Cette lettre est datée du 4 janvier
2. Voici le texte original de cette lettre : « Ego vinctus Christi Jesu, paucaverba dirige, antequam moriar, ad omnes desideratissimos confratres Ecclesiae Namtanensis, quse est soror major Ecclesiae Petanensis, utvobis omnibus in communi gratias agam, qui, ut jus habeo praesumiendi, subnomine et directione domini Ribeiro, superioris vestri et vicarii generalis episcopi Pekinensis, ostendistis efficaciter sollicitudinem. vestram erga sororem vestram minorem, a me, misero peccatore, positam in gravi pereundi periculo. Vix enim verbisexprimere valeo in quo mentis angore versatus sum et quot lacrymarum fudi audiens Ecclesiam gallicam gravem sufferre persecutionem ab imperatore, ob très litteras, quas coram mandarino confessus sum ad me directas a domino Lamiot, ita ut ipse cogeretur longissimum iter suscipere, ut fieret inter ipsum et me comparatio. Audivi postea vos ad Hu-pe metropolim argentum, et duos viros oculatos et prudentes misisse ad componendum hoc nimis operosum negotium, Ortamihi spes est non levis conducendi hoc opus ad felicem exitum, adjuvante et protegente Deo, sine quo nihil boni fieri potest; plene tandem adfuit gaudium, cum vidi duos mandarinos nobiscum concurrentes, imo médium efficax domino Chen et mihi suggerentes ad féliciter terminandum hoc negotium 5 ita ut ipsi et Fou-youen coram quo apparuimus declaraverint dominum Lamiot purgatum. ab accasatione contra ipsum facta, ita ut nihil obsit quominusPeArni^m redeat... Pro reditu domini Lamiot Pekinum, probabiliter expectandae sunt litterae quibus imperator permittat ejus reditum. Nescio utrum supplicium meum ad hoc tempus difïerendum sit vel non; hic de hoc omnino sile-
mourir quelques mots à mes bien-aimés confrères de l'église du Nam-tang, qui est la sœur aînée de celle du Pé-tang, afin de vous rendre grâces à tous de la sollicitude efficace que, au nom et sous l'inspiration de M. Ribeiro, votre supérieur et vicaire général de l'évêque de Pékin, vous avez montrée, comme j'ai lieu de le présumer, à l'égard de votre sœur cadette, mise par moi, misérable pécheur, en grand danger de périr. A peine puis-je trouver des paroles pour vous dire quel serrement de cœur j'ai éprouvé, combien de larmes j'ai répandues en apprenant que notre mission française était en butte à une grave persécution de la part de l'empereur, à cause de trois lettres que j'ai avoué devant le mandarin avoir reçues de M. Lamiot ; de sorte qu'il a été obligé d'entreprendre un long voyage pour être confronté avec moi. J'ai appris ensuite que vous aviez envoyé à la métropole du Hou-pé de l'argent et deux hommes éclairés et prudents, pour arranger cette très épineuse affaire. J'ai conçu alors un grand espoir de la voir aboutir à une heureuse issue par le secours et la protection de Dieu, sans l'assistance
tur. Cum patientia et resignatione divinee voluntati, expecto quidquid de me fiet. Licet autem hujusce loci mandarini répugnent ut mihi mors inferatur, non poterunt non obsequi imperatori qui odio habet Europaeos et christianos. Cum non possim videre dominum Lamiot^ licet parum distantem a me, ego tanquam senior et morti proximus monui eum ut, delata omni suspicione, perfectam cum vobis omnibus concordiam habeat et apud vos in negotiis consilium habeat, ne, secundum verba Christi *, domus supra domum cadat et ambte destruantur. Rogo autem vos enixe ut, sicut in praesenti casu exhibuistis vestram sollicitudinem erga Petanensem Ecclesiam et superiorem ejus, postea et semper pergatis in codera, gressu, ita ut inter duas sorores, quae ex quatuor superstites manent, adsit semper concordia et quasi unitas charitatlva. »
* Luc, XI, 17.
duquel on ne peut faire aucun bien ; mais ma joie a été à son comble quand j'ai vu deux mandarins s'entendre avec nous et même suggérer à M. Chen et à moi un moyen efficace de terminer favorablement ce procès, si bien que le fou-youen devant qui nous avons comparu et ces deux mandarins ont déclaré M. Lamiot purgé de l'accusation portée contre lui, et que rien ne s'oppose à présent à ce qu'il retourne à Pékin... Cependant il faudra probablement pour cela attendre une autorisation de l'empereur. J'ignore si mon supplice sera ou non différé jusque-là; ici, on garde le plus profond silence à ce sujet. J'attends le sort qui m'est réservé avec patience et résignation à la volonté de Dieu. Quoique les mandarins de cette ville répugnent à ce qu'on me mette à mort, ils ne pourront se dispenser d'obéir à l'empereur, qui est l'ennemi des Européens et des chrétiens.
