Dans sa lettre du 28 décembre 1819 à M. Richenet
2. Dans \& post-scriptum de la lettre, déjà citée, à M. Richenet, postscriptwn ajouté seulement le 26 janvier 1820 à cette lettre, écrite le 28 décembre précédent et qui n'était pas encore partie.
3. « Dans toutes les capitales des provinces, on a établi deux tribunaux, l'un pour les affaires civiles et l'autre pour les affaires criminelles... Le tribunal criminel, qu'on appelle Ngatv-tcha-ssée, a un président du troisième ordre (des mandarins}. » Du Halde, Description de l'empire de la Chine t. II, p. 27.
avec mépris, et le Ngan-tcha-ssée a déclaré par écrit qu'un procès au criminel ne pouvait finir que par un jugement. Ce procès a été intenté à mon insu ; cependant, nous prions, nous jeûnons pour son heureuse issue ; car, si les chrétiens des montagnes le gagnent, ils pourront espérer de jouir désormais de la paix ; si, au contraire, ils le perdent, ils perdront tout et seront probablement réduits à transmigrer je ne sais où. Ce qui rend la cause de cet accusé plus mauvaise, c'est que ses principaux adhérents, justement intimidés, ont pris la fuite. Pour lui, il ne peut fuir. Ce procès a été porté, d'emblée, à la capitale du Hou-pé, c'est-à-dire à cent lieues de nos montagnes. »
Mais la compassion de M. Clet s'étendait bien audelà des frontières de la Chine. Du fond de sa prison de Ou-tchang-fou, il songe à tous ces misérables qui peuplent les prisons de sa patrie; il se souvient de ce qu'il avait entendu raconter, en France, de ces affreux repaires, qu'on y voyait encore à la fin du dix-huitième siècle, et où languissaient tant de pauvres êtres, déjà bien avilis par leur existence passée et que leur état présent achevait de dégrader. Au prix de leur sort, qu'il voudrait pouvoir alléger, le sien lui paraît enviable. Suivant son habitude, en effet, il ne se trouve pas fort à plaindre ; et sa cage^ comme il appelle en souriant sa chambre de prisonnier, lui semble pour le moins aussi confortable que son château de paille d'autrefois. Il est vrai que la Providence avait adouci les rigueurs de sa longue réclusion, en lui donnant pour compagnons de captivité l'un de ses confrères et plusieurs chrétiens fidèles ; il est vrai aussi que les man-
darins et les geôliers de la capitale du Hou-pé lui faisaient oublier, par leur douceur et leurs bons procédés, les mauvais traitements qu'il avait endurés auHo-nan: « J'ai trouvé dans le Ho-nan, dit-il 1, des mandarins assez durs à mon égard, mais ceux d'ici sont fort doux; ils ont compassion de nous et nous invitent à nous asseoir lorsque les audiences sont trop longues ; trois fois ils nous ont fait dîner, s'étant informés si nous avions pris notre repas; et une fois, s'étant enquis de nous si c'était jour d'abstinence, sur notre négative, ils nous ont fait donner de la viande. »
Après avoir ainsi rendu hommage à l'humanité des magistrats du Hou-kouang, M. Glet en vient au régime de sa prison, et il ne s'en loue pas moins que de ses Juges : « Je ne sais, continue-t-il, quel est l'état des prisons de France, mais vous pouvez en faire la comparaison avec celle du Hou-pé. Douze taëls environ ont fait tomber de notre cou, de nos mains et de nos pieds, les chaînes, les menottes et les entraves, en latin compedes, si je ne me trompe. Pour cela, chaque prisonnier donne plus ou moins à raison de ses facultés. Dans la cour, qui est assez vaste, il y a plusieurs po-
I. Dans sa lettre du 28 décembre 1819 à M. Richenet. — Dans une lettre à ses confrères portugais duiNam-tang, lettre dont nous parlerons plus loin, le Vénérable revient, en ces termes, sur les égards que les mandarins lui témoignèrent dans sa dernière captivité : Optime sentitis nostrum nitnc offichmi esse, ut animiim gratissimiim exhibeamus erga tam benevolentes mandarinos qui, prœsertim duo, manifestarunt mihi et domino Chen, a meo adventu in Hoii-pe, magnam benignitatem, ita ut permiserint nos sedere, quando judicabant nos esse longiori genujlexione fatigatos, pluries curarint ut daretur nabis ad edendum, cum sciverint tîos habere stomachum vaciium; et iina vice interrogaverint nos an dies prcesens foret pro no bis dies abstinentice, nobis vero negantibus, jusserint ut caro nobis daretur; tandem una vice dederint nobis mille sapecas.
