Le Pape
4. Mgr Jacquemin, par l'abbé Mangenot ; Nancy^ 1892^ p. 60 etsq.
moins hypocrite que Charles-Quint qui, ayant fait le Pape prisonnier, faisait prier Dieu dans ses États pour son heureuse délivrance. Quoique, en Chine, nous ayons bien des misères, nous sommes bien plus heureux qu'en Europe; car, quoi de plus affligeant pour un homme religieux que d'avoir sans cesse sous les yeux ce renversement de tous les droits ? Le temps viendra, où il sera vrai de dire de cet ambitieux insatiable ce qu'on dit d'Alexandre le Grand : Siifficit hune tumulus cui non suffecerat orbis ^ »
Ainsi, M. Clet se trouve « bien plus heureux » que ses compatriotes demeurés en Europe. Quoiqu'il ne se fasse aucune illusion sur les difficultés et les périls de l'heure présente, sur les menaces de l'avenir, il n'est aucunement tenté de désespérer des missions de la Chine et n'a pas un moment la pensée d'abandonner le champ de bataille. Ne venons-nous pas de le voir exprimer à M. Richenet le désir et l'espérance de recevoir bientôt de nouveaux auxiliaires, et le prier de s'employer à faire prendre, le plus promptement possible, à quelque autre missionnaire européen le chemin qui avait si heureusement conduit M. Dumazel au Hou-Kouang ? La même lettre nous le montre, de plus, fort occupé à bâtir et à susbtituer à son « château de paille », décidément trop fragile, des constructions plus durables et propres à abriter, durant de longues années, les nombreux successeurs qu'il demande à Dieu de lui envoyer
I. « Un tombeau suffit aujourd'hui à celui qui ne se contentait pas de l'univers. » Juvénal a dit, satire X, vers 170 et 174 : Unus Pellœo juveni non sufficit orbis,
Sarcophage contentiis erit.
et qui devront, après lui, continuer et développer son œuvre 1 :
« Nous avons besoin d'argent, dit-il, d'autant plus que, dans le lieu de notre résidence, je viens de bâtir une maison et que j'ai encore à rebâtir une cuisine qui s'en va en ruine. Et je dois bâtir solidement et, dès lors, à plus de frais, parce que j'espère que la Providence nous accordera une longue postérité. L'endroit oij je bâtis est environné de plus de quatre cents familles, oii nous allons la tête levée, jusqu'à accompagner les morts à la sépulture avec les habits propres à cette lugubre cérémonie, »
M. Clet était donc encore parfaitement tranquille dans sa résidence des montagnes, et rien, jusque-là, n'était venu l'empêcher d'y remplir paisiblement et librement les fonctions de son ministère. Cependant l'orage approchait. Si l'on avait rapporté la sentence d'exil rendue, en i8(i, contre les missionnaires de Pékin, les édits publiés en même temps contre le christianisme demeuraient en vigueur. Or, l'un d'eux enjoignait aux fidèles d'abjurer leur religion dans le courant de l'année, et les menaçait, s'ils s'y refusaient, de peines afïlictives des plus rigoureuses. Le terme fixé venait d'expirer, lorsque le bruit se répandit au Hou-
I. Il parle déjà de ces constructions dans une lettre à M. Song, en date du 17 novembre 1809 : « Je vous prie de ne pas m'oublier, moi qui à mes misères ordinaires ai ajouté la sottise de bâtir une maison en face de l'ancienne. J'ai entrepris cette bâtisse à l'instigation des chrétiens. Je ne me suis repenti de cette entreprise que lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier. Mon projet était de bâtir une cuisine. Mais on m'a dit qu'elle pouvait encore durer plusieurs années ; en conséquence, on bâtit une maison que vous trouverez habitable à votre retour. »
kouang que les chrétiens se préparaient à un soulèvement général et prochain. Il n'en fallut pas davantage pour réveiller les haines, mal assoupies, des mandarins subalternes, et les décider à se saisir, sans retard, de l'arme que l'édit impérial leur mettait sous la main. Laissons M. Clet raconter lui-même l'origine et les principaux incidents de la persécution qui s'ouvrit alors dans sa province :
