‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 111 sur 144 · I. Lettre à M. Marchini · texte numérisé non relu

I. Lettre à M. Marchini

révéler cette âme, si avide de mépris, et de lui faire trouver le mérite du plus profond abaissement jusque dans la gloire de la plus belle et de la plus noble mort ? Mais il ne suffit pas de l'entendre seul dans sa propre cause; il convient de recueillir aussi d'autres témoignages, et surtout ceux de ses prétendues victimes. Heureusement, M. Lamiot s'est chargé de lui répondre. Ce digne missionnaire, devenu supérieur des établissements du Pé-tang en 1812, à la mort de M. Ghislain, et le seul prêtre français qui restât alors à Pékin, avait été, au moment où il se croyait à l'abri de tout danger, arrêté, conduit en prison, traîné devant le Tribunal des Crimes. Il se trouvait, au milieu de ses séminaristes et de quelques prêtres indigènes, à la sépulture française, qui était aussi la maison de' campagne des Lazaristes du Pétang, lorsque les satellites se jetèrent à l'improviste sur lui et l'emmenèrent dans la prison du Tribunal des Crimes, sans lui donner la moindre explication de leur conduite, sans lui permettre, ce qu'on accordait aisément aux plus grands malfaiteurs, de rentrer un instant chez lui pour mettre ordre à ses affaires. Il se perdait en conjectures sur les causes d'un si étrange événement; il finit par apprendre que trois lettres, signées de lui et dont, par conséquent, M. Clet aurait bien vainement tenté de dissimuler Tauteur, avaient été trouvées parmi les papiers des missionnaires, à la résidence des montagnes du Hou-kouang. Les suites que devait avoir pour lui cette découverte, M. Lamiot les a longuement exposées dans une lettre qu'il adressait, le 19 février 1820, à son frère, M. Pierre-Joseph Lamiot 1, et que nous ne

1. Principal du collège d'Aire-sur-la Lys; il était entré dans la Con-

saurions mieux faire que de citer, au moins en grande partie, pour défendre M. Clet contre lui-même. M. Lamiot rappelle d'abord les débuts de la persécution de 1818, l'arrestation de M. Chen, la dévastation de la chrétienté de Kou-tching :

« M. Clet, ajoute-t-il, seul -confrère français qui me restât \ septuagénaire vénérable, qui avait déterminé ma vocation pour la Chine, ne voyant plus le moyen de se rendre utile, crut devoir céder à l'orage et se retirer dans une province voisine, où il espérait pouvoir attendre un temps plus calme sans courir aucun danger. Malheureusement, un chrétien infidèle le livra, et par suite de cet événement je me trouvai compromis : on m'ac-, cusa d'être en correspondance avec lui et de lui avoir envoyé des secours et des missionnaires pour prêcher la religion. Le gouvernement me l'ayant présenté sous un nom qui m'était inconnu, je me crus en droit de répondre que je ne connaissais personne de ce nom. Cette réponse me tira d'affaire pendant deux mois. Vers septembre dernier, le gouverneur du Hou-pé revint à la charge. L'empereur donna ordre au tribunal de police de m'examiner, de me traduire au tribunal criminel si je continuais de répandre la religion chrétienne, et de me faire conduire à Ou-tchang-fou, si je niais la correspondance avec l'homme dont je ne connaissais pas le nom, pour être confronté avec lui. Sur cette dernière question, le nom travesti qu'on me présentait offrait quelques moyens évasifs; mais, sur la première, il fallait opter entre

grégation de la Mission avant son frère Louis, et était devenu principal du collège d'Aire après la Révolution et la dispersion de la Compagnie. . 1. M. Richenet avait quitté Macao, depuis quelque temps, pour retourner en Europe.

abjurer la prédication de l'Évangile et une déclaration franche et précise. Je pris le dernier parti comme le seul digne de mon caractère, et je déclarai que, notre religion étant la seule vraie, je la prêchais à tous ceux qui s'adressaient à moi. On me présenta diverses formules plus ou moins insidieuses pour persuader à l'empereur que je ne prêchais plus; n'ayant voulu en souscrire aucune, on me mit en prison et on me fit garder par un mandarin, avec deux soldats qui jour et nuit avaient l'œil sur moi. L'empereur, instruit de tout, me fit traduire à la justice criminelle ; j'y fus conduit à la nuit tombante, cinq mandarins m'y attendaient; dès que je parus, ils me firent mettre à genoux et m'y tinrent une partie de la nuit... J'oubliais de vous dire qu'au premier tribunal on m'avait fait rendre compte de ma doctrine, et qu'à mon insu on avait persuadé à l'empereur que je prêchais celle du ciel et de la terre, ce qui me rapprochait des lettrés * et tendait à finir mon affaire; car, pour ma correspondance avec M. Clet^ on s'en occupait peu. Le tribunal criminel s'empara de ma déclaration supposée, et mit tout en œuvre pour me la faire adopter; mais je déclarai hautement que je professais la doctrine du Seigneur du ciel et de la terre ; que les mouvements des corps [célestes dans le ciel, les merveilles de la nature sur la terre, l'harmonie de tout