« Je ne puis voir M. Lamiot, quoiqu'il demeure près de moi. Je lui écris, moi qui suis le plus vieux et me trouve à la veille de ma mort, pour l'engager à renoncer à tout soupçon contre vous, à vivre avec vous tous en bonne intelligence, à se concerter avec vous au sujet des affaires qui vous divisent, de peur qu'une maison venant, selon la parole de Notre - Seigneur, à tomber sur l'autre, elles ne soient toutes deux entièrement détruites. Je vous prie aussi avec instance, vous qui, dans le cas présent, avez donné une si grande preuve de votre sollicitude pour l'église du Pé-tang et pour son supérieur, de persévérer à l'avenir dans cette conduite, afin que ces deux sœurs, les seules qui survivent des quatre qui ont existé,
conservent entre elles la concorde et l'unité fondée sur la charité. »
En même temps que cette lettre, où il s'adresse à tous les missionnaires du Nam-tang, M. Clet en écrivit une autre \ conçue dans le même esprit et spécialement destinée à leur supérieur, M. Ribeiro, qu'il avait connu, près de trente ans auparavant, à Macao, lors de son séjour de quelques mois dans cette ville :
« Très honoré Monsieur et très cher Confrère,
« La grâce de Notre-Seigneur soit toujours avec nous.
« Je saisis avec joie l'occasion de me renouveler dans votre ancienne amitié; car la première fois que je vous ai vu, votre conversation m'a plu beaucoup, et j'éprouvais un grand plaisir lorsque vous veniez me visiter dans l'espèce de prison où j'étais renfermé ^. J'aurais désiré pouvoir aller vous trouver aussi et vous rendre visite à mon tour; mais comme il ne m'était pas permis de mettre le pied dehors, j'en étais réduit, en votre absence, à regretter de ne pas vous voir. Depuis lors je ne vous ai jamais oublié, et j'ai toujours eu soin de demander de vos nouvelles toutes les fois que j'ai vu quelqu'un qui venait de Babylone : si je ne vous ai point écrit, c'est que je craignais de vous importuner par des lettres inutiles. Aujourd'hui, la nécessité
1. Cette seconde lettre est sans date; toutes les deux furent remises, en même temps, à M. Lamiot, pour qu'il les fît parvenir à leur destination.
2. Nous avons déjà parlé, à la fin du chapitre IV, des vexations dont les missionnaires français qui abordaient à Macao étaient l'objet de la part des représentants du gouvernement portugais.
me fait un devoir de vous écrire, et je m'en réjouis, car ce devoir est agréable à mon cœur. Ayant été arrêté dans la province du Ho-nan, puis conduit dans celle du Hou-pé, j'ai avoué au mandarin que j'avais entretenu quelques petites relations avec M. Lamiot. 11 en est résulté un grand danger pour lui et une grande menace de ruine pour l'église du Pé-tang. Et vous, voyant M. Lamiot s'avancer au combat sans armes, vous avez envoyé à son secours des hommes expérimentés et de l'argent : ce sont, en effet, les seules armes à l'aide desquelles on puisse combattre le Goliath de cette nation. Je ne saurais assez vous rendre grâces de ce que. Dieu aidant, vous avez, par vos soins et vos efforts, obtenu des mandarins une solution favorable de cette malheureuse affaire et fait déclarer M. Lamiot innocent du crime qu'on lui imputait, si bien que rien ne s'oppose plus à son retour à Pékin. « J'ai appris avec un grand serrement de cœur que M. Lamiot ne s'accorde plus aussi bien avec vous et avec nos confrères, c'est pourquoi, moi qui suis bien vieux et m'en vais à la mort, je lui écris pour l'engager à faire disparaître toute semence de discorde et conserver avec vous tous cette paix qui surpasse tout sentiment, et je vous prie d'user de votre prudence, qui m'est bien connue, pour faire revivre entre les deux églises sœurs du Nam-tang et du Pé-tang, cette concorde qui est fondée sur la charité et qui les unissait sous MM. Raux et Ghislaine. »
