‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 47 sur 144 · M. Hue, VEmpire chinois, t. Il, p. 428 et sq · texte numérisé non relu

M. Hue, VEmpire chinois, t. Il, p. 428 et sq

2. Description de l'Empire chinois, par le P. du Halde, de la Compagnie de Jésus ; Paris, lySô, t. I, p. 141 et sq.j — Description générale de la Chine, par l'abbé Grosier, chanoine de Saint-Louis du Louvre; Paris, 1785, p. 34 et sq. — Cf. Malte-Brun, Précis de Géographie îinivey selle, 5e éd., t. V, p. 174 et sq,

3. M. Cayla fait un bel éloge de ce missionnaire, dan,s sa circulaire du

qui avait étudié en France et, après la suppression de la Compagnie de Jésus, séjourné quelque temps au séminaire de Saint-Firmin. Il visitait les chrétientés du Kiang-si, dans le courant de l'année 1787, lorsqu'il fut dénoncé au mandarin, arrêté et conduit à Pékin pour y être jugé. Les missionnaires du Pé-tang intervinrent en sa faveur et, moyennant quelques présents et une somme d'argent, obtinrent qu'il fût remis en liberté. Depuis lors, il vivait dans la capitale de l'empire, et partageait les travaux de M. Raux et de ses confrères. Ce qui ajoutait encore à l'isolement de M. Clet, c'était la difficulté qu'il éprouvait à se familiariser avec l'idiome du pays. Sur ce point, il ne peut s'empêcher de laisser percer quelque impatience et quelque regret. Ses plaintes à cet égard reviennent assez fréquemment sous sa plume. Il s'en prend à son ingrate mémoire, mais aussi aux bizarreries de cette langue, qui ne ressemble à nulle autre et sur laquelle son intelligence paraît n'avoir aucune prise. En 1798, lorsque, depuis six ans déjà, il habitait la Chine, il écrivait à son frère le chartreux : « La langue chinoise est indécrottable. Les caractères qui la forment ne sont pas destinés à exprimer les sons, mais les pensées : de là vient ce nombre prodigieux de caractères. Je suis arrivé trop âgé en Chine, pour en avoir

I" janvier 1790: « La persécution, dit-il, a laissé les provinces (de Chine) dans la plus grande désolation. Celles qui nous sont échues en partage n'ont plus aucun missionnaire français, et il y reste très peu de prêtres chinois. M. Yang, qui a été élevé au séminaire de Saint-Fir-, min, a eu le bonheur de confesser la foi, pendant la dernière persécution, avec une intrépidité bien rare parmi les Chinois ; il doit sa liberté à nos confrères. La prison, les chaînes, les tourments ont ajouté à son zèle, et il a repris avec une nouvelle ferveur ses courses apostoliques. » Recueil des principales circulaires, etc., t. II, p, 226 et sq.

une connaissance passable. » Quatre ans plus tard, il ne semble pas avoir fait beaucoup de progrès : « Je ne suis guère savant en langue chinoise, écrit-il encore à son frère, en 1802; elle est certainement la langue la plus indécrottable qui soit au monde, parce qu'elle n'exprime pas les sons, mais les pensées; de là vient que les caractères sont multipliés jusqu'à soixante mille au moins. » Singulière langue, en effet, que cette langue chinoise, non moins étrange que le peuple qui la parle ! Vainement chercherait-on à la rattacher, par la moindre analogie, à quelque autre langue morte ou vivante. Toutes celles que l'on connaît, qui ont ou qui avaient cours dans le monde, sont dotées d'un alphabet, offrant un certain nombre de lettres dont l'assemblage et les combinaisons variées forment des syllabes et des mots. Celle-ci n'a pas d'alphabet; elle possède autant de caractères ou de figures diverses qu'il y a, non pas de sons, mais de pensées à rendre. Car, à la différence de toutes les autres, l'écriture chinoise répond à la pensée, non à la parole. De telle sorte qu'à le bien prendre, il y a deux langues chinoises, la langue parlée et la langue écrite. Chez tous les peuples, la pensée, la parole et l'écriture sont intimement associées, de manière que celle-ci ne représente la première qu'à l'aide de la seconde : les Chinois font, de la parole et de l'écriture, deux représentations distinctes, isolées, de la pensée. On peut connaître parfaitement l'une, sans rien comprendre à la seconde. On peut être en état de traduire, à livre ouvert, les plus savants ouvrages, et n'en pas savoir assez pour s'expliquer sur les sujets les plus simples dans la conversation ordinaire. La langue parlée

