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nous donne copie de cet ordre. C'est une lettre circulaire, adressée à tous les vice-rois, et par les vice-rois à tous les tribunaux sur notre passage. La substance de cette lettre est que les trois mandarins chargés de veiller sur les quatre maisons d'Européens qui sont à Pékin ont représenté à l'empereur que lesdits Européens répandent les principes de leur religion et^ à cause de cela, sont surveillés pour empêcher qu'ils n'aient de communication avec les Chinois ; que comme, d'ailleurs, il y a assez d'astronomes pour le présent à Pékin, il serait bon d'écrire pour que, si nous n'étions pas encore partis de Canton, on ne nous fît pas partir, ou que, si nous étions partis, on nous fît retourner dans notre pays. La conclusion est que l'empereur a consenti à la proposition. »
MM. Richenet et Dumazel durent immédiatement rebrousser chemin et furent ramenés à Canton, d'où on les conduisit à Macao. Dès que M. Ghislain apprit ce qui venait d'arriver, comprenant qu'il n'y avait aucun espoir de faire jamais rétracter l'exclusion prononcée contre ses deux confrères, il envoya aussitôt sur leurs pas deux courriers, qui avaient ordre de les rejoindre le plus promptement possible et de leur remettre des lettres où il engageait M . Richenet à se fixer soit à Canton, soit à Macao, pour y prendre soin de la procure de la Congrégation, et M. Dumazel à tâcher de se rendre auprès de M. Clet.
Si l'on se souvient des lignes où M. Richenet célébrait, en termes si touchants, « la pauvre chaumière et la vie tout apostolique du bon M. Clet », on pensera sans doute que ce digne missionnaire dut porter envie
à M. Dumazel. Mais cette nouvelle destination convenait bien aussi aux inclinations, aux vertus de ce dernier, et il semble même qu'il l'avait espérée et qu'elle avait failli lui échoir beaucoup plus tôt, au moment où il mettait le pied sur le sol chinois. Écrivant en Europe presque au lendemain de son arrivée à Macao, et rendant compte de l'excellent accueil qu'il avait reçu, lui et son compagnon de voyage, des missionnaires de cette ville : « Ils nous montrèrent, disait-il, une lettre de M. notre Supérieur de Pékin, qui nous disait d'aller droit à Canton pour nous y présenter au vice-roi de l'empereur et faire les autres démarches d'usage pour aller à la cour. C'est donc pour Pékin que nous sommes à présent destinés, à moins que quelque nouvel incident ne nous fasse redestiner aux missions des provinces. Ce mot redestiner vous fait entendre que notre première destination avait été que l'un de nous resterait à Macao, pour apprendre la langue, le style et l'habit chinois, sans omettre la manière de manger le riz avec les baguettes, et qu'ensuite il s'introduirait dans la province du Houkouang, dont notre Congrégation a été chargée par le Saint-Siège, tandis que l'autre irait à Pékin. Les besoins de nos missions du Hou-kouang sont effectivement bien urgents; M. Clet y est resté seul Européen, après la prise et la mort de M. Aubin, et ce digne confrère ne cesse de crier au secours. » M, Dumazel regardait cette mission du Hou-kouang, où il y avait tant à travailler et à souffrir, comme un poste d'honneur. Parlant, dans une autre lettre, d'un de ses confrères d'Europe qu'on avait, un moment, songé à envoyer auprès de M. Clet : « Il est malheureux, dit-
il, que sa santé trop faible paraisse s'opposer à une si glorieuse destination, m
Ministère glorieux, en effet, que celui qui devait mener le vénérable Clet au martyre, et auquel M. Dumazel se voyait appelé, au milieu de circonstances qui en augmentaient singulièrement les difficultés et les périls ! Ce n'était pas, d'abord, sans peine et sans danger qu'un Européen, un prêtre catholique, pouvait se frayer un . passage jusqu'à ces missions de l'intérieur et du centre de la Chine. Pour aller de Macao au Hou-kouang, le chemin le plus naturel et le plus direct était de traverser le Kouang-tong ; mais les mandarins, tenus en éveil par les récents édits de l'empereur, faisaient bonne garde, et M. Dumazel, s'il eût tenté cette voie, aurait été infailliblement arrêté, comme venait de l'être un franciscain italien qui, en ce moment même , était enfermé dans les prisons de Canton. Il dut donc se résigner à prendre un énorme détour ; et, sur le conseil des prêtres des Missions étrangères, avec la promesse de leur protection et de leur aide, il résolut de passer par la Cochinchine, par le Tong-king, pour essayer de se rendre au Yun-nan, et, de là, au Su-tchuen, province limitrophe du Hou-kouang. Il était en Basse-Cochinchine lorsque, le 29 juin 1806, il écrivit à M. Brunet une lettre où il trace en détail l'itinéraire qu'il se propose de suivre, et où respirent le calme, le sang-froid de cette âme vraiment apostoUque, qui ne se dissimule aucune des épreuves qui l'attendent et se confie uniquement, pour les surmonter, dans le mérite de l'obéissance et dans la grâce de Dieu.
