‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 45 sur 144 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M. Clet au Kiang-si. — Description de cette province ; la langue chinoise. — Fruits de l'apostolat de M, Clet, dans sa première mission.

Nous ne pouvons suivre M. Clet sur le vaisseau qui le conduisit du port de Lorient jusqu'aux rivages de la Chine. Une lettre, qu'il écrivit en mer, le 2 juillet 1791, nous apprend que son navire était, depuis le 29 juin, en vue du cap de Bonne-Espérance, attendant pour le doubler la fin du calme qui régnait dans ces parages. A part cette lettre, aucune relation de son voyage ni des incidents qui en ont pu marquer le cours ne nous est parvenue, et nous ignorons même la date précisé de son arrivée à Macao. Tout ce que nous savons, c'es qu'il séjourna quelques mois dans cette ville ; que ses deux jeunes confrères, M. Lamiot et M. Pesné, y furent ordonnés prêtres et y reçurent leur destination, le premier pour la mission de Péliin, le second pour celle du Hou-kouang, où M. Aubin l'avait précédé depuis près d'un an. Quanta M, Clet, c'est au Kiang-si qu'il fut tout d'abord envoyé.

Pour pénétrer en Chine et gagner son nouveau poste, M. Clet fut obligé de se cacher sous un déguisement. Sans doute, aucune persécution ouverte et violente ne sévissait alors dans le Céleste Empire. L'orage qui s'était élevé, sept ans auparavant, lorsque MM. Raux et Ghislain mettaient le pied sur le sol chinois, était entiè-

rement apaisé. L'empereur avait même gracié les missionnaires arrêtés et emprisonnés à cette époque. Mais le décret qui leur rendait la liberté n'avait pas abrogé, il avait confirmé plutôt les édits de proscription, antérieurement portés contre les étrangers et contre un culte qu'on ne pouvait pratiquer ni prêcher sans une expresse autorisation^du souverain*. Le prince, qui avait signé ce décret, était encore sur le trône en 1792, et ses sentiments n'avaient point changé. Cet acte et les considérants si précis qu'il renferme nous disent clairement quelle était la condition du christianisme et de ses missionnaires dans les provinces de |la Chine, au moment où M. Clet en traversait les frontières : nous ne croyons pas devoir omettre de le citer ici :

« La cinquantième année de Kien-long, le huitième jour de la dixième lune (9 novembre 1785), les Conseillers du Conseil privé publient ce décret impérial :

« Comme le P. Jean- et d'autres Européens étaient

1. Ala mort de l'empereur Cang-hi, son quatrième fils et son successeur Yong-tching, voulant se venger des intrigues de palais qui s'étaient ourdies à la fin du règne précédent, dont le but était de l'écarter du trône et dans lesquelles quelques missionnaires furent accusés d'avoir trempé, restreignit singulièrement la tolérance accordée précédemment à la prédication de la religion chrétienne. M. Bonnet écrivait à ce sujet, dans sa circulaire du ?. octobre lySS: « Vous avez su apparemment, par la voix publique ou par des lettres particulières, que le moderne empereur, quatrième fils du derniermort, ayant eu miécontentement de quelques missionnaires, par rapport à la succession à l'empire, en prit occasion de leur défendre de se répandre indifféremment dans toutes les provinces de l'empire et leur ordonna de se borner à celles de Pékin et de Canton, ajoutant qu'ensuite il leur en désignerait quelques autres... »

2. Le P. Jean de Sassari, franciscain, missionnaire de la Propagande, arrêté dès le début de la persécution dans le Hou-kouang, avec trois autres de ses confrères, italiens comme lui.

entrés ci-devant dans les terres, de leur propre chef, pour y prêcher la religion, en passant par la province du Hou-kouang, ils ont été reconnus et arrêtés ; et, par le moyen des recherches qu'on a faites ensuite, on a découvert, dans les provinces de Pékin, Ghan-tong, Ghan-si, Ghen-si, Su-tchuen, etc., d'autres criminels qui y prêchaient également la religion, de leur propre chef. Il a fallu que la cause de chacun d'eux fût déférée, dans ces différentes provinces, au tribunal souverain des causes criminelles, qui a été chargé de les examiner et de les juger. On les a condamnés seulement à une prison perpétuelle, parce qu'on a connu que ces criminels n'avaient point eu d'autres intentions que de prêcher la religion et qu'ils n'étaient d'ailleurs coupables d'aucun crime.