est, au premier abord, singulièrement indigente; les mots élémentaires et radicaux, qui la composent, tous monosyllabiques, ne dépassent pas, dans les dictionnaires les plus complets, le chiffre de 489; quelques vocabulaires n'en comptent que 33o. Il suffit donc de deux heures d'étude pour s'approprier tout le matériel de la langue, quoiqu'il faille plusieurs années d'habitude et d'efforts pour la parler convenablement. En effet, ce petit nombre de monosyllabes primitifs se multiplie presque à l'infini, et cela de deux manières. D'abord, le même mot peut signifier quantité de choses différentes, et même contradictoires, selon l'accent, l'intonation qu'y met celui qui le prononce. Le comphment le plus flatteur deviendra, pour peu qu'on ouvre plus ou moins la bouche, qu'on parle plus vite ou plus lentement, la plus sanglante injure. C'est ainsi que le monosyllabe ichu veut dire tour à tour : Seigneur^ pourceau, cuisine et colonne. Il suffit, pour attacher à ce mot l'une ou l'autre de ces significations différentes, de choisir parmi les divers accents que comporte la langue du Céleste Empire : le ping ou ww/, qui consiste à parler sans élever ou baisser le ton, et le tse, ou modulé^ qui s'obtient par l'abaissement ou l'élévation de la voix; puis le tsing^ c'està-dire clair ^ et le icho., c'est-à-dire obscur., subdivisions du premier des deux accents principaux que nous venons de nommer; et enfin, le chang., élevé; le Am, abaissé., et le /oM, rentrant., subdivisions de l'intonation modulée. Déjà, ces modifications si profondes que subit un même mot, par suite d'une simple nuance de prononciation, peuvent devenir, on le conçoit, une cause fréquente d'équivoques pour les étrangers. D'autant plus

que ces changements de ton et d'accent sont si légers, je dirai même si imperceptibles, que, le plus souvent, ils échappent entièrement à ceux qui n'ont pu encore se les rendre familiers par un long et fréquent usage. Il ne faut pas croire, en effet, comme on l'a quelquefois avancé, que les Chinois chantent en parlant. Loin que leur conversation ressemble à une mélopée plus ou moins rude et choquante pour des oreilles délicates, celles qui ne sont pas très exercées ont de la peine à y surprendre ces variations d'accent, si fines, si fugitives, qui donnent son véritable sens au discours et qu'un Chinois saisit sans presque y prendre, garde. Une autre manière d'augmenter les ressources de la langue, une autre cause aussi de difficultés, de surcharge pour la mémoire des étrangers qui cherchent à s'en rendre maîtres, c'est la faculté que possède cet idiome de former des expressions nouvelles, en unissant deux ou plusieurs monosyllabes qui, tout en restant distincts les uns des autres et sans jamais se fondre ensemble, permettront, par leur rapprochement, par leurs combinaisons multiples, de modifier, d'étendre, de restreindre le sens du radical et de donner à la pensée toute la justesse, toute la précision dont elle est susceptible. Ainsi, cette langue si pauvre, si monotone en apparence, devient singulièrement abondante et variée : aucune nuance du sentiment et de la pensée, aucune circonstance, aucun accident capable d'influer sur les objets, qui n'ait son expression propre. Au lieu des cinq mots français veaii^ taureau^ bœuf, génisse^ vache, la langue chinoise en offre vingt qui indiquent l'âge, les qualités, les défauts, la couleur de ces animaux. Chaque fois qu'une vache devient mère, elle

