I. Tertullien, de Coronamil., I
nois, en s'insinuant dans leur esprit par une stricte observation des coutumes nationales. Les uns n'hésitaient pas à reproduire, dans leur genre de vie, le régime des brahmes les plus austères ; d'autres se faisaient parias pour trouver un accès plus facile auprès de cette classe réputée vile et infâme par le reste de la nation. Dans le Céleste Empire, on les avait vus devenir tour à tour mandarins, astronomes, géographes', médecins, ambassadeurs même, et travailler ainsi au triomphe de la Foi en se rendant utiles dans toutes les branches de la science et de l'administration. Assurément, on ne saurait assez louer des hommes qui s'imposaient de tels sacrifices pour gagner du terrain au milieu des contrées infidèles. C'était une application aussi ingénieuse que féconde de la grande maxime de l'Apôtre : il faut se faire tout à tous pour convertir les âmes au Christ. Mais il y avait dans cette voie de condescendances un écueil que les missionnaires jésuites ne surent pas complètement éviter. Partant de ce principe incontestable, qu'il ne faut pas heurter inutilement des usages établis, mais écarter au contraire tout ce qui est de nature à faire obstacle au rapprochement, ils allaient jusqu'à tolérer dans leurs néophytes des pratiques plus ou moins superstitieuses. Ainsi, pour ne point choquer les préjugés des Indiens, ils omettaient certaines cérémonies accessoires dans l'administration du baptême, cachaient les noms de quelques objets du culte catholique sous des appellations insolites, permettaient aux femmes de porter un bijou nommé taly^ qu'elles reçoivent le jour des fiançailles et sur lequel est gravée l'image d'une idole, etc. C'était pousser la tolérance à
des limites où elle ne trouve plus dans la charité une excuse suffisante. La question des rites malabares se reproduisait en Chine sous une autre forme. Il s'agissait de savoir si l'on peut licitement rendre à Gonfucius certains hommages que prescrivent les lois et qui ont l'apparence d'un culte religieux ; s'il est permis de prendre part aux cérémonies qui se pratiquent en l'honneur des ancêtres , de saluer le vrai Dieu des noms chinois de Xanti et de Tien^ qui semblent plutôt désigner la nature extérieure ou le ciel, etc. Voyant avec quelle opiniâtreté invincible les Chinois s'attachaient à ces coutumes traditionnelles , les Jésuites croyaient devoir ménager de telles susceptibilités en fermant les yeux sur des actes qui ne leur paraissaient pas empreints d'un caractère religieux : il leur en coûtait de sacrifier l'avenir d'une chrétienté florissante à des scrupules qu'ils tenaient pour exagérés. C'est en ce sens qu'ils expliquent leur conduite dans une lettre au pape Clément XI : « Nous souhaiterions de tout notre cœur « qu'il fût en notre pouvoir d'abolir toutes les coutumes «et les rites des païens, où l'on pourrait apercevoir le « moindre soupçon de mal. Mais, dans la crainte de ferce mer par cette sévérité l'entrée de l'Évangile et la porte «du Ciel à un grand nombre d'âmes, nous sommes « obligés, à l'exemple des saints Pères, au temps de la « primitive Église, de tolérer les cérémonies des Gentils « qui sont purement civiles ; de manière cependant qu'au- « tant que la chose peut se faire sans danger, nous les « retranchons peu à peu, en y substituant des cérémonies «chrétiennes. » On voit assez, par ces paroles, avec quelle entière bonne foi les Jésuites procédaient dans
cette affaire : ils ne toléraient les cérémonies chinoises que par motif de nécessité, avec la ferme intention d'en faire tomber l'usage à mesure que le christianisme s'implanterait dans le pays. Mais n'était-ce pas une erreur de fait que d'envisager comme des usages purement civils les hommages qu'on rend à Confucius et le culte des ancêtres morts ? Les missionnaires dominicains, d'accord avec les vicaires apostoliques établis dans ces contrées, n'hésitaient pas à y voir autant de superstitions païennes. De là, un grave différend qui, porté d'Asie en Europe, divisa les esprits, absolument comme au temps de Tertulhen. Les savants prenaient fait et cause pour ou contre les Jésuites de la Chine. Ceux-ci s'appuyaient sur l'opinion des mandarins et des lettrés qui, en paroles du