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LE VENERABLE DEVANT SES JUGES, AU HO-NAN

liberté de se promener, de jouer dans une vaste cour et d'y respirer un air pur, si nécessaire à la santé. J'ai vu un homme qui avait empoisonné sa mère, crime horrible ! et il a été libre dans cette cour Jusqu'au jour de son supplice.

« Pour vous donner une idée plus précise des prisons de Chine, je vous dirai qu'elles sont plus ou moins grandes ; mais qui en voit une, c'est comme s'il en voyait cent. Imaginez donc une cour plus ou moins longue, sur une largeur proportionnée, autour de laquelle sont bâties des chambres plus ou moins longues au rez-de-chaussée. Cette cour est balayée tous les jours et maintenue dans une grande propreté ; ces chambres, dans les grandes locaUtés, peuvent contenir environ vingt-cinq personnes; on les appelle cages, en chinois long^ parce qu'elles sont toutes revêtues de barreaux de bois de la grosseur d'une jambe de bas en haut, et les planches de la grosseur d'un pouce d'un barreau à l'autre. Cette précaution est pour empêcher les prisonniers d'endommager les murs. La partie intérieure est comme un long vestibule. Il y a une vaste porte qui, n'étant fermée que la nuit, éclaire ce vaste appartement, avec une fenêtre aux deux côtés de la porte. Les prisonniers couchent côte à côte sur des planches élevées de terre de la hauteur d'un pied pour éviter l'humidité. Aux approches de l'hiver, on donne à chacun une natte de paille pour se garantir du froid, et, aux approches de l'été, un éventail pour modérer la chaleur. Une lampe doit éclairer chaque chambre toute la nuit, et il y a un surveillant qui couche sur un lit et qui est chargé de maintenir le bon ordre et de pour-

voir aux besoins des prisonniers. Dans la cour, il y a quatre ou cinq hommes gagés pour battre à tour de rôle un instrument dont le bruit, après quatre ou cinq jours, n'empêche pas de dormir. Chaque chambre est cadenassée, et la clef est portée au mandarin de la prison. Hors de la porte extérieure est une petite chambre où plusieurs geôliers se relèvent successivement pour garder ladite porte, l'ouvrir et la fermer au besoin. Les prisonniers les plus notables nomment un d'entre eux qui ait bonne tête pour arrêter les disputes inévitables parmi un amas de gens sans règle et sans mœurs. Si l'on vient à se battre, on avertit le mandarin, qui vient gravement faire donner quelques coups de bastonnade aux coupables et faire à tous les auditeurs une petite exhortation sur la paix. Je ne dois pas oublier que la commisération chinoise va jusqu'à donner aux prisonniers, pendant les chaleurs, du thé en abondance ou bien quelque boisson rafraîchissante, et, en hiver, des habits et des culottes fourrées de coton aux plus pauvres. En France, on prêche la commisération en faveur des prisonniers; les soi-disant philosophes, non par charité, mais pour avoir occasion d'invectiver contre notre sainte religion, élèvent la voix pour réclamer contre la dureté, pour ne pas dire l'inhumanité envers les prisonniers; et moi, j'élève ma voix mourante pour opposer des païens à des chrétiens. Les prédicateurs, dans les chaires chrétiennes, réclament la charité des fidèles en faveur des prisonniers; et moi, je réclame le christianisme, la bonté de nos monarques et la tendre vigilance des magistrats en faveur d^un grand nombre de malheureux qui meurent mille et mille fois avant de perdre réellement

la vie par le dernier supplice. Le secours que les bonnes âmes donnent aux prisonniers n'est que momentané ; il appartient au ministère public, il est de son devoir d'améliorer tellement leur sort qu'ils puissent avec patience et résignation envisager la punition capitale qui les attend comme un moyen de satisfaire à la justice divine et de leur donner droit au bonheur éternel promis aux pécheurs pénitents.

« En vous faisant cette description des prisons de la Chine, mon intention est, si M. le supérieur général le juge à propos, de la faire insérer dans les papiers publics sous ce titre : Extrait d'une lettre d'un Français,^ missionnaire apostolique en Chine, détenu pour la Foi dans les prisons de Ou-tchang-fou, capitale du Hou-pê.

