‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 60 sur 144 · I. Quand personne ne nous poursuit · texte numérisé non relu

I. Quand personne ne nous poursuit

la fuite. J'ai couru plusieurs fois un danger notable de tomber entre leurs mains; mais la Providence m'en a préservé pour mon troupeau, qui se dissiperait en grande partie, s'il était dépourvu de pasteur : ils ont visité ma maison, en ont enlevé ce qu'ils ont voulu sans la brûler. C'est de notre camp que je vous écris; car il y a quelques jours qu'ils se sont approchés de nous, à la distance seulement de quatre lieues. Mais, cette fois, nous en sommes quittes pour la peur; ils ont rebroussé chemin, et sont allés porter leurs ravages je ne sais où : ainsi, nous ne sommes presque jamais tranquilles, par une crainte réelle ou une terreur panique. Il n'y a point de profit à mourir de la main de ces rebelles, parce qu'ils n'en veulent pas à notre religion qu'ils ignorent, mais au gouvernement tartare dont ils sont ennemis déclarés. C'est une secte qui subsiste depuis plusieurs siècles, mais qui n'a levé l'étendard de la révolte, d'une manière formidable, que depuis six à sept ans. La province où je réside en est principalement infestée. Au reste, tous leurs efforts se réduisent à ravager et à détruire ce qui ne leur oppose à peu près aucune résistance; car ils ne se sont emparés d'aucune ville; ils n'osent pas même attaquer nos camps qui ne demanderaient que trente soldats européens pour être pris dans l'espace d'un déjeuner; de manière que ce qui les laisse subsister, c'est que chacun, craignant pour sa vie, leur ouvre le passage par la fuite ; ainsi, c'est comme un torrent qui détruit tout, parce qu'on ne lui oppose aucune digue. » Toutefois, vers le temps même où M. Clet traçait ces lignes, un coup d'audace pensa rendre les Pei-lien-kiaô maîtres de Pékin et de la Chine. Leur chef, aidé de ses meil-

leures troupes, avait déjà pénétré dans la capitale et se trouvait aux portes du palais impérial. Les Annales du Nénuphar blanc célèbrent cette victoire avec une emphase dont le ton seul décèle assez l'exagération. A les entendre, les soldats de Wang étaient « nombreux comme les grains de sable de la mer et du désert; les armées impériales, à leur approche, s'enfuyaient au fond des montagnes et mouraient d'épouvante ». Le triomphe des rebelles fut de courte durée. L'insubordination de ces bandes indisciplinées, les rivahtés de ceux qui étaient à leur tête, changèrent tout à coup un si heureux succès en un désastre qui ruina pour longtemps les espérances du parti. Wang et ses principaux lieutenants furent pris et décapités 1. Doué d'une éloquence entraînante et d'une rare intrépidité, Wang, qui avait le grade de licencié militaire 2, fut, de son vivant, l'idole des Pei-lien-kiaô. Aujourd'hui encore, sa mémoire est en vénération dans la secte, qui l'honore comme un martyr dont le sang crie vengeance. Aux yeux de l'histoire, il ne fut qu'un habile et dangereux chef de brigands, et l'on ne peut voir dans sa mort que le châtiment mérité des crimes nombreux dont il avait été l'instigateur et le complice.

1. p. Leboucq, op. cit. p. 6. Cf. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 326.

2. On sait qu'il y a en Chine deux classes de mandarins, les mandarins de lettres, de beaucoup les plus considérés et les plus puissants, et aux mains desquels se trouve toute l'administration de la Chine, et les mandarins d'armes, plus nombreux que les premiers, mais relégués à un rang inférieur et dépendant même, à certains égards, des mandarins lettrés. Pour être admis dans cette classe des mandarins de guerre, il faut, comme ceux des lettres, avoir franchi trois degrés, et être devenu successivement bachelier d'armes, licencié d'armes, docteur d'armes. La force du corps, l'adresse dans les exercices, l'aptitude à saisir les préceptes de l'art militaire, voilà ce qu'on exige d'eux, et tel est l'objet