I. Voici le texte original de cette lettre, écrite en latin par le Vénérable : « Reverendissime domine et confrater amantissime, Gratia Domini nostri Jesu Christi sit semper nobiscum. Libenter arripio occasionem me reno-
Ces deux lettres, le Vénérable se proposait de les envoyer à M. Lamiot, en même temps que celle qu'il lui adressait personnellement, lorsqu'il en reçut un billet qui lui faisait comprendre que le mal était plus grand qu'il ne l'imaginait. Protestant que tous les torts étaient du côté des Portugais, M. Lamiot le priait de leur écrire pour réclamer contre leurs injustes prétentions et revendiquer avec fermeté les droits des missionnaires français sur les établissements et sur les biens du Pétang. Le saint prisonnier reprend immédiatement la plume et répond à M. Lamiot :
vandi in pristina amicitia cumdominatione vestra; utprimum enimnovi te, multum mihi placuit conversatio tua, ita ut non parum gauderem cum dignareris me quasi incarceratum visitare. Tune desiderabam vicem reddere eundo ad te; sed mihi non permittebatur pedes foris ponere, et sic te absente mihi solum remanebat desiderium tui, Exinde nunquam tui memoria a mente mea evanuit, et semper sollicitus fui nuntium habere de bono tuo statu, quoties vidi virum e Babylone venientem: timui autem importunas et non satis utiles ad te dirigera epistolas. Nunc nécessitas jubet ad te scribere, et hase mihi placet, quia opportuna est cordi meo. Apprehensus in provincia Ho-nan et postea ductus in Hii-pe, coram mandarino confessus sum me habuisse aliquas parvas relationes cum domino Lamiot; exinde ortum est grave ruinas periculum pro ipso et pro Petanensi Ecclesia. Tu autem dominum Lamiot inermem ad praelium euntem videns, succurristi ei per viros oculatos et argentum; haec enim sunt sola arma apta ad praeliandum contra Goliath hujus nationis. Grates autem tibi sufficientes agere non possum, ex eo quod, protegente Deo, per tuam curam et sollicitudinem hoc nimis operosum negotium ita, faventibus mandarinis, tractatum est, ut dominus Lamiot fuerit declaratus innocens de praetenso crimine quod ipsi imputabatur, nihilque obest quominus Pekinum redeat. Audivi cum magno cordis angore dominum Lamiot non tam bene vobiscum concordare nec cum nostris confratribus. Ego autem senior et ad m.ortem vadens, per epistolam rego eum ut, resectis omnibus discordiaeseminariis, cum omnibus habeat illam pacem quae omnem superat sensum, et rogo te ut pro tua quam satis novi prudentia reviviscat inter duas sorores Ecclesias Nam~ tanensem nempe et Petanensem illa supra charitatem fondata concordia quae sub dominis Raux et Ghislain vigebat.»
« Monsieur et très cher Supérieur,
« Votre billet d'aujourd'hui m'embarrasse un peu. Je n'ai pas assez de présomption de moi-même pour croire que je puisse opérer une bonne réunion entre les deux églises. Je ne croyais pas que les choses fussent portées si loin : en conséquence, croyant qu'ils agissaient de bonne foi, je leur ai écrit des lettres en partie de remerciement, en partie d'amitié et d'exhortation à la paix entre les deux sœurs dont l'église portugaise est l'aînée. J'ai pris assez de temps pour les écrire : faudrait-il donc les anéantir ? Je vous avoue que j'ai de la répugnance à les brûler. Mais comment, en même temps, leur écrire une lettre où je ferais valoir nos droits inviolables et exclusifs sur les biens du Pé-tang ? Il y a en cela une espèce de contradiction. Je ne crois pas pouvoir moi-même conclure cette affaire que vous déférez à Rome et à Paris. Il est vrai toutefois qu'il serait bien mieux de pouvoir la conclure sans autorité majeure, mais par nous seuls ; car la voie d'autorité divise souvent les cœurs en divisant les biens. Je vous envoie mes lettres au Nam-tang, et voyez si elles peuvent s'accorder avec celle que vous me dites de leur écrire sur
nos droits.
« Tout à vous.
