L. ^,, lie spéciale de Cl ^ l
nous avons cru que ce serait une bonne action de révéler au publie une vie dont le souvenir nous demeurera à jamais dans l'âme comme un parfum de verlu. comme une le«;on continuelle d oubli de soi et de dévoucmeut au bien de ses semblables.
Notre prand désir , en faii.anl celle bonne œuvre , eût été do demeurer inaptTÇu , confurmémont an principe que nous teniont
*^n PRÉFACE.
de M. de Cheverns, qu'il faut cacher la "main qui fait le bien; et pour cela, nous avions prié un oncle vénéré qui nous avait initié aux premiers éléments des lettres humaines, M. Huen-Dubourg, de prendre l'ouvrage sous son nom. Il y avait consenti et s'était fait l'éditeur du livre de son neveu et de son ancien élève ; nous nous complaisions à disparaître sous le voile d'un nom qui nous était cher : pourquoi faut-il que l'amitié, devinant l'homme à son style, ait déchiré ce voile aimable en publiant notre secret? Nous ne voulons point ici lui en faire un reproche ; nous nous Soumettons à la position qu'elle nous a faite; et, puisqu'il le ^ut , nous acceptons le voile trop transparent de l'anonyme.
DU CAUIil.NAL
DE CIÏEVERUS,
4RCQETftQI7l DB BORDEAUX.
fiprf prriîiifr.
I>r,'>aii \i DiUunce du Cartlloal eu I7«6 Jusqu'à m «ortie de Fraacf m I7u^,
Jean-Louis-Anne-Mailolcino Lefobvrc db CuRVEtcs naquit i Mayenne , ville autrefois capitale du Bas-Maine , le i8 janvier 1708, d'une familli' ancieniR* dans la nugistralure, honorée de l'estime et île la euuliance gcnerale. Celle famille comptait alors trois frères ; et , à eux trois , ,ils réunissai(Mit ton î > dans ta ville de Mayenne:
l'un, Louis-1. » us, avait le pouvoir dans l'or-
dre spirituel , comme cure de la paroi>sc principale ; l'autre , M de Chauiporain , le pouvoir civil , comme maire ; le troi>ième , Jean-Vincenl-Maric Lclcbvre de Clieverus , père du Cardinal , le pouvoir judiciaire , sous le litre de juge général civil de la vilU; et duché-pairie de Mayenne. La mère du Cardinal , Anne LiMuarchand des Noyers, était une de ce« femmes rares qui enleudeol parfaitement Té-
2 ' \IE DU CARî)lN\(.
dncalion de Tenfanco ; elle ne cioyalt pas qu'il fallût y cnipl'^yer de sy^^lème ; la meilleure , à son avis , éloit la plus simple et la plus cliréiienne. Altcnliveà inspirera SCS enfants, par ses exemples plus encore que par ses paroles , la crainie de Dieu , l'habitude de la prière , les égards pour le prochain , la chariié pour les pauvres , la compassion pour ceux (jui souffrent , Tamour de tout ce qui est bon, honnèle et vertueux, elle savait également se faire f^bcir et se faire aimer: elle ne connaissait point ces réprimandes sévères qui aigrissent le caractère au lieu de le corriger, encore moins ces châtiments corporels qui font obéir à l'œil, mais qui ne changent pas le cœur: chose bien digne d'une mère chrétienne , elle avait appris à ses enlants à redouter , comme le plus grand des châtiments , l'exclusion de la prière commune, qui , suivant les mœurs patriarcales , se faisait chaque soir en famille : le coupable était condamne à prier seul, comme indigne d'unir ^a prière à celle de la famille , et celle crainie les tenait tous dans le devoir. M. de Cheverus père joignait aussi ses soins à ceux de s'a vertueuse épouse , et, comme elle , il contribuait en exemples et en paroles à la bonne éducation de ses enfanls.
Tant de soins ne furent point perdus; sans parler des grandes et éminenics vertus qui en furent le fruit (1) , la recuunaissance et ralîcclion de-> enfanls en furent dès ici-bas pour les parents une douce récompense. Le souvenir d'une si bonne mère en parlicuiier, demeura cher au cœur; de ses dignes enfants ccnnic celui de la vertu même : jusque dans ses dernières années , lo Cardinal n'en parlait qu'avec vénération et attendrissement ; et lorsque, du haut de la chaire , il exi)li(iiiait les devoirs des mères envers les enfanls, c'était Texemple et la conduite de sa mère qu'il aimait à citer. Lorsque préchant le panégyrique de saint Louis , il racontait celle éducation si paifaiie
(1) Deux sœurs du Cardinal , madamp George et madame le Jarrieî, mortes avant lui . ont lal^se une n eaioire qui sera longtemps précieuse devaiit les iioiuu.es , et le sera toujours devant Dieu t>ar l'éininentc saiuteté de leur vie.
ht riir.vrBLs. 5
que In roinc Hlanclie rwaii ilonnrc au sainl roi , ct»*% parolef kl ilirtlininos quVIlo lui «lisait souvent : .V«»n fils , Dieu vi'nt Itmoin rombirn je vous aime ; rei)endant j'aimerais mieux vous voir vunt que de vous voir commettre un seul j>éehé mortel, il btiii^ail le citl (!»î lui a\oir (Idhiu* une luère 80iiibl.ible , son cœur tlo lils s'rpnnouissail encore tlo lenilrcsso et «le roronnai^sanc»* , ci l'on se disuil involontairement : Heureuse mère , dont le nom est si «Iclirieuscinent hêni par un Ici fils. Main aus)i on pouvait bien dire: llnirriix liU , dont les premiers pas dans la vie ont été (liri;;is par une telle mère.
Docile à ses leçons» le jeune Cheverus montra dès le pli! ! '4e cette .' r de nururs et cette amènilê de
cai jui le il. rent dans la suite : dès li>rs on
remarqua en lui cet cloi^nement de toute frivolité, cet amour de Tètude , cette application ù ses devoirs , celle pénétration et ces beureuses qualités (|ui seniblaieiil pré- 8aj;er ce que phis lard il devait être dans 1 F^jiise. Sa vertueuse mère , snrbant que rinnotenre d'un curant esl comme une tendre fleur, qui, transplantée tro|> tôt dans une terre . ^e fane et i>éril , voulut !»• tenir sous
ses )eux \u première-» études; et en tonsé<|nence,
il fut décidé que , demeurant dans la maison paternelle , il irait ion ' 'irs an ■ " de la ville Ire les
premiers < s. des ^1 . Le jeune • i se li»
\ra au travail avec ardeur ; cl cette application , jointe à la finesse naturelle de son esprit , lui valut dès le comnieneenient les plus brillants succès. Supérieur à tous ses camarades , il ne rencontra qu'un rival , le jeune de Clia« pcdelaine , qui souvent lui disputa la première place et fut encore plus souvent vaincu , parce jju'ausM spirituel que lui , il était moins ap[>lii|ué. Celte supériorité ne l'enorgueillit point ; modesle et sans bauteur, il elail Tami de tous, excellent camarade, s'amu-ant é^alameiit avec tous, et à tout ce qu'on voulait : en le voyant courir cl folâtrer dans le moment du jeu , on IVùt pris pour le plus lej;er d'entre eux, comme , en le voyant étudier, on l'eût reconnu pour le plus appliqué: c'est qu'eu elléi, il savait bien faire toutes
choses , bien s'amuser quand c'en était le temps , bien s'appliquer quand il le fallait.
Dès l'âge de onze ans, il fut jugé digne d'être admis à la première communion : ses vertueux parents le préparaient depuis longtemps à celte grande action, la lui faisaient envisager comme le comble du bonheur, le but de tous ses efforis, le motif le plus puissant de bien faire toutes choses ; et le pieu\ jeune homme entrait de toute son âme dans les vues qu'on lui proposait. Aussi la réception du sacrement fit-elle sur son àme tendre et sensible l'impression la plus profonde; touché de l'amour de son Dieu , il renonça à toutes les espérances du monde ; tous ses goûts se portèrent vers une vie de charité et de prière, tout son attrait fut pour l'état ecclésiastique. Il s'en ouvrit à sa mère , pour qui il n'avait rien de caché ; et celte nouvelle Anne , heureuse de pouvoir consacrer à Dieu un autre Samuel , ne songea qu'à cultiver des dispositions si saintes. L'année suivante , il fut tonsuré à Mayenne même, dans l'église du Calvaire, par M. de Hercé, évêque de Dol , aVec son ami d'enfance et son rival d'études, le jeune de Chapedeiaine , qui promettait d'être un jour l'honneur et la gloire du sacerdoce, et que la mort ravit quelques années après à l'Eglise , lorsqu'il achevait ses études ecclésiastiques au séminaire de Saint- Sulpice , à Paris.
Le nouveau clerc honora l'habit qu'il venait de revêtir , et les anciens se rappellent encore avec quelle exactitude il assistait en surplis aux offices de l'église , avec quelle piété il s'y tenait , avec quelle grâce et quelle ponctualité il s'acquittait de toutes les cérémonies qu'on lui confiait : cette piété , loin de nuire à l'étude , ne lit qu'en accélérer les succès en donnant à l'âme plus d'ardeur pour bien faire , à l'esprit plus de fixité pour saisir et pour apprendre. M. de Gonssans , évêque du Mans , étant venu à Mayenne vers cette époque , M. de Cheverus père lui présenta le jeune abbé nouvellement initié dans son clergé: l'évêque l'examina avec soin et intérêt , et fut si enchanté de tout ce qu'il découvrit en lui de piété , d'amabilité ,
t>F niF.vrncs. S
lie fandour n (rotin^rliin? »l'»'S|»rit pour les scionccs , qu'il offrit au juti' iiiu' «I«'h lMHir>r> du colli-mr do l,«)uis-le- Craiid , a rari:» . dont \r diocc*^' du Mans avail la libre ditiposiiiun. M. de (!lii'\i'rus , qui dédirait fairr l.iirt? à 8(111 tils des éludes plus furies que celU^s du etdlr^i* de Ma)eiiiie, »*l plus eu rapport avec m's lalciils dislm^urs , aecopta avec rceonuai>sauec el pruuiil de l'y »'uvu)er u la prochaine rentrée des elassc».
IV'U après vint à Mix.iinr Iiî faincui avocat Cerlder , incuibre du cou>oil dt- i/">tu<-ur , dc|)ui> Lunis Wlli ; el frappé de tout ce qu'offrait d'intéressant le jeune abbtl de Chcverus , autant que j il<ui\ i\c faire plaisir à une faniillo si honorable cl >i (ic.iic dos laveurs de ses princes , il promit a .M. de (ihcvcrus de solliciter pour son liU un dei» bencliccs «|ui ctaicnt a la nouiinalion d<* Monsieur : il tint en effet parole, et le jeune abbo de Otievcrus fui nommé par Monsùur , prieur de Torbeehel avec le titre «le son aumônier extraordinaire- Ce prieuni , situé à i|ueb|ues lieues de Mayenne , était peu considérable , cl valait au |dus 800 livres jIc renie ; encore doima-t-il lieu à un procès dont les débats î>e prolon^ereul pendani plusieurs années : l'abbé de C.heverus, dès lurs comme toujours , ami de la pai\ el oppoM* à tout e^pril de contenliou , souffrit lonj;temps de ce dilVeiend; il cùl voulu tout leniiiner a l'ainiable , mais son avocal se lenani assure du succès, supposait avec chaleur à tout arrangement et triomphait d'à- Tance de l'honneur de la victoire: le jeune l'rieur , fatigué des délais, lui enleva ce plaisir en piecipiiant loulà-coup la conclusion de l'affaire par le sacrilice volonlaire de ses droits , au niomenl inèiue on la chose paraissait touchera son terme. Inlcrrogc eiisuilc pourquoi il n'avail pas laissé poursuivre un pn»ces qu'il étail sur de i;a^ner , il fit celle belle réponse bien di^iie de son bon cuMir : o C'est «lu'en le ^aj;iiaMl. j'aurais ruine ma partie adverse. » Celle réponse fui loin de sali^laire son avocal , «jui entra dans une grande colère à la nouvelle de l'arrangemeni conclu, el en coim;iiI i»n si \if deplai>ir , <|ue, quar.mle ans après, il av.tii peine encoïc à l'oi'blier. Le (i.irdiual
0 VIE T)U r,\RT»IN\L
racontait en riant les reproches nouveaux qu'il avait reçus du vieil avocat à son retour en France.
Quelque modique que fût le prieuré de Torbechet, il suffit à la modération des désirs de Tabbé de Chevertis , comme à son entretien pendant tout le temps de ses éludes ; il n'en fut pas moins fidèle à remplir l'obligalion qui y était attachée, et qui consistait à réciter tous les jours le petit office de la sainle Vierge. Cette récitation, au contraire , faisait la consolation de sa piéié , et il la regardait comme une préparation au grand ministère de la prière publique qui devait un jour lui élre confié. > Il termina sa quatrième au mois d'août 1781 , et remporta plusieurs prix suivant son usage Après quelques .semaines de repos et de délassement, AI. de Cheverus songea à le conduire à Paris pour lui faire continuer ses études au collège de Louis le-Grand , qui devait être un théâtre plus digne de lui et de ses talents. Il passa par le Mans, où il le présenta encore une fo's à févéque, et celui-ci le vil avec un nouveau plaisir , conçut pour lui , en le connaissant davantage, un intérêt encore plus tendre, et pour l'Eglise, des espérances plus glorieuses: il lui confirma la promesse d'une bourse qu'il lui avait faiie plusieurs mois auparavant , et daigna y ajouter celle d'aller le voir au collège , toutes les lois que ses atriires l'appelleraient à Paris. M. de Cheverus se retira heureux d'un accueil si gracieux et si flatteur fait à sou fils , et partit pour Paris. Une de ses premières démarches en cette ville , fut d'aller remercier .l'avocat Gerbier . qui avait procuré à l'abbé de Cheverus le prieuré de Torbechet : celui-ci voulut le présenter à Monsieur , comme son aumônier extraordinaire , titre attaché au prieuré. Cette dignité d'aumônier dans la personne d'un enfant de treize ans , qui , à en juger par sa petite taille , ne paraissait pas seulement en avoir dix , amusa beaucoup le prince; mais le regard vif et spirituel de cet enfant, sa candeur et son amabilité le charmèrent encore plus, et il le renvoya avec tous les témoignages du plus lenurc intérêt.
^^ rtiî \i ris. 7
l/ilihi* de Clievenis «Mida nismi** ;iii cctllrge d^ I/>iiis- |o (Irind ; f t , d^s h* dcbiii . il Tiil soumis à l'ëpreuvo l.i pliiN difficile qiu* (»iii>>«' miciMilriT un jeunr* homun^ (|iii ^ort |iour lu prciiiicK' foi-^ de l.i uiaiMMi p.ihM ii*-l!r. ( «• r.|l/^f , autrcfuis IVcnle de linl de vorlus c«)miu»«' le Il iiili'/-\niis tif t.iMl dt' lul«*iilM « ir<luil plus ce qu'il ;iv.iit (!•> I 'S ndiiiiiiiNlr:il(*iirs i!t> mie iM;ii*>on , iiiilnx <li*
I riiitivriics qui di>\;ii('iil , peu d*:irni'
:ii .. ;.i l'r.iiiri* luiil di* eriuii'S . do uialla ... ..
d(* ruin<'<; , voulurent faire parliripiT les jniuc!» ^eiis à celle liluru* lar^e île p'Mmt . de dire el •■ i
jifiuiiil parlout ; cl, en con ci|ueiice , i|. ,, ^
II T •;.• du silence, rcirniicltèreiil plusieurs exercices do |M. I , r.Mniije inuti! r » Irver «!e^ ' ' '
It •> iiiiil au i>lu«; ^ 1 •riiier des i
\ -iiH ne (ardèrent pas à pnultiire leur Iruil , el les rn inufetirs purent jouir du résiilial de k'urs ^ .s,M^ ..,1,,,.., Ii's j(Miues j»»!!?. lurent bieiilùt tli> i
i . de la disxipalion ils passèrent ;'i des dr^ >i -
«1.. ^ , piaves , cl les exercices de fnèlc ne se c
vaut pluâ la aux divers inuiuenls du jour pour ra|i| au dj'volr le neur (|ui s'c^.ir.»it . le coll- -a ilVir,i
celle maison d'ordre qui a\ait fourni l.*... . iijiis « itOMiis à l'État. laDi de lions clirèlieiis à i'Estise. ■p. • • ■■ ■ . -
^'•|■" ■ ' . ' , - il
ivait toujours été Jusqu'alors , tel qu'il rut toujours depuis . c'e>l-.^-dire , pieux, modesle , i a reluile «'l à lous scn tJ\oii-,: il c ■ litiit jours , faisait t'>utes sci prières avec pieie . ei
oliM^rvait dans les e^ . . : .. tenue r '
^aiiN eonir.nnle . r» ii , qui .
cl la dibM|>aliuu îles autres , niaiN il
-, u cuuduile de lanl déplace et d'aint ■ ■
I tondiseiple:> , de tant de taleiils el de sut
rt»u;a leslinie . l'ainiiiè et la xénéiatioii de tous ; • i niable el au^di bon pour les autres qu'il ctail soir Ini-mèiiie , il ravit lous les cœurs el lou; \jjia:Lia èlre ses amis Ou elail frappé surtout de son
8 VIE nr CARDINAL
innocence et de sa candeur ; la pureté de ses mœurs était telle , qu'il ne se doutait pas môme du mal , et ne pouvait concevoir la cause de cette surveillance si sévère qu'on exerçait dans les dortoirs pendant la nuit.
Cependant le vertueux jeune homme comprit que , dans la position nouvelle où il se trouvait , il avait besoin d'un guide sûr et éclairé , qui fût l'homme de sa confiance , auquel il ouvrit en liberté tout son cœur , pour en recevoir des leçons qui suppléassent à son inexpérience , des avis qui soutinssent sa faiblesse, des encouragements (jui réveillassent son zèle ; et il fit choix pour cela de M. l'abbé Auge, aujourd'hui premier grand vicaire de Paris. Il trouva dans les lumières , les exemples , la piété tendre et affectueuse de ce nouvel Anauie, tout ce qu'il cherchait, bonté toujours accueillante , sages conseils , tact exquis pour conduire et former la jeunesse. A l'aide d'un sage directeur , il voulut joindre le secours d'un ami vertueux , qui l'assistât de ses conseils et de son exemple dans le chemin glissant où il avait à marcher , et ses vues se portèrent sur un jeune étudiant que déjà tout le monde admirait et aimait , l'abbé Legris-Duval , dont le nom rappelle tant de douceur et de piété , et qui fut depuis , pendant de longues années , au sein de la capitale , comme l'âme déboutes les bonne œuvres. L'abbé de Cheverus vit en conséquence l'abbé Legris-Duval , et dès les premières entrevues ces deux âmes se comprirent , s'estimèrent et s'aimèrent : deux cœurs si semblables se lièrent i'un à l'autre d'une amitié tendre (i), mais qui n'avait rien d'exclusif, parce qu'elle était fondée sur la vertu ou plutôt formée par la vertu même. Tout en s'aimant l'un l'autre pour se porter au bien , ils s'attachaient à se rendre agréables à tous leurs condisciples; et comme s'ils
'1) Eu 1824, M. de Cheveriis , prèdiant 5 Paris pour l'œuvre des Missions de France qu'avait contribue à fonder Tabbe Legris-Duval , aimait encore à rappeler «e> liaisons anciennes avec un si vertueux ami: « Il m'honora de son amitié, disait-il dans son discours, et •> daigna dans sa jeunesse m'associer à ses œuvres de zèle et de «piété. Saint ami, puissé-je être votre échoda.ns ce moment, et les »> cœurs seront touchés , et votre œuvTe se perpétuera.»
|iF. Clir.VEKDé. 0
fu>M'nl pris a i.ulir «le Ir'ur prouvrr loutbitii la \rjic viTlu Cbl aimable el iii^ciiieusc à l'aire le bonheur de tout ce qui i'enloure, ils m* prèlaiciit à tous leurs jcu\ , :i tniis !• lis (Ir r< annit même en étaient
r.iiiM-el< iicnl loin (1)- ausài pas un diins
tout le collège (|ui ne fil haute profession de les aimer, mais d'uiH" amitié si framhe el si vraie, (jue 1". u
de leur en dt>ni»er des preuves lui loujours , nièi. de lonjjues années, saisie avec enipres>entenl. l.orbijuen 1795 , au plus forl de la tempête, l'abbc Le^ris-Duval viril demander au\ juges sanguinaires de toul ce qui était bon et vertueux la permission d'aller offrir son ministère à Louis \V1 condamné à niorl , il pul >e retirer libre en celte circonstance qui aurait coûté la vie à tout autre , parec que S4*s juges, anciens élèves de Ij»uis-|e-(iraiid , ne pouvaient arrat lier de leur âme la vénération et l'alla- ( li< ment qu'y avaient imprimés ses vertus; et lorsqu'en Isij , M. de Clieverus levinl «n France, il se vil accueilli avec transport , entoure a\ec bonheur par tous ses anciens camarades de collège: tant était précieux le souvenir qu'il avait laissé dans leur esprit.
