‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 57 sur 144 · Dans sa lettre à son frère le chartreux, du 29 août 179S · texte numérisé non relu

Dans sa lettre à son frère le chartreux, du 29 août 179S

secte est très ancienne, et prend ordinairement occasion de la vieillesse de l'empereur, pour prendre les armes et secouer le joug étranger. Or, ces rebelles, qui brûlent tous les lieux par où ils passent et massacrent tous ceux qui ne veulent pas prendre parti avec eux, se sont assez approchés de nos montagnes, pour nous jeter dans les plus vives alarmes. Au reste, ils n'ont jamais été plus proches de nous que de cinq à six lieues ; mais, certes, c'en est bien assez. Grâce aux soins paternels de la Providence, deux fois, je me suis éloigné d'une quarantaine de lieues, et, chaque fois, j'ai été fort à propos ramené au gîte, pour n'être pas enveloppé par eux et massacré comme tant d'autres. Plusieurs fois, ils ont disparu pendant plusieurs mois, et, au temps le moins prévu, ils se montrent de nouveau, comme cela est arrivé il y a encore deux mois ; mais nous en avons été quittes pour la peur; à présent, tout est en paix autour de nous, en expectative d'une nouvelle alarme. On ne peut dire combien d'hommes des deux partis ont été victimes de cette guerre intestine. »

On sait que, depuis Tannée 1644, le trône impérial de la Chine était occupé par des princes d'origine étrangère, et que la dynastie tartare des Tsing avait supplanté la dernière des dynasties chinoises, celle des Ming. Le monarque en qui elle s'éteignit, Tsongtching, d'un caractère soupçonneux et cruel, s'aliéna l'esprit des grands comme celui du peuple. Sur la fin de son règne, la Chine, déchirée par les factions, se vit en proie aux brigandages de huit armées de rebelles, dont les chefs, aspirant tous ensemble à la tyrannie, périrent successivement sous les coups de l'un d'entre eux.

qui vint mettre le siège devant Pékin, y entra en triomphe au bout de trois jours et prit le titre d'empereur, après que Tsong-tching, pour ne pas tomber vivant entre ses mains, se fut donné la mort en se pendant à un arbre. L'un des généraux de ce dernier, Ou-sanguey, le seul qui n'eût point pactisé avec les séditieux, résolut de venger la chute du souverain légitime ; il ramassa les débris de l'armée impériale et appela à son aide le roi de Tartarie, Tsong-tse, qui lui amena un renfort de quatre-vingt mille hommes. Leurs forces réunies mirent l'usurpateur en fuite ; mais Tsong-tse prétendit recueillir les fruits d'une victoire dont il avait la plus grande part. Prince doux, généreux et affable, élevé autrefois en Chine, versé dans la langue et les sciences de ce pays, façonné aux usages et aux moeurs de ses habitants, lié d'amitié depuis l'enfance avec un grand grand nombre de mandarins, il les voyait déjà s'incliner sous son autorité et prêts à entraîner la nation sous son obéissance, lorsqu'il mourut. Avant de rendre le dernier soupir, il désigna pour son successeur son fils Chuntchi, âgé de six ans. Il semblerait qu'une minorité, dans de pareilles circonstances, dût être fatale à un pouvoir à peine naissant. Mais telle était la lassitude où leurs guerres intestines avaient plongé les Chinois, tel était l'ascendant d'un peuple nouveau, énergique, vaillant, sur un peuple vieilli, usé par une civilisation raffinée et corrompue, que le jeune Chun-tchi, conduit immédiatement à Pékin, y fut accueilli comme un libérateur, au milieu de l'enthousiasme et des cris de joie de la foule, qui ne cessait de répéter : « Vive l'empereur, qu'il vive dix mille ans ! » Ainsi se trouva fondée par

un enfant de six ans la nouvelle dynastie des Tsing^ la vingt-deuxième qui fût appelée à régir la Chine, et qui la gouverne encore aujourd'hui. Trop tard, Ou-sanguey reconnut sa faute, et, quoique comblé d'honneurs et de dignités par les nouveaux maîtres de sa patrie, on l'entendait souvent exprimer ses regrets et son repentir en disant qu'il avait fait venir des lions pour chasser les chiens ^

Il ne faudrait pas croire cependant que tout patriotisme fût étouffé parmi les Chinois : sans parler des soulèvements fréquents qui éclatèrent dans les provinces et obligèrent les Tartares à conquérir pied à pied leur nouvel empire, lorsque, au bout de trente ans, ils eurent entièrement subjugué la Chine et réduit à l'impuissance les divers prétendants, dont les succès avaient, plus d'une fois, balancé leur fortune et ébranlé le trône de Ghun-tchi, le sentiment national demeura encore assez vivace pour qu'en l'exploitant habilement, une société secrète, véritable franc-maçonnerie chinoise 2, ait pu former comme une armée permanente de la révolte et, par le nombre de ses adhérents comme par l'audace de ses entreprises, se rendre redoutable au pouvoir établi.

