Cette lettre est datée du 3 janvier
2. Voici le texte original de cette lettre : « Nécessitas mihi est ad te scribendi latino idiomate, quoniam in contrario sensu intellexisti verba meas epistolae lingua gallicana exaratae. Rogabam te ut non vacares nimio labori, ne exinde sanitas tua detrimentum pateretur. Nunquam certe mihi venit in menteni, quod tempus inutiliter consumeres in ludo, nec uUatenus concipio quomodo ex mea epistola conjicere potueris me suspicari tuam adhaesionem ludo, et nimis lentam operationem
latin, lui dit-il, puisque vous avez pris à contresens ■ les paroles de ma lettre en français. Je vous priais de ne ' pas vous livrer à un travail excessif, de peur que votre santé n'en souffrît quelque atteinte. Il ne m'est certainement jamais venu à la pensée que vous perdiez votre f temps à Jouer, et Je ne conçois nullement comment vous avez pu induire de ma lettre que Je vous soupçonnais d'aimer le Jeu et d'apporter trop de lenteur et d'indolence dans l'administration des districts de Tienkiao-keou ; car Je savais bien que ces chrétientés n'avaient pas été visitées depuis environ sept ans, et qu'il s'y trouvait beaucoup d'affaires fort embrouillées, et qui ne peuvent se régler en peu de temps. J'ai été d'autant plus contristé du sens peu exact que vous avez donné à ma lettre, qu'il en est résulté sans doute que, dans la crainte de vous attirer mes reproches, vous avez travaillé au delà de vos forces, ce qui aura occasionné la maladie qui vous oblige maintenant au repos. Sachez donc, une fois pour toutes, mon très cher confrère, que Je ne me suis jamais plaint que mes collaborateurs se laissassent aller à l'oisiveté, mais plutôt qu'ils fussent
in administrandis districtibus Tien-kiao-keou; cum bene sciverim illas christianitates a septem circiter annis non fuisse visitatas, et in ipsis reperiri multa negotia valde implicata, quas certe nequeunt cito absolvi. Mea epistola sic in sensum. contrarium intellecta, eo magis me contristavisti, quod exinde forte meam censuram timens, ultra vires tuas laborasti, unde ortus çst morbus qui te cogit nunc ad requiem. Scias ergo, charissime confrater, una vice pro omnibus, quod nunquam conquestus sum de meis collaboratoribus quod otio vacarent, sed potius quod nimio labori indulgerent; scio enim quod, praesertim in Sinis ubi tanta est sacerdotum penuria, melius est vivere quam mori pro animarum salute. Debemus ad lioc accurate observare régulas quae nobis tradunturanostro beato Pâtre sanctoVincentio, cap. 12°, artic. 11°, Constitutionum communium, quas ad legendas tibi suadeo. »
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trop peu modères dans leur application au travail; car j'estime que, surtout en Chine où il y a une si grande pénurie de prêtres, il vaut mieux vivre que de mourir pour le salut des âmes. Nous devons, à ce sujet, observer fidèlement les règles que notre bienheureux Père saint Vincent nous a tracées à l'article onzième du douzième chapitre de nos Constitutions communes, que je vous recommande de lire. »
Les préventions peu fondées de M. Paul Song contre M. Clet allèrent si loin que, dans le courant de l'année 1807, il avait demandé à ses supérieurs de Pékin et en avait presque obtenu la permission de quitter le Hou-kouang pour retourner au Tché-ly. Sitôt que M. Clet apprit cette nouvelle par ses confrères de la capitale, il s'empressa d'écrire à M. Song :
« Monsieur et très cher Confrère,
« Il est clair comme le jour que les lettres que nous venons de recevoir nous font grand plaisir; mais il y a un petit article qui vous regarde et qui me serre le cœur, sans avoir toutefois la moindre pensée de vous en faire des plaintes, parce que, en quittant ma patrie, je me suis accoutumé à la séparation des personnes qui me sont les plus chères. Vous désirez retourner à la capitale et, l'an prochain, votre désir sera probablement exaucé. Si ce retour est pour la gloire de Dieu et votre bien spirituel, je vous en félicite et m'en réjouis in Domino. Par ce retour, vous ne perdez rien et vous gagnez beaucoup. Ce n'est que moi qui perds par notre séparation... »
Ce langage affectueux, ces sentiments si délicats et
si touchants ne parvinrent pas d'abord à guérir M. Song de son étrange aveuglement. En 1811, revenant à la charge auprès de M. Ghislain, il se plaint de nouveau, et en termes amers, des prétendus abus de pouvoir de M. Clet. Il fit plus, et s'ouvrit de ses injustes griefs à son confrère, M. Dumazel, dans une lettre qui, en l'absence de ce dernier, fut décachetée et lue par M, Clet. lui-même. Celui-ci venait précisément de recevoir de M. Ghislain des reproches assez vifs qui n'étaient que l'écho des réclamations et des doléances de M. Song. Loin d'accuser celui qui répondait si mal au sincère et tendre attachement dont il lui avait donné tant de preuves, le Vénérable ne songea qu'à s'en prendre à lui-même de ces regrettables malentendus, et se mit aussitôt en devoir de les dissiper, en écrivant à son trop susceptible confrère une lettre où l'on reconnaîtra tout à la fois la prudence et la charité de l'auteur :
« Monsieur et très cher Confrère,
« La grâce de Notre-Seigneur soit toujours avec nous.