acquiert un nouveau nom ; un autre encore, quand elle devient stérile. Le bœuf qu'on engraisse pour le sacrifice a son nom particulier; il en prend un autre quand on le mène à l'autel; il en change encore selon le temps, le lieu, le caractère du sacrifice lui-même. Mais, s'il est si difficile à l'étranger de s'initier à la langue parlée des Chinois, que dire de l'embarras qu'il doit éprouver en présence de l'effroyable multitude de caractères, de figures de toutes sortes qui composent leur langue écrite! Comme celle-ci n'exprime pas les sons, mais les pensées, non seulement elle aura autant de caractères différents qu'il y a de mots pour rendre les idées, les affections, pour désigner les objets, les circonstances,, mais il est telle de ces figures qui représente à elle seule plusieurs mots, parfois même toute une phrase, toute une période. S'agit-il d'écrire : Bonjour^ Monsieur^ on ne réunira pas les trois caractères destinés à peindre les trois mots primitifs qui composent cette phrase ; on devra se servir d'un seul et unique caractère qui la résume tout entière. Il est vrai que personne, en Chine et même parmi les plus savants, ne possède tous les caractères de la langue chinoise. Pourvu qu'on en sache environ dix mille, on est en état, paraît-il, de s'expliquer par écrit sur presque tous les sujets, et de comprendre, à la lecture, un très grand nombre d'ouvrages. Le commun des lettrés n'en connaît guère que quinze à vingt mille; et l'on cite, comme des exceptions, les docteurs qui sont parvenus jusqu'à quarante mille '.

I. R. p. du Halde, S. J., op. cit., t. II, p. 224 et sq.; Tabbé Grosier, op. cit., p, 694 et sq. — Cf. Lettres édifiantes, éd. i83i, t. XXV, p. 14 et sq.

M. Clet était bien loin d'en avoir pu retenir un aussi grand nombre. « J'en sais seulement à peu près assez, dit-il, pour le commerce ordinaire de la vie civile, pour entendre les confessions et donner quelques avis aux chrétiens. » C'est ce qu'il écrivait à son frère le chartreux, au mois d'août 1798. Dans la lettre qu'il lui adressait, deux ans plus tard, il répète la même chose, presque dans les mêmes termes : « J'en sais seulement assez pour les besoins journaliers, lui écrit-il alors, après lui avoir parlé de ces soixante mille caractères qu'il a comptés dans la langue chinoise, et pour faire de petites instructions aux chrétiens ; ainsi, il est beaucoup meilleur pour eux de me posséder, tout ignorant que je suis, que de n'avoir point de prêtre pour les secourir en santé et en maladie. » Il n'est donc nullement tenté de revenir sur ses pas, et le découragement n'a rien à voir dans cette peine, qu'il éprouve et qu'il ne saurait dissimuler, de ne pouvoir se mettre en contact plus intime avec les âmes qui l'entourent et que cette barrière d'une langue étrangère et mal connue semble, en quelque sorte, tenir à distance de son âme. Jamais, il ne parviendra tout à fait à vaincre cet obstacle ^ Ce sera, jusqu'à la fin de sa vie, l'une de ses plus lourdes croix. Par moments, son humilité lui suggérera la pensée qu'il a trop présumé de ses forces en se croyant apte

I. Le Vénérable revient encore sur ce sujet dans une lettre qu'i adresse, le 3 mai 1810 à un de ses confrères de Pékin^ probablemen M. Ghislain : « Ce n'est pas les livres, dit-il, qui forment à cettejangue, qui n'a point de grammaire. » — S'il faut croiie ce qu'il dit dans ses lettres, il ne sut jamais écrire en chinois : « Comme je ne sais pas écrire en chinois, je ne puis répondre aux diverses lettres que m'ont écrites plusieurs personnes par l'intérêt qu'elles portent à ma santé. » (Lettre à M. Song, du 25 juillet 1807.)