M.iis autant l'abbé de C'ieverus faisait chérir la vertu par son caractère aimable , autant il la faisait honorer par les talents dont chaque classe pour ainsi dire révélait la preuve D'une méukoire prodigieuse , il possi'dait toujours parlailemeiil les leeuis jssi^^ikm's , retenait les tvplicalions et les ensi.'ignements de ho maîtres, et n'i*ubliail rien de ce qu'il a\ail une lois appris: d'une pénétration d'esprit non moins grande , il savait saisir le nteud d'une difliculté , dcinélcr le vrai sens d'un paâ^age obscur ,
[\) T --'tnal dr Clirvfrus aimait h rac«>ntrr , ji ' ' ns sfs
drrii < < f » , (.MU <. I ut 11 iMiiinbudtt a\fc >oii \ aiiii
aux .t...v uts di! »■ Il ra( oi' M '•"•'•.• ,.■"•■- ■ ■ -o,
le imrcrfili des (■ , abbc I' c
dr (ariijxal , et ; : li \l«r i - ^ ( . . «• ,
.l/u/i' » tlle bouts iil( . 1 , oUr j.\) ; il rsl innrl , tilijet
il' \ 1 1 ji ils d'un ■, le. Sur •iiint tiii plaiNjnt st- luuriuut
^(l^uu de srt raiixtiatli- Kuuiiuiié par ^ 'I appitii , jjuuta la
Mille: AuHï /7ff6nioi quam Itbi , vVjet .■ a iiuur tvt plumue
your persvttne.
ÎO VIE DU Cardinal
trouver la pensée convenable et le mot propre pour la rendre : d'une justesse de goût parfaite , il savait appré^ cier les beautés littéraires , les transporter à l'occasion dans ses compositions et se les graver dans le souvenir , moins encore par i'efïort de sa mémoire que par le tact de son esprit , qui , en les saisissant vivement , se les imprimait pour toujours. Toutes ces qualités, secondées par une application soutenue , lui valurent dans toutes ses classes les meilleures places , et à la fin de chaque année les prix les plus honorables. Le principal du collège s'estimait heureux d'avoir un pareil élève , disait hautement que c'était le meilleur sujet de son établissement , et ne le comparait qu'à l'abbé Legris-Duval , qui était peut-être son égal en talent comme en vertu. C'était le témoignage qu'il aimait à rendre à tous ceux qui lui parlaient de Tabbé de Cheverus , et surtout à M. de Gonssans, évoque du Mans, lorsque celui-ci , fidèle à sa parole , venait le visiter an collège. L'évêque , enchanté de ce témoignage , le rapportait au Mans , et racontait à tous ceux qui Tentouraient et dont plusieurs vivent encore , sa joie et ses espérances : ce Mon petit abbé de Cheverus , disait-il , sera un /> jour le premier sujet de mon diocèse. »
Ainsi se passèrent toutes les années d'étude de l'abbé de Cheverus, au collège de Louis-le Grand , sans variations dans la piété et dans les succès littéraires , sinon que chaque année il contentait toujours davantage tous ses maîtres. Parvenu en philosophie, il ne se distingua pas moins que dans les classes de belles-lettres, et la solidité de son jugement parut égale aux grâces de son esprit. Lui-même suppléait le professeur , lorsque celui-ci, empêché par d'autres occupations ou par la maladie , ne pouvait donner ses leçons , et il s'acquittait toujours de cette fonction avec succès; l'élève restait peu au-dessous du maître
Il existait alors un usage , d'après lequel tous les licenciés en théologie qui voulaient obtenir le grade de docteur , étaient obligés de présenter un jeune homme qu'ils étaient censés avoir instruit , et de lui taire soutenir
DC CIIEVCr.lî«. 1 1
une ihrso publique sur une uiaiicrc dontu'e , pour prou\rr p;tr li> ii'ponst's •!»• l'clcve U's connaissance!» el le niénle (In (Il t leur. yiiiiii|uc rvi usa^e , qui avjii eu certainenicnl son but unie aulrefuis , ne rep(>^àl plu^ alors quu sur une pure liciioii , puix^u'il éluil nuluirc (iiTaucun Uucteur n'avait funué rclè\c qu'il préscnlait , l'univcr- »ilé n*«'n Irii a celle pratique el y jibli^iait
ti>u.> le:> aspi lal. M Auge , qui av.iil lini si
licence , el auquel il ne restait pluti à prendrt) que le i ' ' ' • Isa à r.ililié de Cheverus (le soudMiir
i > i re qu'il devait à M. Au^é ne lui
perniii pas de l)al.incer un instant ; il b*y prépara , et au mois de ninra t78G , il parut en public , soutint sa thésc, développa ses preu\es , rep*'ndil .lux objections avec une favilile d'eloculion UHrvtilleiiM' . une ju.sl» >>e de raisoniieuient qui le di.sputitil a l.i ^ràce de l'expression ; et aiudi ce S4Tvice qui avait lait tant de plaisir a son cœur, Ut encore plus (ritouiiciir a son t.ilnit.
Mais la gloire buniaine nVlait pas ce qui le touchait ; il portait plus baul ses pensées : tout occupé de sa vocation el des 1 , d'y {•<>■ ■' iiTil \alait mieux \ i entier -^ " nieurer au collège ; que lu une règle plus severe , des exercices de pieté plus multipliés et plus a|)propries à ses \ue>, une vie plus sérieuse et plus ajqilitjuée , le disposeraimt mieux au saint état auquel il n>pirait. Pendant qu'il elait occupé de ces pensées , il apprend qu'un conr<uirs est ouvert pour les places va<anles au seuiiaaire de Saint Magloirc , a Paris , il se présente , et emporte d'eiublt e la première place. Ce lut un beau jour pour lui que celui du son entrée dans cette maison : il y entra coinnie dans un nou\' ' icle vit il de\ail se préparer à rect.'Voir re>|)ril
du ^a : L' , et il y porta en conséquence un amour plu*»
grand encore de ses devoirs, un désir plus vif de sa perk'ction. Pcjà il était connu et sa réputation était laite dans (e s^'niiiuiie avant qu'il \ arrivât ; mais quand on vit de près tant de bonté et de si ui pi ici te jointe ;i tant de inirile , uiaitrcs et elève> , tous furent a^teablemenl sur-
pris , et conçurent pour lui une estime , une affection , on peut même dire une tendresse dont lui seul ne soupçonna pas alors et n'a jamais soupçonné depuis le vérifable fondement. Comme sa modestie lui cachait à lui-même son propre mérite , il attribuait tous ces égards de prédilection imiqueraent à la bonté des Pères de l'Oratoire qui dirigeaient cette maison , et à la charité des ordinands qui l'habitaient. Aussi , tant qu'il a vécu , n'a-t-il jamais parlé d'eux qu'avec attendrissement et reconnaissance ; il les louait, les exaltait en toute rencontre, aimait à raconter leurs bontés pour lui , et à célébrer le bonheur qu'il avait goûté au milieu d'eux : « Années fortunées de » mon séminaire, disait-il , les plus belles de ma vie! jours » heureux , où mes devoirs étaient si faciles , mes jours .» si sereins, mon âme si tranquille, et tout le monde » si bon , si indulgent pour moi. » Dans cet aimable asile , il se donna tout entier aux sciences ecclésiastiques , à l'exclusion de toute autrco 11 y avait alors à Saint-Magloire un des fils de cet illustre seigneur de Maccarihy , qui , persécuté en Irlande pour sa religion , s'était réfugié en France , où il avait formé à grands frais une des plus curieuses bibliothèques du monde ; le célèbre abbé de Maccarthy, devenu depuis le premier prédicateur de notre époque , et mort Jésuite il y a quelques années : il se lia intimement avec l'abbé de Cheverus , dont il admirait les belles qualités , et lui proposa souvent avec instance de lui apprendre la langue anglaise , dont il lui relevait le mérite et les beautés. Mais fe vertueux séminariste refusa constamment, alléguant que l'utilité de l'Eglise, et non une vaine jouissance de curiosité, devait être le but de tous ses travaux , que cette langue ne lui servirait de rien dans l'état ecclésiastique , et que son temps serait mieux employé à apprendre les scieuces qui avaient un rapport direct et immédiat à sa vocation.
Il se livra donc sans partage aux sciences ecclésiastiques : dès lors il commença à nourrir son âme de l'étude des livres saints ; c'étaient ses délices , ses moments de récréalion les plus doux : il ne pouvait se lasser d'admirer , d'ai-
DF. r.nEvcRUé. 15
mer ces heautt^s sublimes el touchanirs , rt souvcni iiu'iiio il arrosail Je ses larmes les paj;«'s sacrirs, he la HibU* il passait U riiistuire (-(-(-l<-siasli(|ii(' , cl aimait a suivre dans 1rs pages iidbles v{ siuiplcs tie Htury le> pn»^r«s <le la relij;ion , les écarts de lluré'jic , les vertus il»;s sai/jls , le ilc- Telop|HMnent de la discipline. Il entretenait la connaissance qu'il avait du |;rec en lisant eli.jque jour les Pères «le l'Kglise qui ont écrit dal:^> celte l.iiigue , et y joignit bientôt la science de l'hébreu , a(in de pouvoir étudier la Itibic dans les sources pures de sa lan}',in» originale. Mais ce qui l'occupait bien plus encore que tooii s |r> éludes diMit nous venons de parler , ce qui l'occupait principal» ment , c'était l'étude lie la tln''tdo;Me ; parce qu'il en comprenait la souveraine iniporl.ini t' , soit pour toutes les autres hciences ecclesiasii«jues d(»nl elle est comme la clef, soit pour prtVlier la reIi;;ion , la prouver et la défendre , soit pour diriger les lidèles et résoudre leurs doutes.
Alors I de Paris étaient obligés d'en-
vo)er leii! me pour assisicr aui levons (jui
s'y donnaient ; mais il était connue reçu que ce u'étail pas là que s'apprenait la tbéolo;;ie , que les conférences parliculières (pii a\aient lieu en cliaijuc .séminaire, étaient plus que suflisanles pour qui voulait l'apjirendrc; de sorte que même les meilleurs sujets ne s,' faisaient pas scrupule de parler el de faire du bruit pemlanl Li classe, regardant cet exercice comme de pure forme ou plutôt comme un moment de réeréation. Le [irofcbsour parlait , et personne ne l'ecoutait; dictait ses cahiers , et souvent il était presque impossible de saisir la dictée au milieu du bruit (juc faisait eellc mullitudo d'élèves rassembles de diverses maisons. L'abbé de Cheverus n'imita point l'exemple du grand nombre ; il chercha à apprendre le plus (pi'il put à celle liimulliieu>c école , et à donner quelque jouissance a ses mailles «jui eu avaient si peu du reste des élèves. Il se tenait près d'eux pour mieux entendre, se prélait à tout ce qui leur était agréable, coinj)osail sur les diveiscs malicres (ju'ils le chargeaient de traiter, des dissertations pleines d'intérêt, aussi fortement pensées (luVlécamment écrites. Quand il
était invité à argumenter soit en Sorbonue , soit dans les divers séminaires de la capitale , il le faisait toujours avec une grâce et une facilité d'éloculion qui charmait, et dont ses anciens condisciples conservent encore aujourd'hui le souvenir. Pour donner à son discours plus d'élégance et de pureté , il étudia à fond celui de tous les théologiens (|ui a écrit le plus parfaiiement la langue latine , Melchior Canus dans son traité De locis theologicis , et s'appropria pour ainsi dire son style et sa manière , ou plutôt on peut dire qu'il la perfectionna : car de plus il se rendit tellement familiers tous les ouvrage.^ philosophiques de Cicéron , qu'il parsemait ses discours de toutes les grâces de l'orateur romain, et savait en tirer à propos tantôt les applications les plus heureuses , tantôt les tournures les plus analogues au génie de la langue latine. H porta si loin ses études en ce genre , que, dans la suite de sa vie , on l'a souvent entendu se reprocher d'avoir employé à cette perfection de langage un temps qu'il e t pu, disait-il, eniployer plus utilement à l'acquisition d'autres connaissances.
C'est ainsi que M. de Cheverus parcourut ses cours de théologie, contentant et édifiant tousses maîtres M. Émery, supérieur général de Saint-Sulpice, ayant eu vers ce tempslà occasion de le connaître , sut promptemeni discerner et appréciera sa juste valeur un mérite si remarquable, et lui olîrit une place gratuite dans son séminaire : mais M. de Cheverus était trop attaché aux directeurs de Saint-Magloire pour les quitter ; la reconnaissance l'empêcha d'acquiescer à celte oflVe honorable.
Il comnieuçait sa seconde année de licence et était déjà promu au diaconat au mois d'octobre 1790 , lorsque M de Conssans, évéque du Mans, voyant s'amonceler l'orage qui allait fondre sur l'Eglise, peut-être en disperser les évoques , rendie les ordinations impossibles ou du moins irèsdifficiles , et comprenant d'ailleurs combien un prêtre du mérite de M. de Cheverus pourrait être utile dans des temps si critiques^ ht venir de Rome à son insu une dispense J'àge , et en la lui envoyant , lui exprima le vœu qu'il reçût ie sacerdoce à la plus prochaine ordination. Il fallait avoir
nr rnr.vmi». I •
«!ii rfturaî»c pour acropier cfiie pn>|>osilion à une époque»! I iiio fl si il.i' '* : 1rs Mon»» <!u rlof^»' av.ijmi
iliis. la roii n rivilr «liTrclro , cl Ir scriiM'iit
I cru à Ion* !os pn'ires m roiicliori sous peine «li» «Ir- I lit.ineo ; il n'y avaii «loue i ailiMidro, vn st* fjisinl nrilii:iiirr pn'Mrr . t|iM» la pauvrcu'», la |K*r>«Viiii()n l'i la imirl. M. i\r (h.Nrrus iriH'sJLi pdifil , cl «juoit|n'il ii'cOl p:is cncnro I "t .1 lail viii^l-lrtM-» aiH , il fui or«l<>iM»i; prclro , le 18 iiilire 1790 , à la doniièrc onlinaiinn piibli(|tio qui se ^ull r.iiic à P.tri- ' T - lii aii>silùi |» -nr
Mayrimc , où il ' , la imii du N «-l .
vl odiria encore â la nu'ssc solennelle «lu jour.
- ' '• onrie , M Li-fi-livrc de (!l^l'vc^l|^ , rmr «le
'i lulinnt' cl p.iralyli'|iii' , s'emprc^Na aiis-i(<»i
décrire a rovt^i|ue du Mans, une Icllre dans laquelle il le supplinil de lui lais>er son lu'veu , pour élre , sous le litre (!«' \icaire , sou coopcraU'ur cl connue sou liras droil dans raduiiiii>lraliou de la paritisse. L'évêque ne r<'fiis;i puinl <elle j;ràce au vcncrahie vieillard , qui d'ailleurs , à raison de son .'i^e cl de ses iniiruiilés , avail réclleuienl besoin d'un aide auNNi piiis^anl : mais en lucnie leiups il voulu qu'on sùl qu'il ju^cail l'abbc dc(".lic\erus dij;ue d'èlre , dès son dtbul , placé dans un posic plus ëlcvc ; cl en conséquence, il le noniuia -" ' • >a cal! ' i.» (|ui ne IVuipccbail pm; .-à bou > i que ce bon curé en allendail , puisque le cliapUre, dissous par le déciel de I Assemblée nationale , n'avait plus aucune fonclion à remplir , aucune ré idcnce a observer.
L'abbé de Clieverus , à la lois cbanoine el vicaire ,couimenva donc aussilôl son ministère à Mayenne ; et , quoique si jeune , il y déploya lout le zèle , la prudence cl la fermcié d'un aiic'Mi luinislre des autels : la justesse de bon oprii reiuplav-til chez lui l'expérience. Il élail ponctuel à tous ses devoirs cl jamais ne se faisait allendre; il catéchisait rcnfance avec un intérêt qui allirail en loulc mèiue les personnes plus ;«j;écs; il iuslruisait l'âge mûr avec une clarté , une force, une onction qui poriaieut la conviction dans tous les e<;orils , la persuaaion dans lous
16 VIE DU CARDIN A t
les cœurs ï et les anciens se rappellent encore avec quel zèle il entendait ses nombreux pénitents, visitait les malades, soulageait les pauvres, consolait tous les affligés.
Cependant . les îemps devenaienl de jour en jour plus orageux et la tempête plus menaçante : on lui demanda le serment à la constitution , et il le refusa avec une noble fermeté , ainsi que son vieil oncle et ses confrères : de là Tordre de quitter le presbytère pour faire place au curé jureur et intrus qui allait venir en prendre possession. Il obéit en silence et continua à exercer son ministère , sans laisser un seul moment distraire , déconcerter ou ralentir son zèle par la gravité des circonstances : il catéchisait , prêchait , confessait comme à l'ordinaire , et même consacrait des pierres dViutel pour pouvoir au besoin offrir le saint sacrifice dans les maisons privées , en vertu d'un pouvoir spécial que lui avait délégué Tévêque du Mans , autorisé cà cet effet par le saint-siége. Le 15 août 1791 , l'autorité municipale requit de nouveau la prestation du serment ; et , sur un nouveau refus , prononça que toute fonction autre que la célébration de la messe lui serait désormais interdite dans l'église, ainsi qu'à ses confrères. L'abbé de Cheverus obéit encore, et continua , au milieu de tant d'orages , de contradictions et d'alarmes , à exercer ses fondions en secret : une chambre de la maison de son père fut convertie en chapelle, et c'était là qu'il célébrait les saints mystères, administrait les sacrements. Les choses allèrent ainsi jusqu'au commencement de janvier 1792 , époque à laquelle mourut son respectable oncle , qu'il vénérait à l'égal d'un père : M. de Gonssans , qui se trouvait alors à Paris, n'eut pas plutôt apprit cette nouvelle , que , sans délibérer , il écrivit à M. l'abbé Décolle , son secrétaire , pour lui ordonner d'envoyer sans retard à M. de Cheverus le titre de sa nomination à la cure de Mayenne, et en même temps il lui conféra les pouvoirs de vicaire général. Déjà M. de Cheverus , par son seul mérite , en avait toute l'influence: plusieurs prêtres l'avaient consulté sur le serment , le regardant déjà comme un oracle, mal-
DK CHCVCIIL'8. i7
gré sa jeunesse , et il sVuiil servi de la confiance qu'on avait vu lui pour forlificr les uns , rrlovor it^s .luircs , les t'( lairrr ri ii.s tliri^er lous. Aussi la nouvelle de sa proniuiioii effraya-l-ellc les rcvolulionnaires; ils j>enî»èrenl «luo M M. de Clieverus , par I asccmlanl seul de son niérile , exereaii sur ses confrères cl ses parois-siens une inlluenre aussi puissante que funeste à leurs vues , il cotilrjriirait bien davantage , une fois qu'il serait curé en litre, la eauso de la révolution et le succès de l'église coubtilutionnelle. lu n soiiirenl «loue de s'en défaire ; el ne pouvant ni enipluyrr luntre lui la violence ouverte sans soulever toute la population qui lui portait le plus respectueux attachement, I • r de le faire partir par des inslanei'S el des dé-
V ., iMs devant l«'s<juels son zèle ne céderait jamais, ils se décidérenl à tenter la voie des menaces el des persécuta rètcs. Trois jours après la réception de sou titre, 1 ii\ vint lui upj)rendre , d'une manière d'ailleurs aussi respectueuse el aus^i bienveillante en apparence »|u'il était possible, (|u*en vertu d'un arrêté du club révolutionnaire , la maison de son père serait incendiée la nuit suivante, s'il ne parlait ce jour-là même , el «jue ce ne serait là que le prélude d'autres malheurs plus grands encore.