Cl. »
M. Lamiot ayant insisté pour que M. Glet écrivît de nouveau, et sur un ton moins conciliant, aux missionnaires du Nam-tang, le Vénérable se rend au désir de son supérieur, et le lui annonce dans une lettre, où, tout en épousant la querelle et en regardant décidé-
ment comme fondés les griefs de celui dont le témoignage peut seul lui parvenir dans sa prison, il se montre toujours animé de cet esprit de douceur et de paix, qui était en lui le fruit de la prudence non moins que de la charité :
« J'ai lu deux fois votre écrit, dit-il à M. Lamiot, qui lui avait fait tenir de nouvelles notes pour l'aider dans la rédaction de la lettre qu'il lui demandait ; après cela, je tremble pour la destruction des deux églises de Babylone, et je n'y vois point de remède... A vue de pays, ma lettre n'aura pas grand effet... Saint Paul nous défend de plaider devant les infidèles ; un procès juridique est une chose absurde. Vous n'avez donc d'autre ressource que la répétition des objets dont vous êtes le juste dépositaire. Si on vous les refuse, n'allez pas vous gendarmer là-dessus. Prenez patience, comme si ces objets avaient été consumés par un incendie. Tenez toutefois ferme pour nos droits légitimes sur le Pétang... Comme toutefois nous devons penser comme saint Paul, à qui il importait peu par qui Jésus-Christ fût annoncé, pourvu qu'il fût annoncé, même par ceux qui ne cherchaient par là qu'à ajouter un nouveau poids à ses chaînes; j'aimerais mieux voir les Portugais maîtres par intérim du Pé-tang que d'en voir la totale destruction ; car on peut réparer facilement un édifice plus ou moins endommagé ; mais il faut de grands frais pour reconstruire un édifice ruiné, et la multitude de ces frais fait renoncer souvent à sa reconstruction. Kiaking est déjà vieux; il est, dit-on, toujours malade; le chagrin le ronge: à vue de pays, il ne peut vivre longtemps. Quand il mourra, il ne sera, je crois, regretté
de personne. Je suis fort éloigné de désirer sa mort: qu'il vive et se convertisse, c'est là tout mon souhait. Mais enfin il mourra, et si alors vous vivez encore, comme Je l'espère, le changement de ministère opérera peut-être un heureux changement en faveur de notre sainte religion. En attendant, ne prétendez pas prévenir les desseins et les opérations du Dieu de miséricorde sur l'empire de Chine. Je serais tenté de le croire ou près de sa destruction ou près d'une heureuse révolution en faveur de la sainte religion. Vivez donc, mon cher confrère, pour la conservation de la religion dans la capitale de l'empire ; n'allez pas vous livrer à la mélancolie et au chagrin ; n'allez pas, comme les Chinois et comme je l'ai vu, vous battre la tête contre les murs parce que les choses ne vont pas comme vous voudriez. Dieu est patient; à son exemple, soyez aussi patient: in patientia vestra possidebitis animas vestras^. Prions Dieu qu'il daigne réformer les désordres du monde ; opposons-nous, selon nos moyens, aux désordres du monde ; après quoi, tenons-nous tranquilles. Saint Vincent disait: N'empiétons pas sur la Providence. Dieu, qui pouvait créer mille mondes en un seul instant, employa six jours à créer celui que nous habitons. Dieu, malgré les besoins du monde, tarda quatre mille ans à lui envoyer son Rédempteur. Ainsi, laissons dire à l'impétueux M. Bourdoise, que saint Vincent était une poule mouillée : saint Vincent a fait mille fois plus de bien avec sa lenteur que M. Bourdoise avec sa vivacité. Ainsi, prenez patience ; n'altérez pas inutilement votre santé, qui vous sera nécessaire au