I. L'Ecole des Lettrés ou de Confucius s'occupait surtout de morale et fort peu de métaphysique : sur la nature et l'origine des choses, elle s'en rapportait à la doctrine du Livre des Transformations, dans lequel la Chine possédait, dès l'année SSôg avant Jésus-Christ, un essai de philosophie qui offre quelque analogie avec la doctrine pythagoricienne» tant par la prédominance du principe binaire, que par les oppositions qui le manifestent dans ses transformations successives •.pair et impair, ciel et terre, etc.

l'univers prouvaient l'existence de ce Maître souverain qu'il fallait adorer et servir. J'avais entrepris d'entrer dans quelques détails; mais personne n'ayant voulu m'entendre, je me réduisis à requérir qu'on transmît à l'empereur ma réponse telle qu'elle était. Mon affaire ne finit pas avec le premier interrogatoire. Pendan t mes dix jours de prison, j'en subis plusieurs autres qu i, sous des formes diverses, tendaient au même but. Le dernier se fit avec plus d'éclat, devant un auditoire pu blic et nombreux : les uns paraissaient applaudir à ma franchise, tandis que d'autres s'en étonnaient. Après bien des pourparlers, les plus anciens juges quittèrent la séance et me laissèrent avec leur plus jeune collègue , qui me dit : « Vous êtes manifestement réfractaire à « l'autorité du pays. — Ce n'est pas ainsi, répliquai-je, « qu'en jugea le tribunal de l'empereur quand j'y com- « parus pour le même objet, il y a quatorze ans K J'en «fus renvoyé libre; je finirai par en appeler au même « tribunal, pour réclamer l'exécution de sa décision. Si « on me le refuse, j'offrirai de servir Sa Majesté toute « ma vie dans une prison, ou de souffrir la mort, plutôt « que de renoncer à la prédication de ma religion... » Tout pour le moment paraissait fini, lorsque Tordre me vint de partir pour Ou-tchang-fou, où je devais être confronté avec M. Glet. La route était longue; il s'agissait de trois cents lieues... A force de fatigues et de constance, nous 'arrivâmes vers Noël à deux journées de Ou-tchang-fou. Là, j'écrivis à M. Clet, pour lui faire

I. Lors de la persécution de i8o5, sur laquelle M. Lamiot avait rédigé une relation détaillée, où on lit : « Trois d'entre nous furent d'abord ap pelés... Mon interrogatoire fut très peu de chose... Je n'ai jamais plus paru dans cette malheureuse affaire pour être interrogé. »

part de mon arrivée et concerter avec lui mes réponses. J'en reçus la lettre la plus touchante; il me demandait pardon de m'avoir compromis et me déclarait qu'il prendrait tout sur lui, parce que si Je ne parvenais à sauver l'établissement de Pékin, tout y était perdu pour la religion ; il y joignait une série de questions supposées et de réponses que j'aurais dû y faire. Je ne conçus pas comment il avait pu me co7npromettre. Son humilité lui exagérait des torts qu'il n'avait pas. Je concevais encore moins comment il pouvait se charger de tout; la suite me le fît comprendre. Ses mérites seuls auprès de Dieu m'ont sauvé! Vertu magnanime qui, dans les plus grands dangers, ne peut oublier les intérêts de la religion ! Un tel dévouement me pénétrait jusqu'aux larmes et me faisait dire comme un saint diacre jadis : Qiio progrederis sine filio, pater'^? Car il n'avait cessé d'être pour moi un vrai père. Dès que je fus arrivé, on me logea dans une chambre de la prison avec deux criminels, sans cependant me mettre à la chaîne, comme c'est l'usage. Le lendemain, on permit à mes domestiques l'entrée de la prison : ils y fournirent à tous mes besoins et me firent dîner de bonne heure, pour être prêt à comparaître devant les mandarins. Vers midi, on me conduisit au tribunal où se trouvaient déjà MM. Glet etChen. Après nous avoir fait mettre à genoux tous les trois, on me demanda si je connaissais M. Clet; je répondis le connaître, quoique sa figure fût si décomposée que je ne reconnaissais plus aucun de ses traits, mais j'étais si convaincu que c'était lui,