M- de Cheverus crul alors que la prudence, ainsi que la piété filiale , ne lui permettait plu^ de rester, el il partil de Mayenne le soir même , avec M l'abbé Sougé , son ami , mort depuis curé de celle ville. Tous les deux allèrent coucher dans une maison de campagne à trois (juarls de lieue de distance ; el le lendemain ils se rendirent à Laval , où tous les prêtres non asi>ormentés du déparlemenl avaient eu ordre de se tr«iuver pour y être en surveillance. M. de Cheverus eut la liberté de demeurer chez des parents qu'il avait dans celte ville , et fui seulement assujelli a se présenter chaijue jour aux autorités , (jui , par un appel rigoureux , s'assuraient qu'aucun prêtre n'avait pris la fuile. Il vécut ai/isi deux mois el demi , gémissant sur les maux de l'KgliM' , cl voyant de temps en temps W. de llercé, évêque de Dol , qui, forcé de luir de son
18 VIE DU C.VRDINAL
diocèse et retiré à Mayenne sa pairie , avait été obligé i comme tous les autres, avenir habiter le chef-lieu du déparlement. Mais, au mois de juin de la même année, ayant été renfermé dans l'ancien couvent des Cordeliers avec l'évêque de Dol et tous les prêtres qui se trouvaient à Laval , et pensant que dans celle enceinte sa vie était continuellement en péril , qu'à chaque moment les furieux pouvaient se précipiter sur leurs victimes et les égorger tous , il ne s'occupa plus que des moyens de s'évader et de quitter celle terre qui dévorait ses habitants. Une légère indisposition lui servit de prétexte pour obtenir la permission d'aller passer quelques jours chez ses parents ; et dès qu'il fut au milieu d'eux , il leur fit connaître son dessein de passer au plus tôt en Angleterre, pour y attendre la fin de l'orage et des jours plus sereins. On se figure sans peine la douleur de celte famille obligée de se séparer de celui qui faisait sa gloire et son bonheur, sans savoir ce qu'il allait devenir sur une terre étrangère , si même jamais elle pourrait le revoir. Au milieu de cette désolalion profonde , M. de Cheverus se fit le consolateur de tous , et ne négligea rien pour calmer leurs inquiétudes et sécher leurs larmes. « Si je puis mettre le pii-^d sur la terre étran- » gère, leur disait-il, soyez sans crainte: quand on est jeune » et fort comme je suis , on peut vivre partout , parce que » partout on peut gagner sa vie en travaillant : je ne suis » pas d'une autre nature que lant d'hommes qui n'ont que » le travail des mains pour se procurer tout ce qui est né- » cessaire à leur exisience. »
Après avoir de son mieux consolé ses parents , il s'arracha à leurs embrassements; et déguisé en laïque, muni d'un passe-port de marchand qu'on avait réussi à lui procurer , il partit pour Paris , où il arriva le 25 juin. Bientôt il y fut connu , dénoncé aux comités de surveillance , obligé de changer d'asile ; et enfin il réussit à se cacher dans un petit hôtel obscur et très-retiré , voisin de l'église Saini- Eustache : il vécut là pendant deux mois , ne soriant presque jamais , se voyant chaque jour comme entre la \ie et la mort , et attendant le moment favorable où il pourrait
DE riirvmiii V)
ciècxiXCT son projet tl.- ji.inn. r vu Anj;Ielorro. Sur ces cnln*failos , arriva la loi du 'iO ivùl , qui rondaiiiiiail à b dcliitrtaiion les prôlrc» non ass»'rnn'iilis : M. ilf ('.ln'VoriiH , <; >irail pas autre rliosi* li.iiis rdal arliK !
.V .^ ... -1 proliiiT «le colle loi Ihja il n'avait n ;...,,. *, r «ouinic par miracle à toutes le» reclierelies i\uun uvaii failes tie sa i •• ; d»''ja niêine , à la p l il
priait dans »< i • i :'re el ili>ail son lirevi.i.: a clc
reconnu eomnie préiro par le maître de l'Iiùtel où il logeait ; déjà les massacres de> i el T» septembre avaieiil ru lini : il se Inoivail par hasard piv<» ilu enuxeiil des (latuii-^ peu- «lanl tjuon y ««^'or^rait lani tle victimes, et son jeune fièrc, c-ludiaitt en droit a celle épo<|iie au C(dlé^e de Louis lo 4iraiid , ne l'avait soustrait qu'en le cachant peiidanl pluhitur^ j uin» dans sa pnt[.n' i iiainUre. t'iie pusiinin si criu-llo le lali^uail, el i! en xnulait sortir à tout prix : il aurait désiré que c'eût été par la porte du mariyre , et il enviaii le .sort tif ses Immimiiv rouficres (|ui s(«'llaieiit de leur ^ m;; leur allaelu'ini-ui a la l.u. « Que j'aurais voulu , a-t-il >ou- • Tcnl dit depuis , en parlant de ces temps critiques , que » j*aurais voulu qu'un eoiip de fusil lu'taU jeté mort à oié » de tant île martvrs ! e .Mais , puisipie le bonheur ne lui était pas donne . et qu'il lui était dcfendu de le pruvo> quer , il chargea s(»n frcre de faire loiilrs les démarches pour son proihain départ, (ieliiici lit d'abord viser pour ('.alais le passe-purl de marchand délivré a l^val ; pui». pensant qu'un passc-purt de déportation pourrail cire utile à labbé tie llheverus pour se rendre en Aiij-lelerre , il alla se prés<^nter lui-uiéni" sous le litre de cure de Mayenne , el
obtint , en vertu de la loi du iG août , le nouveau pit
port {[u*\\ désirait M. de Clieverus, muni de ces deux \i< puis, «luill ! ôl Paris, d.'^'iisé en lai(|ue , el anisa
.sans aucun < ^ licnt a Calais, le 11 septembre i't[)l ; la , seulement, il se lit rcconnalirc pour prêtre, présenta > 1 : »rt de dépoilalion , et s'ci î ' ^
\ .r rAiij;lelirre, où il arriva .. . > \
eier à ce t;iand acie de dévouement de tout le clerj;é .i..i.<.>ii^ portant en exil la iiaulc confession de la loi , l'Iiuireur du ichi^me el de I hercsie.
Ciurf Deminm.
Vie du Cardinal de Clieverus hors de France.
C'était une position bien pénible , et bien propre à abattre un cœur moins noble , moins soutenu par la foi et par le sentiment du devoir , que celle d'un jeune homme transplanté dans une terre étrangère sans y connaître personne , sans en savoir la langue , sans autre ressource pécuniaire qu'une somme modique qu'il avait apportée avec lui et qui allait être bientôt épuisée. Mais fort de sa confiance en Dieu , M. de Chevenis ne s'inquiéta pas un seul instant , ne perdit pas un seul jour sa paix et sa sérénité. Le gouvernement anglais, par une générosité qui lui fera dans l'histoire un éternel honneur , lui proposa de le faire participer aux secours qu'on accordait alors à tous les Français injustement persécutés et bannis. M. de Cheverus , plus généreux encore , remercia le gouvernement d'une oflre si noble et si obligeante , et le pria d'appliquer ces secours à d'autres qui pourrraient en avoir plus besoin que lui. a Le peu que je possède , leur dit-il , » (il n'avait que 500 fr.) me suffira jusqu'à ce que je sa- » che un peu la langue ; et une fois que je la saurai , je » pourrai gagner ma vie , ne fût-ce qu'en travaillant des s mains, d
^K cnrvFRus. 21
M. «le Chcvorus s^ mit m ciïel avec aciivilé à IVludo de l'anglais; el, second»' par la fjiilili' iialiiri'll»' dt- sou t'spril , il (M) sut assez, nu bout de lroi<i iiu)i>>, pour donner des le<.'ons de franvats et de iiialhrinalique^ dans une pension de jeunes ^'ens ; il y entra » nnune profcssrur au mois de jan>ier ITlCj. Le ( lirf de vv[[c p<'n>i()n elail un ministre protestant; imbu de tous les prrju^és de sa secte contre les î ■' ' . il fit surveilbr jour et nuit le nouveau
- s<"» pasfl seMlomart lies , pours'assurer jiis(|u a «]uel point ses nueurs étaient pures et sa conduite rr^ulière. I^^ rt^ullat de celte surveillance tourna à la j^loirc de la religion rallinli(|ue : jamais il ne put prendre M. de (ilievcrus en défaut sur (|uoi que ce soit; et plein d'admiration pour une vertu qui ne se démentait jamais , qui se s(mleiiait toujours e^ale en secret comme en publie , il lui «|. II!: I ii'iii.' sa conliaiice après avuir eu la flalK■lli^e tle lui ;i\i>M, I |, ^ déliâmes e.vtrèmes avec lesquelles» il l'avait accueilli , et que la régularité de sa conduite avait enfin dissipées. Là, M. i\c i ' > élait nourri et entretenu dc loiiies les choses n« s à la \ie; c'éiail ttiut ce (ju'il désirait : il recevait de plus un traitement, el son bon cœur pa'ila alors la plus douce des jouissances , celle de pouvoir l'o^Trir à ses compatriote;» dans le malheur. Pénétré dès lors de cette maxime évan^eli<|ue , qu'il vaut mieux donner que de recevoir , tout ce quil f,a^uail était pour eux , et il épargnait sur lui-même autant «[u'il pouvait, pour être l'i ! :<• , >il l'avait pu , envers les autres.
llcuit u\ de cet avantage (lue lui ulïrait sa position , il y en trouvait encore un autre bien précieux , celui d'avoir dans ses propres élèvci le meilleur mallre de la lan;;in; an* (;laise : n'enlcndant jamais parler (|u'an^lais, il apprenait ù'euï , comme par nécessité , le sens des mots qu'il ignorait eiKtire, les tournures de la lanj;ue , l'accent pro|ire de la IMoiioncialion. Forcé lui-même de ne parler qu'anglais, il perfeciionnaii chaque jour son langage par la société de CCS jeunes gens, «lui, comme il est naturel à des écoliers , ne lui laissaient pas passer une faute , soil de grammaire , soit de prononciation , sans r^ii avertir a rinsianl ou par
un sourire malin , on quelquefois même par une aimable plaisnnlerie : il en riait avec eux de très-bonne grâce , les en remerciait , remarquait avec soin ou se faisait dire ce que sa phrase ou son accent avait eu de défectueux, et le retenait d'autant mieux que les choses que l'homme oublie le moins , sont celles qui ont fait rire de lui.
Grâce à ces moniteurs continuels et vigilants, M de Cheverus se trouva , au bout d'un an , en état de parler anglais de la manière la plus correcte et la plus intelligible. Mais une âme si élevée visait à qiielque chose de plus haut que la science d'une langue : s'il s'était livré avec tant d'ardeur à l'étude de l'anglais , c'est qu'il avait regardé celte connaissance comme un instrument de zèle , comme un moyen de se rendre utile à la religion et à l'Eglise. En effet, il alla trouver M, Douglas , évoque catholique de Londres; et après lui avoir prouvé par quelques compositions qu'il lui soumit , comme par sa conversation , qu'il possédait assez l'anglais pour exercer utilement le ministère , il lui demanda et obtint la permission de remplir toutes les fonctions ecclésiastiques dans son district. Muni de ces pouvoirs, il proposa à plusieurs familles catholiques qui vivaient dans !e voisinage, sans aucun exercice religieux, de se réunir tous les dimanches et fêles , et s'offrit pour être leur aumônier : ces familles accédèrentavec joie à celte proposition , et le diuîanche suivant, il lit sa première prédication en anglais. Inquiet encore , et voulant s'assurer .s'il avait été bien compris, il demanda à un homme du peuple ce qu'il pensait de son sermon. « Votre sermon , » répondit naïvement cet homme simple , n'était point » comme tous les autres; il n'y avait pas un seul mot de » dictionnaire, tous les mots se comprenaient tout seuls. » Cette réponse rassura M. de Cheverus, et lui fit plus de plaisir que les applaudissements d'un homme de l'art : jusque dans ses dernières années , il aimait à la rapporter à ses prêtres, pour leur faire comprendre que le principal mérite de la prédication, c'est d'être intelligible à tous, même aux plus simples ; que ces grands mots , ces néologismes à prétention pour rintelligence desquels un homme
DF. ciir.vrnuà. 23
(lu poiipK* aurait bcMtiu d'un dicliDniiairc qui lui en e\|>liquài If Miis , duivcnl éirc bjiiuis de la rliairo ; cl qu'il vaut iiiiiMix ôiri> compris par une simple Teninie que louô par pu .. i.li'uiicion.
Lu par ce prciuior succès, il cuniiiiua à pr«îclicr,
;i ' ' >,| ||(i|||t)ri(|\
cl > . . . I • dij il avait
Conunencc son n)inisterc ne sulli^ail plus , il songea à ouvrir une cha|K>llf. Celait une ;;r.iiide entreprise pour un pièUf pauvn' et exilé; n»ais telles forint U'> iiulovlri.'s de son zèle , telle fut la cliarilé de» lidèk>> ra>>cuil»l i sa voi\ , que le succès dè|>assa de lieaucoup le picju.. i projet : nnu-sculeinent une chapelle fut procurée , niais encore un ln^eineol va»>le pour les cecle>iaNtiqoes qui en feraient le service et pour ceux tju'il leur plairait de s'associer L'évèqiie de Londres, instruit des succès et du zèlo aptt^lidiqiie de M. de (.iie\eriis , voulut venir en | bciiir cotte nouvelle tlMj)elle, afin »le prouver i'iiili , l portail à l'wuvrc , ei la haute Cdtinie qu'il avait pour bOn fondateur.
dette création nouvelle une fois solidemenl établie , 11. de Cheverus pensa a quitter la pension oii il donn.iil des lee ijis dejoiis son arrivée en Angleterre; il lui sembla (|ue le temps fort long qu'il y pa^>au chaque jour à enseigner le> sciences , pourrait cire plus utilement emplové pour la gloire de Dieu et le salut des àme>. Il vint donc occuper le logement coiitigii à la chapelle (|u*il venait d'ouvrir ; et comme il était trop va>le pour un ^eul homme , il invita plusieurs ecclésiastiques à le partager avec lui : heureux de pouvoir joindre cet acte de charité à ses autres
auiiMMie^..
A p( me fut-il entré dans celte nouvelle demeure , qu'un riche seigneur anglais, frappé d'entendre toutes les buuchcs c« ' ' ses louanges , tout le monde redire ses (|uali(e3 ;ii - , vint le prier avec iiiblance de vouloir bien sc
chaiger de son lils pour lui donner des leçons de géométrie et d algèbre. M. de Clieverus accopta celte proposition comme ne poiivaiil nuire a son miuislere , et pouvant, d'un
autre côté , lui procurer des ressources pour faire le bien. Il vécut ainsi quelque temps , travaillant toujours avec consolation et succès dans sa nouvelle chapelle , et donnant chaque jour ses leçons à son nouvel élève. Le seigneur anglais ayant connu par lui-même toutes les belles qualités du précepteur de son fils , ne négligea rien pour se l'attacher ; il lui prodigua tout ce qu'il put d'aises et de jouissances , et lui fit même pour le reste de sa vie les offres les plus magnifiques.
I Les douceurs d'une position si belle selon le monde ne purent fixer M. de Cheverus: tous ces avantages temporels, toutes ces aises de la vie lui parurent aussi dangereux pour sa piété que peu dignes d'un ministre de Jésus-Christ, qui , comme son maître , doit mener une vie pauvre et crucifiée. « J'étais trop bien pour un prêtre , a-t-il dit de- » puis à ses amis ; je n'avais que des jouissances : » puis il lui sembla que ses services seraient mieux placés ailleurs qu'en Angleterre, où les prêtres se gênaient par le nombre ; que tant d'autres contrées de la terre étaient abandonnées} tant de peuples délaissés, tant de nations encore assises à l'ombre de la mort : ces nations ne lui reprocheraient-elles pas un jour d'être resté là où il y avait surabondance de prêtres , au lieu de porter son ministère là où il y avait absence totale ? Il fit ces représentations à l'évêque de Londres qui voulait le fixer auprès de lui : « Oui , » lui répondit l'évêque, il y a ici surabondance de prêtres, » mais il y a pénurie de prêtres comme vous , et j'en ai » besoin ; demeurez avec moi. » Cette décision ne tranquillisa pas M. de Cheverus , et son zèle soupirait après de plus grands travaux.
Une occasion de se dévouer ne tarda point à se présenter ; un collège était près de s'ouvrir à Cayenne , le local était arrrêté , tous les préparatifs faits , il n'y manquait qu'un chef ; mais il le fallait sage , ferme , zélé , habile dans la littérature : on crut trouver toutes ces qualités réunies dans M. de Cheverus , et on lui proposa d'aller se mettre à la tête de cet établissement , lui faisant entrevoir tous les grands biens qui pourraient en résulter pour la religion.
Il \ |ic(i^ queitiiie Iciiip.-» dfvaiit Dieu, tt il crut ne devoir pas arri'plrr : feon ztle st'ntait U> Im'soIii d'un r'iainp plus v.n<.le i\uc l'rlntili' iMueinle d'un collé;;e ; vl d aillrur'» , 6*il aiuiuil la lillrralurc , r'tlail connue délasMMneut des Iravani du uiiniNlère ou des t'lud«'s ^ , cl noa
coiuuie occupation de sa \ie. Li Pro\.. le permit
sans doulc ainsi pour le soustraire à la persécution qui éclala peu nprî". c- î' ('•yenrie , et «|ui
l'auruil pres(|ue iiif.n . ne au milieu de sa
course. Cette intime i'rovulence le protégea non moins vi* Sibtenient dai)S u.:e autre circonstance , et l'arracha à uno nioit certaine, mal^r»* tous sc> «fTorls pour courir audevant du p'iril.
