CHAPITRE IV
Substitution des Lazaristes aux Jésuites dans les Missions françaises de Chine ; départ de MM. Raux et Ghislain. — Leurs devanciers dans le Céleste Empire : M. Appiani, Mgr Mullener, M. Pedrini. — Premiers travaux et premiers succès de MM. Raux et Ghislain; arrivée de nouveaux auxiliaires et de M. Clet.
M. Clet était le cinquième prêtre de sa Congrégation, qui partait pour la Chine, depuis que les Lazaristes avaient succédé aux Jésuites français, dans les missions du Céleste Empire, que ces religieux avaient fondées, près d'un siècle auparavant, sous le patronage et avec les secours de Louis XIV. La suppression de la Compagnie de Jésus avait mis en question l'avenir de ces missions. Dans la Constitution Dominus ac Redeinptor 7ioster, qui porte la date du 21 juillet lyyS, Clément XIV avait dit : « Quant aux missions que nous voulons être également comprises dans tout ce que nous avons statué touchant la suppression de la Société, nous nous réservons de prendre à cet égard les mesures propres à procurer le plus facilement et le plus sûrement la conversion des infidèles et la cessation de toute dispute. » Après dix années écoulées, aucune décision n'avait été prise encore au sujet des missions dont nous parlons. Les anciens jésuites, qui avaient continué à les desservir et dans les rangs desquels la mort avait fait des vidés nombreux, voyaient leurs établissements à la veille de tomber en quelque sorte en déshérence. Ils n'étaient plus que cinq à Pékin, presque
tous fort avancés en âge , et après lesquels leurs œuvres allaient forcément périr ou passer aux mains des missionnaires étrangers, fixés à côté d'eux dans la capitale de l'empire chinois. Ces survivants de la Société éteinte des Jésuites ne cessaient de demander que, dans l'impuissance où ils étaient de se recruter eux-mêmes, on leur nommât au plus tôt des successeurs, capables de sauver et de conserver à la France des missions créées et rendues florissantes par les largesses de ses rois et par les travaux de ses enfants. Déjà, dans les derniers mois de l'année 1774, l'un d'eux, M. Amiot, jetait ' un cri d'alarme et suppliait éloquemment le ministre d'État, M. Bertin, de ne pas laisser perdre, du moins pour son pays, le fruit de tant d^efforts et de si généreux sacrifices. Mêlant les préoccupations du savant aux sollicitudes de l'apôtre et au patriotisme du Français , il conjurait le ministre de préserver d^une ruine totale, ou d'une aliénation blessante pour ses concitoyens, cette belle église^, élevée dans l'enceinte
I. Cette église dédiée sous le vocable du Saint-Sauveur, connue aussi sous le nom d'église du Pé-tang (quartier nord), pour la distinguer des trois autres églises de Pékin, situées dans d'autres quartiers de la ville, savoir la cathédrale, au Nam-tang (quartier sud); Saint-Joseph au Tong-tang (quartier de l'est) et Notre-Dame des Sept-Doitleurs au Si-tang (quartier de l'ouest). ^Lorsque l'évêché portugais de Pékin, érigé en lôgo, eut été supprimé en i856, après être resté de longues années sans titulaire, et remplacé par trois vicariats apostoliques, dont celui du Pé-tché-ly nord ou de Pékin, confié aux Lazaristes, Saint-Sauveur devint église cathédrale. Cette église, bâtie par les Jésuites en 169g, sur un terrain donné par l'empereur Kang-hi et compris dans l'enceinte de son palais, en dominait l'intérieur. En 1886, le gouvernement chinois négocia avec le gouvernement français le rachat de cette église et des bâtiments qui y étaient annexés, moyennant la somme de 450000 taëls, soit environ 3 i5o 000 francs, et la concession d'un terrain plus vaste et plus commode dans ce même quartier du Pé-tang. La nouvelle cathé-
-je-
même du palais impérial, en dépit de mille obstacles et de traverses de plus d'un genre, et « pour laquelle, disait-il, Louis le Grand, plusieurs princes de son auguste sang et tant de personnes qui tenaient un rang distingué dans notre florissant royaume ont fait passer jusqu'ici tant de secours w ; cet observatoire « si bien garni de ce qu'il y a de meilleur en fait d'instruments d'astronomie et de physique, donnés pour la plupart par nos souverains ou achetés à grands frais du fruit de nos épargnes » ; cette bibliothèque enfin , si riche en livres français excellents, qui deviendraient bientôt « la pâture des vers, faute de gens qui sussent ou voulussent s'en servir ou consacrer au moins quelques-uns de leurs instants à les feuilleter «. Après avoir épuisé tous les arguments propres à amener le ministre à partager ses vues : « S'il arrivait, ajoutait-il en terminant, ce que j'ai peine à croire, que la raison, prenant en main les intérêts de la Religion, n'ait pas assez de crédit pour se faire écouter, je gémirais dans le secret de mon cœur, mais comme, ni de près ni de loin, je n'aurais contribué en rien aux malheurs qui seront la suite nécessaire d'une conduite que je ne saurais qualifier ici, je dirai avec Cicéron : Ipsi viderint, quorum interest... Jusqu'ici, je ne me suis occupé que de la prière, de l'étude et des oeuvres nécessairement attachées à mon ministère. On peut m'empêcher de pratiquer celles-ci, je n'en aurai que plus de temps pour vaquer à la prière et à l'étude, et je tâcherai de faire l'un et l'autre le plus utilement possible... J'irai cher-
drale fut solennellement consacrée^ le 9 décembre 1888, par Mgr Tagliabue, vicaire apostolique du Pé-tché-ly septentrional.