« Vous supprimerez mon nom, que je désire et veux n'être écrit que dans le livre de vie. »

Faire le bien, le faire sans bruit, sous le regard de Dieu seul, tel fut, jusqu'à la fin de sa vie, le désir, le soin de M. Glet. On ne s'étonnera pas de le voir mettre, vers le même temps, son zèle et sa charité au service de sa famille religieuse. Ses dernières lettres portent la trace de la tendre affection qu'il lui avait vouée. « J'apprends avec plaisir la résurrection de notre chère Congrégation», écrit-il à M. Richenet, le 28 décembre 18 19. Il venait, en effet, de recevoir la nouvelle que la Congrégation de la Mission, dont la Révolution avait fermé les maisons et banni les enfants, dont l'Empire, démentant trop promptement les dispositions favorables qu'il lui montra d'abord, avait jeté le chef en prison et dispersé encore une fois les membres, était officiellement rétablie par une ordon-

nance royale et qu'elle avait trouvé comme un second berceau dans cette autre maison-mère, bien différente à cette époque de l'ancien Saint -Lazare, et que M. Etienne appelait peu après Vétable de Bethléem ^ Le 26 janvier 1820, dans un post-scriptum ajouté après coup à la lettre que nous venons de citer, le Vénérable raconte qu'il a célébré la veille l'anniversaire du premier établissement de cette Société, qu'il se réjouissait de voir renaître enfin dans le pays d'où elle tirait son origine : « Aujourd'hui, 26 janvier, dit-il, je suis encore en vie. Hier, fête de la Conversion de saint Paul, jour mémorable par l'institution de notre Congrégation, M. Chen et moi avons reçu la communion des mains de M. Tchang, et à midi nous avons fait un petit festin, où nous étions trois prêtres et six laïques, dont deux de la prison et quatre du dehors. Il ne nous manquait que M. Lamiot, qui a payé les frais du repas. »

Ce sont les intérêts de cette chère Congrégation qui occupèrent, on peut le dire, les dernières pensées, les dernières veilles de M. Clet. Un différend s'était récemment élevé entre M. Lamiot et les lazaristes portugais de la maison du Nam-tang ^. Sur les instances de M. Lamiot, le Vénérable se porta comme médiateur

1. Vie de M. Etienne, par un Prêtre de la Mission, ch. ii. p. 1 1 et sq.

2. On se rappelle que parmi les quatre églises catholiques que l'on comptait, au siècle dernier et au commencement de celui-ci, à Pékin, celle du Nam-tang (quartier sud) était desservie par les Portugais, et celle du Pé-tang (quartier nord) par les Français. Le gouvernement de Lisbonne avait, à l'imitation du roi de France, substitué aux jésuites portugais du Nam-tang des lazaristes de la même nation. Cette substitution avait eu lieu en 1801.

entre les deux parties. Les quelques lettres de lui qui ont trait à cette affaire nous le montrent tel que nous le connaissons déjà, tel que nous l'avons vu si souvent, plein de droiture, de prudence et de charité. La mission qu'il avait accepté de remplir ne laissait pas d'être délicate. Lors du départ de M. Lamiot pour Ou-tchang-fou, les lazaristes portugais, s'autorisant des craintes qu'il y avait, en effet, lieu de concevoir au sujet de l'église et des biens du Pé-tang, où il ne restait que quelques prêtres et quelques séminaristes chinois, insuffisamment armés pour se défendre contre les entreprises possibles du gouvernement de leur pays, étaient venus s'établir dans cette résidence et en avaient pris l'administration à titre provisoire. Le patriotisme un peu ombrageux, semble-t-il i, de M. Lamiot les accusa de vouloir empiéter sur ses droits et s'empressa trop peut-être de leur supposer d'autres intentions que celles qu'ils mettaient eux-mêmes en avant, d'affirmer qu'ils avaient en vue de s'emparer, au profit de leur nation, d'un établissement fondé par les libéralités des rois de France et de leurs sujets, et placé de tout temps sous la direction exclusive de missionnaires français. M. Glet, toujours lent à soupçonner le mal, paraît bien avoir hésité d'abord à croire les Portugais si coupables, d'autant plus que, depuis l'arrivée de M. Lamiot à Ou-tchang-fou, ils avaient fait passer dans cette ville

I. C'est ce qui semble résulter, en particulier, de plusieurs lettres que deux vicaires généraux de la Congrégation de la Mission écrivirent un peu plus tard à M. Lamiot sur les suites de cette affaire. M. Boujard^ notamment, dans une lettre du i*' janvier 1824, et M, Salhorgne, dans une lettre du 26 avril 1829, l'exhortent à la modération, à la retenue, à la prudence et à la douceur.

des secours abondants, soit pour subvenir aux besoins du supérieur du Pé-tang, soit pour faire prendre à son procès une tournure favorable. Ils furent donc pour beaucoup dans la sentence d'acquittement dont M. Lamiot finit par être l'objet, et qui venait d'être rendue lorsque le Vénérable écrivit une première lettre à ses confrères du Nam-tang ^ Il y fait à peine allusion à un conflit, où il ne veut voir encore qu'un malentendu facile à dissiper, et il insiste sur la reconnaissance que lui inspirent les généreux procédés dont nous venons de parler :

« Captif de Jésus-Christ, dit-il 2, j'adresse avant de

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