à travailler au salut d'un peuple, dont il sait à peine se faire entendre. Mais c'est aussi dans son humilité, non moins que dans son ^èle, qu'il trouvera un puissant motif de rester quand même à son poste, un de ces motifs qui ne peuvent venir qu'à l'esprit d'un saint, ni être bien compris qu'à la lumière de l'Évangile : « Eu égard à cette difficulté de la langue, écrit-il encore à son frère, je penche à croire que j'aurais mieux fait de demeurer en Europe. Le seul avantage spirituel que je puis trouver en Chine, c'est que, dans ma patrie, je pouvais me croire bon à quelque chose; au lieu qu'ici il est à peu près de la plus grande évidence que je ne suis presque bon à rien : toutefois, la rareté des missionnaires dans ce vaste empire ne me permet pas en conscience de retourner en Europe; car, comme dit le proverbe, il vaut mieux que la terre soit labourée par les ânes, que si elle demeurait absolument sans culture. ))

Sauf l'extrême difficulté qu'il eut à apprendre, même incomplètement, la langue du pays où devait s'achever son existence, M. Glet se plia sans peine aux usages, au genre de vie des Chinois. A cet égard, il n'eut même besoin d'aucun apprentissage ; dès les premiers jours, tout lui semble parfait : la table aussi bien que le couvert, le vêtement comme le coucher, auquel cependant il ne s'habitua tout à fait, dit-il, qu'au bout d'un mois. Et il vivait de la vie des plus pauvres gens, au milieu d'un peuple qui ne diffère pas moins des nations de l'Europe par ses mœurs que par son langage. Mais son grand esprit de mortification s'accommodait de tous les régimes, et ne se plaignait que de rencontrer par-

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tout trop de bien-être et d'abondance : « Ma transplantation dans un pays et sous un climat si différents des nôtres n'a point altéré ma santé, dit-il à son frère le chartreuK, dans une des lettres auxquelles nous venons de faire déjà plusieurs emprunts ; notre nourriture est à peu près la même qu'en Europe, à part le vin, qui est trop rare pour en boire ; le peu que nous en avons est réservé pour le saint sacrifice. Nous mangeons du pain de froment, à moins que nous n'aimions mieux du riz, qui est la nourriture habituelle des Chinois : nous avons de la volaille, de la chair de porc et des plantes potagères, pour assaisonner notre pain. En général, quant à la vie animale, nous ne manquons de rien, et nous avons certainement au-delà du nécessaire. Comme nous vivons aux dépens des chrétiens que nous visitons, nous pratiquons ce que dit le Sauveur à ses^apôtres : Manducate quce apponuntur vobis ' ; de là, il arrive que nous sommes tantôt mieux, tantôt moins bien. Mais nous sommes toujours trop bien : j'éprouve souvent une certaine confusion, d'avoir une nourriture bien plus délicate que nos chrétiens qui sont presque tous peu à leur aise, auxquels nous faisons d'ailleurs des aumônes selon nos facultés, que nous sommes toutefois obligés de modérer, de peur de donner lieu aux païens de dire, comme il est souvent arrivé, que nous achetons des prosélytes. Nos habillements sont plus commodes que ceux des Européens : ils sont fort amples et, par là, plus frais en été ; et pour nous garantir du froid, nous les appliquons au corps par le moyen d'une ceinture. Nous portons la barbe, qui ne nous

.1. Mangez ce qu'on vous apportera.

incommode point. Nous avons la tête rasée, excepté cette partie que les prêtres en Europe rasent pour former la tonsure. Notre manière de coucher passerait pour austère en Europe. Nous ne connaissons pas cette molle épaisseur de matelas] : une. planche , sur laquelle est étendue une légère couche de paille, couverte d'une natte et d'un tapis ; ensuite une couverture plus ou moins chaude, dans laquelle nous nous enveloppons : voilà notre lit sur lequel nous dormons aussi bien et plus sainement que dans les lits les plus mollets. Je vous avoue toutefois que j'ai été un mois à m'y accoutumer. A présent, je ne plains ni les chartreux , ni les carmélites : notre corps se fait à tout ; dans les barques, nous dormons sur les planches couvertes d'un simple tapis. Nos souliers sont faits de manière que, sans boucles ni cordons, ils tiennent au pied sans toutefois le fatiguer ; ils sont de toile, même la semelle, qui est toutefois si ferme et si dure qu'une paire suffît pendant trois mois pour parcourir et gravir nos montagnes, qui sont extrêmement pierreuses ^ »

