‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 41 sur 144 · I. Archives nationales, s · texte numérisé non relu

I. Archives nationales, s

leur route en hommes apostoliques et en mathématiciens, )) écrivait M. Jacquier dans sa circulaire du i" janvier 1786. On aurait dit, en effet, durant les cinq mois et demi qu'ils passèrent à bord du Triton, qu'ils préludaient à ce nouveau genre de ministère, qui devait être le leur à la cour de Pékin, et où la considération qui s'attache aux travaux et au mérite du savant ' devait venir en aide au zèle et aux efforts du missionnaire. Écrivant à M. de Vaivre, chef de division au ministère de la marine, peu après son arrivée à Canton et pour lui rendre compte de son voyage, M. Raux lui disait :

« J'ai l'honneur de donner avis à Votre Grandeur de notre heureuse arrivée en Chine sur le vaisseau le Triton^ capitaine M. Dardelin, dont nous ne pouvons trop exalter les rares, qualités. Nous n'avons eu qu'à nous louer des attentions de ce digne chef et de MM. de son état-major à notre égard. Outre les fonctions du saint ministère, que nous avons librement exercées pendant la traversée, nous nous sommes prêtés avec bien du plaisir, mon confrère et moi, aux désirs que plusieurs volontaires de notre bord nous ont témoigné d'apprendre ou de repasser les éléments des mathémathiques. Je me suis aussi occupé des calculs de longitude avec quelques officiers, en particulier avec M. Le Texier de la Ville-au-Fauve, qui a la réputation d'être très versé dans la théorie et la pratique de son état. Monseigneur sait qu'on emploie avec succès l'observation de la distance du soleil à la lune pour déterminer la longitude en mer; en nous servant de cette méthode, nous l'avons toujours trouvée à un demi-degré

près, comme il a été aisé de nous en convaincre à l'atterrage du cap de Bonne-Espérance et de l'île de Java. »

MM. Raux et Ghislain venaient à peine de débarquer avec leur compagnon à Canton, lorsqu'une persécution violente éclata dans plusieurs provinces, où des prêtres européens, qui s'y étaient furtivement introduits, furent découverts et arrêtés. Bien que les missionnaires de Pékin ne fussent pas inquiétés, les défiances du gouvernement à l'égard des étrangers s'accrurent et retardèrent le départ des trois Lazaristes pour la capitale et leur installation dans leur nouveau poste. Ce n'est que le 7 février 1785 qu'il leur fut permis de quitter Canton, et trois mois plus tard, le 29 avril suivant, après un voyage d'environ six cents lieues, moitié par eau, moitié par les voies de terre, qu'ils arrivèrent à Pékin. Présentés presque aussitôt à l'empereur, ils en furent accueillis avec faveur, et reçurent de lui les présents ordinaires. Huit jours après leur entrée dans la ville, l'évêque de Pékin publiait les décrets de la Congrégation de la Propagande par l'acte suivant, que tous les anciens jésuites de la mission française signèrent avec lui :

« D. F. Alexandre Govea, de la famille du tiers-ordre de Saint-François, par la grâce de Dieu et du siège apostolique, évêque de Pékin, conseiller de la très fidèle reine des Portugais, etc.,

« A tous ceux à qui il appartient, faisons connaître et certifions qu'aujourd'hui, dimanche de l'octave de l'Ascension, huitième jour du mois de mai de l'année 1785, devant nous et en présence des mission-

naires de l'église du Pé-tang, convoqués par notre ordre dans notre église cathédrale, ont été lus et publiés : le décret de la Sacrée Congrégation de la Propagande, en date du 7 décembre i783, par lequel les prêtres de la Congrégation de la Mission sont subrogés et substitués à la place des Pères français de la Société éteinte des Jésuites, pour les missions de la Chine que des dits Pères français administraient ; le brevet du roi très chrétien des Français sur cette matière, donné à Versailles le 2 5 janvier 1784; le décret de la susdite Congrégation de la Propagande du 17 décembre 1783, par lequel M. Nicolas-Joseph Raux, prêtre de la Congrégation de la Mission, est approuvé comme supérieur des susdites missions de la Chine. Ces divers décrets ont été acceptés par tous selon leur forme et teneur.

« En foi de quoi, nous avons donné ces lettres testimoniales, signées de notre main ainsi que de celle de notre secrétaire et de tous ces missionnaires susdits, et munies de notre sceau.

« A Pékin, au palais épiscopal, les jours et an que

dessus.