M de Mené , évéi|ue de |)ol , l'avait nommé son j;rand vicaire , pour se rasSiuier comme un aide puis>ant , lorsque brilleraient les jours heureux où il pourrait revoir la France : M. île Cheverus n'av,*it vu d'abord dan> celle nomination qu un téiuoi^na^e d'atla.hement de la part d'un évèque qu'il vénirail cl rNliiiiail ; mais peu après, loîi euii^res ayant forme le nialluureuv projet de lexpédilioii de Oiiiberon, el l'évcMjUc de Dol , pressé par le désir de rentrer dans f.on dioirse, a\ant consenti à les accotnpagner pour assister de son minislère ceux qui en réclameraient les secours , M. de (Iheverus pensa que son litre de vicaire j;éneral lui imposait alors de grand* devoirs 11 vint trouver M. de ll(>rce et lui demanda la permission de raccompagner : « >ion , répondit le digne évéque, je suis » vieux et je puis risquer le peu de jours qui me restent à » passer sur cette terre : mais vous , vous êtes jeune , et jo 9 me croirais coupable envers llî^lisc , si je l'exposais à » être privée des longs et uliles services que vous pouvez » lui rendre. ■ lU. de liheverus, que le danger personnel » n'inlimida jamais, insiste, presse , conjure ; a Vous êtes un » père pour moi , lui dit- il ; le devoir d'un enfant esl d'acj> compagner son père au jour du péril : je dois et je veux 9 vous suivre. » Il lallul tpie l'évêque prit le ton sévère pour arrèler ce courage intrépide, a Si \ous venez, dit Tevéque , » vous cessez par le lait d'être luon grand vicaire, je vous
â6 VIE DU CARDINAL
» relire votre litre : demeurez , je le veux ; et si l'entre- » prise réussit, je vous appellerai aussitôt auprès de moi. o M. de Cheverus dut obéir ; et ceux-là seulement qui ont connu son cœur peuvent comprendre combien il lui ea coula pour se séparer de ce vénérable ami de sa jeunesse , combien de soliicitudes suivirent l'expédition , et quels dé- ■chirements il éprouva quand il en apprit la fatale issue , le carnage de presque tous les Français qui en faisaient partie et du digne évéque au milieu d'eux.
M. de Cheverus , échappé ainsi à la mort , ne s'en crut que plus obligé à consacrer enlièrement à Dieu des jours que sa providence venait de sauver ; et les inspirations de ce zèle qui l'appelait sur d'autres terres se réveillèrent alors plus fortement que jamais. Pendant qu'il était occupé de ces pensées, il reçut une lettre de M. l'abbé Matignon , docteur et ancien professeur de Sorbonne , qu'il avait connu à Paris. Cet estimable ecclésiastique , non moins recoramandabie par ses talents , par son zèle , que par sa prudence, et doué de toutes les qualités propres à gagner les cœurs , se trouvait seul à Boston , où l'avait placé M. Carroll , évêque de Baltimore , qui avait alors tous les Éiats-Unis sous sa juridiction ; et avec cette ville , il était chargé de toute la Nouvelle-Angleterre et des tribus sauvages de Penobscot et de Passaniaquody. Effrayé d'un travail si au-dessus des forces d'un seul homme , plus encore de la mauvaise disposition des esprits , qui étaient divisés en plus de trente sectes religieuses , toutes animées de la haine la plus violente coniî-c ce qu'ils appelaient le papisme, il songea à se procurer un coopérateur qui partageât avec lui cet immense fardeau. La difficulté était de le trouver ; car tout prêtre ne convenait pas pour un pays imbu de tant de préventions contre le clergé catholique. 11 fallait un homme d'une vertu aimable , d'un caractère plein de douceur , d'un noble désintéressement , d'un esprit orné , de connaissances étendues , pour faire tomber les préjugés , gagner les cœurs, conquérir l'estime et la considération. M Matignon y pensa mûrement devant Dieu , et il lui sembla qiie cet homme qu'il cherchait était
DC cnEVCRUS. 27
M- Je Chevcrus » dont il avait apprécié en Sorboniie tout le rare iih'rilo . tout l'aimable cararlore. Il lui en écrivit doix! C\\ WyS , lit rr>NOrlir toute riujporlanee tic i«'lle luiosion abandonure , lui montra une nouvrlle église à ( rccr dans CCS contrées, drs calln)lii|iîes délaissée sur une î»urf.n;e iniineuM» rt m péril di' prrdn» la foi , des tribus sauva;;es à ler.lous I ' Il à rrujplir. ('. 'Ui-
bu . ..i^te clianip u t..^.. .. , .. v..^.., do son /clc I cl en quel endroit du luunde ses services pourraient-ils être plus uiij.s à I"!
y\. «!»• « lis fut vivement frappé de celte lettre ;
les raisons qu'elle contenait ^emblaieut péreniptoirci» et i.an^ r i !' luc qui les donnait était un saint cl un
ami. ( Il qu'eu malière ^i ^ra>e , il ne failail
point se deeuler a la lej;ère , ni suivre la première impétuosité d'un rèie irrelléclii : il prit donc du temp:» pour dé* libérer . il pria , demanda conseil , pesa toulct Ic^ raisons de part et liaulre ; et enfin , aprè^ les luMilalious que demande la prudence il se décida à rejoindre le di^ne abbo Matignon. H crut devoir faire part de sa détermination à M. de Con^^ns , é\é(|ue du M.ms , (pii a\jil Iouj<mii<, élc si bon pour lui : ce di^ne prélat lui répondit par la lettre la plus aiïectueuse; il louait , il admirait son zèle, mais en même temps il e\|>rimail se^ crainte^ i i
(c'était le nom ((u'il lui dunnail) ne vou . .
drc , et surtout (pi'il ne revint pas dans sou diocèse , ce qui serait pour lui un j'rand sujet de peine , et puur non troupeau une perle irréparable. M. de Cheverus ne vit dans celle lellre qu'un témoi^na^e d'intérêt ; i>o\\ parti pris , il ne balanv>> plus: ni le^ instances de ses amis, ni les prières do Tévêque do Londres , ni l'amour de sa patrie , d(»nt il ^' :i peut éire pour toujours , rien ne
pul le faire cbaii^ ., Jclermiualion , et il ne songea qu'a partir au plus lût.
î nie affaire lui rc>lail à réi^lor , celle de bCa d
l et a venir sur bon bien patrimonial : pour tiau-
chcr celte atîairc en un instant , il fit en faveur de ses frères et sœurs cession de tous ses droits par un acio ir-
révocable et en bonne forme qu'il envoya aussitôt à sa famille. Pauvre alors comme Jésiis-Christ son maître^ et ne possédant plus rien en ce monde , il se sentit le cœur plus libre , dégagé et content ; il lui sembla qu'après avoir imiié les apùires, qui avaient tout quitté pour suivre leur vocation , il était plus propre à une mission tout apostolique , et que Dieu , qui avait planté la foi dans l'univers par le ministère de douze pauvres , bénirait mieux aussi dans l'autre hémisphère la parole de son ministre pauvre : et puis , un autre sentiment aussi digne de son bon cœur que celui dont nous venons de parier, était digne de sa piété, mettait dans son âme consolation et paix. Comme les révolutionnaires de France s'emparaient de tous les biens des émigrés, il avait craint que sous ce nom la haine aveugle ne comprît aussi les prêtres déportés , et qu'on n'inquiétât sa famille pour lui enlever la portion d'héritage qui lui était réversible : par l'acte qu'il venait Ue passer , il assurait la paix et la tranquillité de ses parents ; c'était une jouissance pour son cœur.
De là , il se rendit chez un capitaine de navire pour lui demander passage sur son vaisseau près de faire voile pour Boston. La proposition fut d'abord rejelée , probablement par suite des préjugés contre les prêtres catholiques : mais M. de Cheverus , sans se laisser rebuter par le refus d'un employé subalterne , demanda et parvint à parler au capitaine lui-même et, il ne lui fallut que quelques instants l)Our le gagner et s'en rendre entièrement maître : celui-ci fut si charmé de la conversation du jeune missionnaire , de ses manières aimables et pleines d'une noble simplicité, qu'il consentit avec joie à le recevoir à son bord , et lui promit tous les égards qui seraient en son pouvoir pendant la traversée.
Tout étant réglé pour le déi)art , M. de Cheverus fit ses adieux aux catholiques de son église, qui tous fondirent en larmes, et à ses nombreux amis qui tous le pleurèrent. Uu d'entre eux , autrefois son professeur en Sorbonne , l'embrassant avec une effusion do cœur accompagnée de laraies : a Ah ! mon ami , lui dit-il , était-ce donc pour évangcliser
tr. ciirvF.Ri's. 20
• )c^ sniivn;;cs, que V) u.s r.iisic/. de .si belles disseriaii«>iis » ru SiirlKiiiiio? poiir<]it«ii ;illei- l'iifoiiir vos talents djiis les jê lMii>? vous nuric/ > n ( h IVaiice un de nos plus grands » l'vrqiios. p M. de (ii^verus s'arracha à loules ce^ espc- Tances comme i tous ces einbrassfmcnlâ , el sVnibanina \u>' ' ti. I^ pi 'rrdi . il n«' vrcul <|nr de pain
cl . ij;»: , p;ii . . . , iir lu lui de ^all^li^tMu•e ; une
pareille conduiic aurait peut-être attire sur tout autre les ri>éo«i et les plaisanlories ties pa^.^;l^e^s , qui étaient tous proleslarjis ; niai> M de (ihovnu.s leur a\ail inspire par sa vertu douce et aiuialde , tant de respect et d'inlérèt, que nul n'osa >e f)ern)eltre la nioimlrc réllcxion désol)li:;eante ; et le capitaine du navire donna l'ordre (|ue désormais tous le» vendredis et sann'di«. nn repas en i.un^re fût préparé pour le missionnaire ealholiipie. Pendant toute la traver>ée, ce ne fut qu'un échange rcciproijuc d'égards et d'attentions aimaldcN enlie M. de (;iicveni«> et tous ceux qui claicnl sur le navire ; et le 3 oi lubre 17lK», il arriva lieureusemeut à lioston. L'abbé Matignon le re^ul coiunic un ange que le fiel envoyait à son aide , le serra dans scs bras avec tendres^e en vciNanl do douee> larmes, et pr<tl«v«)la qoe ce jour était le |dus beau de sa vie. Il écrivit aussitôt a M. Carndl , évè»|ue do Baltimore , |)our lui annoncer cette lieureusc* nouvelle , et lui demander tous les pouvoirs pour le nouveau missionnaire d(Uit il lui envoyait en même temps le» lettres tesiuiioiiiales . l'une signée de M. de llercé , cvéque de Dol, l'auire de M. de Gons^ans, évéque du Mans; toules deu\ également honorables, alle-lant la pureté de >a loi, l'elendue de >ou zèle, la lervenr «le sa pielé , sa science peu commune , son dévouement sans bornes au trùne de ses rois et au chef de l'Lglise (I). M. Carroll bénit le ciel d'une m
(O Atteatnmur iji%utn rum z^ln ^t pi^tntf iirtffutnri se ^essiti^^ tatt ' . ■ , ' ■ / r-
irti €'
ter
riurrm impiorwni coitahbusffustenttam a pu' u(./ii<J lud ciu(t'<4(<rr (fieptum....
oO VIE DV. CARDINAL
précieuse nouvelle, et ne tarda pas à investir M. de Cheverus de lous les pouvoirs nécessaires à son ministère.
Ce fut alors que M Matignon et M. de Cheverus , forts de la confiance qu'ils avaient l'un dans l'autre , et plus encore de celle qu'ils avaient en Dieu , s'occupèrent avec activité de la grande œuvre commise à leiir zèle. L'entreprise était immense, et hérissée de mille difficultés. Pour en donner une idée , il suffira de faire connaître l'état de cette mission et lu disposition générale des esprits : celte mission embrassait toute la Nouvelle-Angleterre, dont Boston est la capitale, et les tribus sauvages de Penobscot et dePassamaquody , c'est-à-dire un territoire de près de cent quaire- Tingis lieues en longueur et de cent en largeur , sur la surface duquel les catholiques étaient dispersés, et tellement éloignés les uns des autres, qu'il était impossible de les rassembler pour les exercices publics de la religion. Il fallait donc que les missionnaires se rép:Mîdisseiit eux-mêmes dans tout ce vaste pays , qu'ils allassent évangéliser les familles l'une après 1 autre à des distances quelquefois de deux à trois cents milles, administrer les sacrements et offrir le saint sacrifice dans chaque habitation; car, supposé même qu'on eût pu se réunir , on n'avait pas d'église. L'inconvénient que nous venons de signaler pour toute la Nouvelle-Angleterre > était bien plus grand encore pour les sauvages de Penobscot et de Passamaquody; errants dans les bois , à l'extrémité de l'état du Maine, qui est lui-même à deux cents milles de Boston , on ne pouvait les évangéliser, à moins de s'absenter plusieurs mois du centre de la mission : toutefois les missionnaires comptaient pour peu de chose toutes ces difficultés ; il ne s'y agissait pour eux que de courses , de sueurs et de fatigues , et c'est là où un apôtre met son bonheur : mais un obstacle plus grave s'opposait à leur zèle.
Tout le pays, et Boston surtout, habité par des colonies anglaises qui y avaient importé tous les préjugés religieux de leur première patrie, était, comme nous l'avons déjà observé en passant , rempli d'une multitude de sectes toutes en discorde de doctrine les utnes avec les autres, mais
DF CIIRVCRUS. ôl
toutes d'accord en un mmiI |Kiiitt , la haine de la religion calholique. Les ministres de ces ilivcn>es seclc^ n»' cesnaienl de diM lainer contre elle , de pré>enler anv peuples IF-nlisC romaine comme un ramas impur d'idolàires , de p'n«» corrompus et digues de tout mépris , comme la nouvelle Babvlone maudite dans l'Apocalypse : comme l'ennemie do Diru et d. hideuv d I ,
fommc de viU imposteurs qu'un ne saurait assez tuir ; et CCS prédi» l'i v.'nl rêpétces avaient obtenu créance
et pris ra( I i^ les ran^N de la société ; de sorte que
partout le nom de catholique clail en exécration , le nom de prêtre en horreur, et le petit nombre de lidcles qui se trouvaient dans ce pays étant pre>(|ue tous des Irlandais exilés et pauvres , ne piiivaicnl racheter par leur position sociale cette décon-sideration uiiiver>elle.
Avec de pareille» di>positioiis dans les esprits, comment fonder dan.<> ce p.ïN^ une ■ ' liqiie ? On ne pouvait
espérer d'être secoiulc | i ., :» si prcvenus , encore
moins de leur faire goûter sa parole; on ne devait ^'attendre qu'à de> entrave;» et de> contradictions. Dcjà un prêtre fervent , M. Thayer , avait tmté l'œuvre et avait échoué ; et cependant (luel homme y eût semblé plus propre ? Autrefois ministre presbytérien à Boston , puis converti à Bonic à la vue des miraccs opérés au tombeau du vénérable Ik'uolt Labre , devenu ensuite prêtre calholique et prédicateur de la foi dans le même lieu où il avait annoncé l'erreur , il semblait «(ue son exemple, comme su parole, eût dû produire les plu^ ' -es impressions : mais (iucl<iues actes de son /de d , - il ; un deU qu'il porta aux ministres protestants aigrit et mécontenta les esprits , au point que M. CarioU crut devoir le relirer pour lui donner une autre destination.
M. Matignon et M. de Chevcrus , avertis par cet exemple, en conclurent iiuil lallail user de la plus grande circonspection , et que le point par où ils devaient commencer était de travailler à détruire tant de préjugés odieux , qui , tant qu'ils subsisteraient , seraicf.l toujours une ba rière insur-
52 VIE BU C\RDINVL
montable au bien. Pour y réussir , ils crurent qu'il n*y avait point de meilleur moyen que la charité dans tous les procédés, la douceur dans tontes les paroles, et surtout l'exemple d'une vie tout apostolique , seule réfutation convenable de tant de calomnies. Ce fut alors que Boston vit un touchant et nouveau spectacle • deux hommes , modèles de toutes les vertus , vivant ensamblc comme des frères , sans distinction de mien et de tien , sans dissidence de vues et de volonté, toujours allenlifs à condescendre l'un à l'autre , à se prévenir mutuellement d'égards et d'attentions aimables , formant on toute vérité un seul cœur et une seule âme ; avec les mêmes désirs , ceux du bien ; les mêmes inclinations , celles de la vertu ; le même attrait , l'amour de tout ce qui est bon , honnête et charitable : c était entre ces deux belles âmes le plus doux commerce , riniimilé la plus touchante; jamais cependant de familiarité; la simplicité des rapports avait toujours quelque chose de noble et de ii;rand, en harmonie avec réiévaiion des sentiments et la iJignilé du caractère. C'est un journal protestant (i) qui en a fait la remarque : a Ceux , jjous dit-il , qui ont été » témoins de la manière dont ils vivaient ensemble, n'ous) blieront jamais la délicatesse et l'élévation de leur amitié; » elle surpassait les attachements dont la fable nous a des- » sine de si touchants tableaux, et égalait la tendre union 2) de Jonathas et de David. »
A l'exemple d'une union que la religion seule peut former si parfaite, ils joignaient Texcmple d'une vie pauvre et pleine de privations , mais huiiorable et supportée avec dignité, tout employée à la prière, à l'étude ou aux travaux du ministère , c'est-à-dire , à se perfectionner euxmêmes ou à rendre les hommes meilleurs et plus sages: ils faisaient le bien partout où s'en présentait l'occasion , et ils paraissaient rougir d'y trouver la renommée ; ils se consumaient de courses et de fatigues , voyageant à pied {i) , quand il le fallait , à toutes les heures du jour et de
(1) Boston Monthly Magazine : cahier de juin 1825.
{2) Le plus jeune de ces liummes apostoliques, dit ie Magazin men-
la nuil , ru louU'S suimiun . pour aller porlcr à plubifiiri UiiWvi» k\c di.slanro aux aniij;i> »Icn con>olalions , au\ indigeiils tlis M'tours sccriils , aa\ faiiiillcs ilciuiiii's des paroles lie cuiicilialiuii ; en un uiul , iU se sacriliaient luul entiers pour leurs beuiM.ihk's , el regardaient eonunc riou lousces bacriUtes. On vnN.iil rlairiMucnl (|irauciMie vue inlêres»co ne les ^unlail , qu'iN n'altendaicnl rien de eu iiiunde . ni la forlune ni la ^luire, el que luule leur e^pcranee clait daii> le ciel (Jiiironijue les abordait , les imu- \aii toujours d'un accut il aimable el^ra(ieu\; (|uieoniiuc avait un sorviee à réelauier , les trouvait toujours ubii- (foanlset heureux de laire plaisir: partout enlin t>ù on les Vi)\ait , ou reeunnais^ail de.<> lioniuies (]ui n'élaienl point comme les autres , 4|ui avaient des xiitimenls plus tievcs , une âme plii:i aidunte , un eœur plus génércui , en un mol des liomines de l>ieu , dis apùlres
Lu sperlaele si beau uo poinail niai)t|ucr de frapjier dctonuemeul U'> habilanu de Itoslou ; et leur consciente leur criait à tous : Sont ce donc la ces catholiques dont on nous a dit tant de mal , ces papistes qu'où uoua a peints sous des couleurs si noirts ?
Cependant la force des prcjugés était lello , qu'ils ne tuuibèrenl pa^ tout à coup devant tant de verlu. Il l'allut un lonj; leuip> pour delroui|>er do opnls si prévenus , et ce ne lui qu'au bout d'un an «(u'un protestant \iut trouver M. de (.lieverus et lui tint < e lan^a^e étonnant de franchise : « Monsieur , lui dil-il, voila un an (|ue je \out » étudie , que je suis vos demarehis , que j'observe vos » actions .- je ne croyais pas (|u'uu miitisue de volie ie!iit gion pûl être un homme de bien ; je viens vous faire rô- » paralioii d'IuMincur , je >ou5 dtelaie «[ue je vous eslifue i> el vous \(ii(>ie eoniiiie rtioiiiiiii- Ir plus \erlueu^ (|ue l'.iie M connu, u
A ce picmicr icmunjua;;c bicnlui ^ eu jui^aircnl d auues
suel de Uoston (Juin Ibi5 , p. 6 et 7 ) prenait souvent «on b)too et loint' ■ ■■■ • ■ -' '•Mirnée avaol If Irvrr de I aurt^rc , p«»ur aiii-r loiil*> ' livre caili>>lit{tie «loiit Tnitie ïoupirait apie» leiic
iKn ': li de la lelit^iMit i^uil |iiuli'>dait.
non moins remarquables. Un journal prolestant (1) nous raconte qu'un ministre désirant attirer dans son parti des hommes dont la vertu et la science jetaient un si grand éclat dans la ville , alla les trouver un jour pour essayer de les convaincre de la fausseté de leur religion et de Texcelience de la sienne : ces messieurs , frappés de la naïveté de l'entreprise , accueillirent avec bonté le ministre , le remercièrent de ses intentions bienveillantes , et après avoir écouté patiemment tout ce qu'il avait à leur dire, ils répondirent à tout avec tant de clarté , défendirent si bien la reiir;ion catholique , qu'il demeura confus sans avoir rien à répondre ; et de retour vers ses amis auxquels il avait commux.iqué son dessein : « Ces hommes , leur dit- » il , sont si savants , qu'il n'y a pas moyen d'argumenter » avec eux; leur vie est si pure et si évangélique, qu'il n'y a » rien à leur reprocher. Je crains bien-que par l'influence » de tant de vertus jointes à tant de science , ils ne nous D donnent ici beaucoup d'embarras.