tagers où chacun peut faire cuire son riz, dont la quantité est suffisante pour un homme qui n'est pas gros mangeur. On fournit en bois combustible et en deniers de quoi faire cuire ce riz, mais on ne donne ni huile ni sel; de façon que les très pauvres font une très maigre chère. Toutefois, la plupart ont de chez eux quelques deniers (cinq ou six sols par jour), pour avoir de l'huile, du sel et quelques plantes potagères. Ceux qui sont plus riches vivent comme les familles honnêtes d'Europe ; pour nous, nous vivons en commun, nous avons un commissionnaire gagé qui va tous les jours au marché pour nous acheter tout ce dont nous avons besoin en fait de légumes, et quelquefois de viande . poisson, etc.; les chrétiens circonvoisins nous offrent assez souvent de la viande, du poisson, des fruits de divers genres, etc.; vous voyez par là que nous ne sommes pas bien à plaindre. »
Toutefois , à ce tableau presque riant , il convient d'ajouter quelques ombres, et le Vénérable luimême est forcé de le reconnaître : « Nous ne sommes pas néanmoins sans quelques souffrances, dit-il. Dès que la nuit arrive, grands et petits jours, il faut mettre une de ses jambes dans une entrave jusqu'à l'aurore du lendemain. Cette entrave est formée de deux planches de deux pouces d'épaisseur, que le geôlier réunit ensemble et ferme par un cadenas, après que le prisonnier a mis une de ses jambes dans un trou formé en rond, d'oîi il ne peut sortir que le lendemain, à l'ouverture du cadenas. Ce n'est pas la jambe entravée qui souffre le plus, excepté du froid pour ceux qui ne sont pas nantis de bons bas; c'est l'autre jambe, que
l'on ne peut étendre à volonté, ce qui, je vous l'avoue, est fort incommode. »
A tout prendre cependant, malgré les entraves, malgré les chaînes qui souvent s'y joignaient, les prisons de la Chine, spacieuses, bien aérées, tenues dans un état de parfaite propreté, étaient encore préférables à ces cachots étroits, obscurs, infects, qui n'étaient que trop communs dans la France d'autrefois'. Il faut d'ailleurs se rappeler qu'en Chine la prison n'est point, à proprement parler, un châtiment : on est incarcéré d'abord comme simple prévenu, en attendant la sentence des juges qui doit renvoyer absous les innocents ou infliger aux coupables une peine proportionnée à leur crime; ces derniers peuvent continuer à être détenus, leur condamnation une fois prononcée, mais pour rester sous la main de la justice et subir un autre châtiment, les travaux forcés, par exemple, ou le supplice de la cangue^. Ajoutons que, d'après les lois, le mandarin préposé à la surveillance des prisonniers est responsable de leur vie et de leur santé : s'ils viennent à tomber malades, ils doivent être soignés aux frais de l'État; s'ils viennent à mourir, il faut rendre compte à l'empereur des causes de leur mort; et, pour peu que le mandarin ait à se reprocher quelque négligence ou quelque abus de pouvoir, il est immédiatement et sévèrement puni^. Ces garanties de bons traitements et de bons soins que la législation chinoise accordait aux détenus, ce bienêtre relatif qu'ils trouvaient dans les aménagements et
1. Grosier/ Description générale de la Chine, 2° partie, c. vu, p. 473.