Signé : F, Alexandre, évêque de Pékin ;

J. Marie Amiot, J. Mathieu Ventavon;

François Bourgeois ; Louis de Poirot,

missionnaire apostolique; Joseph Panzi;

Rodrigue de la Mère de Dieu, secrétaire. »

La Congrégation de Saint-Lazare avait dès lors droit de cité dans la capitale de l'empire chinois ; elle prenait rang parmi les grandes sociétés religieuses qui, depuis bientôt deux siècles, s'efforçaient de conquérir à la foi

ce peuple qui semble être le dernier boulevard de l'idolâtrie ^. Ainsi se trouvait accompli, après cent cinquante années d'attente, au moment marqué par la Providence et à la suite d'événements où se montre assez clairement sa main, un vœu cher à saint Vincent de Paul. On sait, en effet, que, dans cette ardeur de zèle et de prosélytisme qui embrassait, on peut le dire, l'univers entier, et s'alliait si bien en lui à cette humilité

I. Pendant que le roi de France s'occupait de substituer les prêtres de la Mission aux Jésuites dans l'établissement français de Pékin, la reine de Portugal avait fait la même chose à Macao, Les missionnaires portugais étaient même arrivés à Macao, avant que M. Raux et ses confrères eussent mis le pied en Chine. Voici en quels termes M. Jacquier annonce cet événement, dans sa circulaire du lei" janvier 1786: « Nous avons déjà marqué que la reine de Portugal avait consenti que Mgr l'évêque de Pékin érigeât un séminaire à Macao, pour y élever de jeunes Chinois et les former à l'état ecclésiastique. Ce prélat, muni des pouvoirs de la reine, se rendit à Goa. Il conféra sur ce nouvel établissement avec nos confrères qui sont dans la ville, et, voyant le bel ordre qui régnait dans les séminaires qui sont sous leur conduite, il engagea M. Correa, Portugais, et M. Villa, Italien, de venir le joindre à Macao, pour diriger celui qu'il allait y établir... Le 28 juillet (1784) nos missionnaires arrivèrent à Macao : ils y furent reçus par Mgr l'évêque de Pékin, avec toutes sortes de démonstrations d'affection et de joie. Ce prélat a choisi le collège de Saint-Joseph, que les Jésuites occupaient avant leur destruction. C'est une maison très belle et très commode pour un séminaire. II en fit faire les réparations, la fit fournir de tout, et donna un règlement selon lequel on doit y enseigner la grammaire en langue latine et chinoise, la rhétorique, la philosophie, la théologie dogmatique et morale et les mathématiques. Sa Majesté la Reine de Portugal, qui se prête avec plaisir à tout ce qui peut procurer la propagation de la foi, a donné ses ordres pour faire payer de son trésor les dépenses qui ont été faites et celles qui seront à faire pour les réparations de la maison, la nourriture et l'entretien de cinq missionnaires et des élèves. Le i«i' octobre 1784, M. Correa, qui est supérieur, fit l'ouverture du séminaire par un discours latin, qu'il prononça en présence de Mgr l'évêque et du noble Sénat de la ville, dont ils témoignèrent une grandesatisfaction... {Recueil des principales circulaires, etc., t. II, p. 170 et sq.) — Au commencement du siècle suivant, les Lazaristes portugais furent aussi mis en possession de l'établissement des anciens Jésuites de cette nation à Pékin.

prudente qui réglait toutes ses entreprises, il avait conçu l'ambition et formé le projet d'envoyer ses enfants jusqu'en Chine. Nous en avons la preuve dans une lettre de l'un des plus dignes d'entre eux, du missionnaire Estienne, qui, le i5 janvier 1664, de Madagascar où, dans le courant de la même année, il allait être massacré pour la foi, écrivait au successeur de saint Vincent, M. Aimeras, pour le prier de lui obtenir de Rome le pouvoir d'annoncer l'Évangile par toute la terre : « Si vous nous obtenez cette grâce, disait-il, après avoir parcouru toutes les contrées de l'île Saint- Laurent, j'irai jusque dans la Chine, le Japon et autres terres infidèles, frayer le chemin à notre Congrégation pour y rendre à Dieu et aux âmes le service qu'elle rend en Europe. Aussi bien était-ce le dessein de feu M. Vincent, notre bienheureux Père, que je passasse jusqu'à la Chine '. »

Ce désir du saint fondateur de la Mission était connu dans sa famille religieuse, et il n'avait pas tardé à provoquer, parmi les frères d'Estienne, une sainte émulation de dévouement apostolique. Aussi, longtemps avant l'année 1786, les Chinois avaient déjà vu de près les vertus des fils de saint Vincent et pu recueilhr les fruits de leur zèle. Sans doute, avant cette date, la Congrégation de Saint-Lazare ne possédait en propre

I. Abelly, Vie de saint Vincent de Faiil, éd. 1891, t. III, p. 148, note 2. — M. Estienne avait laissé une rente de i 5oo livres destinées aux missions étrangères. Lorsque Madagascar eut été abandonnée par la Congrégation, cette rente resta quelque temps sans emploi. M. Jolly, troisième supérieur général de Saint-Lazare, résolut de consacrer cette somme à l'envoi de quelques missionnaires en Chine, et, en attendant qu'il pût exécuter son projet, ordonna au procureur de la maison mère de mettre, tous les ans, de côté mille écus pour satisfaire aux arrérages delà rente.

Page 1