Qu'on juge, par ce trait, de la révolution qu'avaient opérée dans les esprits les vertus de M. de Cheverus et de W. Matignon. Au mépris avait succédé l'eslime et même la vénération. « En voyant de tels hommes , dit le journal » protestant déjà cité, qui peut douter qu'il est permis à jo la nature humaine d'approcher de la perfection de » THomme-Dieu et de l'imiter de très-près ? Avant que le » christianisme apparût sur la terre , il y a bien eu de s grands hommes qui ont élevé et rehaussé la nature hu- » niaine ; mais qu'ils étaient loin de ce que nous voyons ! » C'étaient , si vous le voulez, des héros, des prophètes , » des sages ; mais le saint est un titre qu'on ne connais- » sait pas. Le sage Socrate n'a pas eu comme saint Jean un » maître qui le lit reposer sur son sein où tout était pu- » reté et amour »
Après un si heureux changement dans l'opinion publique, M. de Cheverus pouvait bien monter en chaire et "prêcher avec conhance ; car on perd bientôt ses préventions contre une religion dont on vénère les ministres. Ce
(1) Boston Slonthly Magazine .juin 1825, p. 6.
nF. fiirvrnir-i où
fui »'n clTfl ro iiiii airiv.i. |)« •^ !«• cour \<'ul i\v s:i nus-
biuii , il av.iil pn^i lie , cali'cIjiM* , > dt* son niienx
son liigiu' ami M. Matignon ; ses pn'ilicnliuns avjiciil jeté le Jtlus vif rrlal .1' nie cl rctMH'illi
avec une jun* sailli ^ ilc cl iialiirolln
parce qoe c'vlaii le cœur <|iii riii!«piraii , toujours pcr< buasivc parce qu'elle no dtMuauilail rien ■ (ju'il pra-
tii|uail lui iiièuic : niaiN njor^ , les prcj.i iiil tombés
pour faire place à »l meuls contraires , les proles-
lanls voulurent, venir i • ..»v.nlre , et après l'avoir entendu, ils voulurent l'enieiulre encore, l'entendre toujours cl devenir ses amis. Ils a«lmiraient sa grande simplicité jointe à taul de noble^!>e , la bonté de son cieiir (|ui paraissait dans toutes ses ciprc^sion», et jj tendre charité qui semblait 1 ^ >ix. «S ' , disait un de p leui . ^ plus I ; on voit que B tout ce qu il dit coule de b<'S sentiments purs el élevés. » I^ ■ iirs trop couris , déborde di; B i 1 plus tendre piété, il semble p qu'un séraphin ail touche si's lèvres avec un charbon de » l'autel du Très Haut. >
M. .Matij;iiou , dont lâinc noble el pure était étranj»èrc à loule pensée de rivalité el de jalousie, jouissait de tous le^ succès de son conlrère el de la considération qui lui en revenait. Chaque fois qu'il l'entendail louer , on voyait son visij;»» rayonnant de joie el île bonheur ; c'était vraiinenl un père qui jouissait des triomphes de son lil>> chéri. .M de Chevcrus , de son côté, voyant des disposition!» si bienveillantes , cette amitié si franche et si désintéressé'»' qui disait comme sainl Jcan-Uaplisie en parlant du Sauveur ; Il faut que je m'eflacc pour qu'il paraisse , que je me cache pour qu'il brille , oportct illum crfscere , me autcm rninui , s'eiïoreail de lui témoigner en toute manière s;i reconnaissante el sa tendresse , son respect cl son dévouement. Quelque supériorité qu'il eût sur son confrère sous certains rapports, il ne se regardait i}iie comme son disciple el son enfant, ne faisait rien que par ses ordres el sous son inspiration. Il lui laissait tout l'argent entre les mains, lors
même qu'il fut évéque , et lui eu demandait comme un enfanl à son père , quand il en avait besoin. Il prenait ses avis, même pour ses sermons; et avant de monter en chaire, tout avait été le plus souvent concerté entre eux. : Cependant l'estime dont était environné M. de Cheverus rejaillissait sur son troupeau , et on ne pouvait croire que 3es ouailles d'un tel pasteur fussent gens aussi vils et aussi méprisables que le disaient les ministres. Les préventions diminuaient de jour en jour , et bientôt les instructions de ]\1. de Cheverus et la docilité des catholiques à s'y conformer finirent par les dissiper entièrement. Il leur répétait souvent la leçon de l'Apôtre, qu'il faut faire taire ceux qui disent du mal de nous , à force de charité, de bienfaits et de saints exemples ; que le propre de la vraie piété c'est d'être toujours aimable, de contribuer au bon- Iicur de tout ce qui l'entoure , d'avoir toujours en tout et envers tous une «conduite honorable, des procédés honnêtes Cl délicats. Après les devoirs envers les particuliers , il leur expliquait les devoirs envers l'État, leur montrait l'obiigalion d'obéir aux lois , lors même qu'on pourrait s'y soustraire sans encourir de peine , de respecter les magistrats ^ de contribuer au bon ordre , à la paix , à la prospérité de l'État ; et s'il était attaqué, d'employer à sa défense , s'il était nécessaire , ses bras , sa fortune et sa vie. Les catholiques écoulaient ces leçons et les jmettaient en pratique , de sorte que les protestants furent forcés , par iévidence de la vérité , de leur rendre cette justice , dans les feuilles publiques , qu'ils étaient aussi excellents ci"» loyens qu'hommes probes et lionorabies. La division cessa donc dès lors ; des rapports mutuels de considération et <restirae s'établirent ; et M. de Cheverus , interrogé par le saint-siége sur l'état de sa mission , put lui répondre : « Dans ce pays ,où , il y a peu d'années , l'Eglise catho- » lique était un objet d'anaihème » le nom de prêtre un X objet d'horreur , on nous considère , on nous aime , on » pense honorablement de nous , on se conduit de même. » In hâc noslrâ civilate et aliis locis , ubi paucis abhinc annis infandum , ut ita dicam , erat Ecclesia catholica , horrendum
PI. lUfcvur.L . ^7
i.i non.m , r. < r» M<' ' ' '/t/tin/uf,
1 ^ df nobU ciKj'Utut , I ^
\a conibnco qu'jvjii inspirée a tous M. de Clifverus , élrmlil l)ioi»tnt sr; np ' t les multiplia au tlcli ilc ce qu'on pciil p^u^^^. li ts »'l callioliqucs , voiilurfiil
faire la conn.iissance d'un ^i aiuialile ; el lui , luu-
j.iurs accessible el bon, .i« < k • i.til luut le uiondc avec la plus loiK li.into conliaiité. Si ou n'avait aucune aiïaire à irailrr avec lui , el qu'on c»U il«' aniem* par le si-ul plaisir de jouir d»'S tharnies de sa sociclê , il ne s'en oITensail pas, et pensait que c'était pour lui une grande aiïaire de rendre la ' ■ ' et la v»tui i" ^' l«' plu- ni
c'ci I II des ainij;rN qui \. i iliirdc -. Iio
de<i paroles de con<>o|aiion « ou des personnes dans le mallieur qui venaiml lui révclor leurs ÏM'soins et invoquer sa cliarilé , ou dc> c>prili> ruiltarravséï. et incertains sur lin parti à prendre «{ui venaient lui demander conseil. Chose Ircs-remarqualile , un ^rand nombre de dames prote>tantes des ranj;s les plus i levés do la société . n'héritaient point à lui ouvrir leur cieur, à lui révéler leurs peines de famille ou de conscience, à un (el point que l'une d'elles lui ayant du un jour , que ce qui lui répuf^nait le plu> dans la religion calli «t l'einj ' ' irs
d»* ^elnbras^er , c'était le j' , <• de la < i . m Je
Chevcrus put lui répondre avec son aimable sourire : « Non , inn ' vous n'avez pas pour la confession au-
» tant de i ^ mee que vou> le croyez ; vous en sentez > au contraire le besoin et le prix; car voilà longtemps que B vous vous confessez à moi s.ins le savoir. La confessiOQ » n'est pas autre chose que la confidence des peines do » conscience que vous voulez, bien urexposor pour recevoir • mes avis. » Ain:>i .M. de (llievcrus était le confident cl le conseiller d'un grand nombre , et une des levons que les mères inculquaient souvent à leurs enfants , c'était que, dans toutes les peines et les circonstances dilliciics de la vie , ils devraient avoir recours à ses conseils el les prendre pour ji'iides. tnfin , un écrivain prolc>lanl nous apprend qu'il recevait « au moins autant de confidences hors
58 VIE DU CARDINA.L
» du confess'onnal que dedans , parce que tout le monde » savait que son cœur était un sûr et consolant dépositaire )) de toutes les peines comme de tous les secrets , et que sa » sagesse indiquait toujours la route de la prudence et le » chemin du devoir fl). »
Ce n'était pas seulement à des consultations que se bornait la conliance qu'on avait en M. de Cneverus : un grand nombre lui abandonnaient tous leurs intérêts temporels, qu'ils ne pouvaient ou ne savaient pas gérer par eux-mêmes, pour qu'il en fût l'agent charitable : c'étaient des veuves , des orphelins , des domestiques , des infirmes , des personnes tout à fait étrangères aux affaires, et qui n'avaient ni parent ni ami qui voulût bien prendre en main leurs intérêts Ils lui remeiiaient leur argent ; et comme un bon père de famille , heureux de faire plaisir à ses enfants bienaimés , il le plaçait sur l'Etat en son propre nom , le gérait avec une intelligence parfaite , et à chaque échéance il venait retirer la rente et allait la leur porter avec autant d'exactitude que de bonheur. D'auties fois c'étaient des personnes qui craignaient qu'après Jeu;- mort il n'y eut des discussions entre les héritiers, ou que leurs intentions ne fussent pas fidèlement remplies : ils constituaient M. de Cheverus leur légataire universel , et dès lors n'avaient plus d'inquiétude , sûrs que chaque chose aurait la destination la plus juste et la plus sage tout à la fois. Quand les personnes pouvaient gérer elles-mêmes leurs affaires, M. de Cheverus ne s'en chargeait pas, mais il les dirigeait par de sages conseils, leur enseignait ce qu'il fallait éviter et ce qu'il fallait faire ; et, par de tels avis, bien plus précieux qu'une aumône , il les aidait à sortir de la détresse, et à arriver à cette honnête aisance que désirait le sage.
Et qu'on ne croie pas que toutes ces aflaires aient jamais distrait M. de Cheverus de ses autres devoirs ; ces occupalions charitables faisaient sa récréation après ses repas, et tout le reste du temps était réservé à l'élude ou à son ministère. Tous les jours il donnait un temps réglé aux
(1) Boston Monthly Magazine : juin 1825, p. a.
DE cncvrnns. 30
sciences ecclésiastiqut's , mais vu tiièinc temps il ne nëj^li'^cail |».»«i h -^ ' - L'iraiim'rcs : ulix'rvatciir allviitif cl
|M'iu'liaiil (It* Il ' , il >i\jil ri>inari|uc la liaiilc t'^lill)e
(|iroi) avait pour ll'^ M'iciitcs liuiiiaiiK'A rt pour vvu\ qui le^ po>MMlaienl , le \wn dr cas qu'où iai>ail de tv\i\ qui les ij;ni)iaier»l , la tendante ^«Mnral»,' des e>prilî» \ers les connai».sjuces littéraires , uteine parmi le^ leiuiues , qui lisaient et jugeaient les ouvra;;e:) d'esprit ; et de là II avait cuQclu , que pour détruire le lepro'-lie d'i^nuranee qu'on faisait peM'r >ur le cierge ealliolique , pdur < oncilier à sa pande l'esliine et la ( onsideraiioii dont le prediealeur a besoin d'tMrc entouré, il lui fallait ne le céder à personne en celle partie ; qu'un prélre aurait beau posséder parfailenient la scieiiee de .son elal , le iiiunde , qui loniptu cette science ptuir rien , ne lui attribuerait pas moins la répulalion d'ignorant, et par e<inséi|uent serait peu disposé à l'écouler et a le croire. Il s'applhjiia donc aux études qui étaient le plus en honneur a IK» ton ; il apprit »i parfaitement l'anglais , dit un jiMirnal de cette ville , « qu'il était devenu le niaîlie iIca dillicultes de la langue: » c'était lui qui eu connaissait le mieux le> arrangements , B les coiislriR lions et lc> ei)imiKigies. b U eu lut lous les auteurs niar«iuants , soit en prose, aoil en vcn», el en reliiiC par cieur les plus beaux morceaux , le> | assa};es les plus saillanLs ; de sorte «ju'il eloiinail les savanls par retendue de ses connaissances autant (jue par l'a propos des citations: et cependant son habileté en ce genre n'approchait point de ce qu'il sa\ait de la lilleiatuie IraiiVii-^e , grecque et latine. Tons les jours il lalraichissait sa mémoire par la lecture des auteur^ classii|ues. u H semblait , dit le jourw nal déjà cité , pas>er des allaires el de l'autel aux bos- » quels de l'Acadéinie ; et, apiés a\oir bu aux lontaines » des Muncs el cueilli des Ileurs au raina>ae, il retournait à B SCS lonctions avec une nouvelle ardeur, o Tant de conn;ii ^ le mirent en rapport a\ec les savants de Uosinn ;
le> s lilleraires de celle \ille vuuluienl se l'.i^re^er
et le faire participer à leurs séances , il s'y préia de bonne prâce , dans l'espérance que ces rapports pourraient un
jour devenir utiles à la religion, et étaient peut-être un moven dont Dieu voulait se servir pour l'exécution de ses desseins. Il favorisa de tout son pouvoir la propagation des sciences et des moyens de s'instruire ; et quand M. Shaw voulut accroître rÀlIiénée de Boston , il l'aida de ses conseils et de ses efforts,, donna même beaucoup de livres de sa bibliothèque (1) , de sorte qu'on le regardait dans celle ville , non-seulemeni comme un savant , mais encore comme un zélateur dévoué de la belle litiéraiure.
Une réputation si brillante , sons tous les rapports , ne demeura point lenfermée dans les murs de Boston : M. Carroll , évéque de Baltimore, fut bientôt informé de tant de vertus et de talents ; il crut qu'un prêtre de ce mérite ne pouvait rester en second plus longtemps , et qu'il était digne d'être placé à la tête d'une grande église : en conséquence, il lui écrivit pour lui proposer de se charger de l'église de Sainte-Marie à Philadelphie. Cette lettre , tout honorable qu'elle était pour M. de Cheverus , Taflligea ; son cœur ne put supporter la pensée de quitter son digne ami , M. Matignon , qui l'avait appelé d'Angleterre et était pour lui un père chéri. Il remercia donc M. Carroll de ce témoignage de confiance, et le supplia de le laisser longtemps et toujours auprès de son excellent ami. L'évéque y consentit , et alors I^î. de Cheverus , libre de toute inquiétude , se livra avec un nouveau zèle à ses saints travaux.
Il partit pour l'Etat du Maine (2), qui est à deux cents milles (5) de Boston. Déjà plusieurs fois il avait parcouru ce pays, et gémi de la situation où se trouvaient les bons catholiques qui l'habitaient : plus nombreux que dans tous les autres Etats, si on excepte celui de Massachussets^ qui comptait près de six cents cathoJques , ils n'avaient cependant ni prêtre ni lieu de réunion pour leurs exercices reli-
(1) Boston 3IontIUy Magazine , p.i2.
(2; J.e 3Iaiue est un des six Etats dout se compose la Nouvf lie-Angleterre , les cioq autres sont : Massacliussets , dont Boston est la capitale, Vermont. Nc\v-flamp^!i:ro, Ilhode-Islaad , et Conoecticut.
(3) EuvilUU 6G i^tucs ùc i iuiJcc.
gieux. M. lie Cheveruh n'ciilLMidil avec les principaux liahi- UiiN «lu pavs, lil bàlir a NfWtasIU' , rapilalr ilr vvl V'.Ul, une »'^li>c propre el litcenle qu'il «leciia sous linvocaliou (le sainl Palrice, le palruii chéri des Irlandai>, el promit de venir en |)er>iiiiiie |' ' >ie temps ciiaquc année
au milieu d'rux pour l« . • 1*'^ ^a^•remenl.^, l'in-
biruciion et luub ivs iccuuni de son ministère, ce qu'il lit c\ ■ ni jusqu'en !'; 1 1*0 IHli où il y lixa un prèin- à I. . . On e'.>aierait m ililennul de dire In joie dr cet»
l(<iii> ealliolique>, et l'i lliiNion a\ec laquelle ils l«*niient des ce momenl le nom de M. de (ilieverus. De la il 1 onlinu.i sa route el se rendit dans le pa>s de l*enobscol el de l'.issnni-iiiiinily. où viN.tii lit une ninllilude de sauvj;;es , errants a iraNiis les bois, sans ljabilaUi>n lue, cl partageant luiil leur temps entre la clusbe et la pèche.
Déjà il savait ii.i|>.t : langue : pour 1'
dre, il s'clait nu> , .1
,.^, .... «^ V. ^ ^,...^ ^- ^. V. appu..«..
ensuite en son partieulier (c qu'elle lui avait dit. tue chose le Irappa singulièrement dans ic travail : il s'aper<,'ul , eu la taisant conjuguer, qu'elle usait de pronoms affists (1), semblaliles à ceux de la la^^iie hébraïque. Sur|uis , il lui lit repeler ce qu'elle venait de dire ^ tourna ses (jue>lions en diverses manières, el enfin acquit la certitude complète de l'analo^if curieuse qui e\i>lail sur ce point entre l'hcbrcu et la langue de ces sau\agcs [t).