I. « C'est parla patience, que vous posséderez vos âmes.»(Luc,xxi,i6.)
temps le moins attendu, mais connu par Celui seul qui sait tout et qui disponii omnia suaviter ^ Dieu vient de vous envoyer une forte épreuve ; mais pensez avec le pieux auteur de Vlmitation^ qu'après l'hiver vient l'été, après la nuit vient le jour, et après la tempête vient le calmée.. Relisant tout ce que je vous écris, je pense que c'est Gros-Jean qui enseigne son curé. ))
On ne sera pas surpris de la liberté familière des lignes qu'on vient de lire et des exhortations qu'elles renferment à l'adresse d'un supérieur, si l'on se souvient que M. Lamiot était ce jeune diacre venu autrefois en Chine avec M. Clet, qu'il lui devait, comme il aime à le reconnaître lui-même, sa vocation à l'apostolat, et qu'il n'avait jamais cessé de le regarder et de le consulter comme son maître. Un autre ton règne dans la lettre que, sur les instances de M. Lamiot, le Vénérable écrit aux Portugais; on y retrouve au fond les mêmes sentiments, les mêmes dispositions d'esprit. Prévenu contre les missionnaires du Nam-tang par celui qui croyait avoir de si graves motifs de les accuser et de s'en plaindre, et dont la voix pouvait seule arriver à ses oreilles, le prisonnier de Ou-tchang-fou prend sans doute, avec cette vivacité des natures droites et loyales, la défense d'intérêts qui ne lui peuvent être indifférents et qu'on lui a représentés comme sérieusement lésés; mais à ses réclamations très fermes contre l'usurpation qu'il suppose se joignent
1. « Qui dispose toutes choses avec suavité. » (Sap.^ vni, i.)
2. Post hîemem sequitur cesias, post noctem redit dies et post tempestatem magna serenitas. (DeJmit. Christi,ii, 8.)
tous les ménagements de forme, toutes les précautions de langage que lui inspirent et sa charité pour les personnes et la crainte d'irriter encore un débat qu'il ne se sent déjà que trop impuissant à apaiser. Voici comment il entre en matière ^ :
« Messieurs et très chers Confrères,
« La grâce de Notre-Seigneur soit toujours avec nous.
« Lorsque je vous ai écrit pour la première fois, à vous et à M. Ribeiro, je savais seulement d'une manière confuse qu'il existait quelque mésintelligence entre les deux églises du Nam-tang et du Pé-tang, et je supposais qu'elle provenait de la diversité de caractère
I. Cette lettre est datée du 3i janvier 1820; voici le texte latin du passage que nous citons ici :
« Reverendissimi et Confratres amantissimi, « Gratia Domini nostri Jesu Christi sit semper nobiscum. « Quando mearn primam epistolam ad vos et specialiter ad dominum Ribeiro scripsi, nonnisi confuse sciebam adesse inter ambas Ecclesias aliquam mutuam divisionem, quam praesumebam provenire potius ex diversarum nationum diversa indole, quam ex alio gravi fundamento, quo omnium virtutum major charitas notabiliter offendi posset : unde in meis epistolis, quasi omnibus senior, hortatus sum ut ex utraque parte charitatis ofïendiculum toUeretur. Postea dominus Lamiot^ ad suae conscientiae levamen, consuluit me circa diversa objecta, quse cor ejus gravabant et ex quibus formidabat suae salutis ruinam. Anxietas ejus tetigit cor meum, et quamvis morti proximus, judicavi bonum esse ut, si possem, ultimis ut ita dicam suspiriis uterer ad eliminandum omnia verae pacis impedimenta. Cogitabat dominus Lamiot recursum habere ad superiores majores; sed ego advertens talem rem agi de meo et tuo, frigido verbo, ut ait sanctus Joannes Chrysostomus *, id est de rébus temporaneis, quibus dominus Lamiot libentissime renuntiaret, si non esset earum merus dispensator et non dominus; hoc, inquam, advertens, judicavi melius esse ut inter utramque Ecclesiam, per mediationem meam, çum silentio res componeretur sine strepitu, sineullo ad superiores re-
* Homil.33 sup. Gen.
de deux nations différentes plutôt que de quelque motif assez grave pour blesser notablement la charité, la première des vertus : c'est pourquoi, dans ces lettres, je me prévalais de mon âge, moi qui suis de beaucoup votre aîné, pour vous exhorter à écarter de part et d'autre les obstacles qui pourraient nuire au maintien de la charité parmi vous. Depuis lors, M. Lamiot, pour le soulagement de sa conscience, m'a consulté sur plusieurs point? dont il avait le cœur affligé et qui lui donnaient lieu de craindre pour son salut. J'ai été touché de ses anxiétés et, quoique à la veille de ma mort, j'ai pensé qu'il serait bon d'employer, pour ainsi dire, mon dernier souffle de vie à rétablir solidement, si je le pouvais, la paix parmi vous. M. Lamiot songeait à recourir aux supérieurs majeurs. Mais faisant réflexion qu'il s'agissait du mien et du tien, parole froide, disait saint Jean Chrysostome, c'est-à-dire de biens temporels auxquels M. Lamiot renoncerait volontiers s'il en était le maître et non le simple dépositaire, j'ai pensé qu'il valait beaucoup mieux tenter par ma médiation d'arranger entre nous cette affaire, en silence, sans bruit, sans recours aux supérieurs, de peur que nous ne devinssions un sujet de dérision ou même de scandale pour les étrangers et les laïques, s'il arrivait à leur connaissance que des prêtres sont ensemble en
cursu, ne quivis extranei et laici irrideant, imo scandalizentur^ si tantisper audiant et videant sacerdotes inter se litigare de rébus quas ipsi praedicant spernendas, imo dimittendas ut aeternales divitias comparer! tur. Sicut sola charitas, id est amor Dei et proximi me movet ad scribendum, sic, quaeso, sola charitas vos moveat ad legendum. Mox appariturus ego coram tremendo Judice, quomodo alio, quam charitatis spiri tu moveri possum ?»
