‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 25 sur 144 · AISON OU EST NÉ LE VÉNÉRABLE · texte numérisé non relu

AISON OU EST NÉ LE VÉNÉRABLE

A deux heures et demie du matin *, une troupe de deux cents hommes armés, presque tous gens sans aveu, auxquels se sont mêlés quelques soldats des gardes françaises, se p résente devant Saint-Lazare et en commence le siège. En moins d'un quart d'heure, la grande porte est enfoncée, et ces forcenés font irruption dans la maison ~. Ils y sont bientôt suivis par des bandes innombrables, qu'on voit déboucher de toutes les rues voisines et qui vont grossissant d'heure en heure. Ils étaient deux cents lors du premier assaut : maintenant ils sont quatre mille, armés de piques, de haches, de poignards, de fusils, bandits de tout âge et de tout sexC;, la plupart d'une physionomie effrayante, vrais sauvages, « qu'on ne se souvient pas d'avoir rencontrés au grand jour ^ », et qui ne paraissent que dans ces moments de troubles et de commotions violentes, qui font monter la lie à la surface de la société. Ils se précipitent en tumulte par toutes les avenues grandes ouvertes, et bientôt, d'un bout à l'autre de la vaste demeure, des greniers jusques aux caves, tout est envahi, encombré, pillé, saccagé! On vit alors jusqu'où peut aller la frénésie et aussi l'art de la destruction. Rien n'est épargné, ni ce qui était d'une réelle valeur, comme les cinquante mille volumes de la grande bibliothèque, qui furent lacérés et Jetés par les fenêtres; comme les belles peintures qui ornaient le réfectoire, et les salles destinées aux exercices de la

i. Mémoire sur la dévastatioa de Saint-Lazare, ap. Recueil des principales circulaires, etc., t. II, p. 502 et sq.

2. M. Cayla, circulaire du 24 juillet 1789, ap. Recueil des principales circulaires, etc., t. II, p. 222.

3. Mathieu Dumas, Mémoires, cité par Taine, la Révolution, t. i, p. 54.

communauté ou des retraitants % et qui toutes furent arrachées de leurs cadres, déchirées et mises en lambeaux; ni les objets de vil prix, comme l'humble mobilier des cellules 2, qui aurait du inspirer à ces brigands quelque chose du respect qu'on éprouve devant tout ce qui porte le cachet de la pauvreté, ou tout au moins désarmer leurs bras en n'offrant aucun aliment à leurs colères jalouses, aucune proie à leur cupidité. Mais ils détruisaient pour détruire, faisant voler en éclats chaises, tables, armoires et lits, brisant les vitres, descellant les fenêtres, enlevant les portes et jetant tout pêle-mêle dans les cours et dans la rue. A l'apothicairerie, ils réduisirent tout en pièces, et plusieurs d'entre eux s'empoisonnèrent; dans les caves, après s'être enivrés, ils défoncèrent les tonneaux, laissèrent couler le vin qui, ruisselant de toutes parts à grands flots, forma bientôt une véritable mer où, le soir, on trouva une « multitude effrayante de cadavres noyés », dit un témoin ^, « près de cent », selon M. Gayla de la Garde*. Ces scènes de dévastation durèrent quinze heures, et ne

1. Une de ces salles était particulièrement remarquable et connue de tout Paris pour sa collection de cent soixante portraits de papes, de cardinaux, d'évêques et d'autres personnages illustres, dont la mémoire était chère à la Congrégation de la Mission. (Mémoire sur la dévastation de Saint-Lazare, ap. Recueil des principales circulaires, etc., loc. cit.)

2. « On ne vit jamais dans cette grande maison que deux seules chambres tapissées en papier de très modique valeur, dont l'une était destinée à recevoir Mgr Tarchevêque de Paris et l'autre occupée au moment du pillage, par un vénérable vieillard, chevalier de Saint-Louis, qui venait de temps en temps renouveler sa religion dans l'air de sainteté qu'on respirait en ces lieux. » Recueil des principales circulaires, etc.

3. Lettre du comte de Devonshire, commandant du district des Récollets, du 26 juillet 1789 au Journal de Paris, ap. Feller, Cours de morale chrétienne et de littérature religieuse, t. IV, p. 88.

4. M. Cayla, circulaire du 24 juillet 1789, loc cit., p. 222.

prirent fin, vers cinq heures et demie du soir, que par l'intervention de la milice bourgeoise, organisée dans la journée, et qui parvint à mettre en fuite tous ces scélérats. Lorsqu'ils furent partis, il ne restait, de la grande et belle maison de Saint-Lazare, que les quatre murs, au milieu d'un amas indescriptible de débris de toutes sortes, jonchant la rue, les cours et les jardins K Tandis que leur demeure était ainsi mise à sac, les Lazaristes pouvaient presque tous se dérober aux mains des envahisseurs. Seuls, trois d'entre eux coururent de graves dangers : l'un des vénérables assistants, essayant de se frayer un passage au travers de la foule pour aller chercher du secours, fut arrêté, battu et couvert de blessures --, un peu plus tard, un prêtre et un sousdiacre, surpris en soutane, se virent contraints de monter sur une charrette, où l'on avait entassé des sacs de blé pour faire croire aux accaparements dont on accusait Saint-Lazare, et furent conduits à la halle sous une escorte de furieux, qui brandissaient des torches allumées, les menaçaient de leurs armes, et montraient assez qu'ils en voulaient à leur vie. Heureusement, un officier se trouva là, qui, sous prétexte de mettre les deux prisonniers en lieu sûr et sous bonne garde, les fit secrètement évader ^. Tous les autres habitants de la maison-mère, prêtres, clercs et frères, purent s'échapper, plusieurs à peine vêtus ou sous des habits d'emprunt,

1. Lettres manuscrites et inédites de M. Adam, prêtre de la Mission, à M. Jousselme, procureur de la maison de Saint-Lazare de Lyon, des i3, 14 et 16 juillet et du 14 août 1789. — Archives du Rhône, fonds des Lazaristes, carton 28.

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