(O On appfllt' on lulirtii />rono»ii nfftJ'fs cein iiui sont joiiit>i certains iiu>t>, de m juin r .1 lamt'i uu acul tt iiiciiic mot , lumiiic l'U traiiçai» j'i: :
(2) l.a n rus sur la longue «le ces sanvairr^ a
<"»•• ' '"" ~ ' •■•" ""- • '■ - ' H' •M.> ,U-s ili\rr rs
Il , svtl st'i ' ileN, soit Ijj:-
l' "S^DUl l< Il ,. ' 1 : , , mtf, i|u'i Ik'S
turtiitut leur» coiijugaifons {tir O'j'jiuttnalwu tic >/U<ibr)qui uuiâi-
însuuit de la langue par ce moyen , et s'étant muni de tout ce qui lui élait nécessaire pour exercer ses fonctions cl offrir le saint sacrifice dans un pays dépourvu de tout , comme celui où il allait entrer, il partit sous la conduite d'un guide , à pied, le bàioii à la main comme les premiers prédicateurs de TEvangile : jamais il n'avait fait encore pareille route; il fallait tout le courage d'un apôtre pour en supporter les fatigues et les peines. Une sombre forêt, aucun chemin tracé, des broussailles et des épines à travers lesquelles il fallait s'ouvrir un passage , et puis, après de longues fatigues, point d autre nourriture que le morceau de pain qu'ils avaient pris à leur départ ; le soir point d'autre lit que quelques branches d'arbre étendues par terre, et encore fallait-il allumer un grand feu tout autour pour éloigner les serpents et autres animaux dangereux qui auraient pu pendant le sommeil leur donner la mort. Us marchaient ainsi depuis plusieurs jours, lorsqu'un matin (c'était le dimanche) , grand nombre de voix chantant avec ensemble et harmonie se font entendre dans le lointain. M. de Cheverus écoule, s'avance, et à son grand étonnement il discerne un chant qui lui est connu, la messe royale de Dumont , dont retentissent nos grandes églises et nos cathédrales de France dans nos plus belles solennités. Quelle aimable surprise , et que de douces émotions son cœur éprouva ! Il trouvait réunis à la fois dans cette scène 1 attendrissement et le sublime ; car quoi de plus attendrissant que de voir un peuple , et un peuple sauvage , qui est sans prêtre depuis cinquante ans , et qui n'en est pas moins •fidèle à solenniser le jour du Seigneur? quoi de plus sublime que ces chants sacrés? présidés par la piété seule , retentissant au loin dans cette immense etanajestueuse forêt, redits par tous les échos en même temps qu'ils étaient portés au ciel par tous les cœurs?
tient le sens et les rapports des verbes. De cette uniformité si remarquable, et de plusieurs autres analogies grammaticales, les savants concluent que tous les dialectes américains ne sont que des dérivés d'une même langue, et que par contéquent toutes les nations de cet hémisphère sont sorties d'une souche commune, d'un peuple primitif émigré dans ce pays.
i>v. r.iiKVKhiK. "45
Ailiif \ijkr la juif ilc iruuver l'iiliii nux (|ii'il clietcliuil , II. tU" C.lifverus ;i bicnlùl aiuinl lu nli^icti'^c .»■>»€ m bl ci' : clic- l'iail réunie à Imlian OM Towii « dans Tilc (lue forma la rixii-re de lVi)ob>coi au milieu de la forêl. A la vue de r»'l(e robe noire (jiii ne leur av.iil pas apparu d«*puis ciii- • juaiiU' .ins , si ou en excepte la visiic tjue leur avail faile M. Tabbé Kousselel peu d'années auparavant , ils jcUent des rris de joi« et de bonheur , ils accourent ù lui , iU l'appellenl lettr père , el le lonl asseoir sur la peau d'ours, leur sir^e d'honneur. M. de Cbeverus leur e\po>e alors l'objel Cl la durée de sa vi^itc , leur iail admirer la bonlé de i>ieu «jui ne les oublie pas, el qui l'envoie vers euv pour leur dispen-'er sa parole, ses grâces el ses sacremenu, li-ur iiulit|ue enlin l'henre el le lieu où ils devront bC réu* nir pendant tout le temps qu'il sera au milieu d'eux. Après te diM our^ , dans lequel rin>linct du >auv.i^e rec uinut sans peine toute la bonté et la charité d'un honinie de Dieu, ils voulurent lui faire partager leur repas : celait 1^ une nouvelle épreuve (|ui attendait le Courage et la force dame de M. de (jheverus. lU'l"uî>er , c'était ou les allligor , euK qui ollraienl de si bon cœur , ou les ollenser s'ils venaient à soupçonner dans le relus hauteur et mépris , ou enhn les scandaliser s'ils y vov aient délicatesse de ^oùl , recherche d'une propreté dont eux-mêmes savaient bien se passer : el cependanl comment a(;cepter '! tout était liialpropre , dégoûtant à faire bondit* le cœur. M. de Cheverus se fait Molence, boit le bouillon préparé el manj;o la viande qu'on lui présente sur l'écorce d'arbre, beule vaisselle du sauvage : mais après le repas , il leur dit avec ce ton de bonté «|ui était in lui t\ parfait , que sM avait man^é ainsi , c'était dans la vue de leur faire plai>ir cl de célébrer le bonheur de se trouver au milieu d'eux pour la première fois, mais que désormais le pain lui suUisait , et qu'il n'avait bcsoiu de rien autre chose.
C'était là , en ciïel , la nourriluio de M. de Cheverus pendant le temps (|u'il passait parmi ces tribus: queh|uelois , a-l-il laconle depuis , il trouvait un peu de iromage à man^jer avec son pain , el c'était la pour lui le*
44 VIR lU CARDINAL
jours de grand i^aia ; une luis même, peudaiil plus de deux mois , il n'eut à manger que du poisson cuit à l'eau ; et cependant le travail était pénible et continuel : tous les jours il instruisait, catéchisait , confessait ou baptisait, et puis il lui fallait aller de côté et d'autre , quelquefois fort loin , pour visiter les infirmes et les malades : enfin la tribu de Passamaquody , encore à une certaine distance de celle de Penobscot , et composée d'une chrétienté à peu près aussi nombreuse , réclamait également ses soins. Il allait et venait d'une tribu à l'autre, portant partout les bienfaits de son ministère , et soutenant avec joie des privations de toute espèce. Encore n'était-ce rien que les privations ; ce qu'il trouvait bien autrement pénible , c'était de se tenir tête à tête avec ces sauvages pour entendre leurs confessions, et là , pendant de longues heures, d'aspirer celle odeur infecte qui s'exhalait de leur corps , produit rebutant d'un mélange de malpropreté hideuse et de sueur habituelle , et pour mettre le comble au sacrifice , de se voir envahi par les insectes dégoûtants dont ils étaient couverts, seul casuel , disait-il plus tard en racontant cette histoire , quil retirât de son ministère. Les premières fois que M. de Cheverus se vit dans celle position , son cœur se souleva , il manqua de se trouver mal , et pour surmonter tant de répugnance , il lui fallut appeler à son secours toute l'énergie que donne la foi. En récompense de tous ces sacrifices, il eut la consolation de voir son ministère béni. Les esprits étaient on ne peut mieux disposés. Les Jésuites missionnaires , qui avaient planté la foi parmi ces peuplades sauvages , les avaient si solidement instruites , si bien formées à la pratique de la religion et aux exercices du culte, que même après cinquante ans de déJaissenient , ces pauvres gens n'avaient pas encore oublié leur catéchisme ; les pères et mères l'avaient enseigné à leurs enfants , et pas un dimanche ou jour de fête ne s'éiait passé sans être célébré par la partie de la messe et des offices qu'il est permis au peuple de chanter. Tous étaient d'une docilité admirable , ei avaient la meilleure envie de pratiquer ce qu'on
l'F. Clir.VERl>. J3
1 i.iii ; li II y av.iil pas jiixjuaiix ciif.iuts (|iii ruî
I L If calfihi-iiic uv»*c allcrilioii cl avec iiii air |.r-
nt'lre des parole-, qu'ils pruiioiiraieiil lx»s muMir:» étaieril h\ piire^ . qu'un rciniiu' ciiiit louibéc iI.mis une l'aijte ^ravu cl publique, UmiIc la Irihu eu tut coustcrnée , et Vf. de (licvtMUS crul d«'Vuir, coiuiae ilaus les |»reniiers Mrelos de r^^li^; , sounieitre la coupalde à la peuitenec piiblKiue. IvjrNqu'il relebrail les s:iinls inystèreii sous les branches
• ' ' (le clia,»elU' , elle se U'iiail en
• Il . >e l'i pciiiU'iile , implorant les prières des liileles ; el ce ne fut qu'après un eerlain temps «répreuve qu'il lui fut permis «le | r dans l'enceinte « t d'y a»iNU*r avec le> aulre> au icrili»e.
A lu pureté des mœurs se joi^naietii une simplicité et une droiture vraiment ndmirables (I). Dans les cummen- < cments de mui miniNière p.mni ce-^ tribus sauvagi-s, M de (Jjeverus erut d«'Voir User d'inlerprèlo pour la confessiiMi, de peur de se tromper daus ses drci>ions par suite de la connais^a^ee encore imparlaite qu'il avait de la langtie ; el (pieliiiie poiiildL* «|Ul' lût ce mode de ronf«'ssioh (jui incitait un tiers dans le ^ecrel des consciences , ces bons >auva^es , hommes et remiues , vetiaieiil , avec une franchise ri une ^iniplicilc « ! leurs fautes a l'in-
Inpiiie , qui les h . •ni au conl'es>eur ,
el rendait ensuite aux pénitents les interrogations el les j\is (jue celui-ci avait à leur adresser (.el luierprète était
(I) l^« joiirnaiii protr^^t^tfo t\r B4i«.iiiii »f u%nt iiiscriH m faux
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%rUr ii.i«.it iiif. Au rt-Mi-, JUaymm i/<cf«*uc-» de iiuilun p. 1 du luiirtMu" ijnr M.i:«' Clu V(-ru> a ir.'uvc dans t-1 [Miivriîs 3au\agc3 plus •!■ iiitvi, *|ur u-N piriiuiT» lii>i "iil tir di>jio.M*> .1
n : , rt M. Mruuri . dans bon ' «? 1 p. .i"J , iciiiar-
^{vu' qu 1 ul Lu. iii- ic» peu|di'â une plus
lldute f»t; NLiiitt, et Ir^ oui trouvt'i plus
f iVerl* a . lun ^ .. 41 .i.u ».i.«.c icii{,;cu^t'.
^6 VIE nu CARDINAL
un vieillard remarquable pai- sa piété et TaustériLé de ses mœurs; il eût voulu que M. de Cheverus eût traité plus durement les pécheurs , et quelquefois il le gourmandait en lui disant : « Tiens , mon père , tu n'es pas assez sé- » vère ; ces gens-là ne soni pas âpres à la prière , il faut » leur donner plus de pénitence. »
Il est impossible de dire la vénération que ces sauvages avaient pour M. de Cheverus ; partout où il allait , il était reçu avec les plus grandes démonstralions*de joie, et c'était la femme du chef ou la reine de la tribu qui avait le privilège de le servir. Par l'empire de sa douceur et de sa charité , il était au milieu d'eux comme un souverain , et ses moindres ordres étaient exécutés avec empressement. Ayant vu un jour s'approcher du rivage un bateau chargé de rhum , et craignant que, si on débarquait celte liqueur pour la vendre aux sauvages , ils ne s'enivrassent, et qu'alors il ne pût plus les contenir dans l'ordre , il alla trouver le capitaine du navire, et prenant le ton d'autorité : G Je suis roi ici , lui dit-il , je puis faire des règles » de douane , vous ne débarquerez point cette liqueur. » Le capitaine insiste , veut décharger son navire à la côte . Aussitôt M. de Cheverus appelle quelques sauvages et leur donne l'ordre de défoncer les barils de rhum à l'instant même où ils toucheraient au rivage : ceux-ci lui promettent prompte exécution ; mais le capitaine effrayé se retira , et ne reparut plus.
Ces bons sauvages s'estimaient heureux de tout ce qu'ils pouvaient faire d'agréable à leur bien-aimé missionnaire : c'était un honneur envié de lui "servir de guide à travers les forêts immenses qu*il lui fallait parcourir pour l'exercice de son ministère : dirigés par les branches d'arbre ou par certaines plantes dont Ta direction leur indiquait les points cardinaux , ils le conduisaient toujours sûrement au lieu désigné. L'un d'eux portait sur sa tête la nacelle d'écorce de bouleau , pour traverser les lacs et les rivières qui se rencontraient. Il n'y a que trois places dans ces pirogues : un sauvage se plaçait à chaque extrémité, et au milieu était le missionnaire , oblige de se tenir couche ,
DE CIIEVF.RU4. il
Y< ' inoiliilir lunuvrinriii crtl f;iil cliaviror 1j fi. '.:
( i:, I ; el (luaiiil il l.illail rciiionlcr «|ii(>l<|iie cjm i i>
Il courant rapiilc , traverser (iuc*l.|iie |)a^ diUicili*, les doux yjiiva;;t'S se rt»j;.irtlaiil pour roinliiiicr leur maiuLMivrc , y lui-llaienl tant tl'aiirrsNC el «reiiMiiihle , (|u'eii un iiislant rol)>(;)ele se trouvait fiaiiclii coiiiiiie par eru lianieincnt. l!u jour il fallait reuionter un courant rapide assez d m- ^prcu\ , M. tie ('lieveru> aperv'>it le péril et en fait part a ses deu\ rameurs: a Avec toi , mon père, pas peur, » dit l'un d'eux plein de foi et de conliaiicc; mais sans • toi , (>i*ur« B Cti n'était pas seulement sur les lacs et les riviôres «jue les sauvages ct»ndiii>.iienl leur njis>ionnaire ; c'i-lail Miéiiie <juelt|urfnis en pU-nie mer. tu jour M. de C.heverus fui rencontré cl reconnu sur les côtes de i'Oecan par un capitaine de navire , qui lui reproelta comme une li'UiiTilé de s'eipo!»er ain<>i au milu-u de» Il >l> dans une si Irèle nacelle, et s'oiïrit de le prendre à son bord pour le conduire à s;i desliiialion. M do Clieverus refusa ces oUres obligeantes , de crainte de faire de la peine a m> chers s^iuva^es , el le lemlemain il arriva heureux ■ "i 'li'^ it i,;i.- de la mission qu'il voulait visiter.
Giât .' a la rc'ij^i'»u , i|;ii iUapire et Conserve tout ce (|ui «••si liuiiorable el délicat , M. de Cbeverus trouva uieme parmi ces sauvages des sentiments élevés qui feraient itiii^ir les peuple?» les plu» ri\ili>é>. ; il y trouva des cavirs r.(.innaissants qui lui domu'ifut de nombreuses preuves d'aHection qu'il aimait souvent à redire (1) , des mères tendres , des enfants qui |)i»rlaienl jusqu'à riiéroisme U l'iélé liliale, des àiues grandi s et geucrcu.s«':> qui avaient la plus liante id«>e de riionneurel de tous les devoirs. H en « ilait souvent des traits qui étonnent j nous ne rappurlelons que le suivant.
Des voyageurs anglais avai(>nt porte dans ce pays la nouvelle de la mort ilc Louis \V1 , conduit à l'écliafaud par ses propres sujets et immule au délire revolutioniiaiie.
(I Boston Vonthly Majazint, p. 71.
devant soixante mille d'entre eux , immobiles , Tarme au bras , sans qu'aucun osât prendre sa défense. Les sauvages ne purent croire à cette nouvelle ; les missionnaires français, si doux et si bons , qui les avaient évangélisés, M. de Cheverus lui-même en qui revivait toute la vertu de leurs premiers apôtres, leur avaient donné de la France l'idée d'un peuple honorable et généreux, et cette idée ne pouvait se concilier dans leur esprit avec le récit des voyageurs anglais. Un des principaux d'entre eux vint donc trouver M. de Cheverus : « Père , lui dit-il , nous savons » que tu ne mens point , dis-nous la vérité. Les Anglais 3) nous racontent que les Français ont mis leur roi à mort; » cela n'est pas possible , c'est un mensonge qu'ils ont in- » venté pour nous faire haïr les Français. N'est-ce pas, » mon père?» M. de Cheverus, fort embarrassé pour répondre à cette question, crut y satisfaire suflîsamment en disant que ce n'était point la nation française qui avait mis son roi à mort, mais bien quelques forcenés qui s'étaient emparés du pouvoir, et que la France entière les désavouait avec toute l'horreur et l'exécration que méritait leur crime. « Ah ! mon père , reprend le sauvage attristé, puisqu'il en » est ainsi , je n'aime plus les Français. Il ne suffisait pas » de désavouer ce crime ; il fallait se jeter entre le roi et D les assassins , et plutôt mourir que de laisser toucher à » sa personne. Tiens , mon père , ajouta-t-il , c'est comme a) si on venait pour te tuer chez nous et que nous te lais- » siens tuer. Est-ce que nous ne serions pas coupables ? 3> Mais nous valons mieux que les Français , vois-tu : nous » nous ferions tous tuer pour te défendre. » On ne pourrait dire la surprise de M. de Cheverus à cette réplique ; il serra avec affection la main de ce sauvage aux sentiments si nobles , l'embrassa avec larmes , et ne put faire d'autre réponse.
Après avoir passé trois mois au milieu de ce bon peuple , qui l'aimait comme un père , M. de Cheverus repartit pour Boston ; c'était en 1798. Là l'attendait une nouvelle occasion de déployer son zèle , et de montrer au monde ce que peut une âme que la religion inspire. La lièvre jaune ré-
DE niCVERUS. 19
gii ' l!.»>l(>ii , ri ilrjà ilr noinhrousos \uliiiit > .iv m'iil
sii< loiite*^ les iiiiu;;iiKiliuiis l'-laiiMit frappi •->, rhu un
treiiibtaii d'èln* atteint d'un mal (|u'on r^liinail ronta^icux; et la i'raveur Tmiporiant Mir les MMitinxMil^ de la nature , i\v% que In maladie était entrée (pielque pari , tous abandonnaient la maison el Iais>aienl I<* pauvre nulade >ur son lit de douleur , s:ins secours comme >ans consolation. Dans cette eitrémiic , M. de Cheverus n'(ié>ita point à s« dévouer, et l>i«n!ôt on le vit noIcp «N* m.li^on vu maison, a|KJlrc el inlirmier de tous Us maladis. l»fs la première nouvelle que quelqu'un était atteint , il accouraii comme un ange consoiattuir , pressait lu main du malade dans la sienne pour lui témoigner tout l'intérêt qu'il prenait à sa position, el lui parlait avec un ion de voi\ , une expression de rej^ard qui annonçait sa lendro sollicitude. Sa parole Irauquillisail les esprits , calmaii les imaginations souvent plus malades dans ces circonstances que le corps lui-même ; puis comme une mère tendre , il les soignaii ^ leur prodiguait tous les soulagements qu'ils pouvaient désirer , les soulcvanl , les arianj^tani dans leur couche, ou faisant h.i-mênie leur lit , el l«ur rendant les services les plus dégoûtants pour la nalure : je dirais les plus liumilianls , si la cliarit»- n'ennoblissail pas loni ce qu'elle inspire, tn vain ses amis lui re|)ré>ent.iienl qu'il ne devait pas s'exposer ain^i , qu'il com|)romellail une vie qui pouvait être si utile à la religion et à la société ; rien ne pouvait l'arrêter. « 11 n'ol pis nécessaire que je vivo , ré- » poiidaii-il , mais il CnI i c que les ni.ilades soient
» soignés, les moribonds .. — . ; » el luul le temps (jue dura la maladie , il n'interromnil par un seul jour ces exercices de charité aussi |itniblos <iue (»érilleu\. Tel fut le généreux dévoucuicul dont il. de Chcvcrus donna l'exemple à la Nouvclle*.\nglelcrre , non-seulemcnl dans celle circonstance , mais toutes les fois <}ue la maladie reparut. Toujours on le vil au posle du danger, près de la couche des malades cl des moribonds , bravant la mort pour ses frères avec un calme cl une égalité d'âme (|ui icmblail ne pas soupçonner le dang»>r . comme avec une
linmililé et une modestie qui voyait à peine un sacrifice là où tout le monde admirait le plus beau dévouement.
Une si belle conduite porta an plus haut point la vénération et l'attachement des habitants de Boston pour M. de Cheverus. Dès lors , ils ne le regardèrent plus que comme l'apôtre de la charité , le héros de la religion. Partout où il paraissait, on s'estimait heureux de lui faire honneur; on l'accueillait avec ces prévenances qu'inspire une affection sincère, avec ces égards que commande le respect (1). Deux choses augmentaient encore cet empressement à l'honorer : la première , c'est qu'il ne se répandait dans le monde que par nécessité ; la seconde , c'est que , quand il y paraissait, sa modestie le portait toujours à prendre la dernière place, et ne semblait pas môme soupçonner ses droits à des témoignages d'estime et d'honneur dont il se croyait uniquement redevable à l'amabilité de ses nouveaux concitoyens. Chose plus remarquable encore, dans les repas de cérémonie où les bienséances l'obligeaieni à se trouver , et où assistaient également quelquefois jusques à trente ministres de sectes diverses , c'était toujours lui que le maître de la maison et les ministres eux-mêmes invitaient, comme le plus digne , à bénir la table : ce qu'il faisait avec le signe de la croix , et la prière accoutumée de l'Eglise catholique (2). Le respect pour sa personne faisait taire les préjugés , et la prière était religieusement écoulée. Lorsque John Adams, président des Éiats-Uuis , vint à Boston , AI. de Cheverus fut invité au repas solennel par lequel la ville voulut fêter le chef de la république, et les deux premières places furent pour le président et pour lui. John Adams , frappé de ce témoignage de vénération rendu à un prêtre catholique dans une ville où peu d'années auparavant cette qualité seule élait un titre au mépris , ne put s'empêcher pendant le repas d'en faire la remarque à M. de Cheverus: a Ce qui m'étonne le plus ici , lui dit-il, c'est
(1) Boston Daily Advetliser : 30 janv. ISSP.