procès au sujet d'intérêts qu'ils recommandent aux autres de mépriser, même d'abandonner, pour acquérir les richesses éternelles.
« Gomme la charité seule, c'est-à-dire l'amour de Dieu et du prochain, me porte à vous écrire, je vous prie de me lire avec la même charité. Sur le. point de comparaître devant le redoutable Juge, comment pourrais-je obéir à un autre esprit qu'à l'esprit de charité? »
La conclusion de la lettre répond bien à ce début i :
« Abraham disait autrefois à son neveu : « Qu'il n'y
I. « Dicebat olim Abraham nepoti suo: Non sit jurgium iniernos,fratres enim sumiis*. Sed dico Ecclesiis vestris : Sorores estis, sit pax inter vos. Vestrum patrimonium amultis annis juste divisum est. Ergo minor Ecclesia Petanensis non ambiat sororis majoris Ecclesiae Namtanensis patrimonium^ pariter soror major minoris non ambiat patrimonium : imo soror major foveat minori tanquam parvulae, ita ut sicut unus Dorninus, unafides, unum baptisma**, ita ex duobus Ecclesiis sit quasi una Ecclesia per mutuam benevolentiam, par m.utua obsequia^ per mutuam charitatem. Quod si me non audistis, domus vestrae non habebunt fundamentum in Ciiristo Jesu, et ideo alia super aliam cadet et ambas destruentur cum sumixio nostrae sanctce religionis detrimento. Hanc longam nimis epistolam concludo per sancti Joannis verba : Deus charitas est, et qui manet in charitate in Deo manet, et Deus in eo ***.
« Deus mihi testis est ea quae hactenus cum magno mentis angore scripsi nullatenus officere summae reverentiae et animo devotissimo in quibus sum
« Dominationvim vestrarum,
« Humillimus etobsequentissimus servus « Clet.
a P.-S. — Sive vivus sive defunctus, commendo me sacrificiis et orationibus vestris. »
* Gen., XIII, i8.
** Eph., IV, 5.
*** I Joan., IV, i6.
« ait point de querelle entre nous, car nous sommes « frères. » Je dirai à mon tour à vos églises : Vous êtes sœurs, que la paix soit au milieu de vous. Depuis longues années, votre patrimoine a été équitablement réparti entre vous. Que l'église cadette du Pé-tang ne convoite pas la part de sa sœur aînée, l'église du Nam-tang; que semblablement la sœur aînée n'ambitionne point la portion de sa cadette; mais que la sœur aînée soutienne la plus jeune à cause de sa faiblesse; et ainsi, de même qu'il n'y a qu'un Dieu, une foi, un baptême, les deux églises n'en feront qu'une, par un échange de bienveillance, de bons offices et de charité réciproques. Si vous n'écoutez pas ma prière, vos maisons n'auront point de fondement en Notre Seigneur Jésus-Christ, elles tomberont l'une sur l'autre et seront toutes deux détruites, au grand détriment de notre sainte religion. Je conclus cette trop longue lettre par les paroles de saint Jean : « Dieu est charité, « et celui qui demeure dans la charité demeure en « Dieu, et Dieu en lui. »
« Le Seigneur m'est témoin que ce que je viens de vous écrire, le cœur navré de tristesse, ne diminue en rien le profond respect et l'entier dévouement dans lesquels je suis,
« Messieurs,
« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« Clet.