« M. Dumazel, à qui vous écrivez, étant encore dans la famille Lieou-tchi-quoue, et le porteur de lettres étant pressé de partir, je prends sur moi de vous répondre. Je commence par bénir Dieu de ce que vous êtes heureusement arrivé à votre destination et de ce que votre santé est meilleure qu'elle n'était lorsque vous demeuriez à notre résidence ; je souhaite qu'elle se fortifie de plus en plus : mais, pour cela, il faut la ménager par un travail modéré et suspendre le travail dès que vous éprouverez quelque incommodité. M. Ghislain se plaint vive-
ment, dans une lettre qu'il m'écrit, de ce que j'imposais à mes confrères un travail au-dessus de leurs forces, capable de ruiner les santés les plus robustes, et de ce que je ne leur accordais point de repos. Je ne suis point fâché qu'on se plaigne de moi aux supérieurs majeurs; je voudrais bien même qu'on fît contre moi des plaintes si fortes qu'elles déterminassent mes supérieurs à me décharger d'un poids ou fardeau que je ne puis porter. Mais,, j'examine ma conscience, et il me semble n'avoir jamais eu l'intention de ruiner la santé de mes confrères par un travail au-dessus de leurs forces. Je vous prie donc de ménager votre santé, puisque j'ai toujours dit qu'en Chine surtout, où les prêtres sont rares, il vaut mieux vivre que mourir pour la gloire de Dieu et le service de notre Congrégation, dont vous êtes membre.
« Il y a quelques mots de votre lettre que je ne comprends pas. Je vous prie de m'en donner l'explication par la première occasion. Voici vos paroles... »
M. Clet cite alors une phrase de M. Song à M. Dumazel, phrase qui sans doute incriminait les procédés du vénérable supérieur du Hou-kouang; puis, après l'avoir citée, il ajoute, on devine dans quel sens : « Ces mots sont pour moi un mystère »; mais, pour nous, ils sont véritablement une énigme; car le papier, usé et maculé en cet endroit, ne nous en laisse apercevoir que des lambeaux inintelligibles.
Après avoir transcrit ces lignes, que sa charité se refuse à comprendre, M. Clet continue sur le ton de la plus aimable cordialité, transmettant à son correspondant les nouvelles qui venaient d'arriver de Pékin,
où avait éclaté, peu auparavant, une persécution ^ qui commençait à avoir son contre-coup dans les provinces ; donnant à son confrère des conseils pleins de sagesse sur la conduite qu'il aurait à tenir au cas où la situation s'aggraverait au Hou-kouang; lui proposant enfin la solution d'un certain nombre de cas de conscience, sur lesquels sans doute M. Song avait demandé des éclaircissements à M. Dumazel.
Tant d'indulgence et de bonté finit par avoir raison du caractère inquiet et soupçonneux de M. Song. Renonçant pour toujours aux préjugés qu'il avait si longtemps et si injustement nourris à l'égard de son saint et excellent supérieur, il lui voua, dans la suite, une vénération qu'il étendait à tout ce qui lui venait de M. Clet et à laquelle nous devons de posséder encore aujourd'hui la plupart des lettres qu'il avait reçues de lui et qu'il conservait soigneusement comme des reliques.
Ce bon missionnaire a donc droit à toute notre reconnaissance. Grâce à lui, nous avons pu tenir entre nos mains et lire avec une religieuse émotion ces pages précieuses, où revit l'âme d'un martyr, et qui nous révèlent si bien, en particulier, ce qu'il fut comme supérieur de mission, au milieu des compagnons et des auxiliaires de son apostolat, par quelles vertus il sut conquérir, nous venons de le voir, leur affection, leur respect, comme aussi par quelles hautes qualités il obtint sur eux le plus grand et le plus légitime as-
I. Il s'agit de la persécution de i8ii, dont nous parlerons au chapitre suivant, ce qui nous permet de déterminer l'époque où dut être écrite cette lettre, dont les dernières lignes manquent, ainsi que la signature, auprès de laquelle le Vénérable avait sans doute inscrit la date, selon son habitude.
cendant; car, c'est après avoir parcouru ses lettres, que son digne émule, le bienheureux Jean-Gabriel Perboyre, écrivait : « Ce que j'ai vu de sa correspondance montre qu'il était l'oracle de ses confrères ^. »
N'en soyons pas surpris. Saint Vincent de Paul disait, un jour, dans une de ses conférences : « La science n'est pas absolument nécessaire pour bien gouverner; mais quand la science, l'esprit de conduite, ou un bon jugement se trouvent ensemble dans un même sujet, ô Dieu ! quel trésor ^ ! » Tel était M. Clet.
Déjà, nous avons vu quelle idée se faisaient de sa science tous ceux qui l'avaient pu mettre à l'épreuve : les prêtres d'Annecy, ses confrères de Paris, ses supérieurs de Pékin. Quant à son jugement, il nous est également connu. De toutes les lettres que, jusqu'ici, nous avons citées de lui, il n'en est pas une, on peut l'affirmer, qui ne révèle un sens des plus droits , une intelligence des mieux pondérées. La mesure, telle fut, en effet, la qualité dominante de ce judicieux et excellent esprit. Il semble avoir pris pour devise la parole de l'Apôtre : Sapere ad sobrietatem ^, qui revient fréquemment sous sa plume et qu'il traduirait volontiers comme le Ne quid nimis [à\i poète : « Rien de trop, même dans le bien ». Il ne se fait pas faute de rappeler ce texte de saint Paul à M. Song, lequel était, paraît-il, porté au scrupule. On devinerait qu'il souffrait de cette maladie spirituelle, rien qu'à voir l'insistance avec laquelle le Vénérable l'exhorte à conserver la paix de