IS
cher un asile, lorsqu'il fut chassé, par la Révolution, de la chartreuse d'Aix , où il avait été envoyé comme procureur au mois de mars 1789, après avoir rempli quelques années les mêmes fonctions au monastère de Valbonne. Mais bientôt, Rome elle-même tombait au pouvoir des ennemis de l'ordre social et de l'Église. Au moment où M. Clet écrivait les lignes que nous venons de citer, déjà Pie VI avait été détrôné par le Directoire. Le 5 février 1798, presque sous les yeux du saint et vaillant Pontife, qu'on vit Jusqu'au dernier instant tenir tête à l'orage, la république romaine avait été proclamée au Capitole. Deux jours après, le Pape était outrageusement enlevé de son palais, emmené, sous une escorte de dragons français, hors de la ville éternelle, et entrait ainsi dans cette voie douloureuse de l'exil, d'où il ne devait sortir que par la mort. Le bruit de ces tristes événements parvint jusqu'à M. Clet, qui, sans attendre une nouvelle lettre de son frère, reprit la plume, le 6 novembre 1799, et lui écrivit : « Mon très cher frère, vous avez, je crois, mal fait de ne pas profiter de la même occasion que M. notre général pour me donner de vos nouvelles. Par cette voie je saurais où vous êtes ; et peut-être serai-je privé de votre lettre, que vous avez dû remettre à nos missionnaires pour la Chine ; car, qui sait s'ils pourront parvenir à leur destination ? Je dis cela, non pour me plaindre de vous, mais pour me plaindre moi-même d'être encore privé de la douce consolation d'apprendre de vos nouvelles et de toute la famille. Je n'ai reçu, de votre part, qu'une lettre ; encore n'était-ce qu'une esquisse qui supposait la réception d'autres lettres plus amples, qui ne me sont point par-
venues. L'année dernière, je vous donnai de mes nouvelles, et insérai ma lettre dans celle de M. notre général, le priant de lui donner cours; je ne sais si vous l'avez reçue. J'en agis de même, cette année, ne sachant, après votre expulsion de Rome, vers quel pays vous avez dirigé vos pas. En général, notifiez régulièrement à M. Cayla le lieu de votre résidence , parce que, dans ce temps de révolution , je continuerai de lui adresser mes dépêches pour vous, comme à une personne plus connue et plus facile à découvrir. A la vue de l'état désastreux où se trouve l'Europe, je ne puis que bénir la Providence de m'avoir soustrait à tant de maux. Le philosophisme ne laisse point d'asile à la piété. On pouvait croire avec quelque fondement que Rome au moins serait à l'abri de ses poursuites ; et Rome est devenue sa proie. Après cela, quel asile chercher ? Il n'y en a peut-être point d'autre que les antres et les forêts. Au reste, je me persuade que Rome ne peut être longtemps une république. Plusieurs fois ce peuple a tenté de se rétablir en république, et bientôt la faim l'a forcé de rappeler et de recevoir à bras ouverts son maître légitime. Le peuple romain d'aujourd'hui n'est plus le même qu'autrefois. C'est un vain songe de nos philosophes de se persuader qu'il pourra faire revivre le siècle des Scipion, des Caton et des Brutus. Quoi qu'il en soit des événements subséquents, je ne dis pas à la prise, mais à l'entrée des Français à Rome, que j'ignore, je désire bien savoir vers quel pays vous aurez dirigé vos pas, et apprendre quelle est votre position au milieu de ce bouleversement presque général de l'Europe. »
Nous ignorons nous-même à quelle contrée dom François alla d'abord demander un abri, lorsqu'il dut s'éloigner de Rome, en 1798, à la suite du souverain Pontife. Il ne semble pas qu'il y soit rentré, quand la prophétie du Vénérable se fut réalisée et que, le 3 juillet 1800, la Papauté, dans la personne de Pie VII, eut repris victorieusement possession de sa capitale, à la grande joie et au milieu des démonstrations enthousiastes du peuple, entièrement désabusé d'un régime qui lui avait promis tous les biens et ne lui avait apporté que la misère. François Clet revint sans doute en France, aussitôt qu'un commencement de paix et de liberté y fut rendu à la religion et à ses ministres. Ce qui est sûr, c'est qu'il mourut à Grenoble, sous son habit de chartreux, le 8 mars 18 12 1. A cette époque, il y avait dix ans que sœur Anne-Constance de Saint -Bruno n'était plus 2. Elle avait beaucoup souffert durant la période violente de la Révolution. Expulsée de son monastère, en 1791, forcée de reprendre les vêtements séculiers, elle se retira chez sa sœur Marie- Thérèse. Mais, au plus fort de la Terreur, elle fut arrêtée comme suspecte et jetée en prison. Mise en demeure de signer une formule de serment, qu'on lui
1. Voici son acte d'inhumation, cité par Mgr Ch. Bellet, Vie du Vénérable serviteur de Dieu François-Régis Clet, p. 42 : « Le lo mars 1812, la sépulture est donnée à M. François-Régis Clet, prêtre chartreux, décédé l'avant-veille, muni des sacrements de l'Église, âgé d'environ soixante-six ans. — Roubaud, premier vicaire de l'église cathédrale. » (Registre de la paroisse Notre-Dame de Grenoble.) — On remarquera le prénom de Régis, qui lui est donné par erreur.
