Ibid., p
Les alarmes de M. Cayla, au sujet de ces deux excellents missionnaires, n'étaient que trop fondées. Au moment où il écrivait les lignes que nous venons de citer, l'un d'eux n'était déjà plus et le second ne devait pas tarder à le suivre dans la tombe. En moins d'une année, M. Clet perdit, presque coup sur coup, ses deux collaborateurs, et se vit réduit au plus complet isolement. Les circonstances qui entourèrent la mort de M. Aubin l'ont fait, non sans raison, regarder comme un confesseur de la foi. Il se rendait auprès du vicaire apostolique du Chan-si, dont la juridiction s'étendait sur le Hou-kouang, et qui désirait être déchargé de toute autorité sur cette province et obtenir de Rome qu'on y érigeât un vicariat apostolique. D'accord avec M. Raux, le prélat pensait que M. Aubin se trouvait tout désigné pour en être le premier titulaire, et, avant de le proposer à Rome pour cette charge, il l'avait mandé afin de lui faire part de ses projets à son égard. Passant par Si-ngan-fou, capitale du Ghen-si, qu'il devait traverser pour se rendre au but de son voyage, le missionnaire logea chez un chrétien de la ville. Il fut reconnu par un ennemi de son hôte, un païen qui le dénonça aux mandarins. Il avait déjà quitté Si-nganfou : les satellites, envoyés à sa poursuite, le rejoignirent sur la route et le ramenèrent, chargé de chaînes, les fers aux pieds et aux mains, avec ses deux guides, chrétiens l'un et l'autre, et qu'on avait arrêtés en même temps que lui. On les jeta tous trois en prison, on les soumit à de nombreux interrogatoires, l'un des guides fut même appliqué à la torture. Mais leurs réponses ne trahirent aucun missionnaire, aucun chrétien, et dé-
jouèrent tous Tes pièges qu'on leur tendit pour leur arracher quelque aveu compromettant. Les mandarins avaient agi à l'insu du vice-roi de la province, qui blâma sévèrement leur conduite. L'empereur lui-même en fut informé et donna l'ordre d'amener les trois prisonniers à Pékin, afin qu'ils y fussent interrogés et jugés. Sur ces entrefaites, M. Aubin tomba subitement malade et, au bout de quelques jours, il rendait le dernier soupir. On attribua sa mort à un accès de fièvre maligne; il fut avéré depuis que les mandarins l'avaient fait empoisonner, dans la crainte d'être désavoués par l'empereur, comme ils l'avaient été par le vice-roi, et d'avoir à se repentir de l'excès de pouvoir dont ils s'étaient rendus coupables. M. Aubin avait vu venir la mort dans les sentiments de la plus édifiante piété. A un chrétien, qui avait eu la permission de le visiter dans sa prison et qui lui demandait s'il n'avait besoin de rien : « Je ne désire autre chose, répondit-il, que de voir mon Dieu, et il est l'objet de toutes mes pensées. » Trois jours après sa mort, ses membres étaient encore flexibles, et sa bouche exhalait une odeur de baume. Le souvenir de ses vertus et de ses travaux lui survécut longtemps, dans les chrétientés oii il avait fait tant de bien. Cinquante ans plus tard^, lorsque Mgr Rizzolati, vicaire apostolique du Hou-kouang, procédait aux informations canoniques sur le martyre de celui que l'Église appelle aujourd'hui le bienheureux Jean- Gabriel Perboyre, il recueillit les plus touchants témoi-
I. Voir Vie du Bienheureux J.-G. Perboyre, 1. IV, p. 405. Mgr Rizzolati annonce que les informations sont terminées, dans une lettre du 3 c mai 1845 au secrétaire de la Propagande, iùid.; Pièces justificatives, III, p. 455.
gnages de la vénération dont les fidèles de cette province entouraient encore la mémoire de M. Aubin. Ils parlaient avec admiration de son grand esprit de mortification, des pénitences extraordinaires auxquelles il ne cessait de se livrer au milieu des plus excessives fatigues. Il jeûnait tous les mercredis, vendredis et samedis de l'année, et, durant le carême, ne faisait qu'un repas par jour. Sa mort, que ses contemporains et Mgr Rizzolati après eux n'hésitent pas à appeler un martyre, était survenue le 4 juillet 1795*; le 29 juin de l'année suivante, M. Pesné succombait à son tour, sous les yeux de M. Clet. Ce jeune missionnaire — il venait à peine d'achever sa vingt-neuvième année — avait toujours été d'une santé fort délicate; il fut bientôt épuisé par ce rude apostolat des missions, et mourut d'un crachement de sang. Au moment où M. Pesné allait quitter la France avec M. Clet et M. Lamiot, le procureur général de Saint-Lazare écrivait à M. Hanna une lettre que nous avons déjà citée et dans laquelle, après avoir fait l'éloge de M. Clet, il ajoutait : « Les deux autres sont des enfants d'une grande piété et d'un aimable caractère. » Ne semble-t-il pas qu'on aurait pu inscrire en partie ces paroles sur la tombe de M. Pesné, mort dans toute la fleur de sa jeunesse sacerdotale, et qui laissait derrière lui le plus édifiant et le plus sympathique souvenir ?