I. « Où allez-vous, mon père, sans votre enfant?» Paroles de saint Laurent au pape saint Sixte II.

qu'il ne m'était pas permis de le méconnaître. Au sortir du tribunal, un mandarin tartare vint me saluer : j'avais été en rapport avec lui pour affaire de traduction auprès du gouvernement. Il me demanda ce qui m'amenait ici. Il le savait. Où en était mon affaire? Il le savait probablement mieux que moi. Notre conversation se prolongea, et comme elle se faisait en tartare mantchou, les mandarins et le peuple s'en étonnaient singulièrement; ils ne comprenaient pas comment un Européen parlait si facilement une langue qu'ils ne pouvaient eux-mêmes entendre que très imparfaitement. Il me demanda où j'étais logé. Je lui repondis que mes domestiques étaient dans un hôtel, à côté de la prison. Pendant ce temps-là, j'aperçus à côté de moi MM. Glet et Chen. Je dis au premier ; « Bon courage, je me « recommande à vos prières; comment vous portez- « vous? » Il me répondit en riant : « Je ne sais plus « parler ni français, ni latin, ni chinois. » M. Chen riait aussi. On s'en aperçut, et sur-le-champ nous fûmes séparés. Ce sont les derniers mots que nous pûmes nous dire... Nous subîmes d'autres interrogatoires assez insignifiants qui n'aboutirent qu'à nous faire figurer, tantôt à genoux, tantôt assis. Cependant le plaisir indicible que nous avions de nous voir compensait bien ces petites tracasseries. M. Clet, qui avait beaucoup souffert dans sa première prison, me paraissait reprendre son ancienne physionomie, quoiqu'il ne s'abusât pas sur le sort qui lui était réservé. »

On le voit, M. Lamiot n'hésite pas, en ce qui le concerne, à disculper entièrement M. Clet. Que peut-on conclure, en effet, après avoir lu cette relation, si détaillée,

si minutieuse, des comparutions du supérieur du Pétang devant les différents tribunaux de Pékin et de sa confrontation avec M. Glet en présence des mandarins de Ou-tchang-fou ? D'abord, les lettres saisies n'étaient évidemment qu'un prétexte, un instant exploité par un gouvernement résolu à porter les derniers coups aux missions de la Chine et à détruire jusqu'à ces établissements de la capitale qu'il avait si longtemps protégés. Aussi, dès les premiers interrogatoires qu'eut à subir M. Lamiot, n'était-il plus guère question de sa correspondance avec M. Clet, correspondance dont on s'occupait peu. En second lieu, ce prétexte même, ce n'est pas M. Clet, en réalité, qui l'avait fourni aux ennemis de la religion, et l'on ne voit pas comment son silence aurait pu couvrir M. Lamiot et l'empêcher d'être reconnu pour l'auteur de ces trois lettres, dont la signature décelait assez la provenance. Aussi M. Lamiot ne conçoit-il pas comment le Vénérable avait pu le compromettre. Enfin, autant M. Clet fut innocent du danger que courut quelque temps M. Lamiot, autant celui-ci lui fut redevable d'y avoir échappé: « Ses mérites auprès de Dieu m'ont sauvé , » dit le supérieur du Pé-tang en parlant de son vénérable confrère ; à ses mérites, qui pesèrent à coup sûr, et beaucoup, dans la balance, il convient d'ajouter les efforts qu'il fit, du fond de sa prison, pour incliner à l'indulgence les juges de M. Lamiot et en obtenir un acquittement, qui fut en effet prononcé et aurait dû calmer [des remords si peu fondés, si l'humilité qui les avait fait naître avait pu renoncer à les entretenir jusqu'à la fin.

Ce que nous venons de dire au suje.t de M. Lamiofet d'après lui, nous pourrions, en grande partie, le répéter

à l'occasion de ces chrétientés que M. Clet se reprochait si amèrement d'avoir livrées à la persécution. Sans doute, les mandarins durent triompher bruyamment de quelques aveux qu'ils étaient venus à bout de lui arracher par ruse et par surprise; mais était-ce bien là ce qui les avait mis sur la trace de ces familles, de ces villages de fidèles connus pour professer la religion chrétienne, et qui, pour la plupart, nous le savons aussi, se dénonçaient entre eux ou avaient été trahis par de faux frères ^ ? De plus, à prendre en eux-mêmes ces aveux qui pesaient d'un poids si lourd sur la conscience de l'humble et saint missionnaire, peut-on dire avec lui qu'il oublia, en les faisant, ce qu'il devait à la prudence et à la charité? On a peine à l'admettre quand on voit son attitude au tribunal de Ou-tchang-fou. Déjà M. Lamiot nous en disait tout à l'heure quelque chose; il y revient, et avec plus de précision, dans une autre lettre ^ qu'il écrivait au sortir de ces interrogiatoires, où il avait admiré la fermeté, le calme, la présence d'esprit de ce vieillard, exténué par sa longue détention et ses atroces souffrances :

ce La première fois que Je parus en jugement avec lui, dit-il-, je savais que c'était lui, mais je ne le reconnus pas, quoique aux autres entrevues il m'ait paru absolument tel que je l'avais connu il y a trente ans. Seulement, il avait la peau moins délicate et un air un peu rustique qu'il