cher la tranquillité parmi les tombeaux, je me retirerai, ainsi que le pratiquent quelquefois les Chinois, dans le lieu où reposent les cendres de mes ancêtres, je veux dire des Français, mes prédécesseurs dans la même carrière, qui sont les seuls ancêtres qui me restent dans cette extrémité du monde, où je me trouve transplanté. » Pour prévenir les éventualités, dont l'appréhension inspirait au respectable M. Amiot une si vive émotion et des accents si douloureux, plusieurs projets avaient été mis en avant, et successivement écartés; une opinion prévalait enfin, et déjà M. Amiot la soutenait dans la lettre que nous venons de citer, c'était qu'il n'y avait d'autre moyen d'assurer la perpétuité de ces missions si menacées, que de substituer, pour leur gouvernement et l'administration de leurs biens, à la place de la Société éteinte des Jésuites, une autre Congrégation qui, au nom du roi de France, recueillerait la succession de ces religieux et continuerait leurs œuvres. Un rapport, rédigé en 1782, sur l'ordre du ministre de la marine, se déclara expressément en faveur de cette solution. Restait à trouver la Congrégation qui devait fixer le choix du gouvernement. Quels étaient les caractères et les mérites qui devaient surtout la recommander, M. Amiot l'avait donné à entendre dans sa lettre à M. Bertin : « S'il faut nécessairement un corps pour pouvoir continuer la bonne oeuvre que nous avons commencée et que nous ne saurions finir, disait-il, il faut que ce soit un corps pour pouvoir la continuer de manière à contenter tout à la fois Dieu et les hommes ; car, je ne dois pas le cacher à Votre Grandeur, il n'en est pas de la mission de Pékin comme des autres ; dans celles-ci, le zèle, le tra-
vail, la piété, la bonne volonté peuvent absolument suffire; il faut tout cela à Pékin et quelque chose de plus encore : il faut de la science et des talents, il faut tâcher d'être agréable au souverain, il faut se rendre utile au gouvernement ; ce ne sera jamais qu'à ces conditions qu'on nous permettra d'y prêcher l'Évangile. Il n'y a que des services tels que ceux que nous avons rendus jusqu'ici, au moyen de nos sciences et de nos arts, qui peuvent engager les Chinois à souffrir des étrangers parmi eux, surtout des étrangers qui se proposent pour principal objet celui de réformer leurs mœurs et de détruire le culte reçu. Otez ces services, bientôt les missionnaires, tant de la capitale que des provinces, sans aucune exception, seront expulsés, et la religion chrétienne sera entièrement abolie dans l'empire le plus florissant de l'Asie et le plus peuplé qui soit dans l'univers connu. » C'est, en effet, à la faveur et sous le couvert des sciences et des arts de l'Europe, que la religion chrétienne avait pu forcer les portes de Pempire chinois. C'est à titre d'astronomes, de mathématiciens, de géographes, de médecins, de peintres, d'horlogers, que les Jésuites avaient été accueillis à Pékin et introduits à la cour. C'est par leur savoir et leurs talents que les Ricci, les Schall, les Verbiest, les Gerbillon, les Parennin s'étaient concilié les bonnes grâces de souverains, pour la plupart fort prévenus contre le christianisme, et avaient conquis une faveur, un crédit, dont ils se servaient pour prêcher l'Évangile autour d'eux et faire des prosélytes jusque dans la famille impériale; souvent aussi pour prendre la défense et venir efficacement au secours de leurs confrères, victimes des