<( C'est de la Cochinchine que j'ai l'honneur de vous
écrire, dit-il. J'ai quitté M. Richenet à Macao, le 12 mars dernier, après avoir reçu l'ordre secret, que M. Ghislain m'a envoyé de Pékin par la bouche du frère Ouang, d'entrer dans le Hou-kouang, pour y joindre M. Clet. Cette périlleuse mission, m'étant intimée surtout dans les circonstances de la persécution suscitée en Chine l'année dernière, a été pour moi comme une menace de mort. Néanmoins, la crainte de désobéir m'a aidé à me vaincre, me souvenant de l'Écriture qui dit : Vir obedïens loquetur victorias^; melior est obedientia quam victîmœ^ ; noli esse sapiens apud temetipsum^ ; et une infinité d'autres passages. Les voies étant en ce moment impraticables par la province de Canton, M. Létondal, notre ami sincère, m'a proposé de tenter une nouvelle route, qu'il s'occupe, depuis quelque temps, de reconnaître et de rendre praticable ; elle est, selon son plan, de pénétrer dans la province du Yun-nan (la plus voisine du Tong-king) par le Tong-king même, nonobstant les déserts et montagnes qui forment l'avenue de la Chine par ce côté-là; nonobstant encore l'insalubrité des eaux de la province du Yun-nan, où quelques missionnaires, par le passé, ont trouvé la cause de leur mort. De la province du Yun-nan, on entrerait dans celle du Su-tchuen, où ces respectables messieurs des Missions étrangères ont leur plus florissante mission ; et, une fois arrivé là, l'expérience de ces bons messieurs et l'abondance des chrétientés fourniraient un
1. « L'homme obéissant pourra se glorifier de ses victoires. » Prov., XXI, 28.
2. « L'obéissance est mieilleure que les victimes. ». L Reg., xv, 22.
3. « Ne soyez pas sage à vos propres yeux. » Prov., m, 7. Le texte exact est : Ne sis sapiens...
moyen sûr de passer dans notre mission du Hou-kouang, qui confine au Su-tchuen. Les courriers envoyés par M. Létondal, pour reconnaître cette route et voir si elle est tenable, ne sont point encore retournés. Je vais partir demain de la basse Cochinchine pour aller dans la haute.» A peine arrivé dans cette dernière province, M. Dumazel tomba gravement malade ; il y resta plus d'un an entre la vie et la mort. Ses confrères de Pékin et de Macao, M. Clet lui-même, s'attendaient, de jour en jour, à apprendre qu'il n'était plus, lorsqu'ils reçurent tout à coup la nouvelle de son entière guérison : « M. Dumazel étant aux portes de la mort, écrit M. Clet en 1809, a été comme miraculeusement guéri le 27 septembre 1807, jour de l'anniversaire de la mort de notre saint instituteur. Ainsi, il y a enfin espérance qu'il arrivera auprès de nous, dans le cours de la présente année. » Deux lettres de M. Richenet nous donnent, sur cet événement, des détails plus circonstanciés. Nous lisons dans la première, qui porte la date du 2 3 août 1808 : « J'ai reçu depuis peu , de M. Dumazel , des nouvelles qui m'ont fait grand plaisir. Ses lettres sont de plusieurs dates. La dernière est d'avril de cette année. En septembre, l'hydropisie et la dysenterie l'avaient réduit à toute extrémité. Pendant une dizaine de jours, il n'avait aucun espoir de guérison, il croyait toucher à sa dernière heure. La crise, dit-il, ne commença à prendre un aspect moins mauvais que deux ou trois jours avant l'anniversaire du triomphe de notre bienheureux père. Le 27 septembre, les deux maladies réunies disparurent presque entièrement. Deux jours après, il fut tout à fait bien. Lorsqu'il m'écrivait sa dernière lettre, il avait quitté
