un saint % il inspirait aux païens eux-mêmes je ne sais quel sentiment religieux et leur apparaissait comme un être rare et privilégié, jusque-là qu'ils lui attribuaient un pouvoir extraordinaire auprès du Maître du ciel et s'adressaient à lui dans leurs peines ou lorsque quelque fléau désolait le pays, pour obtenir par ses prières la cessation de leurs maux. Voici ce que raconte à ce sujet un missionnaire^, qui vivait en Chine vers le milieu de ce siècle et qui avait pu recueillir le témoignage des contemporains
1. Actes du Procès instruit au Ho-nan sur la vie, les vertus et le martyre des vénérables serviteurs de Dieu François-Régis Clet et Jean-Gabriel Perboyre (manuscrit), session du 17 avril i86g. Voici les expressions mêmes du témoin, traduites du chinois en latin dans le procès-verbal envoyé à Rome : « Animadvertimus etiam statum nostrse christianitatis, post visitationem venerabilis Dei servi Francisci Lieoii (nom chinois de M. Clet), dissimilem ac antea, sed bene restauraiura esse; hoc provenit ex ipsius sacerdotis prudentia, virtutibus et zelo ardenti salutis animarum, »
2. M. Stanislas Ngay, missionnaire chinois, que nous citions tout à l'heure dans une note, qui fut quelques mois le collaborateur de M. Clet et dont nous renconirerons bientôt le nom dans une lettre du Vénérable, écrivait, le 10 août 1834, au supérieur général de Saint-Lazare : « Je suis né dans un temps bien malheureux : c'était l'époque où notre bienaimé Père Clet souffrit le martyre, et M. Lamiot fut renvoyé de Pékin et obligé de se retirer à Macao. Nous étions alors comme des orphelins et comme de petits enfants sans père; et nous fûmes ainsi enveloppés de ténèbres pendant environ douze ans...» Annales de la Congrégation de la Mission, t. II, p. 33.
3. M. Salvan, dans une lettre datée de Tchou-san, le ler août i863.
du saint missionnaire : « Notre vénérable martyr, M. Clet, dit-il, jouissait de son vivant d'une telle réputation de sainteté, que chrétiens et païens recouraient à lui dans les malheurs privés et publics. On raconte plusieurs merveilles, fruits de ses prières. Une fois entre autres, au temps de la sécheresse, la population d'un hameau vint le prier d'obtenir de la pluie. Aussitôt il envoya les chrétiens dans l'oratoire commun et se renferma lui-même dans sa chambre. Il y resta au moins deux heures en prières, et lorsqu'il en sortit, les yeux inondés de larmes, il dit aux chrétiens qui attendaient sa réponse : « Vous en aurez trop, trop... » Et en effet, il survint une pluie si abondante que ce fut une inondation. »
Ainsi, la vénération populaire entourait, en quelque sorte, M. Clet d'une auréole surnaturelle ^ ; Dieu allait bientôt le couronner d'une gloire plus grande encore. Si l'on en croit un des témoins du procès de 1869^, le Vénérable, sur la fin de sa vie, avait coutume tous les jours, vers le soir, de demander à Dieu, dans une
1. Voici ce que rapporte un des témoins entendus dans le procès dont nous avons parlé. Un jour, le Vénérable revenait d'une chrétienté qu'il avait visitée; sur la route, à trois milles environ de cette chrétienté, il rencontra des païens qui l'attendaient, dans le dessein de se saisir de lui et de le dépouiller; miais ces hommes n'osèrent pas porter la main sur lui, parce qu'ils le virent tout environné de lumière et élevé de deux palmes au-dessus de la terre. C'est ce qu'ils racontèrent ensuite à des chrétiens, de qui le tenait le témoin en question. Epistolajiidicum delegatorum ad S. RR. Congregationem, 12 août 1870, imprimé, p. 35 et sq. — D'après une lettre de M. Lamiot, que nous citerons au chapitre suivant, les chrétiens attribuaient au Vénérable le don de lire dans les consciences et de deviner les péchés qu'ils étaient sur le point de commettre.