persécutions qui sévissaient dans certaines parties de l'empire; car il n'était pas rare de voir, en même temps, les missionnaires de Pékin comblés d'honneurs, élevés aux plus hautes dignités, et les missionnaires des provinces traités en proscrits, poursuivis comme des rebelles aux lois de l'État. Le gouvernement français n'ignorait pas les nécessités d'une telle situation, et le rédacteur du rapport de 1782 ne fait nulle difficulté de se ranger à la conclusion du Père Bourgeois : « Un corps savant, dit-il, peut seul remplir les vues du gouvernement. » Mais il ajoute : « Malheureusement, on ne connaît de sociétés savantes, que celles des Bénédictins de Saint-Maur et des Oratoriens. » Et il les exclut toutes deux, la première, parce que le genre de vie de ses membres et le caractère spécial de leurs travaux les rend peu propres au ministère des missions; la seconde, de peur que le souvenir des dissentiments de doctrine, qui s'étaient élevés entre l'Oratoire et la Société de Jésus, ne nuisît au parfait accord entre les religieux de ces deux Ordres, s^ils avaient à vivre côte à côte à Pékin. Il lui semble alors qu'il ne reste plus qu'une Congrégation, à qui l'on puisse songer, et qui, se trouvant dans le cas, par la nature des oeuvres auxquelles elle est vouée, d'accepter la succession des Jésuites de la Chine, serait à même, par les ressources qu'offriraient plusieurs de ses membres, de la recueillir avec honneur et de ne la pas laisser dépérir : celle de Saint-Lazare. « Ce n'est pas une société savante, observe-t-il ; mais elle est trop nombreuse, pour qu'on ne trouve pas, entre tous ses membres, quelques prêtres propres aux fonctions dont il s'agit, et quant à ce qui regarde les arts,
— Scieurs frères laïcs rempliront parfaitement cette partie. »
Le choix était heureux, et les considérations qui l'appuyaient, très justes. A coup sûr, la pensée de saint Vincent de Paul, en fondant la Congrégation de la Mission, n'était pas de doter l'Eglise d'un nouveau corps savant. Évangéliser les pauvres, travailler à la conversion du peuple des campagnes, voilà son but et la destination première qu'il assigne à ses prêtres. Eussent-ils les plus rares talents, fussent-ils capables de produire les plus savants ouvrages, ils ne doivent pas se laisser détourner de leur véritable vocation ni oublier les âmes auxquelles ils sont redevables de leur temps et de leurs forces, pour s'adonner à des travaux propres à satisfaire la curiosité de quelques érudits, mais non à procurer le salut du pauvre peuple, « auquel la Providence de Dieu a eu dessein, de toute éternité, de les employer ^ ». Il était d'ailleurs si humble, et pour sa Compagnie non moins que pour lui-même, pour cette « petite et chétive » Compagnie, à laquelle il souhaite qu'on réserve le dernier rang dans la milice de l'Eglise, loin de vouloir qu'on la compte parmi les corps d'élite, et dont il exige que les membres prennent toujours, dans toutes les assemblées, la dernière place ^ I Volontiers, il lui donnerait pour devise le non multi
1. Lettre à M. du Coudray, du i6 février 1634, Lettres de saint Vincent de Paul, t. I, p. 84, 85. Cf. Abelly, Vie de saint Vincent de Paul, 1. III, c. I.
2. « Ayant une fois été obligé d'envoyer quelques-uns de la maison de Saint-Lazare, pour assister à une assemblée générale de la ville, entre autres choses qu'il recommanda à l'un des principaux prêtres de sa communauté (M. Lambert), qu'il y envoya avec un compagnon, ce fut qu'il eût à prendre la dernière place de tous ceux du clergé, comme il fit. » Abelly, Vie de saint Vincent de Paul, 1. III, c. xra.