« S'ils avaient averti les mandarins des divers lieux et qu'ils eussent eu l'intention d'aller à Pékin, ils seraient exempts de tout crime; mais ils ont dû nécessairement être traités en criminels parce qu'ils n'ont point averti les mandarins, qu'ils sont entrés dans l'empire de leur chef et secrètement, qu'ils se sont tenus cachés et ont parcouru tout le pays en prêchant et attirant les autres à eux, imitant ainsi les ruses de l'insecte diabolique appelé You, ce qui certainement était propre à séduire et à susciter de mauvaises affaires. G'est pourquoi nous n'avons pu nous dispenser de sévir contre eux et de les réprimer. Quoique, suivant les lois, ils eussent mérité les peines des criminels, cependant, moi empereur, ayant compassion de leur ignorance, j'ai voulu les réprimer par la prison.

« Maintenant, voyant tous ces criminels, qu'on a reconnus être étrangers et ignorants de nos lois, assujettis

à l'arrêt d'une prison perpétuelle, Je me sens touché de compassion. C'est pourquoi, accordant une nouvelle grâce au P. Jean et aux autres criminels, ses confrères, au nombre de douze, j'ordonne qu'ils soient mis en liberté : si quelques-uns d'entre eux veulent rester à Pékin, je permets qu'on les conduise incessamment dans les églises et qu'ils y exercent tranquillement leurs fonctions. S'ils veulent retourner en Europe, il faut le notifier au tribunal, qui désignera un mandarin pour les conduire dans la province de Canton. Je veux bien accorder cette grâce, qui est au-dessus des lois, pour manifester ma clémence envers les étrangers des pays éloignés.

« Qu'on respecte ces ordres *. »

Ce n'est donc pas sans affronter de graves dangers, que M. Clet se dirigeait vers la chrétienté qui lui était assignée. L'année précédente, son confrère, M. Aubin, qui suivait le même chemin que lui pour se rendre au Hou-kouang, faillit payer de sa liberté et peut-être de sa vie son zèle pour le salut des âmes: il fut victime de l'avarice de son propre guide, un chrétien, sur lequel il avait cru pouvoir se reposer du soin de le conduire et de le protéger dans son voyage. Un matin, après avoir marché toute la nuit, M. Aubin s'arrêta, brisé de fatigue, et voulut se retirer dans une montagne et s'y tenir caché jusqu'au soir. Cet homme s'offrit à lui amener des porteurs et, au bout de quelques instants, revint avec plusieurs païens qui, prévenus par lui de la qualité du missionnaire, menacèrent de le dénoncer à la justice.

I. Nous empruntons cette traduction à la revue des Missions catholiques, n° du g novembre 1877.

M. Aubin put s'échapper de leurs mains, mais au prix d'une forte rançon qu'ils partagèrent avec le traître. Plus heureux, M. Glet n'eut rien à souffrir de semblable, et nous le trouvons sain et sauf au milieu de son troupeau et déjà établi dans sa nouvelle résidence le i5 octobre 1792. Il écrivait, ce jour-là, à sa sœur Marie-Thérèse, la lettre suivante :