« P.-S. — Soit que je vive, soit que je meure, je me recommande à vos sacrifices et à vos prières. »
Cette lettre à peine terminée, M. Clet s'empressa de l'envoyer à M. Lamiot avec le billet suivant:
« Monsieur et très cher Supérieur,
« J'ai rempli, aussi bien que j'ai pu, la très onéreuse obligation d'écrire au Nam-tang ; je prie Dieu que cette lettre produise le bon effet que je me suis proposé en l'écrivant. Je me hâte de vous l'envoyer, parce que j'ignore si vous voulez en être le porteur ou la remettre à Tcho-sien-seng, que vous faites partir demain. Je vous envoie, en même temps, ma lettre pour Monseigneur du Chan-si. Si vous retenez cette dernière jusqu'à votre retour, je vous prie d^y ajouter ce que l'empereur aura décerné pour la mort ou pour la vie.
« Ce que vous me marquez dans votre dernier billet ne m'a pas paru pouvoir entrer dans une lettre qui ne peut contenir que des faits avérés, et non d'odieuses conjectures.
« Vous savez avec quel dévouement et respect je
suis, ,^
ce Monsieur,
ce Votre très humble et très obéissant serviteur,
Le 4 février 1820.
« P. -S. — Il vaut mieux que mes premières lettres parviennent avant cette dernière. »
Ces lignes ne sont-elles pas un nouveau témoignage de la prudence et de la charité du Vénérable? Malgré tout son désir d'être le fidèle interprète de M. Lamiot, il n'a garde de se faire l'écho d'imputations qui seraient trop blessantes ou ne lui paraissaient pas assez prouvées. Il souhaite en outre que, pour atténuer par, avance l'impression un peu pénible que ne peut man-
quer de produire sa troisième lettre, [elle soit précédée, auprès des destinataires, par les deux premières qui ne renferment, à leur endroit, que des expressions de sincère gratitude et de fraternelle sympathie. Son désir fut exaucé ; et si les Portugais furent attristés de trouver sous sa plume des accusations qu'ils ont toujours repoussées comme mal fondées, suffisamment instruits des intentions si droites et si pures du charitable vieillard, ils n'adressèrent jamais à sa mémoire l'ombre d'un reproche et ne cessèrent de le vénérer comme un martyr et comme un saint *.
Après avoir envoyé à M. Lamiot le billet que nous venons de citer, le Vénérable lui écrivit encore une fois, et lui fit tenir ces lignes, les dernières que sa main ait tracées ici-bas :
« Monsieur et très cher Supérieur,
« Bien ou mal, je crois avoir rempli toute la tâche dont vous m'avez chargé: il ne me reste donc plus qu'à me préparer à mourir, ce que je désire plutôt que de vivre. Je vous avoue que j'aime mieux mon sort que le vôtre : me voici, à ce que j'espère, peu éloigné du port, et vous êtes encore en pleine mer. Mais ayez confiance, et les tempêtes, qui vous agiteront, vous pousseront au port, tandis qu'elles en précipiteront un grand nombre
I. Les Lazaristes du Nam-tang rédigèrent de longues Explications sur toute cette affaire; on n'y voit pas la moindre parole de blâme ou d'amertume à l'endroit de M. Clet, qu'ils ne nomment qu'avec le plus affectueux respect, et ils ne songent pas un instant à lui faire un reproche d'avoir ajouté foi aux imputations de M. Lamiot, que rien ne pouvait lui permettre de contrôler. C'est aussi dans ces Explications que l'on voit que les deux premières lettres du Vénérable, toutes pleines de remerciements à l'adresse des Portugais, leur étaient parvenues.
au fond de la mer. Au reste, sachez que, vivant ou mourant, je ne vous oublierai jamais. Usez, je vous prie, de réciproque à mon égard.
« J'ai toujours sur le cœur trois chrétientés du Honan, auxquelles j'ai nui dans le spirituel et dans le temporel par mes aveux imprudents devant le mandarin. Je désire fort qu'à l'avenir on les secoure dans le spirituel et le temporel pour la décharge de ma conscience. Ces trois districts sont Sse-tchouang, Kio-chang et Lou-y-hien.
« Voici peut-être mon dernier signe de vie auprès de
ous.
« Llet. »
« P. -S. — Dois-je brûler ou vous renvoyer tous les
billets que vous m'avez adressés ? »
Comme le divin Maître, en effet, M. Clet pouvait bien dire : Opus consummavi i. Sa tâche était remplie. Avec cette abnégation qui, durant sa longue carrière, ne s'était jamais démentie, il n'avait cessé, jusque dans sa prison, où chaque jour il attendait la mort, de travailler, de se sacrifier, au profit de ses frères et pour la gloire de Dieu. N'était-il pas en droit d'espérer qu'il approchait du port et que l'heure du repos ne tarderait pas à sonner pour lui ? Déjà depuis plusieurs semaines, le tribunal de Ou-tchang-fou avait rendu sa sentence et l'avait déclaré coupable : « MM. Lamiot, Chen et moi, raconte-t-il lui-même % nous avons été jugés définitivement par le grand mandarin, le premier jour de janvier
.1. Joan., xvri, 4.