sapientes de l'Apôtre. Mais il avait un trop grand sens, il était lui-même trop profondément instruit, pour méconnaître à quel point la science est nécessaire au prêtre, jusque dans l'exercice de ses plus humbles ministères. Sa pensée sur ce point, il l'a admirablement résumée dans une parole charmante et profonde à la fois, qu'il adressait aux Jeunes étudiants de Saint-Lazare, le 2 novembre t658, lors de l'ouverture des cours auxquels ils allaient assister : « Savants et humbles missionnaires sont le trésor de la Compagnie, comme bons et pieux docteurs sont le trésor de l'Église ^. » Formés à cette école, nourris de cet esprit, les disciples de saint Vincent ne devaient pas tromper l'attente de ceux qui songeaient à les envoyer à la cour de Pékin, et les premiers qui s'y rendirent se montrèrent, tout d'abord, à la hauteur de leur mission et surent, dès les premiers jours, se faire agréer de l'empereur par leurs talents. Il y avait tout lieu de penser aussi qu'ils seraient favorablement accueillis de ceux dont ils devaient partager les travaux; car on désirait que les membres survivants de l'ancienne mission de Pékin y demeurassent jusqu'à leur mort, continuant à remplir leurs fonctions au palais et leur ministère auprès de leurs néophytes, à côté et sous la direction des Lazaristes. Tout récemment ceux-ci avaient déjà remplacé les Jésuites, dans les missions du Levant, et cela sur la demande de ces religieux, qui avaient hautement exprimé le désir d'avoir pour successeurs les enfants de saint Vincent de Paul 2.
1. Abelly, La Vie de saint Vincent de P^im/, éd. 1 891,1. 1, p. 241, note 2.
2. Circulaires de M. Jacquier, du i^r janvier 1779, 1780', 1781, 1782, 1783, 1784 et 1785. Dans la première de ces circulaires, celle du I" janvier 1779, M. Jacquier s'exprime ainsi: « Son Excellence M. le
Un obstacle cependant restait à vaincre, que peutêtre le gouvernement français n'avait pas assez prévu. Le saint fondateur de la Mission avait pour règle invariable de conduite, de ne se prêter qu'avec peine et comme par contrainte à entreprendre des œuvres et des établissements, nouveaux. Assez ordinairement, il répondait, quand on lui faisait quelque offre de ce genre : « La chose souffre difficulté, à cause du peu que nous sommes et du peu de vertu que nous avons ^ » Dans ces circonstances, à son humilité qui tremblait -^ dans la crainte qu'on ne fit trop de cas de sa Congrégation et qu'on ne la tirât de l'obscurité qu'il avait rêvée pour elle,
comte de Saint-Priest, ambassadeur à Constantinople, m'a proposé, delà part du gouvernement, les missions du Levant, dont les Jésuites sont chargés. Ce sont les Jésuites eux-mêmes qui ontdésiréde nousavoir pour successeurs... On nous offre d'autres établissements considérables ; Dieu sait que je n'en recherche aucun et que, quand on m'en propose, je me défends autant qu'il m'est possible; mais quelquefois les instances sont si vives, et les personnes qui les font sont si pieuses et si respectables, que je crains, en refusant, de m.'opposeraux desseins que la Providence a sur nous. Ce n'est pas la multitude des maisons qui fera ma joie, mais la noble émulation que nous aurons tous de contribuer, autantqu'ilsera en notre pouvoir, à l'agrandissement du royaume de Dieu. » — Entre autres établissements nouveaux, proposés à la Congrégation de la Mission, se trouvaient les collèges, autrefois dirigés par les Jésuites, à Heidelberg et à Manheim, et où les Lazaristes leur succédèrent, en 1782. Voir les circulaires de M. Jacquier, du i^'^ janvier 1782 et 1783.
1. C'est ce qu'il répondait à l'évéque de Béziers, au mois de septembre i636. Lettres de saint Vincent de Paul, t. I, p. 144.
2. Voir, dans Abelly, la scène qui eut lieu entre le saint et le prieur de Saint-Lazare, quand celui-ci vint lui proposer de lui céder sa maison et son bénéfice. « Cette offre si avantageuse étonna grandement cet humble serviteur de Dieu, en qui elle fit le même effet qu'un éclat de tonnerre imprévu qui surprend un homme soudainement et qui le laisse comme interdit ; en sorte que cebon prieur, s'en apercevant, lui dit : « Eh! quoi, Monsieur, vous tremblez ? »... Abelly, Vie de saint Vincent de Paul, 1. L c. 22.
se joignait, pour suspendre son acceptation, cette attention scrupuleuse à suivre toujours, mais à ne jamais prévenir la volonté de la Providence, à ne se déterminer que lorsqu'elle s'était manifestée par des signes irrécusables, et enfin cette prudence circonspecte, qui se réglait sur l'exemple de la nature, laquelle, disait-il j « fait prendre des racines profondes aux arbres, avani que de leur faire porter du fruit ; et cela même, ajoutait'il, elle le fait peu à peu i. » Or, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, M. Jacquier était un digne héritier et un parfait émule de saint Vincent. Aux premières ouvertures qui lui furent faites, touchant les missions de Chine, au nom et de la part du ministre de la marine, il eut peur, lui aussi, et, à trois reprises, il refusa. Pour vaincre sa résistance, il fallut que le ministre lui-même, le marquis de Gastries, lui écrivît la lettre suivante :
Versailles, le 7 novembre 1782.