(2) il y en a encore plusieurs aujourd'hui , dit M. Slcwart dans son Appendice, p. 375, qui se rappellent avuir vu Iréquemmcnt M. de •hcverus »oire cotte cérémonie dans des rejtas publics.
Di: ciir.vrnirs. 51
s (le iii'v voir ei do vous y voir , » rai>ai)l allusion pir 1;^ à l'iippo^ilion violtMUc qiio la ville de Hosloii avait faiU* aulu lois à sa iioiiiiii.ilioit a la prt'sideiirt' (f).
[r respecl pour M. de (!lifv»'ius élail iiiême chose* reçue (Irvaitl les iriliuiiaux , et pesail dans la balance de la juslu«' : nous en ;i\on«. pour preuve une .ui»'ed(»le assez, sinj;ulière. Deux Irlandais, l'un t .nlioli«|ue , l'aulre pr«ile>lanl , voyageant Gnt»einblc, s'cnlrolenaienl do M de (Jicvcrus , cl le prenûer se roni|daisail à redire toutes ses Itelles ipia» lilés: le pruleslaul n»' p.naiss.nil pas ^miier eel élo>;e , le callioli(|ue insisiail encore devantage pour convaicre son interloeuieur- l'.nlin , celui-ci enniiyé , laisse échapper une parole olVensanle sur M. di' (Jieverus. l,e calhidii|ue ausbitùt , entrant dans une violente colère , lonilu; sur lui de tout le poids de son indignation , le frappe à coups redoublés , cl retend par terre, l.e lendemain , TalTaire est portée devant les tribunaux : le ciM'-^liipie poursuivi se pr»'seuie, expose l'allaire telle qu'elle s «(ail pas^ce , cl le juge declaranl qu'il n*a fail (|iie suivre le sentiineul d'uno juste et honorable indignation , lui donne gain de cauàe , ftle renvoio de la plainte.
On pcul mùinc dire que les magistrats faisaienl fléchir queh|uefois , par é'^aril pour M. de Cheverus , la rigueur iuUevible de la loi luiiprotcs fameux «ju'il eut a .Newcisile, dans ri'ilat du Maine , nous en fournil un exemple. Les lois de cet ttat défendaient à loul ecclésiasli(|ue de célébrer un mariage hors du lieu tle sa résidente ; et même , si on eu eût urgé la lettre à la rigueur , elles ne le |»erineitaient à aucun prêtre calholii^ue en quelque partie de l'Llat que ce fût. M. de C-heverus, qui respectait les luis plus que personne en tout ce (|ui ne blessait pas la conscience, mais qui , quand il lui fallait choisir entre les obligations de son mini:)lère el la loi des hommes , n'he^itail pas à b*e\poscr
(I) Le rardinat tir Chcvfrnsmfonlant «■'••''• histoire , rainait rnnarqurr la bcile conduite dr> lialMiaiit» do iiustoii : ib avaient «-U- tre>u|)|>usi>s à la Humiliation de ce pioidciit , nuis une fui:> qu'il Uit iiumii.i^ , Us ne virent plu> m lui l'Iiounnc i|Ui leur de|)lai>ait , .{>> n'y MiiMit (jue le clicl de lltat tju'il coUMiiait d'Iiuuorer , et o» le l«tcrmi mieux qu'aucun prtSidcnt.
o2 VIE LU CARDINAL
à Vaniniadversion de la juslice humaine plutôt que de manquer à son devoir , ne se laissa point arrêter par cette défense. Il maria les caiholiqiics qui réclamèrent le secours de son ministère , après toutefois les avoir chargés d'aller se présenter en personne devant l'officier civil , afin que le gciivernemcnt , si intéressé à connaître le mariage de ses cikycns , pûi en tenir acte dans les registres publics. Quelque temps après, plainte fut dressée contre M. de Cheverus, et il fut obligé de comparaître devant le tribunal comme infracteur des lois du pays, Sa défense fut courte , mais énergique : « Croyez-vous , demanda- l-il à l'avocat ponr- » suivant, que je puisse marier les catholiques à Boston? » Et sur la réponse affirmative de celui-ci ; « Hé bien , » s'écria-t-il , ce que je puis à Boston , pourquoi ne le pour- » rais-je pas à Kc^vcasile ? La liberté ne doit-elle pas être » la même pour tous les États de la Nouvelle-Angleterre ? » Newcasiîe serait-il donc le seul lien de ces contrées » pour lequel le soleil de la liberté ne luirait pas? » Il allait continuer; mais le juge , à ces mots, l'inierrompt , déclare que c'est assez , que la procédure est finie et sa cause gagnée ; et tous les assistants aussitôt de battre des mains et d'applaudir à l'acquittement de l'honorable accusé. Vers la même époque , M. de Cheverus fit mieux encore que de se soustraire à la rigueur d'une loi inique; il contribua à en réformer une autre qui gênait la conscience de lous ses chers catholiques. F'cpuis longtemps, ils s'afiîigeaient de ne pouvoir user de leur droit de citoyen dans les élections , parce que le serment qu'il fallait prêier avant de donner son suffrage renfermait quelque chose de coniraireaux principes catholiques ; mais l'assemblée législative entendant enfin comme il faut la liberté de conscience, nomma une commission pour dresser une formule qui piit Ci^Dvenir à tous les citoyens ; et les membres de cette cominission , comprenant qu'il ne leur appartenait pas d'être juge? en pareille matière, s'adressèrent à M. de Cheverus. Celui-ci les ayant remerciés d'une démarche aussi honorah\e pour lui qu'elle l'était pour eux qui prouvaient par là leur bon esprit , dressa la formule et la porta lui-même
DR CnrVFKfTil. d5
à la commission . file lui prt.->«uU'** à rassemblée U-^isla- !ive , a^ri'ée par elle , el |u^>a en loi.
(«iKiulanl , au milieu d»» celle considéralion univcrseih' , M. «If ('.lu•vorll^ m oultli.iil pas s<'> clicr*» >,au>aj;es (ju'il avuil vi>ilés l'ainue proccil«Mile. Il leparlil m ll'JU pour aller leur porter les secours et les cousolaiions de la I.' \jc^ succès de celle seconde mission furenl les
iii jue ceux de la preiuiere, el i'Iital de Massai liusNels
sni M bien apprécier l'imporlancc de son niini!»lère , que « faisanl abslraclion de la dillVniice de culle el de croyance pour ne voir <|ue les ser\iees iinnien.ses rendus par le millionnaire calliolique à I bunianilé el à la cixilisalion , il voulut pa>er lui-même le.*» Irais de la mis>ion , el assigna pour cel (d)jei deux cents dollars. M. de Cheverus venait de toucher celle somme lorsque arri\a à Hoslon un de se» compatriotes , M. llomaj;ué , prêtre des environs de Mayenne. Il la lui remit en entier sans en rien garder pour lui , il le li\a au^>ilot ilans les contrées de IVnobscot el de l'a».inja(iuotlv , au milieu de >es chers sauvages. Déchargé ainsi du soiu immédiat de ces iribus lointaines, il put donner des soins plus assitius aux catholiciucs des auires parties de la Nou\elle-An^ielerre.
Alors il pens;i que le temps était venu d'exécuter un grand projet qu'il méditait depuis longtemps. L:i religion calholiipie n'avait pas encore d'église convenable dans Itoslon ; jusqu'il l'année 1788, \v. culle divin ne s'elail célébré que dans des maisons particulières convcrlies en chapelles : on obtint alors une ancienne église qu'avaient bitic en 1710 des proleslanls de France réiugiés en ce pays ; el t élaii là que s'elaient faits , jusiju'a l'arrivée de iM. de Cheverus , les cxercice^i publics de la religion (1). Mais le local était pelit , et loin d*étre assez vaste pour conlenir , soit les catholiques , dont le nombre s'accroissait chaque jour par I aflluencc des émigrés de tous les
n> flistnire de Boston ; par ^llow , 2» t-Jit. p. :oo et suiv. Cette tu ' u> a trausiMs le ikmu «lu (tr^tii- qui , K- |>ie.i'ier , y réunit
Il jiirs puur rcxrrcicr iltr kur tulte : b et4it M. de la fuitrie ,
cUa^icijiii uc la uiariuc liau^Jiic.
Si VÏE hV CARDINAL
pays, soii les protestants eux-mêmes , qui désiraient entendre les prédications et assister aux cérémonies si touchantes de l'Eglise romaine. M. de Cheverus ouvrit donc une souscription pour bài.ir dans Boston une église catholique. Le premier des souscripteurs fut le président luimême des Etats-Unis, John Adams , qui voulut par là témoigner à M. de Cheverus tout rattachement qu'il lui portail , tout Kintérêt qu'il prenait à ce qui pouvait lui faire plaisir. Un exemple si remarquable de la part du chef protestant d'un Etat presque tout prolestant , ne pouvait manquer d'avoir des imitateurs ; et en elTet , la souscription fut bientôt couverte des noms les plus honorables, tant protestants que catholiques. Aussitôt M de Cheverus étudia , de concert avec les hommes de l'art , un plan d'église en rapport avec les sommes présumées à venir. Chacun communiqua ses vues, les hommes de l'art pour faire un beau , grand et majestueux édifice ; M de Cheverus , pour lui donner le caractère grave , austère et religieux qui convenait , et en disposer toutes les parties solon rexigence du culte divin ou la plus grande commodité (ies prêtres et des fidèles. Après de mûres réflexions , le plan fut arrêté ; mais M. de Cheverus n'en poussa point ' rexécuiion avec cet empressement qui ne calcule rien , avec celle témérité imprudente qui s'avance sans réfléchir. Il commença , sans larder , à poser les fondements et à élever les murs jusqu'à la concurrence des sommes déposées cniie ses mains. Ces fonds épuisés, il arrêta tous les travaux , et défendit de poser une seule pierre jusqu'à ce qu'il eùi reçu des fonds nouveaux. Ou eut beau lui faire des dires de crédit, le presser même avec instance de laisser Continuer l'édifice en promettant d'attendre le payement à son gré ; il ne voulut jamais y consentir , sa délicatesse y répugna toujours. « Les fonds, disait-il , dépendent î) de la générosité d'auirui, et comme je n'en puis répou- » dre , je ne veux exposer personne à perdre. » Tous les travaux demeurèrent donc suspendus; et jusqu'à lachèvemeui de l'édifice , jamais ils ne furent repris et continues qu'eu proi>orliou des fonds qu'il avait entre les mains :
DR CfIFVPRirS. 5^
Uni il tenait au prinri|)c cmii-ulto par Triiuilc et la sagesso , «lo ne januiis lain* do «lolles iin|»ru»l«Mit»'s.
iViuiaiil qu'on lKUi>.sail Tr^liM» de Hoslod , Irs ancienne') l'élises de France sr nuiviaienl au culte (:allioli(|iio , et l.i rrlij;ion , irionipliant dcsellorls impuissants do tant d'«Minomis i|ui j>ai»'Mt juré sa perle , se relevait d«* ses rniiu^s. rie vil vonail »le euielnre avec Ilniaparto le coneordat de 1801 ; et en vertu île ce trailé . les» rvè(|nes et les prëires franvais, si lon*;(einps l»annis , rentraient dans leurs foyers, rétaidissnieiit le tnlio aboli, «»l foulaient lo donlilr l»onlMOir de revoir la patue ot d'y ovorerr vu liherlt' lour niinlNtèie. La famille et les amis de .M. de (llieverus, allligés de ne point le voir revi'uir avfc U-s aulie> exiles , s'eni|)res«.rn'nt do lui écrire pour UàWv son retour. Li lettre el.iit do<» pins pressantes, les raisons des plu» fortes. (}ue tardail-il dtmc à venir' les portes de sa p.ilrie lui étaient ouvortes , M.iyi nno allondail son pa>teur , eetle église veuve et dolaiss/'o soupirait après sa xeniio. i'uis on s'en prenait à son cuMir , à son amour pour ses parents ijiii étaient incoiisolalile> do son abs<MH:c , pour ses amis i|ui étaient impatients de le rev(»ir , pour la France à lai|uelle il s** d«'vaii avant tout. Cette lettre joia M. de Clie\erus d ins la plu*» cruelle aiuicié. Son bon cœur était comme déchiré en deux parts: d'un côté ramoiir de la patrie le p^es^ail \iveiiu'nt; il aurait tant de plai>ir à revoir celte licllo Franco , s.» faoïiljo , ses amis '- il lui semblait voir tous se^ confrères d'exil rentrant avec bonheur sur le sol natal, embrassant avec d»? douces larmes leurs parents, leurs amis :... et pouri|iioi n'y r<'loiiriierait il point aus<)i lui-même ? 11 pourrait s'y rendre mile à la relij;ion ; les sue<ès oblenus dans des temps dilliciles lui en ^.irantisNaient «le plus heureux dans des jours trau> quilles. D'un autie côlé , comment quilier ses chors catholiques qui lui eiaienl si dévoues, criic église naissante qui avait besoin de lui, et même tant d*ami^ si bons, si généreux dans une reii.^ioo dilVornilo , auxquels peut-élre il pourrait devenir utile ? Commcnl quitler surtout cet abbé Matignon , son père, son tendre ami , la moitié do son âme? Comment fairo une peine si vive à une personne si chère ?
S6 vÎE DU Cardinal
Cependant M. de Chcverus flouant dans ces irrésolutions , tout à la fois rappelé en France et retenu en Amérique par son bon cœnr , ne voulait (jne la volonté de Dieu et ne cherchait qu'à la connaître pour s'y soumettre, quoi qu'il dût lui en coûter. Mais comment , parmi tant de raisons pour et contre , discerner les desseins de Dieu et l'ordre de sa Providence ? Il crut qu'il n'y avait point pour cela de moyen plus sûr que l'obéissaîice ; que l'évéqne étant dans chaque diocèse le représentant de Jésus-Christ sur la terre , c'était par son organe que le ciel s'expliquerait. C'est pourquoi il écrivit à M. Carroll, évoque de Baltimore , et lui proposa les trois questions suivantes : 1* Comme curé de Mayenne , dont le litre ne m'a point été retiré, ne suis-je pas obligea retourner à mon poste? 2° La charité ne me fait-elle pas un devoir d'aller au secours de tant d'églises veuves, de tant de paroisses dont les prêtres ont péri , et d'aider selon mes forces à relever l'église de France du milieu de tant de ruines? 5° En supposant que je ne sois obligé ni à titre de justice ni à titre de charité à retourner en France , ne puis-je pas au moins céder aux instances d'un père et d'une famille chérie ? M. Carroll, prélat d'un esprit supérieur , comme d'une vertu digne des premiers siècles de l'Eglise , fit à chacune de Ces trois questions la réponse la plus remarquable. « J'ad- » mets comme incontestable , lui dit-il , que par la loi » ordinaire de lEglise , vous appartenez à votre diocèse na- » tal et dépendez de son évêque; teileiuent que vous ne pou- » vez,sans y être autorisé, vous attachera un autre diocèse, » conformément aux canons , si sévères en ce point, qu'ils » frapjient de censures les prélats mêmes qui cmploie- » raient des prêtres sortis sans autorisation de leur diocèse. » Mais cette loi ordinaire de l'Eglise suppose évidemment )) (tue le prêtre peut avoir un emploi dans son diocèse et y » exercer son ministère. Si donc il survient des événements » tels , qu'il ne puisse plus y être employé par son évêque , » pas même y demeurer , y espérer sûreté et protection , » et que contraint de pourvoir à sa propre existence , il se » charge ailleurs du soin des àmcs , il cesse dès lors d'être
^^ IRF.TFRIK. 57
ï> i^luc ail vt'r\i<»» lie son promicr di nés»». ()r,
k 1 II la p()<-ilioii ilrs |irèln'-* lrain;.iis j». tm ruU'S ,
> cl «lu'ils aiont l'U* lil)rrs par coiiséqiienl de coiiiructer u :iv»'i- (Its iliocôsrs clrau;;!'!?» «Kvs rii';a^«'mi*nls qui r<>in|>rnt i> iiS ineiiiicrs lions par K-xincIs ils inuinil à leur diocrso u iialal , a k*ur aiiiieniic paroisse , ('V^l ce qu'il esl facile - (le détiiunlrer jusqu'à révidciire. Aiii>i , f* qui niera qno des pr«}lreN ptrsétulcs , expulsé-» do béiiélires à rlijrj;c ) il'-iMi. N , ait'ul pu accepler en pays élianjîcr des chaires » >>ii piibendes lucrative , suu!« la coiuliliun de ne pas les quillcr avant un ntunbrc d'années délerminé , quoitiu'il u lui I ' ' i*av:inl l'expiration du temps convenu , la
.. |»ai\ a leur pa>> ' i' Quand les prêires frau-
i> V'i^i vicliutes de la piTséculiun , errant par le monde 9 dans la détresse , onl accepté les emplois que leur ont 9 oir-rU les prêtais callinliques , et obleuu la conliance et ! ilion des peuples, le»» lidèle-» n'onl-ils pai acquis
.1 !»...> .services le même droit qu*a voient leurs premiers u paroissiens , et que ceux-ci onl perdti par le fait qu'ils u ne pouvaient plus les environner d Uni' protection sufli- » saule .' 5* Qui dira qiu* de» pièires |>erséculés, après avoir 9 traven>c des mers dangereuses et franchi de vastes diso I iver un lieu où ils pussent utiliser un mi-
» 1 . <• pouvaient plus exercer dans leur pays ,
sont obliges, les circonslances devenant meilleures, à ^ m. Mirer de nouveau les mêmes mers, courir les mêmes ^ »l.i. pcrs , el abamlonner ceux qui les onl revus dans leur „ delrcbsc et prulitcnt de leurs instructions ? Voilà quel* p qucs-unes des nombreuses raisons qui me |>er^uadeut s que vous êtes enlièremenl dégagé de tout lien avec votre B ancien diocèse , et que la loi de votre conservation , qui » Vous a obligé à clierclier ailleurs la proteclion <]ue vous B ne trouviez pas dans votre patrie , vous a allranclii pour » toujours. Je pourrais ajouter encore , (juc le l'ape , dans o la bulle du concordat, a supprime expie^senienl el éteint h tous les diocèses et toutes les circonscriptions qui exis- M laient en France ; que cette extinction implique essen- » liellement rabuli:ii»n de ton-» les lilres; (jueii consé-
» quence , voire diocèse ei votre piiroisse ayant été suppri- » niés , le diocèse et la paroisse d'aujourdluii vous sont » ciranij;ers et n'ont aucun droit sur votre personne et vos D services.
« J'arrive maintenant à la seconde question : la chapité » ne vous oblige-i-elle pas à aller reprendre le soin spiri- » luel de ceux qui vous ont lémoigué tant (rattachement, » et ont peut-être , à la suite d'une si terrible révolution, » un besoin pressant de vos services? Celte question ne » peut souiïrir de diùiculté. La quantité d'excellents prêtres » que possède encore la France , les ressources immenses » de ce pays, les nombreux séminaires déjà établis et ceux » qui vont s'établir en plus grand monbre encore , laissent » peu à craindre que les fidèles demeurent privés du pain » de la doctrine et des grâces des sacrements. Mais si » vous abandonnez votre posie , (luelles ressources reste- » ront à ceux que vous quitterez? Aucune absolument, et le V travail que vous avez commencé sera perdu. iS'esl-il pas » évident que la charité réclame plus fortement en leur » faveur qu'en faveur de la France , qui n'est pas et ne » sera jamais dans une nécessité si extrême?