2. Voir, sur la date probable de sa mort et sur ses épreuves pendant la Terreur, Mgr Ch. Bellet, op. cit.;p. 40 et sq.; cf. MUe de Franclieu, la Persécution en Dauphiné, de 17Q2 à 1802, passim.
représenta comme parfaitement innocente, qui, en réalité, la faisait tomber sous le coup des censures de l'Église, elle laissa surprendre sa bonne foi et consentit, elle et ses anciennes compagnes du Garmel, à donner la signature exigée.
Ces dignes religieuses ne tardèrent pas, cependant, à ouvrir les yeux, et elles n'eurent pas plutôt reconnu le véritable caractère de l'acte qu'on leur avait arraché, qu'elles s'empressèrent de le désavouer. On les amena à l'hôtel de ville, au mois de mai 1794, et là, au milieu et à l'exemple de ses sœurs, Anne Clet lut sans faiblir et laissa entre les mains de ses juges la rétractation suivante :
Aux citoyens officiers municipaux de la commune de Grenoble.
« Citoyens officiers municipaux, j'ai prêté le serment de liberté et d'égalité ; depuis ce moment, j'éprouve de profonds remords de conscience, crainte qu'il n'y ait quelque chose qui donne atteinte à la religion catholique. Je proteste de ma parfaite soumission en tout ce qui est civil et politique. Je suis, jour et nuit, dans les plus vives inquiétudes, crainte de perdre mon âme ; ma faible santé et mon âge déjà avancé ne peuvent porter plus longtemps de si grandes peines. Ma triste situation est plus propre à exciter votre pitié que votre indignation ; si cette démarche a des suites fâcheuses pour moi, elles me seront moins pénibles à porter que les remords de ma conscience, qui seule me presse de rétracter le serment que j'ai fait et de vous prier de rayer mon nom du registre.
« J'ai l'honneur d'être, citoyens, avec fraternité, votre très humble et très obéissante servante,
« Anne Clet,
ex-carmélite.
« A Grenoble, ce 2i floréal an II de la République une et indivisible '. »
Si le vénérable Clet avait pu lire cette déclaration, nul doute qu'il n'eût reconnu ses propres sentiments dans le simple et noble langage de sa sœur, et qu'il ne se fût réjoui de la voir affronter les fureurs des jacobins français , avec cette tranquillité courageuse et pleine de foi qu'il opposait lui-même au fanatisme des idolâtres de la Chine. Au sortir de l'hôtel de ville, Anne Clet fut reconduite à la prison de la Conciergerie ; elle y resta jusqu'au 2 février suivant, jour où un arrêté du Comité de sûreté générale lui rendit la liberté. Elle put alors retourner chez Marie-Thérèse, où s'acheva pieusement sa vie. Peut-être avait-elle déjà quitté cette terre, lorsque le Vénérable écrivait sa troisième lettre à son frère le chartreux ^ et traduisait à merveille, dès les premières lignes, les vrais sentiments de son cœur à l'égard des siens, qu'il aimait d'une affection toute surnaturelle et sacerdotale, et pour lesquels il n'avait d'autre ambition que de les voir riches des biens de l'âme, d'autre crainte que d'apprendre qu'ils se fussent exposés à les perdre : « Mon très cher frère , dit-il en commençant, j'ai reçu, dans le courant de 1801, votre
1. Nous devons cette pièce, tirée des archives de la ville de Grenoble, à une obligeante communication de M^* de Franclieu, si versée dans tout ce qui concerne l'histoire du Dauphiné et que nous prions de recevoir nos plus vifs remerciements.