1. C'est ce qui ressort des dépositions de plusieurs témoins entendus dans le procès du Vénérable au Hou-pé et au Ho-nan.

2. C'est dans cette lettre, adressée à M. Verbert et datée du mois de février 1820, que nous lisons cette phrase : «M. Clet jouit d'une grande réputation de sainteté. Les chrétiens disent de lui que son ange gardien lui révèle leurs péchés, avant qu'ils les aient comnais et lorsqu'ils y sont déjà déterminés. »

n'avait pas autrefois, comme vous savez, et qu'il a contracté en courant les montagnes. Je ne le reconnus pas à la première entrevue, parce que, aussitôt qu'il me vit, il tourna la tête de mon côté et, chaque fois que je voulais le regarder, il avait toujours les yeux fixés et immobiles sur moi, tellement que je crus qu'il avait perdu la tête; mais je fus bientôt détrompé par la sagesse de ses réponses. Lorsqu'on me fit mettre à genoux à son côté, il se mit à pleurer... Comme on voulait frapper M. Chen, M. Clet s'écria ; « Pourquoi le frapper ? je suis seul coupable. » Le mandarin lui dit : « Vieille machine (grosse injure « chinoise), tu as corrompu trop de nos gens, l'empereur « veut ta vie. » Il répondit ; « Bien volontiers. «J'admirais sa sensibilité extrême pour M. Chen, pour moi, son intrépidité pour le martyre, sa présence d'esprit admirable, ce qui me fit une impression qui ne s'effacera jamais de mon âme. ))

La conduite de M. Clet à Ou-tchang-fou ne peut-elle ■ pas nous faire entrevoir celle qu'il dut tenir au Ho-nan ? Un homme n'est pas, d'ordinaire, si différent de luimême. Croira-t-on que ce confesseur de la foi, si intrépide, si maître de son esprit et de sa langue devant ses derniers juges, se soit montré devant les premiers si inconsidéré, si imprévoyant dans ses réponses ? Qu'il ait avoué ses relations avec M. Lamiot, qu'il ait nommé quelques chrétiens, quelques groupes de fidèles, la chose semble hors de doute; mais qu'il ait en cela manqué, nous ne disons pas de courage, — personne n'a osé l'avancer, pas même lui, — mais de sagesse et de circonspection, nous ne le croyons pas ; il a seulement obéi aux plus honorables scrupules et suivi l'une des plus louables pentes

de sa belle et loyale nature. Ici nous sommes heureux de pouvoir le prendre lui-même à témoin. Voici en effet ce qu'au mois de janvier 1820, peu de jours par conséquent avant sa mort, il écrivait à M. Lamiot :

« Je suis si accoutumé à dire la vérité que je ne sais mentir qu'après réflexion. De là, \q. fou-youen^ m'ayant demandé si je n'avais pas visité d'autres lieux, je répondis sans hésiter que j'avais encore visité Song-tchouang et Kio-chan. Sur quoi, je fus renvoyé au tao-li ^ pour m'interroger ; alors, refusant d'avouer que je connusse les chrétiens de cet endroit, je fus régalé de quinze soufflets, ce qui me fit répandre une assez bonne quantité de sang. Disant toujours que j'avais oublié le nom des chrétiens de ces districts, on me fit agenouiller à nu sur des chaînes ^de fer pendant trois ou quatre heures. N'avouant toutefois rien, les tao-li présents dirent à un de mes compagnons de chaîne de me suggérer les noms de ces deux districts ; celui-ci, touché sans doute de compassion pour moi, est venu me suggérer quelques noms, que je n'ai pu désavouer devant le mandarin. Ce même mandarin me demanda si j'avais visité Lou-y-hien : il avait sans doute auparavant reçu une liste des chrétiens de ce lieu; il me demanda si je les connaissais; je répondis non; mais auparavant, à force d'instances, j'en avais désigné deux ou trois. Je pense qu'il y avait alors persécution à Lou-y-hien, puisque c'est le mandarin lui-même qui m'interrogea sur ce district et m'en nomma les chrétiens. Voilà toute ma faute, qui est bien moindre que celle que

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