Cette existence, qui lui paraît si facile, M. Clet n'hésite pas à souhaiter que ses confrères la viennent partager avec lui, d'autant plus qu'il ne s'est que trop

I. Ces lignes sont extraites de la lettre, déjà citée, du Vénérable à son frère, en date du 29 août 179S; dans celle de 1802, nous lisons encore ce qui suit sur le même sujet : « Notre nourriture est peu différente de celle d'Europe, à l'exception que nous ne buvons point devin, auquel nous suppléons par un peu d'eau-de-vie, lorsque les chrétiens en ont de potable. Dans l'administration des chrétientés, nous vivons aux dépens des chrétiens, qui nous nourrissent comme ils veulent ou comme ils peuvent ; mais ils ont au moins toujours une poule. Au reste, •de quelque manière qu'ils nous nourrissent, nous n'avons rien à dire : Manducate quœ apponuntur vobis, nous dit Celui qui nous a envoyés. »

aperçu déjà que le peu de progrès du christianisme, le petit nombre des conversions, dans la plupart des provinces de la Chine, tenaient surtout à la pénurie des missionnaires, à la rareté des ouvriers, chargés de cultiver, de défricher plutôt, cette portion presque entièrement délaissée de la vigne du Seigneur. Un moment, il avait espéré qu'un de ses confrères d'Europe viendrait bientôt à son aide. Une lettre du supérieur général de Saint-Lazare lui avait annoncé, dans le courant de l'année 1792, le départ de deux nouveaux Lazaristes pour la Chine. L'un d'eux, que ses talents semblaient appeler à rendre des services à Pékin, avait été cependant désigné pour les missions des provinces, et il devait aller rejoindre et assister M. Clet au Kiang-si. Celui-ci, sans attendre sa venue et dès qu'il put supposer qu'il avait pris terre à Macao, lui envoya dans cette ville une lettre, que nous voulons citer en entier, car chaque ligne y respire les plus beaux, les plus généreux sentiments, et M. Clet, dans les conseils, dans les exhortations qu'il adresse à son correspondant, s'est peint admirablement lui-même, avec ce merveilleux esprit de foi, avec ce zèle tout surnaturel, qui ne voit que Dieu, ne recherche que sa gloire et n'obéit qu'à sa sainte volonté :

« Monsieur et cher Confrère,

« La grâce de Notre-Seigneur soit toujours avec nous.

« En vous supposant arrivé à Macao, comme la lettre de M. le général, de l'année dernière, ne nous permet guère d'en douter, je m'empresse de vous dire combien je partage avec vous la joie que vous fait éprou-

ver l'accomplissement de vos vœux. Il est vrai que les vues actuelles de M. Raux sur vous ne se trouvent pas conformes à celles que vous avez primitivement eues, en tournant vos regards vers la Chine; mais, je suis bien éloigné de me croire moins en droit pour cela de vous féliciter ; je pense, au contraire, avoir par là même, à votre égard, des motifs plus pressants de congratulation. N'allez pas vous imaginer qu'en Chine, la capitale soit préférable aux provinces. Par exemple, quoi de plus désagréable, pour un prêtre, que d'employer la majeure partie de sa vie à un emploi mécanique ? Je sais que c'est, au moins jusqu'à un certain point, un mal nécessaire ; mais, c'est précisément parce que c'est un mal nécessaire, que je plains doublement celui qui en est la victime. Au reste, vos talents humains, au moins celui de l'horlogerie, ne vous seront pas inutiles dans l'intérieur de l'empire : si vous étiez, depuis quelques mois, dans le Kiang-si, je n'aurais pas été nécessité d'envoyer ma montre à Macao. Mais, sans m' appesantir davantage sur ces raisonnements, je suis persuadé que vous n'avez fait six mille lieues que pour accomplir la volonté de Dieu; dès lors, les ministères et les lieux vous sont indifférents, et vous n'accorderez votre préférence qu'à ceux que vous aurez Ueu de croire être plus conformes aux vues de Dieu sur vous : or, vous savez aussi bien que moi qu'un moyen infaillible de connaître et de vouloir ce que Dieu veut, c'est de n'avoir point de volonté propre, mais de n'en avoir d'autre que celle de nos supérieurs : à ce titre seul, les provinces sont pour vous préférables à la capitale. Venez donc oii la Providence vous appelle. Vous trou-