Au temps où le vénérable Clet vivait dans le Houkouang et écrivait les lignes que nous citions tout à l'heure, les Pei-lien-kiaô^ ou membres de la secte du Nénuphar blanc, s'étaient multipliés à tel point, que leur principal

1. Du Hàlde, Description de l'Empire de la Chine, t. I, p. 53o et sq.

2. Voir Associations de la Chine, lettres du P. Leboucq, missionnaire au Tchély-sud-est; Paris, F. Wattelier et 0% sans date, p. 2-44.

3. Pei signifie blanc, lien nénuphar, et kiaô doctrine ou religion.

chef, arrêté et amené devant l'empereur qui lui demanda : « Combien as-tu de partisans? » put lui répondre : « J'ai pour moi le tiers de l'empire *. » On ne s'accorde pas sur l'époque où cette association prit naissance. Tandis que les uns la font dater seulement des dernières années du règne de Kien-long, d'autres reculent ses origines jusqu'à seize siècles en arrière et la font dériver de la conspiration des Hoang-king-tse ou Bonnets jaunes, qui, sous l'empereur Lin-ti, l'an i6o après Jésus-Christ, levèrent trois puissantes armées pour tirer vengeance de l'exécution de douze cents lettrés, décapités par ordre du souverain 2. Une fois organisés, les Bonnets jaunes ne posèrent plus les armes; souvent vaincus, ils ne furent jamais exterminés complètement, et, dans une aussi longue suite de siècles, changeant de nom plutôt que de constitutions et de but, ils ne cessèrent de s'insurger contre le gouvernement régulier et parvinrent plusieurs fois à le tenir en échec. L'opinion, qui rattache à ces nombreuses générations de rebelles les sociétaires du Nénuphar blanc, semble être adoptée par le vénérable Clet, qui les regarde comme « une secte très ancienne ». Ils n'auraient fait, dans cette hypothèse, que donner, depuis l'avènement de la dynastie tartare, une fin ou un prétexte patriotique à leurs perpétuelles tentatives de révolution, en affichant le projet d'arracher le pouvoir à des mains étrangères. En réalité, ces prétendus champions de la dynastie déchue se proposent beaucoup moins de la rétablir sur le trône, que de s'en emparer eux-mêmes et, par là, d'arriver à la ri-

, I. Annales de la Propagation de la Foi, t, IX, p. 326. 2. P. Leboucq, op. cit., p. 3.

chesse pour se livrer au plaisir ^ Liés par les plus terribles serments, les frères du Nénuphar sont tenus, au secret le plus inviolable et à l'obéissance la plus aveugle. Leur hiérarchie, leurs lois font de la secte un véritable gouvernement occulte, toujours prêt à monter à l'assaut du gouvernement officiel. Il ne semble pas, quoi qu'on ait quelquefois avancé le contraire, qu'ils nourrissent aucune haine particulière contre le christianisme^. Sans doute, les missionnaires et leurs néophytes ont été souvent enveloppés dans les massacres ordonnés par les chefs de la franc-maçonnerie chinoise et exécutés par les bandes furieuses de ses innombrables adeptes, mais ceux-ci les poursuivaient moins comme chrétiens que comme des gens étrangers à leur parti et en qui, par suite, ils voyaient des ennemis. C'est surtout indirectement et par contre-coup que les mouvements séditieux des Pei-lien-kiaô ont été funestes au catholicisme, que les autorités se sont plu à confondre avec une association dont la doctrine, tissu de superstitions puériles, et les visées, inspirées par le sensualisme le plus grossier, sont en opposition flagrante avec les enseignements et les maximes de l'Évangile^. Lorsque le célèbre Wang, ce chef des Pei-lien-kiaô, dont nous venons de parler, comparut devant Kia-king, l'empereur lui posa cette question : « As-tu parmi tes partisans des sectateurs de la rehgion du Ciel (il désignait sous ce nom les chrétiens) ? — Je n'en ai aucun qui professe

1. P. Le'fcoucq, op. cit., p. 3o. Cf. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 326.

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