Lors de l'insurrection qu'il raconte dans ses lettres, M. Clet avait couru plus de dangers qu'il ne le donne à entendre. Fidèle aux traditions d'humilité léguées par saint Vincent à ses disciples, soigneux de passer sous silence ce qui pourrait provoquer en sa faveur l'intérêt et l'attention, il voudrait nous faire croire que tout se borna pour lui à quelques alertes, dont plusieurs n'étaient même pas . bien sérieuses. Nous savons par ses confrères qu'une fois, au moins, il faillit tomber aux mains des insurgés et que, sans une protection spéciale du Ciel, il aurait, ce jour-là, payé de sa vie le zèle qui l'avait retenu dans sa résidence, alors qu'il était déjà informé de l'approche de l'ennemi. Dans une lettre adressée, le 3i juillet 1802, à M. Brunet, vicaire général de Saint-Lazare, M. Ghislain s'exprime ainsi: « M. Clet a manqué, l'année passée, d'être pris par les rebelles pour avoir tardé un peu trop à se retirer en lieu de sûreté avec les chrétiens. Sa résidence fut pillée ; mais, par une espèce de miracle, ces furieux s'amusèrent à boire son vin et n'entrèrent pas dans la seconde chambre où il était K » Nous l'avons dit, ce n'étaient pas

des divers examens qu'on leur fait subir. Grosier, Description générale de la Chine, p. 443-448.

I. Dans une lettre de M. Villa à M. Boullangier, datée de l'année 1801, on lit les lignes suivantes : « Voici ce que m'a écrit dernièrement M. Raux : « Les courriers que j'avais envoyés à Macao passèrent à leur « retour par le pays de M. Clet : ils m'apportèrent une de ses lettres, « mais ils ne le virent point, parce qu'il était alors caché en lieu sûr; « mais, peu de temps auparavant, il avait eu une cruelle visite des a rebelles, lesquels ravagèrent la mission et tuèrent ou prirent une cin- « quantaine de chrétiens (la plupart de ces prisonniers s'échappèrent « peu après des mains de ces tigres). Pendant cette déplorable dis- « persion du troupeau, le pasteur se tenait caché dans des cavernes ou « dans des anfractuosités de rochers. Après que les brigands furent

seulement les attaques et les déprédations des Pei-lien- Kiaô, que les chrétiens avaient à redouter ; c'était aussi, c'était plus encore peut-être l'opinion , faussement répandue, qu'ils faisaient cause commune avec cette secte sanguinaire et impie. Il semble bien qu'il faille attribuera ce préjugé ou à cette calomnie une menace de persécution, dont parle M. Clet dans sa lettre du mois de novembre 1799, qui se dissipa promptement, il est vrai, et ne plana un instant sur les fidèles du Hou-kouang, que pour mieux confondre leurs accusateurs. « Un événement, dit le Vénérable, qui s'est passé dans le centre de nos chrétientés, a failli produire une persécution. Quelques infidèles mal intentionnés ont répandii le faux bruit que les chrétiens devaient, à telle époque fixe, lever l'étendard de la révolte : aussitôt, grande rumeur, grands mouvements parmi les païens. Le mandarin du lieu prend connaissance de l'affaire, fait comparaître devant lui quelques notables chrétiens qui démontrent l'absurdité d'une telle calomnie, puisque, outre une infinité d'endroits où il n'y a point de chrétiens, dans les lieux même où il y en a, ils ne forment pas la centième partie du peuple, et qu'ainsi, eu égard à leur petit nombre, se révolter, ce serait évidemment et follement courir à la mort. Le mandarin a fait saisir trois des auteurs de ces bruits et en a puni deux de mort comme calomniateurs ; le troisième est en prison, destiné à subir le même sort, si, à l'époque par lui fixée, les chrétiens ne se mettent pas en état d'insurrection. Ainsi,