verez, dans la mission qui vous est destinée, de quoi exercer suffisamment votre zèle, sans épuiser promptement vos forces ; nous vous avons un peu aplani les voies. La visite que nous avons faite aux chrétiens les a préparés à mieux profiter des avis que vous leur donnerez; vous ne serez pas, comme nous, dans la nécessité de leur imposer un nouveau joug qu'ils ignoraient ; vos soins seront seulement de les animer à le porter sans murmure et même avec joie. Qu'il me sera doux de vous embrasser et de m'entretenir avec vous, après avoir cru que je serais séparé de vous pour jamais, et que je ne vous reverrais que dans l'éternité! J'aurais bien d'autres choses à vous dire ; mais j'aime mieux vous les communiquer de vive voix que par écrit. Ainsi , je suis, avec les sentiments les plus vrais d'amitié, de respect et de dévouement, « Monsieur et cher Confrère, « Votre très humble et obéissant serviteur,

« Glet, i. p. d. 1. M.

« Ce 2 octobre iSgS i. »

Le missionnaire, dont l'arrivée était ainsi annoncée et qu'on attendait en Chine, n'y aborda jamais. L'horrible tempête, qui bouleversait alors la France et l'Europe, vint mettre obstacle à ses projets, et M. Clet resta seul au Kiang-si. Lui-même allait bientôt quitter

I. Cette lettre a pour suscription : «A Monsieur Hurel, prêtre de la Congrégation de la Mission, à Macao. » A la fin de sa lettre, M. Clet ajoute le post-scriptum suivant, qui nous apprend que M. Hurel ne devait pas venir seul en Chine : « J'ai la faculté de vous communiquer les plus amples pouvoirs, pour vous mettre en état d'exercer le saint ministère dans la province qui vous échoit en partage. Ainsi, sur cet objet, vous n'avez aucune précaution à prendre à Macao. Je fais mes compliments à M. Passerat, votre compagnon de voyage, »

cette province. Le séjour qu'il y fit, quoique bien court, — il ne dura guère plus d'un an — ne laissa pas de porter de grands fruits, et l'on ne saurait s'empêcher d'être surpris qu'en aussi peu de temps, seul et sans secours, dans un pays dont il parlait si imparfaitement la langue, il ait pu, non seulement exercer la plus heureuse, la plus profonde action sur les chrétiens de sa mission, mais encore attirer beaucoup d'infidèles à la foi et opérer de nombreuses conversions. On l'a vu dans la lettre qu'on vient de lire, malgré toute sa modestie, il est obligé de reconnaître qu'il a tout au moins préparé les voies à ceux qui pourront venir après lui ces chrétiens, si longtemps abandonnés à eux-mêmes, qui pendant cinq ans n'avaient pas vu un prêtre, qui, par suite, étaient tombés dans une grande tiédeur, sinon dans un total oubli de leurs devoirs , il sut les ramener à une vie plus régulière, plus fervente ; il sut aussi grossir singulièrement leurs rangs et leur donner de nouveaux frères : « J'ai d'abord travaillé une année au Kiang-si, écrira-t-il plus tard^, où, entre autres choses, j'ai baptisé cent et quelques adultes assez bien instruits. J'en aurais pu baptiser un plus grand nombre, qui me pressaient fort de leur accorder cette grâce ; mais ils ne m'ont pas paru assez instruits, et nous avons remarqué que les catéchumènes, facilement baptisés, apostasient aussi facilement, et qu'à la moindre ombre de persécution, ils affichent le diable sur leur porte 2. »

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