‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 36 sur 144 · Amis de la famille Clet · texte numérisé non relu

Amis de la famille Clet

frère et notre cousin Santerre ne manquent certainement pas d'avoir part à mon souvenir ; faites-leur aussi mes amitiés. Au reste, n'entreprenez pas de me détourner de ce voyage ; car ma résolution est prise, et il n'y aura que l'impossibilité de m'embarquer qui m'empêchera de la réaliser. Bien loin de m'en détourner, vous devez me féliciter de ce que Dieu me fait la faveur insigne de travailler à son œuvre. Je vous écrirai encore plusieurs fois avant mon embarquement. Donnez-moi des nouvelles de votre santé : la mienne est bonne. Les sangsues m'ont fait beaucoup de bien. J'espère que le bon Dieu me conservera des jours que, par sa grâce, je ne veux employer qu'à sa gloire. Adieu, ma chère sœur; si nous ne nous revoyons pas ici-bas^ nous n'aurons que plus de joie de nous voir dans le Paradis.

« Clet, Prêtre de la Mission. »

François-Régis ne s'était point trompé : l'émotion, la douleur furent grandes, dans sa famille, à l'annonce de la résolution qu'il avait prise. Pour le décider à l'abandonner, Marie-Thérèse, se faisant l'interprète des sentiments et des désirs de tous, lui écrivit sans retard et fit valoir de son mieux les motifs que lui suggérait sa tendresse. Il s'empressa de lui répondre à son tour, et, dans la nuit qui précéda son départ pour Lorient, il lui traça ces lignes, tout empreintes de cette fermeté généreuse et de cette admirable humilité qui s'alUaient si bien en lui et faisaient le fond de son caractère :

« Ma chère sœur, « Je profite de la nuit qui précède mon départ pour

répondre à votre attendrissante lettre. Je m'attendais bien que votre constante et vive amitié pour moi ne vous permettrait pas d'obéir à l'invitation que je vous faisais de ne tenter aucun effort pour rompre mon projet ; mais, ayant pris ma détermination là-dessus avant de vous écrire, je m'étais préparé aux assauts que votre tendresse et votre sensibilité me livreraient. Les choses étaient alors trop avancées pour reculer, et je ne me repens point d'en avoir agi ainsi, non par manque d'amitié pour vous, mais parce que je crois suivre en cela les vues de la Providence sur moi. Je puis me tromper sans doute ; mais au moins je suis de bonne foi. Si le bon Dieu ne bénit pas ma démarche, j'en serai quitte pour reconnaître mon erreur, et me tenir mieux en garde une autre fois contre les illusions de mon imagination ou de mon amour-propre ; je deviendrai sage à mes dépens.

« ... Je pars ce matin pour Lorient, en poste, avec deux de nos messieurs. Avant de m'embarquer, je vous donnerai de mes nouvelles, et ensuite par le retour du vaisseau qui doit nous porter à Macao, oià nous séjournerons quelques mois avant de pénétrer dans la Chine.

« J'ai reçu, de notre cher cousin Gagnon, une lettre où il me donne les marques les plus sensibles de son amitié pour moi et du vif intérêt qu'il prend à ce qui me regarde; j'en suis certainement très reconnaissant; je lui répondrai de Lorient. En attendant, remerciez-le pour moi de sa bienveillance à mon égard ; présentezlui mes respects ainsi qu'à toute sa famille. Ne m'oubliez pas auprès de tous nos amis. Malgré mon éloi-

gnement, croyez-moi toujours très rapproché de vous par les sentiments de mon cœur.

« Je suis pour la vie votre très affectionné frère,

« Glet, p. d. 1. m. »

Arrivé à Lorient, où il demeure quelques jours, attendant que le vaisseau qui doit l'emmener, puisse mettre à la voile, M. Clet n'oublie pas la promesse qu^il vient de faire à sa sœur. Le 2 avril, dans la matinée, presque au moment de s'embarquer, il reprend la plume et lui écrit une dernière fois :

« Ma très chère sœur, « Me voici à Lorient depuis quelques jours. J'y suis arrivé à bon port, et notre départ est fixé à aujourd'hui sur les onze heures, si les vents n'y mettent obstacle. A peine ai-je le temps de respirer ; ainsi je ne puis vous écrire que fort brièvement. Heureusement je n'ai rien de nouveau à vous dire ; je n'ai qu'à vous remercier de vos bontés à mon égard ; vous recevrez tous les ans de mes nouvelles, et je ne manquerai d'entrer dans quelques détails de ma position. Quand vous voudrez me répondre, vous adresserez vos lettres à M. Daudet, qui vous donnera son adresse. Je ne vous répéterai que je suis très content de ma destination. Ce n'est pas que la nature ne réclame en moi bien des droits, et que mon expatriation ne me fasse éprouver quelque sensibilité. Mais je crois que la Providence a parlé ; je crois devoir obéir à ses ordres. Dieu le veut, voilà ma devise ; vous n'en avez jamais eu d'autre ; ainsi, vous envisagerez cet événement comme tous les autres qui sont marqués au coin de la volonté divine.

N'est-ce pas une grande consolation pour vous, que de penser qu'un de vos frères est destiné au ministère apostolique ? C'est là pour moi une certitude plus forte de ma prédestination. Priez le Seigneur qu'il me fasse accomplir son œuvre avec la plus grande fidélité. Renouvelez mes tendres amitiés à mes chères sœurs et ensuite à mes frères quand vous aurez occasion de leur écrire ; et aussi à mon beau-frère et à mes neveux et nièces. Je pense que vous ne m'oublierez pas auprès de notre ami M. Gigard, de M. et Mlle Durand, que je n'oublie pas non plus. Je n'entre pas dans un plus grand détail. Suppléez à mon silence. Je désire d'être renouvelé dans le souvenir de toutes les personnes qui nous connaissent et qui s'intéressent pour vous et pour moi. Recommandez-moi aux prières de ma tante et de ma sœur la carmélite et de toute la communauté. Soyez persuadé [que, quelque éloigné que je sois de vous, vous serez toujours présente à mon cœur.

« Clet, p. d. 1. M. »

Quelques instants après avoir fermé cette lettre, M. Clet était à bord et quittait la France, qu'il ne devait plus revoir.

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