« partis, M. Clet put respirer ; mais il est toujours dans l'appréhension « qu'ils ne reparaissent. Il m'écrit que, tout bien considéré devant « Dieu^ il est dans la ferme et invariable résolution d'attendre la volonté « de Dieu au milieu de ses chrétiens. »

tout s'est assoupi, sans qu'il y ait eu même un chrétien emprisonné. »

C'est au milieu de ces alarmes, de ces périls de toute sorte, que M. Glet reçut, pour la première fois depuis son arrivée en Chine, des nouvelles de sa famille. La lettre qu'il avait adressée, du Kiang-si, à Marie-Thérèse, sa soeur aînée, était demeurée sans réponse. Qu'étaient devenus, durant la Terreur, tous ses frères et soeurs, ceux surtout qui étaient les plus exposés aux fureurs de l'impiété démagogique, François, le chartreux, et Anne-Constance de Saint-Bruno, la carmélite, notre missionnaire se le demandait avec anxiété, lorsqu'on lui remit enfin, dans le courant de 1798, quelques lignes de dom François, qui lui avait écrit à deux reprises déjà, mais sans que ses lettres fussent parvenues à leur destination. Alors s'ouvrit, entre les deux frères, une correspondance qui n'a laissé d'autres traces que trois lettres du Vénérable, remplies des plus intéressants détails sur ses débuts au Kiang-si et dans le Hou-kouang, et où nous avons puisé presque tout ce que nous avons dit jusqu'ici, presque tout ce que nous dirons encore dans ce chapitre, pour essayer de faire revivre les neuf ou dix premières années de son apostolat. Elles nous peuvent fournir, en même temps, des renseignements précieux sur cette famille, dont les principaux membres nous sont déjà connus et ne sauraient nous être indifférents, unis qu'ils étaient par les liens les plus étroits de parenté et de mutuelle affection avec notre futur martyr, qui aimait à se rapprocher d'eux par la pensée, lorsqu'il les eut quittés pour obéir à la volonté de Dieu. Reproduisant, dans les lettres dont nous parlons, une tou-

Ibl

chante image qu'il employait déjà, on s'en souvient, en faisant ses adieux à sa sœur aînée : « Quoique mon corps soit séparé de vous tous de six mille lieues, écritil à dom François, mon cœur en est très proche ^. » Ces sentiments se font jour dès l'entrée en matière de la première réponse qu'il adresse à son frère le chartreux et qui est datée du 29 août 1798: « Mon très cher frère, lui dit-il, il y a sept ans que j'ai quitté les parages de notre malheureuse patrie, pour me rendre en Chine, où je suis heureusement arrivé, après six mois de navigation ; et les premières nouvelles que je reçois de la famille, c'est par une lettre fort courte de votre part, datée de Rome, le 26 décembre 1796. Cette lettre fait mention de deux autres plus amples de votre part ; mais elles ne me sont point parvenues. Cette lettre, toute courte qu'elle est, m'a fait un plaisir infini, parce qu'elle m'apprend qu'au moins à une certaine époque, aucun d'entre mes frères et sœurs n'avait été la victime de la Révolution. Combien n'avais-je pas sujet de craindre que quelqu'un d'entre vous n'eût pu éviter d'être enveloppé dans des massacres qui ont fait tomber tant de têtes innocentes ou coupables ? Vous avez donc pu arriver à Rome, sain et sauf: j'en remercie le bon Dieu de tout mon cœur. Mais, où est mon frère aîné ? Où est ma sœur la carmélite ? Que font mes autres sœurs ? Je n'en sais rien. Comme il est moralement certain que vos précédentes lettres sont totalement perdues, par votre prochaine lettre répétez-moi quelques détails sur notre famille. » C'est donc à Rome que dom François était venu cher-

I. Lettre sans date à son frère le chartreux, écrite très probablement en 1802. — Cf. Lettre au même, du 2g août 1798.

Page 1