l'habitation où il avait été retenu si longtemps et s'était approché de l'endroit où son expédition doit avoir lieu. Elle ne peut se faire que l'hiver prochain. Dieu veuille la faire réussir. » Dans sa seconde lettre, du i" décembre 1809, M. Richenet s'exprime ainsi : « J'ai lieu de croire que M. Dumazel est actuellement en route pour finir enfin son expédition, et que, Dieu aidant, il sera en février près de M. Clet, dans la province du Hou-kouang. Il est guéri depuis 1807. Le Seigneur a semblé vouloir montrer, d'une manière particulière, que c'est à lui seul qu'on doit attribuer ce bienfait. Le malade était sans aucune espérance de la part des hommes. Il avait trois maladies compliquées : la dysenterie, la gravelle et l'hydropisie. On était persuadé qu'il n'avait que peu de jours à vivre, lorsqu'il se trouva guéri comme subitement, le 27 septembre, jour anniversaire de la mort de notre saint instituteur. Depuis, sa santé s'est soutenue jusqu'au temps où il écrivait du Tong-king, en décembre [808. »
Comme le prévoyait M. Richenet, c'est dans les premiers mois de l'année 18 10 que M. Dumazel arriva chez M. Clet. Celui-ci, qui avait craint une première fois de le perdre, avant d'avoir joui de sa présence, tomba gravement malade à son tour, et put croire un instant que la mort ne lui donnerait pas le temps d'embrasser son nouveau confrère et de lui transmettre ses pouvoirs. Il raconte lui-même, dans une lettre qu'il écrivait le 3 mai 18 10 à M. Ghislain, comment Dieu lui rendit la santé, et par quelle circonstance providentielle il fut ramené dans sa résidence le jour où M. Dumazel venait frapper à sa porte.
a Monsieur et cher Confrère,
« La grâce de Notre-Seigneur soit toujours avec nous.
« Il s'en est fallu de bien peu que je ne pusse plus avoir de relations avec vous que dans le ciel. Le lendemain de l'Epiphanie, je fus attaqué d'une chong-hang- -ping, c'est-à-dire, je crois, d'une pleurésie qui, en peu de jours, me réduisit à un tel état que les médecins désespérèrent de ma vie. Mais une sueur très abondante vint si heureusement à leur secours que M. Ho, que j'avais envoyé chercher pour m'administrer les derniers sacrements, me trouva, à son arrivée, hors de danger. Au plus fort de ma maladie, je pensais à M. Dumazel et je me disais : je ne verrai donc pas ce nouveau et cher confrère que j'attends depuis si longtemps, et ce cher confrère aura donc, à son arrivée, le regret de trouver une maison vide. Quel coup pour lui! Car on ne peut douter que la présence d'un ancien Européen ne soit très utile et même presque nécessaire pour aider le nouveau. Au reste, ce n'est pas pour moi que je désirais de le voir, mais en faveur de nos brebis. Ainsi, soit pour moi qui n'étais pas prêt à ce dernier passage, soit pour l'avantage de notre troupeau, je suis encore sur la terre et, depuis deux mois, en état de travailler ; il m'est seulement resté, de cette maladie, une faiblesse et une enflure de jambes qui ne me permet plus de faire de longues courses à pied ; je ne puis, à présent, faire que vingt à trente li^. Enfin M. Dumazel est arrivé à notre château de paille le 3 de la troisième lune. A cette