« J'avais chargé M. de Vaivre , Monsieur , de vous engager à accepter la desserte de la mission de Chine, que tenaient ci-devant les Jésuites; mais j'ai vu avec peine, par les lettres que vous lui avez adressées à ce sujet, que vous auriez cru devoir vous refuser à ses propositions, dans la crainte que vous manifestez de ne pouvoir suffisamment remplir de nouvelles obligations en ce genre; quelque louable que soit votre délicatesse dans son principe, elle n'ôte rien à la confiance où je suis que cette mission ne saurait être remise en de meilleures mains que les vôtres. Il ne s'agit d'ail-
I. Lettre à M. Ozenne, supérieur à Varsovie, du i3 novembre 1654. Lettres de saint Vincent de Paid, t. III. p. 94.
leurs, quant à présent, que de fournir un prêtre ou deux avec un chirurgien, s'il se peut; l'intention du roi est donc, Monsieur, que vous fassiez cet effort, en attendant que le temps et les circonstances permettent d'employer des moyens plus étendus pour la conservation et l'accroissement d'une des missions les plus intéressantes qu'il y ait sous le double rapport du christianisme et de la politique. Je ne doute pas que vous ne vous empressiez de seconder les vues du gouvernement, dans cette occasion, avec le même zèle que vous et votre Congrégation, Monsieur, avez toujours montré dans tout ce qui a trait au bien de la religion et de l'État. Je vous prie, en conséquence, d'aviser avec M. de Vaivre aux arrangements qui vous paraîtront les plus convenables pour l'union de la mission de Chine à vos autres travaux apostoliques, et de prendre, à cet égard, les mesures les plus promptes, afin de pouvoir profiter de la saison utile pour l'envoi des sujets ou choses nécessaires pour ces lieux.
« J'ai l'honneur, etc.
« Chevalier de Castries. »
M. Jacquier ne pouvait guère s'y méprendre : ce n'était plus un désir seulement, mais une volonté formelle qu'on lui transmettait, de la part du roi ; et une offre, réitérée avec une telle insistance et partie de si haut, devenait un ordre. Les représentations et les instances des amis de sa Congrégation, des membres de son conseil, achevèrent de l'ébranler, et il obéit : il obéit, non seulement en sujet fidèle, mais surtout en chrétien; car, pour se laisser arracher un consentement, qu'il qualifia toujours de consenteme)it forcé, il eut besoin de se dire que
c'était la Providence qui lui parlait par l'organe du souverain, et voici en quels termes, deux mois plus tard, dans sa circulaire du i^"" janvier 1783, il annonçait la détermination qu'il avait prise :
« Nous venons d'accepter la mission de Pékin en Chine, occupée ci-devant par les Jésuites. Le gouvernement nous ayant vivement sollicités de nous en charger, nous avons représenté trois fois l'impuissance où nous étions de recevoir de nouveaux établissements; mais Mgr de Castries, secrétaire d'État et ministre de la marine, nous a fait l'honneur de nous écrire qu'il avait vu avec peine que nous avions cru devoir nous refuser aux propositions qui nous avaient été faites; et, après avoir dit bien des choses gracieuses et honorables pour notre Congrégation, il ajoute que c'est l'intention du roi que nous fassions un effort pour conserver utie mission, la plus intéressante qu'il y ait pour le christianisme. D'après cette lettre, pouvions-nous nous dispenser de seconder les vues du gouvernement? L'ordre du roi nous manifeste celui de la Providence. Nous avons donc jugé que c'est Dieu qui nous appelle à la conversion des infidèles ^ «
Le i" janvier lySS^ M. Jacquier, annonçant le départ des deux premiers missionnaires qu'il avait désignés pour ce nouvel apostolat, revenait sur le même sujet, exprimait encore les mêmes sentiments, et, comme pour justifier par un motif de plus sa soumission aux injonctions de la Cour, retraçait, en quelques mots de la plus exacte précision, l'histoire et la détresse actuelle de ces lointaines missions, dont il venait d'accepter la charge.