2. Dans Iej705^-5crzp?Mm, du 26 janvier, de sa lettre à M. Richenet. — De son côté, M. Lamiot, dans la lettre à laquelle nous avons emprunté un long passage sur les circonstances qui lui valurent d'être impliqué
qui tombait un samedi. D'abord, on a présenté aux apostats à manger de la viande de porc ; ils en ont tous mangé, ce qui est dans ces circonstances un signe d'apostasie. Ensuite, on a fait comparaître vingt-trois chrétiens fidèles, qui, persévérant dans la profession de notre sainte foi, ont été renvoyés en prison, pour y attendre la décision de l'empereur. En dernier lieu ont comparu MM. Lamiot, Chen et moi. Après deux ou trois interrogations qui nous ont été faites, le fou-youen a déclaré M. Lamiot déchargé de toute accusation, et lui a donné ordre de se lever. Enfin, M. Chen et moi demeurant à genoux, le fou-youen a exhorté M. Chen à apostasier. Sur son refus, il a été déclaré sujet à la peine. Quant à moi, le fou-youen a prononcé quelques mots pour m'excuser sur mon séjour en Chine, ce qui a été confirmé en secret par un mandarin inférieur. M. Lamiot est retourné en chaise à porteur à son hôtel; et M. Chen et moi, avec nos chaînes aux pieds, aux mains et au cou, nous avons été reconduits en prison, où nous avons aussitôt déposé ces ornements dont nous ne sommes décorés que lorsqu'il faut comparaître devant le mandarin. Nous attendons à présent la décision de l'empereur, que l'on conjecture devoir arriver dans cinq ou six jours ^. Quoique le fou-youen ait écrit quelques
dans le procès de M. Clet, écrit : « Le gouverneur (de Ou-tchang-fou^ nous cita deux fois. La première ne me parut avoir pour but que de satisfaire sa curiosité... La seconde citation fut plus solennelle et plus sérieuse. Quatre-vingts accusés, tant chrétiens que gentils, y figuraient. Vingt-trois chrétiens, pour avoir refusé d'abjurer, furent condamnés à l'exil perpétuel; les autres furent mis en liberté. M. Clet fut condamné à mort, pour avoir troublé beaucoup de monde, disait l'arrêt. »
I. On sait qu'en Chine aucun arrêt de mort ne peut être mis à exécution sans avoir été ratifié par l'empereur.
mots à ma décharge, on doute fort que l'empereur consente à me laisser vivre: je me prépare donc à la mort, disant souvent avec saint Paul : Mihi vivere Christus est, et mort lucriim : « Jésus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain ^. » Ecrivant aux Lazaristes du Nam-tang, le Vénérable, on se le rappelle, parlait déjà de ces indulgentes dispositions des mandarins à son égard ; il y revient encore dans une lettre qu'il adresse à un missionnaire de Macao-, « Le grand mandarin a dit quelques mots qui tendaient à me décharger, et annonçaient le désir qu'il avait de me conserver la vie ; et l'on a écrit dans ce sens à l'empereur. Au reste, je ne me prépare pas moins à mourir après quinze ou vingt jours. J'attends, grâce à Dieu, cet arrêt et son exécution avec patience et tranquillité, disant avec saint Paul: Mihi vivere Christus est, et mori lucrum: « Jésus- Christ est ma vie, et la mort m'est un gain. »
Tout païens qu'ils étaient, ces magistrats n'avaient pu se défendre d'un sentiment de sympathie respectueuse et compatissante pour ce vieillard si doux, si patient, ne se plaignant jamais des injures qu'on lui jetait à la face ni des mauvais traitements dont il était l'objet, mais prenant hardiment la défense de ses compagnons de captivité lorsqu'il les voyait en butte à quelque outrage. « Un jour, raconte M. Lamiot, qu'on frappa vivement M. Chen, M. Clet s'écria: « Pourquoi le frapper et « non pas moi ? » Le mandarin président, tout ému, se retira, les larmes aux yeux : « Je n'ai jamais vu, disait-