« Ma très chère sœur,

a Ce bout de lettre est pour vous donner avis que je suis arrivé au lieu de ma résidence à bon port; je n'ai point été reconnu en route pendant trente jours de voyage. Pendant ce temps-là, je me suis bien porté. Je suis actuellement logé dans une assez vaste maison, mais toute délabrée ; on va incessamment travailler à la réparer et, comme elle est toute en bois, elle ne sera pas malsaine pour cet hiver qui, au reste, n'est pas bien rude dans ce pays-ci. Une nouvelle carrière s'ouvre pour moi; il s'agit de renouveler Fesprit de religion dans d'anciens chrétiens qui sont abandonnés à eux-mêmes depuis plusieurs années, et de convertir des infidèles ; voilà, j'espère, mon occupation jusqu'à la mort ; nous voilà donc séparés dans ce bas monde, mais quelle joie n'aurons-nous pas de nous revoir dans le ciel, qui est sans doute toute votre ambition comme elle est la mienne ! Je demande à M. Daudet quelques articles dont j'ai besoin ; je pense que vous voudrez bien fournir pour cela l'argent nécessaire : si vos moyens ne vous le permettent pas, je tâcherai de m'en passer. Je vous prie cependant d'observer qu'en y fournissant, vous contribuerez au salut des âmes. Je me recommande de nouveau

à vos prières, à celles de mes frères et sœurs, à qui vous offrirez bien des amitiés de ma part. Dites quelque chose pour moi à mes neveux et nièces, surtout à celui qui est auprès de vous ; je n'oublie pas non plus mon beaufrère et autres parents, entre autres M. Gagnon et sa famille. M. Gigard et nos amis et amies ne sont pas non plus oubliés, mais le détail m'en paraît inutile.

« Le porteur de mes lettres part incessamment pour Macao. Je suis forcé de conclure.

« Adieu, ma chère sœur, je serai toujours votre très

affectionné frère.

Clet,

Prêtre de la Mission, Le i5 octobre, jour de votre fête, 1792.

Le Vénérable se montre à nous, dans ces lignes, tel qu'il ne cessera de nous apparaître jusqu'à son dernier soupir, durant les trente années de son séjour en Chine : toujours le sourire sur les lèvres, ne se plaignant jamais, quelles que fussent les incommodités dont il eût à souffrir, se trouvant fort à l'aise dans la plus misérable masure, qu'on aurait peut-être regardée, en Europe, comme un insuffisant abri pour le bétail du moindre paysan, et qui lui semblait pour lui-même une très confortable demeure.

Il était chargé de l'une des chrétientés les plus pauvres et les plus délaissées de la Chine, dans une des provinces les plus fertiles, les plus peuplées, les plus animées de ce vaste empire. S'il avait pu, du haut des chaînes de montagnes qui bornent le Kiang-si de trois côtés différents, embrasser du regard un espace de cent cinquante lieues de longueur sur quatre-vingts de largeur, il aurait aperçu cette province, ainsi que devait la

décrire cinquante ans plus tard Tun de ses futurs vicaires apostoliques, Mgr Laribe, comme « représentant assez au naturel une feuille d'arbre : le pétiole ou la tige en est incliné vers le nord; à Porient, à l'occident et au midi, des montagnes élevées en dessinent le contour. De ces hauteurs partent, comme un réseau de veines régulières, toutes les eaux dont le pays est arrosé. Leur pente les entraîne vers une grande rivière qui traverse la contrée d'un bout à l'autre, comme l'artère principale à laquelle toutes finissent par se rattacher. Elles vont ensuite, un peu au-dessous de la capitale, se jeter dans le vaste bassin du lac Po-yang, et ce lac à son tour se décharge dans le célèbre Kiang (fleuve Bleu), l'un des plus beaux fleuves de la Chine ^. » Le sol de cette contrée est extrêmement fertile, et ses campagnes, si cultivées que c'est à peine si on laisse de quoi paître aux troupeaux; cependant la population qui s'agite dans ces riches et vastes plaines est tellement dense, que leurs productions suffisent à peine pour sa subsistance et que les naturels du Kiang-si, forcés de ménager leur bien, se sont attirés par leur économie légendaire les railleries et les sarcasmes des Chinois des autres provinces. Le Kiang-si est le centre de l'industrie la plus renommée et peut-être la plus importante du Céleste Empire ; c'est là qu'on fabrique cette porcelaine, si prisée dans le monde entier : celle qui se fait et s'achète à Canton et dans quelques autres villes n'est guère plus estimée des Chinois que peut l'être en Europe la faïence la plus vulgaire. Nan-tchang-fou, la capitale du Kiangsi. est l'entrepôt général de toutes les fabriques répan-

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