2. Cette lettre est sans date; mais elle paraît bien avoir été écrite dans le courant de l'année 1802.
lettre datée du 2 mai 1799; Je ne conçois pas comment vous n'avez pas reçu les miennes, car voici la troisième fois que je mets la main à la plume pour vous donner de mes nouvelles et m'informer des vôtres. Je n'en ai reçu, de votre part, que deux, et encore fort courtes, qui en supposaient d'autres plus amples, qui apparemment m'instruisaient plus à fond de l'état de la famille. J'ai aussi écrit à ma sœur l'aînée ; mais je n'en ai point reçu d'elle; peut-être aussi n'a-t-elle pas reçu la mienne. Quoi qu'il en soit, votre lettre, quoique trop courte, m'a fait le plus sensible plaisir, en m'apprenant qu'au milieu de cette désolation universelle aucun de la famille n'a péri d'une mort violente, comme je le craignais fort. Mais quelle croix pour notre sœur carmélite d'avoir été réduite à quitter sa chère solitude et à redevenir séculière! Pour vous, dans, votre malheur, vous êtes heureux d'avoir conservé votre état : tous les pays nous sont bons, pourvu qu'on puisse servir Dieu en paix, parce que nous ne connaissons pas de patrie ici-bas : notre vraie patrie est le ciel , où l'on peut arriver de tous les pays du monde. Vous me parlez de notre sœur Julie * et de ses enfants, et vous ne me dites rien de notre beau-frère ; vit-il encore ou non ? Notre neveu l'aîné ^ est à portée de recevoir vos avis ; ainsi , en en profitant, il peut vivre en bon chrétien au milieu de cette corruption presque universelle. Mais, quant au cadet^, je suis en peine pour son âme, soit parce qu'il est
1. Françoise-Julie Clet, qui épousa, en 1770, son cousin François- Alexis.
2. Césaire-François, fils des précédents, né le 7 novembre 1771.
3. Joseph-Stanislas, né en 1781, chirurgien militaire, mort en 1800 ;
bien difficile de se sanctifier dans les camps, soit parce que, servant dans l'armée française, il ne peut manquer d'être imbu de l'esprit philosophique dont elle est animée. Pour ce qui est de notre frère aîné et de nos sœurs, j'ignore de quelle liberté ils jouissent par rapport à la religion ; au reste, je présume qu'ils ne se sont pas laissé entraîner par le torrent et qu'ils abhorrent intérieurement et extérieurement la réforme philosophique. » Toutes ces épreuves que ses parents avaient traversées, tous ces dangers que les événements et les idées du jour faisaient courir, dans sa patrie, à la foi et à la piété, inclinaient M. Clet à penser qu'on était, pour servir Dieu, moins en sûreté chez certains peuples chrétiens qu'en plein pays idolâtre. Comparant l'état de l'Europe à celui des contrées qu'il habite, il n'hésite pas à dire à son frère : « Il vaut mieux être en Chine qu'en France : nos infidèles sont loin d'avoir l'atrocité de vos impies; car ces derniers vérifient le proverbe : Corruptio optimi pessima'^. » Il reprend, un peu plus tard, et complète le parallèle dans les lignes suivantes : « Nous avons quelques chrétiens tièdes; mais, grâces à Dieu, nous n'avons point de philosophes et point de femmes théologiennes. Tous, ou presque tous, croient bonnement, vos incrédules diraient : bêtement, parce qu'ils ne savent pas que Dieu, pour humilier l'orgueil des prétendus sages du siècle, s'est choisi un troupeau fidèle parmi les pauvres, les faibles et les ignorants du siècle, pour
son oncle ne pouvait encore avoir appris son décès. (Voir Mgr Bellet, op. cit., p. 6i, notes i et 2, et Pièces justificatives, n" i.)
I. « Rien de pire que le bien, lorsqu'il vient à se corrompre. » Lettre du 29 août 1798.
faire triompher l'apparente folie de la croix de la prétendue sagesse du monde... Il s'en faut de beaucoup que nos chrétiens soient impeccables ; mais presque tous viennent entendre la voix de leur père, recevoir ses instructions et chercher des remèdes aux maux de leur âme. La plupart, bien loin de fuir le tribunal, se confessent plus rarement qu'ils ne voudraient. La pénurie d'ouvriers évangéliques nous force à en repousser plusieurs du tribunal, pour donner audience à d'autres qui, depuis longtemps, ne s'en sont pas approchés. Nos oreilles ne sont jamais frappées de blasphèmes ou du nom de liberté. Proportion gardée , il y a plus de chrétiens en Chine qu'en France i. »
Au reste, le christianisme, durant les premières années du règne de Kia-king, jouissait en Chine d'une sorte de liberté relative. Cet empereur se montra d'abord animé, à l'égard des missionnaires et de leurs néophytes, de sentiments de bienveillance, ou tout au moins de tolérance, qui ne devaient que trop se démentir dans la suite, tl avait même déclaré, dans un décret, qu'il ne fallait pas confondre la religion chrétienne, bonne en elle-même, avec les innombrables sectes prohibées dans ses États. Il est vrai qu'en dépit d'une déclaration en apparence si favorable à la diffusion de la vraie foi, les lois de proscription précédemment portées contre celle-ci n'étaient nullement abrogées et restaient toujours en vigueur 2. Seulement, les autorités locales, là où