moins, n'attribuaient aucun caractère religieux aux usages en question : l'empereur Kang-hi, consulté à ce sujet, avait fait une déclaration dans le même sens. Aux yeux de Leibnitz, un tel jugement suffisait pour justifier les Pères de la Compagnie de Jésus. Mais d'abord, la bonne foi des Chinois n'a jamais été proverbiale : la réponse des lettrés pouvait fort bien n'être qu'un mensonge ajouté à tant d'autres. Puis, quelle que fût l'opinion de ces derniers sur le point en litige, il fallait bien aussi tenir compte de celle des bonzes et du peuple. Du moment que la masse de la nation, et cela n'était guère douteux, attachait à ces cérémonies des idées superstitieuses , les chrétiens ne pouvaient y participer sans que leur manière d'agir prît aux yeux du grand nombre une couleur analogue. La tolérance des Jésuites était en tout cas répréhensible par ce côté. Avec cette sagesse et cette longanimité qui
le distinguent, le Saint-Siège différait son jugement sur une question qui, résolue dans un sens ou dans un autre, allait entraîner les plus graves conséquences. D'une part, on pouvait craindre qu'un acte d'autorité ne vînt anéantir dans ^l'Extrême Orient tout un siècle de travaux ; de l'autre, il fallait empêcher que la religion ne dégénérât, dans ces contrées lointaines, en un mélange bizarre de christianisme et de paganisme. Pour éclaircir les difficultés en instruisant la cause sur les lieux mêmes. Clément XI envoya comme légat aux Indes et en Chine Charles de |Tournon, archevêque d'Antioche. Ce prélat ne tarda pas à se convaincre que les rites malabares n'étaient pas plus innocents que les cérémonies chinoises et, par suite, il condamna hautement les uns et les autres. Appuyés dans leur résistance par quelques évêques portugais, les missionnaires jésuites refusèrent d'obéir au mandement du légat. Un décret de l'Inquisition vint confirmer la sentence de l'archevêque, mais sans plus de succès. Une bulle de Clément XI ne parvint pas davantage à terminer le débat. Comme le Pape distinguait à bon droit les usages purement civils des cérémonies superstitieuses, les Jésuites se crurent autorisés à retenir certaines pratiques qu'ils rangeaient dans la première classe. 11 fallut qu'une deuxième bulle, lancée en lyiô, vînt couper court à leurs subterfuges en les obligeant à rompre avec toutes les coutumes chinoises. Encore la querelle futelle loin de s'apaiser. Dans la conviction oii ils étaient que ces mesures de rigueur entraîneraient la ruine du christianisme sur les bords du fleuve Jaune et du Gange, les missionnaires épuisaient tous les palliatifs et les
moyens dilatoires pour retarder une catastrophe qui leur paraissait imminente. Un deuxième légat envoyé en Chine, Mezzabarba, leur avait fait quelques concessions, qui les encouragèrent de nouveau dans leur résistance. Enfin, Benoît XIV comprit la nécessité de mettre un terme à des luttes qui pouvaient faire accuser l'Eglise de vouloir pactiser avec les superstitions païennes. .Les bulles Ex qiio singiilari et Omnium sollicitudinum condamnèrent sans la moindre restriction les rites malabares et les cérémonies chinoises. Devant ce jugement solennel, toute opposition tombait d'elle-même ^ » En 1796, lors des funérailles de l'empereur Kienlong, les missionnaires de Pékin ne pouvaient donc hésiter sur le parti qu'ils avaient à prendre, et les bulles pontificales leur dictaient assez clairement la réponse qu'ils devaient faire aux injonctions de la cour. Comme les autres mandarins, l'évêque de Pékin, un ancien Jésuite portugais et M. Raux, tous trois membres du Tribunal des Mathématiques, avaient reçu l'ordre de se rendre, tous les jours, au palais, à l'heure qui leur serait fixée, pour y prendre part aux sacrifices et à toutes les cérémonies superstitieuses qui, durant trois semaines, devaient se succéder devant le cadavre du monarque défunt. Leur résolution fut arrêtée aussitôt, et d'un commun accord. En ce moment, M. Raux dut se sentir éclairé et fortifié par l'exemple de Mgr Mullener, de MM. Appiani et Pedrini, qui avaient autrefois tant souffert pour la cause qu'il se trouvait avoir à défendre à son tour. Le premier jour, les trois missionnaires s'abstinrent de paraître. Leur absence ne pouvait