‹ Vie du Bienheureux François-Régis CletChapitre 81 sur 144 · Lettre du 19 novembre · texte numérisé non relu

Lettre du 19 novembre

anges aux hommes de bonne volonté ' ; car la paix du cœur influe sur le corps, en laissant dans un juste équilibre toutes les parties qui le composent, tandis que le trouble en dérange l'organisation. Je soupçonne que vous scrupuliseï un peu avec les chrétiens. Vous devriez peut-être, dans le tribunal, aller un peu plus bonnement et rondement. Vous ne réussirez certainement pas à faire, des Chinois, des chrétiens parfaits. Travaillez à les faire passablement bons, et, pour ceux que vous ne, pourriez pas réussir à faire tels, n'allez pas trop vous chiffonner la tête de leur résistance. Attendez que Dieu frappe plus fortement à la porte de leur cœur. Dieu réserve peut-être leur conversion à l'œuvre de quelque autre ministre; en attendant, priez Dieu pour eux, et ne pensez pas que vous puissiez tous les renvoyer avec la paix du Seigneur, je veux dire avec l'absolution. »

On n'a pas oublié avec quelle netteté, quelle décision M. Glet se prononce contre les rites chinois, condamnés par l'Église. Toutefois, sur ce point même, il désire que, sous prétexte de sauver l'orthodoxie de toute atteinte, on ne se laisse pas entraîner au delà de certaines bornes, on n'alarme pas outre mesure les consciences, on n'enveloppe pas dans une même proscription les usages évidemment entachés d'idolâtrie et ceux qui semblent indifférents, que les chrétiens de bonne foi regardent, d'ailleurs, comme tels, et probablement à juste titre. M. Dumazel, esprit timoré et qui, à l'imitation de M. Paul Song, se laissait trop envahir par

I. La lettre est sans date; mais on voit assez par ces derniers mots qu'elle fut écrite le lendemain de Noël.

les scrupules, avait un jour appelé un peu indiscrètement l'attention du Vénérable sur quelques coutumes, où celui-ci n'avait jamais soupçonné l'ombre de mal et au sujet desquelles il n'avait, par conséquent, jamais songé à inquiéter les fidèles. Sa réponse est l'expression de la saine doctrine, sous une forme pleine de sens et très piquante à la fois : « Je ne mets pas tant que vous les points sur les i, dit-il... Je vous ai très peu d'obligation de me tirer de ma bonne foi par votre lettre. C'est vous qui, en creusant trop profondément, faites naître en moi cette difficulté. Voyez à présent comment la résoudre. Cependant, pour vous aider à vous tirer de la fosse que vous avez creusée, je pense que, pour les confessions faites par le passé, il n'y a pas à y revenir. Car, le confesseur ne les inquiétant pas là-dessus, les fidèles n'y ont pas soupçonné de mal, et l'ignorance, à cet égard, peut aisément n'être pas coupable. Mais, quid juris pour l'avenir ? En vérité, je ne sais que dire. Je pencherais à les laisser dans la bonne foi, parce qu'il ne s'agit pas ici de cas évidemment et directement superstitieux... Je me suis trouvé dans des cas perplexes : j'établissais les principes généraux, sans en tirer les conséquences qui ne me paraissaient pas évidentes. »

Il n'est pas jusqu'au désir du martyre qui, au sentiment de ce futur confesseur de la foi, ne doive être tempéré par la prudence et contenu dans ses élans parfois irréfléchis, par un juste discernement des vrais intérêts du troupeau. Rien de plus sage que les conseils qu'il donne à M. Song, au début d'une persécution, à laquelle nous allons bientôt assister : « Ne vous

croyez pas si tôt être digne d'être confesseur de la foi. Vous n'êtes pas obligé d'aller vous présenter devant le mandarin inutilement, pour fortifier dans la foi quelques chrétiens faibles. Je dis : inutilement, car, à peine auriez-vous prononcé un ou deux mots, que vous seriez arrêté, au grand détriment du très grand nombre de vos brebis, privées par là de leur pasteur : cachez-vous plutôt, pour reparaître en temps calme. La tempête actuelle n'est pas contre les brebis, mais contre les pasteurs. Si, toutefois, les brebis étaient vivement persécutées pour découvrir les pasteurs, alors les pasteurs devraient se livrer eux-mêmes pour les brebis. Hors de ce cas, il faut fuir. »

Mais ce supérieur, si sage et d'un esprit si modéré, était, en même temps, plein d'ardeur pour le bien, de sollicitude pour les âmes dont il avait la charge, et son zèle était aussi actif que prudent. Nous en avons la preuve dans les circulaires qu'il adressait à ses confrères. Ceux-ci étaient, le plus souvent, disséminés sur les divers points des trois provinces où se trouvaient les chrétientés placées sous la conduite de M. Clet. Vivant à d'énormes distances les uns des autres, ils étaient quelquefois plusieurs années sans se voir et sans conférer de vive voix avec leur supérieur, qui, au moyen de ses circulaires, véritables mandements où se révèlent, quoi qu'il en dise, toutes les qualités d'un homme né pour gouverner, se rendait présent, par ses conseils, par l'impulsion qu'il donnait à ses coopérateurs, jusqu'aux extrémités de son immense mission, et les tenait euxmêmes unis dans une action commune, animée du même esprit et dirigée par les mêmes vues. Une lettre de lui