I. Mesure itinéraire, qui équivaut à la dixième partie de notre lieue française.
époque, je visitais un district qui est à vingt li de notre résidence. Mais la Providence a voulu me procurer le plaisir de voir ce cher confrère le plus promptement possible, Une extrême-onction, qui n'a pas eu lieu à cause de la mort du malade, m'a ramené ce jour-là même au gîte, de façon que, par le fait, j'ai paru revenir bien mieux pour recevoir M. Dumazel que pour donner les derniers secours à un malade, qui n'était déjà plus avant même que je me misse en route pour l'administrer.» La petite famille apostolique de M. Glet était donc au complet. Le digne supérieur aurait vivement souhaité d'en voir tous les membres réunis autour de lui, dans cette humble demeure qu'il appelle si plaisamment son château de paille, durant l'été qui approchait. Il tenait beaucoup à ce que ses confrères suspendissent, au moment des plus fortes chaleurs, un travail qu'ils ne pouvaient plus guère poursuivre qu'au détriment de leur santé. Il pensait aussi qu'il leur était utile de venir périodiquement retremper, en commun, leurs forces dans un repos que sanctifiait le recueillement et que remplissaient les pieux exercices de la retraite spirituelle. Craignant que M. Paul Song, retenu assez loin par son ministère et par son état maladif, ne fût point fidèle au rendez-vous, il lui écrivit, le ii juin 1810, ces lignes qui nous semblent bien touchantes dans leur simplicité et où l'on reconnaît l'accent d'un père qui serait heureux de se trouver au milieu de tous ses enfants :
« Monsieur et très cher Confrère,
« La grâce de Notre-Seigneur soit toujours avec nous. « Il était sans doute convenable que je contribuasse
à vous rejouir le cœur en vous donnant la très agréable nouvelle de l'arrivée de notre cher M. Dumazel; mais le défaut d'occasion sous la main, l'espérance de votre retour prochain, une certaine dose de paresse ont concouru ensemble à me faire garder le silence là-dessus. Au reste, vous en avez été instruit encore plus tôt que vous n'auriez pu l'être par mon épître et de la manière la plus authentique possible, et avec une multitude de circonstances qu'une lettre n'aurait pu comporter. Ainsi, je ne vous dirai rien de plus sur ce cher confrère, sinon qu'il vous salue très amicalement en attendant avec une sorte d'impatience, et moi aussi, que nous ayons le plaisir de vous voir à notre résidence, où. nous nous proposons de nous voir tous réunis pour passer le temps des grosses chaleurs. Car M. Chen est de retour; M. Ho arrivera du Fang-hien au plus tard dans dix jours ; moi, je me rendrai au gîte, après avoir fini la visite du Ghangpe-yu-keou. Combien n'augmenteriez-vous pas notre joie, si vous pouviez faire le cinquième de notre communauté! ».
Nous connaissons tous les auxiliaires de M. Clet ; voyons maintenant quel supérieur ils avaient en lui. Souvent, dans ses conférences, dans ses lettres, saint Vincent de Paul insiste sur les obligations de ceux qui étaient appelés à partager avec lui l'autorité dans sa congrégation, sur les qualités, les vertus qu'ils devaient montrer dans l'exercice de leur charge. En groupant tous les passages oià il aborde ce sujet, on aurait comme une image idéale du parfait supérieur; on aurait aussi comme un portrait anticipé du vénérable Clet.
Une première condition, d'après le saint, pour mériter
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d'être supérieur, c'est de n'avoir jamais désiré de le devenir. L'expérience lui avait appris, disait-il, que quiconque a l'ambition de conduire les autres ne sera jamais « bon inférieur ni bon supérieur^ ». Pour détourner ses confrères d'aspirer aux dignités, il aimait à leur rappeler ce mot du cardinal de Bérulle, « qu'il y a je ne sais quelle malignité dans les conditions hautes et relevées- », si peu compatibles, en effet, avec l'humilité et le recueillement, que le fondateur de la Mission regarde comme des qualités distinctives de sa famille religieuse. A voir l'éloignement de M.Clet pour la charge, dont il fut investi malgré lui, et que, en dépit de ses prières et ses plaintes, il dut porter, comme une croix bien lourde, jusqu'à la fin de sa vie, on devine à quel point il était pénétré de l'esprit et des maximes de saint Vincent. S'il écrit à l'un de ses confrères, il s'excuse, en quelque sorte, d'avoir autorité sur lui : « J'ai, dit-il, grande répugnance pour la supériorité qu'on me force d'accepter, malgré mon incapacité reconnue ^. » S'il écrit au supérieur de la mission française de Pékin, duquel relevaient tous les Lazaristes de la Chine et qui leur assignait leur poste et leur emploi, il lui demande avec instance de le faire redescendre au second rang. C'est dans l'espoir d'être enfin exaucé, qu'il avait si impatiemment attendu la venue de M. Dumazel; à peine celui-ci est-il auprès de lui, il écrit sans retard à M. Ghislain : « Je vous prie de vous rappeler ce que vous et
1. Avis et conférences spirituelles de saint Vincent de Paul aux membres de la Congrégation, p. 63.
2. Abelly, Vie de saint Vincent de Paul, 1. III, c, xii., t. III, p. 3io. Cf. Avis et conférences, p. 35.