1. On lit dans une lettre de M. Dumazel à M. Delgorgue, du i5 février 1802 : « M. Aubin était un homme apostolique, et il est maintenant martyr : il passa dans la province du Hou-kouang (qui est au milieu de l'empire) pour y prendre soin des missions que le Saint- Siège nous y a confiées; il y a visité les différentes chrétientés éparses çà et là ; mais, au bout de trois ans, ayant été reconnu à son air peu chinois pour être étranger, il a été pris, mis en prison, où^ après quelques
M. Clet se voyait ainsi privé de ses deux auxiliaires, au moment où les événements allaient encore ajouter aux difficultés et aux périls de son ministère. Un nouveau règne venait de commencer. L'empereur Kienlông était mort, le 6 février 1796, après avoir occupé soixante ans le trône. Esprit judicieux et cultivé, il n'avait aucune animosité contre le christianisme, pour lequel il professait même une assez grande estime*. Trois ouvrages traitant de cette religion figuraient dans une collection de livres de choix formée pour son usage, imprimée et gravée, sous sa haute direction, par une société de savants et d'artistes en renom. Mais, sans partager les préventions des ennemis du nom chrétien, si nombreux surtout parmi les grands, sans ajouter foi aux calomnies dont ils poursuivaient les missionnaires et leurs disciples, il n'osa pas toujours se refuser aux mesures de rigueur que réclamait leur haine ; il laissa subsister tous les édits portés par ses prédécesseurs contre la prédication de l'Évangile ; luimême en publia de nouveaux et, à plusieurs reprises, donna à l'Eglise des confesseurs et des martyrs. Sa mort faillit devenir l'occasion d'une persécution. Ses obsèques se célébrèrent avec tout l'appareil des cérémonies superstitieuses usitées en semblable circonstance. Les missionnaires, qui avaient rang de mandarin à la cour, furent invités à y prendre part et se virent placés dans l'alternative de trahir leur foi ou de s'atti-
mois, il est mort, n'exprimant dans son agonie que des désirs enflammés de voir Dieu et de lui être uni pour jamais. »
I. Les principaux traits de ce jugement sont empruntés à un rapport sur la mission de Pékin, adressé le i^r juin 1849, à M. Etienne, supérieur général de Saint-Lazare, par Mgr Mouly.
rer les châtiments les plus sévères en exposant les chrétientés de Pékin et des provinces à de nouvelles rigueurs et peut-être à une ruine totale. Voici ce que M. Glet raconte à ce sujet, dans l'une de ses lettres à son frère le chartreux^ : « Depuis plusieurs années, on craignait sans cesse à Pékin que la mort du vieil empereur et l'installation du nouveau ne donnassent lieu à une persécution occasionnée par le refus que feraient certainement les missionnaires de se soumettre à la cérémonie du Ko-teou ^ devant le cercueil de l'empereur défunt. Vous savez sans doute que, dans ce siècle, la question du Ko-teou chinois a remué toutes les têtes
1. Lettre de M. Clet à son frère le chartreux^ en date du 6 novembre 1799.
2. Le Ko-teoii est la prostration que les Chinois font devant le cercueil des défunts, en frappant à plusieurs reprises la terreavec le front; ce qui en fait un acte superstitieux, c'est qu'il est ordinairement, et notamment aux funérailles des princes, accompagné de libations et de sacrifices. Aux obsèques de l'empereur Kang-hi, en 1722, plusieurs missionnaires consentirent à faire la prostration, parce qu'on leur avait faussement affirmé que les libations n'auraient pas lieu: « On nous ordonna de nous mettre à genoux, raconte l'un d'eux, mais en dehors des rangs et dans un lieu séparé où il n'y avait point de mandarins ; nous faisions la prostration sans rien voir de superstitieux; c'est pourquoi, conservant notre bonne foi, nous continuâmies, les autres jours, à aller faire cette cérémonie. Quand les funérailles furent terminées, j'eus l'occasion de parler à un mandarin de mes amis qui, par office, avait dû y assister. Il est certain que la libation du vin se fit, tous les jours des funérailles. Le premier président du Tribunal des Rites mettait dans la main de l'empereur le vase de vin que l'on devait répandre, et l'empereur faisait la libation dans un grand bassin d'or, qui était vide, et alors, au signal du maître des cérémonies, le mandarin et nous qui étions là, nous faisions les prostrations, c'est-à-dire que moi et nous tous, missionnaires de la Propagande, nous concourions matériellement au sacrifice et à cette action superstitieuse. Quand j'appris cela, j'en eus un chagrin inexprimable, et j'en fus aussi accablé que surpris et épouvanté. »