nous montre comment il distribuait ses confrères à travers les vastes champs qu'ils avaient à cultiver. Le 19 août 18 10, peu après l'arrivée de M. Dumazel, il écrivait à M. Ghislain : « Voici comme je fais la distribution de nos confrères : j'envoie M. Chen dans le Kiang-si, que M. Tchang a quitté depuis presque deux ans pour se rendre dans le Kiang-nan ', et dont je n'ai point de nouvelles depuis son départ pour cette province. J'envoie M. Ho à nos districts de la plaine depuis Kou-tching jusqu'à Han-yang-fou. Sa douceur corrigera ce qu'il pourrait y avoir eu d'un peu trop vif de la part de M. Chen. M. Dumazel demeurera à la maison, pour se former à la langue, rétablir et consolider sa santé délabrée. Il entendra, par intérim, les confessions nécessaires occurrentes ; il formera, selon son pouvoir, à la langue latine quatre ou cinq élèves d'assez bonne espérance, qui, étant sans cesse sous les yeux de leur maître et directeur, se formeront, en même temps, à la piété, jusqu'à l'époque de leur envoi à Pékin. M. Song, dont la faible santé ne lui permet pas de faire la besogne vite, est, depuis deux ans et demi, dans le Ghang-tsing-hien, d'où il n'est pas encore de retour. Il reviendra, je crois, dans le cours de la huitième lune, et il visitera les districts voisins de notre résidence. Quant à moi, je vais dans le Ho-nan,

1. Outre les trois provinces du Hou-kouang, du Kiang-si et du Honan, M. Clet avait encore, en effet, a administrer une chrétienté située dans le Kiang-nan, sur les limites du Kiang-si; dans cette même lettre à M, Ghislain, nous lisons : « Nous avons une petite chrétienté, sur les confins du Kiang-si, qui est située dans le Kiang-nan; je vous prie de demander à Monseigneur de Nan-king les pouvoirs communicables à celui que j'enverrai dans cette province. »

où ma présence est nécessaire, à cause de certains contrats, dont d'autres ne pourraient se débrouiller et dont j'aurai bien de la peine à me débrouiller moi-même. » C'est lorsque les missionnaires étaient ainsi loin de lui et séparés les uns des autres, que M. Glet leur envoyait ces admirables circulaires, dont deux seulement ont été conservées. Encore, la première ne nous estelle parvenue qu'en lambeaux et par fragments incomplets et tronqués. Mais sur ce feuillet, tout rongé de vétusté, on reconnaît l'empreinte d'une âme d'apôtre, dont la charité ignore le découragement et la fatigue, dont le zèle n'a d'autre intérêt en vue que celui de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Voici les premières lignes qui, dans ces fragments, présentent un sens clair et intelligible : « Puisque Jésus-Christ est venu dans le monde, non pour le juger, mais pour le sauver, que les missionnaires se gardent de mettre en oubli la charité de Jésus-Christ, la vertu de patience dont il nous a donné l'exemple, ou de se laisser emporter par un faux zèle pour la justice, et, par ^uite, de repousser comme destitués de toute espérance, les pécheurs qui ont une conscience embrouillée, ou qui se sont endurcis dans l'impénitence et n'ont tenu aucun compte des avertissements réitérés qu'ils ont reçus ; au lieu de s'indigner contre eux, qu'ils les reçoivent avec une plus grande miséricorde, comme font de bons parents à l'égard d'enfants pervertis. « Mes petits enfants, dit saint Jean, « n'aimons pas seulement en paroles et de bouche, mais en « vérité et par nos œuvres^ » Que les missionnaires apostoliques se demandent donc si, lorsqu'il y va du salut des âmes, ils savent ne pas s'épargner au travail, ne point

trembler devant le péril, ne pas se décourager dans les épreuves, ne se pas laisser vaincre par les contradictions, ne point succomber sous l'effort des persécutions, car «les a œuvres sont la véritable preuve de la charité ». Que si, cependant, les missionnaires ont, par l'effet de leurs mauvaises dispositions, à se reprocher d'avoir compromis par leurs nombreuses fautes le ministère qui leur avait été confié, qu'ils en rougissent et ressentent une vive confusion à la vue des exemples de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des hommes apostoHques, et qu'ils s'appliquent à corriger ce qui a été condamnable dans leur conduite, qu'ils pleurent devant le Seigneur, parce que sa miséricorde est toujours prête à nous remettre nos péchés. « Revêtons-nous donc tous, comme les élus de Dieu, « ses saints et ses bien-aimés, de tendresse et de miséri- « corde, de bonté, d'humilité, de modestie, de patience » : car ce nous devons, nous qui sommes plus forts, soutenir « la faiblesse des infirmes et ne pas nous complaire en « nous-mêmes ^ . » Un peu plus bas, après une lacune

I. Cette lettre est en latin; voici le texte du fragment que nous venons de citer : « Gum Ghristus Dominus in rnundum venerit, non ut judicaret mundum, sed ut salvaretur mundus per ipsum, caveant missionarii ne charitatis Ghristi et virtutis patientiag obliti, vel falso justitiœ zelo abrepti, peccatores aut multis tricis implicatos, aut animi pervicacia dures, quamvis fepetita monita nil eis profuissent, repellant tanquam omni spe destitutos; sed potius, loco indignationis, majori misericordia excipiant tanquam boni parentes filios perversos : « Filioli « mei, dicit S. Joannes, non diiigamus verbo neque lingua, sed opère et « veritate 1.» Proindeque aposlolici missionarii, quando agitur de salute animarum videant an didicerint; non parcere laboribus, non trepidare in periculis, non faligari in molestiis, non cedere in contradictionibus, non succumberein persecutionibus : «Probatio siquidem dilectionis est « exhibitio operis 2. s Quod si contra, ob pravam animi dispositionem,

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