« Il y a environ deux mois, écrit-il, le 6 septembre 1812, à M. Song, qu'il s'est élevé, dans le Fang-hien et le Kou-tching, un bruit terrible, que les chrétiens se révoltaient et qu'ils avaient fixé le jour de leur révolte à la fête de l'Assomption de la sainte Vierge, c'est-à-dire le neuvième jour de la septième lune. Ce bruit s'est accru au point que les païens du Fang-hien formaient des camps, pour se mettre à l'abri, comme à l'époque de la révolte de Pei-lien-kiaô; on disait que deux Européens étaient les chefs de la rébellion. Deux mandarins de guerre sont venus les accuser auprès de leurs collègues de Kou-tching, pour se concerter ensemble sur les moyens qu'il y avait à prendre pour arrêter et éteindre cette prétendue révolte dans sa naissance. Comme les deux prétendus chefs de la révolte étaient désignés par leur nom propre, on est venu molester les chrétiens pour qu'ils eussent à les livrer. Les chrétiens ont fortement nié qu'il y eût dans les montagnes des Européens; les païens mêmes de Kouanging-tang ont dit la même chose. Quant à la révolte, il a été aisé de prouver que c'était une pure calomnie. Cependant, il a fallu aller au hien, pour déclarer par écrit que les chrétiens ne se révoltaient point. On a
député le Sun-choui-kin avec deux catéchistes pour donner cet écrit de non-révolte. Mais, quand il a paru devant le mandarin, au lieu de lui parler de cette révolte, qui était déjà démontrée calomnieuse, on lui a exhibé l'édit de l'empereur, qui ordonne de punir les chrétiens qui, dans un an, ne renonceraient pas à leur religion, et on lui a ordonné d'apostasier. Sur le juste refus qu'il en a fait par deux fois, on l'a honoré de cinquante soufflets, qu'il a reçus avec joie pour le nom de Dieu : ainsi, voilà le Sun-choui-kin pour la seconde fois confesseur de Jésus-Christ; car, lors de la persécution de la cinquantième année de Kien-long, il en avait reçu autant. Voilà aujourd'hui où en sont les affaires. Il y a quelques familles dénoncées comme chrétiennes. Le mandarin voulait envoyer des soldats ou des prétoriens pour les prendre; mais on lui a dit qu'il n'y avait pas besoin de leur faire violence, et que les chrétiens dénoncés se rendraient d'eux-mêmes au hien pour rendre raison de leur conduite. Plaise à Dieu leur donner les forces dont ils ont besoin pour ne pas renoncer à la foi. »
Obligé de se cacher afin d'échapper aux recherches des mandarins et de leurs satellites, M. Glet profita des loisirs que lui imposait la cessation forcée de tout ministère actif pour faire une retraite. Il éprouvait plus que jamais le besoin de demander à la méditation et à la prière la résignation, la force, la lumière qu'il désirait pour lui-même, et d'appeler, par ses supplications, la miséricorde et la protection du Ciel sur son troupeau :
« Vous comprenez bien, dit-il en terminant sa lettre
à M. Song, que, dans la crise où nous sommes, nous sommes tous cachés et les effets de la maison mis en lieu de sûreté... Nous nous portons, je pense, tous assez bien. Dans le cours de la quatrième lune, j'ai eu une terrible hémorragie qui m'a fait perdre par le nez au moins cinq livres de sang. Je suis actuellement rétabli. Je viens de faire ma retraite annuelle, que je vous invite à faire, si votre santé le permet. Dans ce temps-ci, nous avons grand besoin du secours d'en haut. C'est à nous à pleurer entre le vestibule et l'autel, pour toucher le cœur de Dieu sur nos ouailles, le priant instamment de répandre sur elles et sur nous l'abondance de ses miséricordes. »
Un des premiers soins des mandarins avait été d'opérer des perquisitions dans la résidence de M. Glet : ne l'y ayant pas trouvé, ils firent démolir par leurs satellites la maison des missionnaires, cette maison qui venait d'être tout récemment reconstruite; ils firent aussi raser l'éghse et l'école qui y étaient attenantes et ne laissèrent derrière eux, en se retirant, qu'un amas de ruines. La Providence ne permit pas, du moins, que le Vénérable tombât entre leurs mains : il devait survivre encore huit années à cette persécution, huit années toutes remplies par les travaux d'un ministère uniforme et obscur, où. ne se détache aucun fait saillant, et dans lesquelles nous ne trouvons à signaler que les nouvelles épreuves qu'il plut à Dieu d'envoyer à son serviteur, pour achever de perfectionner sa vertu et de le rendre digne de la palme qu'il ne devait pas tarder à cueillir.
