‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 109 sur 144 · Dans la lettre à M. Richenet, dont nous avons déjà parlé · texte numérisé non relu

Dans la lettre à M. Richenet, dont nous avons déjà parlé

Providence a permis que les geôliers de cette prison ne voulussent pas me recevoir. J'étais alors dans un pauvre état : une grande maigreur, une longue barbe qui fourmillait de poux, une chemise assez malpropre sur une culotte de même calibre, tout cela annonçait un homme qui n'avait point d'argent. Ce refus a été cause qu'on m'a conduit dans une prison voisine, où j'ai eu la consolation de trouver M. Chen et dix bons chrétiens réunis seuls dans une chambre, où nous faisons sans gêne en commun les prières du matin et du soir, où nous pouvons même célébrer les fêtes, sans être inquiétés soit par les geôliers, soit par une multitude de païens prisonniers qui occupent d'autres chambres donnant sur une vaste cour, où chacun a la liberté de se promener depuis l'aurore jusqu'à la nuit. A cette vue, je vous avoue que je n'ai pu m' empêcher de verser des larmes de consolation et de joie en considérant le soin paternel du bon Dieu à l'égard de son indigne serviteur et à l'égard de ses enfants fidèles, qui ne pouvaient être confessés que par moi. Nolis avons tous fait la confession, et M. Tchang, qui continue en secret la visite des chrétientés dans les lieux voisins de cette ville, ayant célébré la messe dans une maison peu éloignée, nous a apporté la sainte communion à l'insu de tous nos cohabitants i. »

I. Dans sa lettre à M. Marchini, M. Clet s'exprime ainsi sur le même sujet : « Il faut avouer que nous jouissons ici d'une telle liberté, que je me persuaderais à peine que nous sommes en prison, si les portes n'en étaient pas fermées. Nous prions soir et matin ; nous faisons les fêtes en commun; nous prêchons sans être incommodés par une cinquantaine de prisonniers païens, qui, sous un même couvert, occupent d'autres cages. Bien plus, nous sommes peut-être les seuls dans le Hou-pé qui fassions les fêtes aussi hardiment, aussi paisiblement. Admirez ici la

Ainsi, comme par une miséricordieuse attention du Ciel envers le saint missionnaire et pour adoucir ses suprêmes épreuves et ses derniers instants, la petite communauté chrétienne des montagnes de Kou-tching se trouvait en partie reformée dans une prison de Ou-tchang-fou. Ce fut là cependant que M. Glet éprouva l'une des plus grandes peines, sinon la plus grande, de sa vie tout entière. Comptant pour rien ses propres tourments, s'il ressentait quelque chagrin depuis le commencement de la persécution, c'était au sujet de tous ces chrétiens qui s'y trouvaient enveloppés avec lui; mais comme il ne pouvait songer à s'accuser lui-même de leur infortune, la compassion qu'elle lui inspirait n'était mêlée d'aucun remords. Bientôt il apprit l'arrestation de M. Lamiot à Pékin, celle de plusieurs familles chrétiennes au Ho-nan, arrestations qu'il crut, quoique bien à tort, devoir attribuer à quelques aveux que la ruse de ses premiers juges lui avait arrachés. A dater de ce moment, on peut dire qu'il n'y eut plus pour lui de repos sur la terre : se regardant comme le plus grand des criminels, il ne cessa dès lors d'appeler la mort de ses vœux; mais ce n'était plus, comme autrefois, pour offrir à Dieu le témoignage de son sang : c'était pour expier sa faute par un supplice qu'il n'avait, disait-il, que trop mérité.

Providence qui, contre la première intention du mandarin, a réuni deux prêtres dans une même prison avec dix chrétiens que j'ai confessés plusieurs fois, et qui ont reçu avec nous la sainte Communion de la main d'un de nos confrères. Ce fait est peut-être inouï dans les procès de la Chine : c'est ainsi que le Consolateur des affligés traite ses enfants en bon père, de crainte qu'ils ne succombent sous le poids des tribulations qu'il leur envoie pour les éprouver. »

Pour comprendre comment, au terme d'une si admirable vie qu'allait couronner le martyre, M. Clet put être livré à de telles tortures de conscience et subir, dans son âme, une pareille agonie, il faut se rappeler la conduite ordinaire de Dieu à Tégard de ses serviteurs les plus saints, lorsqu'il leur prépare ses plus grandes faveurs : il leur envoie d'abord des humiliations et des souffrances, qui en doivent être comme la rançon. Le Vénérable allait cueillir l'une des plus belles palmes que portent les élus dans le ciel : il dut traverser les angoisses de Gethsémani avant de monter au Calvaire. Ajoutons qu'afin de n'être pas, en quelque sorte, déconcerté par les expressions dont il se sert en s'accusant, disons mieux, en se calomniant lui-même, il faut se rappeler aussi les exagérations non moins surprenantes de l'humilité de plusieurs saints, d'un Vincent de Paul, par exemple, affirmant qu'il méritait d'être tenu pour « abominable devant Dieu et devant les hommes », et pour « le plus grand pécheur de l'univers^ ». C'est bien un écho de ces touchantes et édifiantes hyperboles de son bienheureux Père que le Vénérable nous fait entendre dans les lignes que nous allons citer : « M. Lamiot a été compromis à mon occasion, écrit-il à M. Richenet ^. Il est arrivé ici, et il paraît que son affaire s'accommodera. Pour la mienne, la voilà à peu près finie : on vient de m'annoncer que dans peu, demain peut-être, je serai supplicié... Mais gardez-vous bien de me regarder comme un martyr; mon imprudence m'a fait compromettre et notre maison de Pékin

Page 1