savantes de l'Europe, les uns n'y voyant qu'une cérémonie purement civile, les autres y voyant une cérémonie religieuse et, par conséquent, idolâtrique. Après bien des débats et l'examen le plus rigoureux, l'Église l'a déclaré superstitieux et idolâtrique et en a prohibé la tolérance à qui que ce fût et sous quelque prétexte que ce soit ; en conséquence, nous le défendons expressément aux chrétiens, et la bulle donnée à ce sujet a été publiée à Pékin , dans les quatre églises. Cette publication , qui n'a pu se faire sans occasionner des murmures et même des réclamations de plusieurs chrétiens indociles, est sans doute parvenue aux oreilles des païens, et même aux oreilles de l'empereur, par les mandarins, jaloux de la faveur qu'accorde l'empereur aux Européens. Quoi qu'il en soit, l'empereur Kienlong étant mort, son successeur a rappelé au palais les artistes européens qui, depuis plusieurs années, avaient été renvoyés à leurs maisons respectives, et a fait citer et inviter deux fois les trois missionnaires, qui sont membres du Tribunal d'Astronomie, à faire la prostration devant le cercueil de l'empereur défunt ; ils ont généreusement refusé, comme ils le devaient, répondant que leur religion ne leur permettait pas une telle cérémonie. Ils étaient prêts à tenir ferme, ils avaient même fait auparavant comme leur testament de mort ; mais, par une disposition particulière de la Providence, qui tient les cœurs des rois dans sa main," ce refus n'a rien produit de fâcheux ; on n'a point tenté de les contraindre et ils se rendent habituellement au Tribunal d'Astronomie comme auparavant. L'empereur, sans beaucoup aimer les Européens, a rendu devant les gens de
sa cour un témoignage avantageux de leur inviolable fidélité et de leur droiture, qui les met hors de tout soupçon. Ainsi, point de persécution. »
Pour bien comprendre l'attitude des missionnaires de Pékin devant ces exigences du cérémonial superstitieux des funérailles impériales, pour se rendre bien compte des alarmes qu'ils éprouvèrent et que l'on partageait autour d'eux, il faut se rappeler l'importance et la durée des célèbres débats auxquels le vénérable Glet vient de faire allusion, qui avaient, en effet, remué toutes les têtes savantes de l'Europe, et qui avaient eu, en Chine, des conséquences plus douloureuses, jetant la division parmi les prédicateurs de l'Évangile, suscitant, nous l'avons vu, de cruelles persécutions contre des prêtres uniquement coupables d'être restés fidèles au Saint-Siège et à leur conscience, et pensant un moment compromettre les fruits de tout un siècle d'efforts et de succès. Ces longs et fameux démêlés ont été résumés et appréciés, de main de maître, par un des plus illustres apologistes de notre temps. Amené, dans son beau livre sur TertuUien, à parler des excès de polémique auxquels le fougueux écrivain se laissa trop souvent emporter en faisant la guerre aux usages et aux superstitions du paganisme, Mgr Freppel prend de là occasion de mettre en lumière la ferme et prudente conduite de l'Eglise, toujours également éloignée des faiblesses coupables et des provocations indiscrètes, non moins incapable de favoriser l'illusion qui porterait atteinte à l'intégrité du culte ou de la ^foi, que d'imposer un joug trop lourd en réprouvant des coutumes innocentes qui, bien qu'en usage chez les païens,
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n'entraînent cependant aucune profession effective de paganisme. Tertullien va jusqu'à traiter d'apostats les soldats chrétiens qui, lorsque les empereurs leur distribuaient des largesses, venaient les recevoir, selon l'habitude , une couronne de lauriers sur la tête , et il exalte comme un confesseur de la jfoi un de leurs compagnons qui, « plus soldat de Dieu, dit-il, plus intrépide que ses frères, lesquels s'imaginent pouvoir servir deux maîtres , s'avança un jour tête nue , tenant à la main sa couronne inutile et manifestant par là qu'il était chrétien* ». L'Eglise n'a eu garde de prendre à son compte la sévérité outrée de Tertullien. A quinze siècles de là, des missionnaires cathoHques, se laissant entraîner dans une voie tout opposée de concessions excessives, avaient cru pouvoir fermer les yeux sur un dangereux alliage de christianisme et , d'idolâtrie, qui n'allait à rien moins qu'à altérer la pureté de la doctrine et de la morale évangéliques. L'Église, malgré les grands services qu'ils avaient rendus dans le passé et au risque d'entraver le succès de leur action dans l'avenir, n'hésita pas à condamner formellement leur conduite. « Vous n'ignorez pas, disait à ce sujet Mgr Freppel, en s'adressant à ses auditeurs de la Sorbonne, vous n'ignorez pas quels grands résultats avait obtenus en Chine et dans l'Inde le zèle des Pères de la Compagnie de Jésus. Cette illustre société, l'une des gloires de l'Église catholique, était parvenue, à force d'habileté et de persévérance, à entamer sur tous les points ces deux pays idolâtres. Ses membres n'avaient rien oublié pour attirer à la foi chrétienne les Indiens et les Chi-