A vrai dire, le saint missionnaire, depuis son arrivée en Chine, n'avait guère été un seul jour sans souffrir
dans son corps ou dans son âme, et sans avoir quelque croix à porter. Le croirait-on ? une de ses plus grandes peines lui venait de ce ministère même, qu'il remplissait avec une ardeur telle, qu'on aurait dit que, pour l'aider à en soutenir le fardeau, les inclinations de la nature se Joignaient aux vues supérieures du zèle et de la foi. Cependant, dès l'année 1807, il écrivait à M. Paul Son g :
« Il y a huit à dix ans que je désire d'être délivré du poids du ministère pour m'appliquer à la formation des jeunes clercs, parce que le ministère de la confession a toujours été pour moi un fardeau accablant... J'en ai écrit à M. Raux et à M. Ghislain, qui m'avaient promis de m'attirer dans une maison assez éloignée de Pékin, où les jeunes clercs me seraient confiés. Mais j'ai presque perdu cette espérance ; Dieu soit béni ! L'obéissance est meilleure que tout sacrifice. La confession est ma croix ; Dieu veut peut-être que je la porte jusqu'au bout ; que sa volonté soit faite ! »
Encore si les bonnes dispositions de ses ouailles, si leur docilité à répondre à ses exhortations, en un mot, si les fruits de ses efforts avaient dédommagé l'ancien professeur de morale, l'ancien maître des novices, du peu d'attrait que lui offrait un ministère vers lequel ne le portaient ni son goût naturel ni peut-être ses aptitudes spéciales; mais nous savons déjà, soit par les lettres du Vénérable lui-même, soit par les révélations de ses devanciers, toutes les déceptions, toutes les amertumes, qu'en récompense de leurs sacrifices et de leurs labeurs les missionnaires moissonnaient le plus souvent sur ce sol ingrat des chrétientés de la Chine ;
« La conduite de bien des chrétiens nous donne ici bien des ennuis et des dégoûts, écrit encore M. Glet à M. Song ; je souhaite que, Dieu bénissant votre travail, les chrétiens du Chang-tsin-hien vous donnent plus de consolations que nous n'en recevons de ceux de ce pays ^ »
La patience de M. Glet avait été mise à une autre épreuve, plus délicate et plus pénible, que bien des saints ont connue et qui devait, en particulier, lui donner un nouveau trait de ressemblance avec son glorieux Père, Vincent de Paul. Le Ciel avait permis qu'il fût calomnié auprès de ses supérieurs ecclésiastiques, et que l'un d'eux, accueillant trop facilement de faux rapports, le blâmât sévèrement en public et le traitât avec la dernière rigueur. Nous l'avons déjà dit, la mission du Hou-kouang était soumise à la juridiction du vicaire apostolique du Chan-si. Les prélats qui s'étaient succédé dans cette charge avaient toujours eu à se louer de la déférence de M. Glet à leur égard, non moins que de son zèle à remplir tous les devoirs de son ministère. Sa correspondance nous offre plus d'un témoignage de l'attention qu'il apportait à ne pas laisser se relâcher les liens de subordination qui devaient l'unir, lui et ses collaborateurs, au chef hiérarchique de sa mission. Il ne manquait pas, au moment voulu, de lui rendre compte de son administration et de celle de ses confrères, et tenait la main à ce que ceux-ci dressassent, pour le mettre à même de s'acquitter de cette obligation, des notes exactes et détaillées des fruits