M. Marchini
« il, de telles gens; je serais un malheureux si je faisais « du mal à un tel homme ^ »
On ne pouvait cependant fonder un grand espoir sur ces quelques mots, adressés par le vice-roi au souverain, pour recommander à sa clémence un homme qui lui était en même temps dénoncé comme ayant mérité la mort en s'introduisant furtivement dans l'empire afin d'y prêcher une religion proscrite par les lois. Le saint prisonnier ne s'y trompait pas. Souvent, en exhortant les chrétiens qui partageaient avec lui sa prison: « Il faut, leur disait-il, nous préparer à de plus grands combats ; certainement, je serai mis à mort pour le Christ; quant à vous, on vous exilera: mais ne craignez rien, ayez confiance en Dieu, ne désertez jamais la foi, et souffrez patiemment, pour l'amour de Dieu, tous les tourments, toutes les épreuves, jusqu'à la mort, s'il le fallait 2.»
Nous l'avons entendu tout à l'heure citer à deux reprises, en la prenant à son compte, la parole de l'apôtre : « Mourir m'est un gain. » Il la répétait volon-
1. Lettre de M. Lamiot à M. Verbert, écrite de Ou-tchang-fou, en février 1820.
2. « Venerabilis servus Dei semper erat paratus ad martyrium, quia fréquenter suos socios carceris hortabatur dicens : Oportet nos prceparare ad majora certamina ; ego certe mortem pro Christo subibo, vos in exilium piilsi eritis; proinde nolite pavescere, in Deo confidite, nunquam a fide discedite, patienter sustinentes ob Dei amorem omnia tormenta ac cerumnas ad mortem usqiie. » Déposition d'un témoin dans le Procès instruit au Hou-pé, session du 7 juillet i86g. — Au lendemain du jugement du tribunal de Ou-tchang-fou, le Vénérable adressait ce billet à M. Lamiot : a Je sais que vous avez reçu l'écrit que le fou-youen a envoyé à l'empereur relativement à vous, M. Chen et moi. Je vous prie de me le communiquer; ne craignez pas de m'efïrayer ; s'il prononce contre moi l'arrêt de mort, je suis, grâce à Dieu, prêt à tout. »
tiers aux chrétiens qui venaient le visiter et s'en retournaient toujours consolés et fortifiés par le spectacle d'un si grand courage et d'une si admirable sérénité. Il ne cessait, du reste, de chercher à se rendre utile et de mettre à profit, pour le bien de ses frères, les quelques instants que Dieu lui permettait de passer encore sur la terre. Tandis qu'il attendait ainsi, d'un jour à l'autre, la décision impériale, qui devait définitivement fixer son sort et sur le sens de laquelle il ne pouvait guère se méprendre, « il assembla dans sa prison, raconte encore M. Lamiot, huit grands chefs de chrétienté et leur donna ses derniers avis dans un repas frugal qui rappelait les agapes des premiers temps. »
Enfin, la réponse de Kia-king arriva ; elle disait que l'Européen Lieou avait trompé et corrompu beaucoup de monde en expliquant l'Évangile, et concluait qu'il devait être attaché à une croix et mourir étranglé ^
Le 18 février, de grand matin, les satellites pénétrèrent dans sa chambre et lui enjoignirent de les suivre. « Me ramènerez-vous ici ? » leur demanda le Vénérable. Gomme ces hommes hésitaient à répondre et que quelques-uns même essayaient, quoique d'un air peu assuré, de lui faire croire qu'en effet ils reviendraient avec lui : « Dites la vérité, interrompit M. Ghen, les Européens ne craignent pas la mort. » Ils avouèrent
I. L'empereur condamnait en même temps M. Chen à l'exil, et interdisait le séjour de Pékin à M. Lamiot qui devait au plus tôt quitter l'empire. Le décret impérial reconnaît cependant que le tribunal de Outchang-fou avait déclaré M. Lamiot innocent, nouvelle preuve que la découverte de sa correspondance avec M. Clet, laquelle l'avait conduit devant ce tribunal, n'était réellement qu'un prétexte et que l'empereur voulait à tout prix ruiner les établissements chrétiens de sa capitale. M. Lamiot se retira à Macao, où il acheva sa vie.
alors qu'ils venaient chercher le saint prisonnier pour ne pas le ramener ^ On vit aussitôt une vive expression de joie éclairer son visage. Il demanda seulement quelques instants pour s'entretenir avec M. Ghen, qui lui donna une dernière absolution. On aurait voulu lui faire prendre d'autres vêtements que ceux qu'il portait et qui étaient vieux et usés; M. Lamiot lui avait fait acheter récemment des habits neufs, pour qu'il les mît quand on le conduirait au supplice : il les refusa, disant qu'il allait à la mort, non comme martyr, mais comme pénitent^. Avant de quitter la prison, il se tourna vers les chrétiens qui étaient là, fondant en larmes, et les pria de ne point s'affliger à son sujet, mais plutôt de se réjouir de ce qu'il avait le bonheur de mourir pour Jésus-Christ. « Soyez toujours, leur dit-il en terminant, de fervents serviteurs de Dieu, et n'abandonnez jamais la foi^. ))
Les satellites l'emmenèrent hors des murs de la ville, jusqu'au lieu où l'on exécutait les condamnés à mort. Un poteau en forme de croix y était dressé. Le Vénérable demanda aux mandarins qui étaient présents de lui permettre, avant de mourir, de faire une courte prière; sur leur consentement, il s'agenouilla quelques instants, puis se levant : « Liez-moi », dit-il aux bour-