)) Quant à la troisième question , il ne me convient pas ï) d'v intervenir et de vous offrir mon avis : c'est à vous à » prononcer. Je dois seulement vous dire que je me flatte » de l'espoir que le service de Dieu , l'extension du royaume )) de Jésus-Christ , le salut des âmes rachetées par sa mort , » vous parleront plus puissamment que la voix de la chair )) et du sang »
M. de Cheverus n'eut pas plutôt lu celte leiire si pleine de raison, de sentiment et de délicatesse , que toutes ses irrésolutions cessèrent. 11 lui sembla y voir l'ordre de la Providence , et c'en fut assez pour sa foi. A l'instant il fit à Dieu le sacrifice de son pays et de toutes les affections si vives qui l'y rappelaient ; et le dimanche d'après Pâques, il annonça à ses ouailles que son parii était pris , qu'il resterait avec elles , partageant leur bonne et leur mauvaise fortune , qu'elles lui tiendraient lieu de tous ses parents et amis de France, dont il se privait pour elles. On peut
DR CIICVCRt'^. 59
niioiix <;o lî-juror qu'il n't'>l possible de \r. dire, la joii' tles (-allioliiiiK'> <'l lie lotis li>s iKiUilaiils de lto>>ioii à celle nouvelle. Li craiule il»' !«' |»«'rdre les avail jelês ilaus la eonsternalion ; l'nssurauce «le le posséder les cuivra de bonheur ; ei pour lui dnniier un éelalaul ltMuoii;na^e de leur r<>< -, ils lireiil de uouveau\ el de pl'JS «(grands
sai , ' raelieveuienl de snu église.
Par ce moyeu, la coiisiruciion fui inuisséo avec rapidilé el en «|ujlre mois, M. de Clievrius eul la ronsolalion ue voir se leruiiuer «e Im-I etiilit e tl dr piauler la croix sur sou somuiel. Aussilùt il^lil écrire à M. (larroll . par Tabbc Mali;;uou , piuir lui auuoueer celle beureusc nouvelle , et l'inviier à venir cous.Mier le nouveau leuiple au S^'i^ueur, le iî) scpleuïbre , jour «l«* Sainl-Mit bel. L'cvéi|ue de Riltintorc n*eul ^arde dercfuser: rinau};uralioii de la première église callioliijue daus une ville lelle «lue Ilusliui élail uno cbosc irop iuléressaii^e pour la foi , el puis il esliiuail beurcu\ les jours qu'il pourrait pas>er dans la eompa^nic de deux ecclésiasli(iue aussi di-liugués que l'abbé Maii^iiua cl M. de Cbeverus. Il se reiidil doue à lloslon |)our le jour indiqué, el le -1> sopleuibre IH"'.', il eori^;'.era la nouvelle église sous le lilre de Sainlc-Croix. Kien de plus magnilique que celle céréuior.ie : le lemple élail décoré de draperies el dt' guirlandes disposet'> avec gnùl , l'aulel paré lie rirbes orneuienls , el euloure duu cLrge doul la leuue religieuse el édiliaule faisait un ornemeiii pi is ricbe encore. L'aUluence élail pro«ligieuse : proic-tanls , caibuliques , lous avaieul voulu voir la cérémonie ; el eiiliu M. de Cbeverus , par - discours qu'il proiiouva en celle occasion , mil le comble a la Lcaulé de la léle. Inspiré sans doule par la circonslauce , par la présence du premier paslcur , par le nombreux concours des assislanls , il parla avec une cbaleur d'âme . une énergie d'expression cl de sentiment <iui émut tout l'auditoire. M. Carroll luimcnic ne j)Ul conlenir sou émotion ; el lorsque l'oraieur descendit decbaire, il se jeta à son cou en versant des larmes de bonbeur , et bénissant le ciel davoir donné à l'cgiise de Boston un ai puissant ministre (le la parole. Le
soir de la cérémonie , M. de Cheverus fit illuminer l'extérieur de l'église avec toute la magnificence qui lui fut possible , et avec ce goût dont il avait le sentiment exquis: touie la façade était resplendissante de lumière; et la croix richement dorée, qui dominait l'édifice, rayonnante de mille clartés , semblait dès ce jour fixer son règne sur Boston , y asseoir son empire. Tous les habitants , sans distinction, se réjouissaient delà beauté du spectacle, complimentaient M. de Cheverus ^ semblaient tous partager son bonheur. Témoin de cette scène attendrissante , M, Carroll rapprochait dans son esprit ce qu'il voyait de l'état où était la religion dans Boston quand M. de Cheverus y arriva , et il n'avait pas d'expression pour dire son contentement et sa surprise.
Cette église, une fois consacrée, devint pour M. de Cheverus le théâtre du zèle le plus ardent et le plus infatigable ; il la fit décorer dans toutes ses parties , la pourvut de linges et vases sacrés, d'ornements convenables , et même d'un jeu d'orgues Tous les ofiices s'y célébrèrent avec une décence et une majesté qui aliiraienl un concours presque toujours aussi nombreux que le comportait la grandeur du vaisseau ; et chaque dimanche ou jour de fêle , il avait la consolation de pouvoir faire entendre la divine parole à celte multitude d'auditeurs , parmi lesquels se trouvaient toujours beaucoup de protestants. Il attachait la plus grande imporiance à cette instruction , la regardant comme le moyen premier et essentiel de rappeler à la foi ses frères égarés , et d'y affermir les catholiques. Aussi , pour que ces derniers n'y manquassent jamais , il n*y avait point , les dimanches et jours de fête , d'autre messe publique que la messe solennelle où se faisait la prédication ; les autres messes se disaient en particulier, l'église fermée, et personne ne pouvait y assister , à moins d'une permission spéciale , qu'on n'obtenait qu'en prouvant l'impossibilité d'assister à la messe solennelle ou eu promettant d'y venir.
Pendant que M. de Cheverus se livrait à ces utiles et consolanis travaux, il reçut des prisons de Northampton
Ml CnRVFRfH. 61
liiir Irtiro qui I «i^iprlail à l.i plus pciiiblc de luuics les foiuiioiis rfcl«'*si;isti(jiii's. lU'ux jcunos Irlaïulais catholiques , (|iii y t-laii'iii iciift'riiica, veiuicnt d'ôlro , quoique inuucchis , conJ;*.iiin(ii> a uiorl , viclimcs de la faibiesœ liuinairie sujiMir a «-rrrr daiiN .ses jiijîrmcnls , niai> surtuul tie l'iiiipcrKie de leur avocat ei d'un cniicoui:» ihalhetireui de circunslances qui !>eiiitilail indiquer leur culpabililé. lit ' i rariêl qui les fr. «lue son^.-anl
p!u» qu'a ^ i l«'ur ànio au ç,\uuu .<• de releniilé,
ilsécnvireul a M. deClie\eruspour reeiainerdaus celle conjoncture le se cours de sou ministère. Ix-'ur lettre , que nous nvtins retrouvée (larnii le> |)a|iiei> du cardinal , quoique i i do lidiiuiie!) peu instruil.s , annoiivait des < lirétii .. , . lus de toi ; « >o«j> atlurun^, ecruaieul-ils, dans
le» arrêts dc> houiiucs sujeu» à se lruni(K'r, les décrets de *. la rro\ . ' >i nous ne ^ ildeî» du eriino
«qu'on 11' pute , nous n luires pcebés,
j) et pour Ic:» expier , nous accepluns la niurt avec rési^ua- » lion. Notre salut s^ul nous occupe , il est entre vos 9 uiains ; venez à notre secours. » tl comme c'est la coutume aux ÊlalÀ-Llli^ de conduire le condamné au temple pour qu'il y entende un diACours funèbre imiuedialemcul avant i'execution , ils adressèrent quelque:» jouis Jpics une seconde lettre à M. de Cbevcrus pt>ur le prier Ue se charger de te disCour.-». o (le si'ia une tache pénible pour B vous, lui di:»aicnt-ils. après la fatigue d'uu long voyage, i) et surtout i i^ impressions douloureuM'> que \ous
» fera le spe< i ■ deux jeunes gens qui quillenl la vie
p à la fleur de leur âge ; luais vuu^ uc nous refuserez pas » cette grâce , et vous ne nous réduirez point a entendre , «avant de mourir, une voix qui ne serait pas calboli-
• loe. > ^Mielque pénible que fUl ce double ministère pour le cii'ur sensible de M. de Cheverus , il ne balança pointa l'aecepter , et se rendit a^ec empreSbcmenl aux désirs de ces infortunes. A peine arrive a .Norlbamptun , il alla se renfermer en pri>oii avec eux , passa plusieurs jours dans leur cachût , compalid:>anl à leur position , leur faisant envisager la m^ri , d'après les vues de l'Lvangllj ,
62 VIE Dr CARDINAL
comme rentrée dans une vie meilleure et la porte du vrai bonheur. Ces instructions et les sacrements qu'il leur administra les établirent dans des dispositions si saintes , que le dernier moment perdit à leurs yeux tout ce qu'il a de terrible pour la nature abandonnée à elle-même , et ils le virent approcher non-seulement sans trouble , mais avec calme , sérénité et une joie toute céleste. M. de Cheverus seul , abattu par la douleur , avait le cœur serré par la compassion; et ceux qu'il était venu consoler se firent eux-mêmes ses consolateurs. « 0 mon père, lui di- » saient-ils , que nous vous plaignons! Modérez donc votre » douleur , vous en serez malade. » Cependant le jour fatal arriva , et ce jour apparaissant à ces hommes pleins de foi comme l'aurore d'un jour de fêle, ils voulurent que leur extérieur fût propre et décent pour le moment de l'exécution , et demandèrent un rasoir , afin de se faire la barbe : on le leur refusa d'abord , mais sur la parole de M. de Cheverus , qui se fit garant qu'il n'attenteraient pas à leur vie , on acquiesça à leur demande. Au moment fixé , M. de Cheverus se rendit au temple , avec eux et tout le cortège funèbre : là les ministres protestants voulurent faire le discours d'usage ; mais M. de Cheverus s'y opposa avec force et énergie : « La volonté des mourants » est sacrée , leur dit-il ; c'est moi seul qu'ils demandent , » c'est moi seul qui leur parlerai. » Il monte aussitôt en chaire, et jetant ses regards sur la foule immense qui l'entoure , apercevant une multitude de femmes accourues de toutes parts pour assister à rexéculion , il se sent animé dune sainte colère contre la curiosité qui attire à cette lugubre scène tant de speciaieurs : o Les orateurs , s'écrie- » t-il d'une voix forte et sévère , sont ordinairement flattés » d'avoir un auditoire nombreux , et moi j'ai honte de » celui que j'ai sous les yeux.... Il est donc des hommes » pour qui la mort de leurs semblables est un spectacle de » plaisir , un objet de curiosité !.... Mais vous surtout , » femmes , que venez-vous faire ici ? Est-ce pour essuyer » les sueurs froides de la mort qui découlent du visage de » ces infortunés ? Est-ce pour éprouver les émotions dou-
» lourt'iisos i\uo. celle scùno doil inspirer à toute àmr M-n- » .silih' ? Non sans ilt)iiU': c'est donc pour voir leurs aiis j;oisses , et les voir d'un œil sec , avide el empressé. Ali ? B j*;ii houle |)oiir viuu ; vos y«'U\ s<.nl pleins d'hoiuicidc... r Vous vous vaulei: d'être sensibles , el vous dil«'S qu»* r'i'>l la b première vertu de lu femme ; mais si le supplice d'auirui M ol pour vous un plaisir , et la mort d'un homme un « amuscmrnl de euriioilr ipii vou«> attire , jr ne <loi> «ItMic B plus croire à votre vertu, vous oubliez donc votre sexe, t. vous en faites le déshonneur cl l'opprobre... » L'exeeution suiNit île prés ce «liseours , mais pas une fennue n'osa y paraître ; toutes se retirèrent du temple , honteuses d'elles-ujémes , rougissant de la curiosité barbare (|ui les y avait amem-es.
I^»s protestants de ces contri-cs , frappes du discours de M. de Oheverus , vtoiliirent l'enlendie de nouveau , et il se rendit à leurs vœux : il prêcha plusieurs fois en public , il les entretint en parlirulier, el il prolila de toutes les circonstances pour détruire leurs préventions etuitre la religion catholii(ue, cl leur montrer eoiiibiiMrelle était raisonnable dans ses dogmes . sainte , pure el aimable dans sa ini»r.de. Plusieurs d'entre eux , frappés du speetaele si touchant que leur avaient otTert les deux Irlandais reeeia* nient exécutés , el ne pouvant croire (|ue des hommes coupables eussenl en présence de la mort une assurance si modeste et si trainjuille , |irièient M. <le (ihevenis de leur dire , d'après la connaissance plus parfaite (|u'il en avait par la confession « si ces deux jeunes gens étaient véritablenienl innocents : M. de Cheverui leur |)roinil de donner dans son prochain discoiirs la seule réponse (ju'il pùi faire à cette question; cl, en effet, heureux de faire entendre et de venger la vérité catholique d<'vanl la niuitilude d'audileurs (pie la curiosité lui avait amenés , il développa avec force cl clarté l enseignement de l'hglise 6ur la confession , son institution divine , ses précieux avantages , et l'inviolabilité du secret imposé au confesseur cjui ne peut {)as le rompre, même pour sauver un royaume tout entier. Les protestants furent si charmés des discours de M. de
<3l VIE DU 0\RDIN\L
Clieverus et de l'aniabilité de ses conversations particulières , qu'ils voulurent le retenir au milieu d'eux , et ce ne fut qu'avec peine qu'il les quitta,
A peine éiait-il de retour à Boston, qu'il fut appelé dans une autre confrée voisine , pour travailler à la conversion d'une âme d'élite sur laquelle le ciel avait de grands desseins. Jla^dj^ne „Seion , dame illustre , élevée dan> le proleslaniisine ,'(lisnnguée par sa naissance et par sa fortune, mais plus encore par la trempe énergique de son âme et la droiture de ses vues, était alors à Philadelphie , cherchant la vérité avec un désir sincère de la connaître, et ne trouvant point dans sa religion le repos de la convielion et la paix du cœur. D'après I.» gramle renoumiée do M. de Cheverus, elle avait conçu le désir d'avoir des entretiens avec lui ; mais comme elle ne pouvait faire le voyage de Boston , on le pria de venir lui-même au-devant de cette âme qui cherchait avec tant de droiture l'entrée du bercail. S'il n'eût écouté que l'inspiration de son zèle , il serait parti à l'instant même , mais sa délicatesse l'arrêta : il lui sembla que ce serait manquer au clergé de Philadelphie , et mettre ostensiblement la faulx dans sa moisson , que ù'.sller se présenter pour donner des leçons de catholicisme en cette ville. Il fit donc dire à madame Selon qu'il ne pouvait aller conférer avec elle , mais que si elle voulait traiter la chose par lettres , il s'estimerait heureux de lui donner toutes les explications qu'elle pourrait désirer. Madame Selon se décida à ce dernier parti , et exposa ses doutes et ses difficultés dans plusieurs lettres fort bien laites, où l'on reconnaissait toute la grâce de son esprit et toute la droiture de son.àme. M. de Cheverus répondait, sans tarder , et faisait à chaque difficulté une réponse si claire » si précise et si solide, qu'il était impossible de n'en êire pas Irappé ; mais en même temps convaincu que la foi est une grâce, qu'il n'est point au pouvoir de l'homme de se la donner , ni de la donner à autrui , il priait avec ferveur Cl offrait le saint sacrifice pour le succès d'une affaire si grave. Madame Seton , à la lecture de ces lettres , crut voir un rayon de lumière descendre du ciel pour dis-
1/m : Scto^^exei^ , ; , :
Dt cnEvrnct. 05
»iper s«s ténèbres ; lus m-s «ioiUf^ s'cvanoninMil , el Ij rO' lij;ion calholiqiio lui ap|iariit , sniis la plume do M de l.lie- \erns . toute pure el luuie lK*lie : luaift colle ûiue furie ne voi " '«'ni , cri rli it ' ' ' , [irofc'iîer
la , clii' \ouLii> 1 toiii ce
«|Ut- cHie foi cons4Mllc de plu:> parLiii ei de plus subliuie ; l'Ile voulait se dévouer sans r«''.»T\e : elle se »enlail U forer de loul (luilltT , i\c loul saci ilirr, el nicuic de iVni;.»};cr |Kir la profession solennelle de<t vii-ux à loul ce (]ue aûu ^uide lui dirait être plus agréable à Dieu, plus utile au .valut. I lii^ écrivil donc ù )1. de Ciievcrus une nouvelle lettre • !!e elle lui ouvr.iil toute son unie , lui
cipo^»ai;. : -. projets , el réclanuil de nouveau ses
conseils. M. de (llicveruâ , qui altendail en priant reffel de 6es paroles , recul c«i ' ' ' . ur ; il
lui répoudil tu la Ui. • ition ,
lui donna tous les avis qu'elle solliciiail , el ajouta quo puisque Dieu lui inspirait le cfiura^e d'enilirasser tout C6 (|iie la religion a de phis parlait , il lui e()n:>eillail de so laiie .-œur de la cliaiilc pour in>lruirc les iunoraiils , as>ister le» pauvres el servii les malade^; qn a la vérité tel ordre si ^nlblilne n'eiislail poinl tii .Viiterique. nuis qu'il était di|;ric d'elle d'en donner le premier exemple aux 1!i.^t-tnis el d'eu remplir les saintes (ouclions.
Madame Selon recul celle lellie comme vcnaul du ciel lacme ; el uii» oulre as»' »•
lelii'î», ei; ; M monde el la ji i .île
qu'elle y occupait » et he retira à buimil^urg , dans le M.ii ' '. Là , sous la rnndiiile do> pri I- la société du
S.> 1 ice , «|ui y liuatriil nn i ^ elle créa une
école pour les pauvres . uu {pensionnai pour les jeun&i per^()nneâ des familles aisces , s'adjoignit d'aulix>:> feuimes pieuses , el devint .ninsi la fondaliite de la preinierti comuiiiiiaijie ik' kiiMucâ aux Élal>-lnis. Daii^ âa nouvelle position , elle ne cc^^a pas d'enlielenir des rapports de lettres avec M. de tlieveius ; c'eUii toujours son an^e el M>i ' , et elle avaii pour lui une n .ui ne
^♦ . :o. H e-t l.ic.!»' il'i.. joi^ei pari; , jJcIie
éprouva la première fois qu'elle le vit ; c'était plusieurs années après sa conversion : M. de Cheverus étant venu à Emmitsburg , se rendit au nouvel établissement qui lui devait sa fondation , et demanda la supérieure ; madame Seton se présente : « Je suis l'abbé de Cheverus , » lui ditil. k ce mot , frappée comme à la vue d'un ange , elle tombe à genoux, saisit ses mains , les arrose de ses larmes , et demei:re ainsi pendant plus de cinq minutes sans pouvoir ariicuier une parole , tant était vil" le sentiment de respect dont elle était saisie.
Pendant que M. de Cheverus poursuivait ainsi toutes les bonnes œuvres qui s'offraient à son zèle , la Providence lui préparait à son insu l'honneur de l'épiscopat ; et voici à quelle occasion. M. Carroll , évêque de Baltimore , sans cesse occupé des moyens de hâter les progrès de la religion catholique aux États-Unis , avait pensé qu'il serait utile d'y ériger quatre nouveaux sièges, dont un serait à Boston pour toute la ]N'ouveIIe-Angleterre ; et dans ce dessein , il avait jeté ses vues pour l'évéché de cette ville sur M. Matignon , estimant qu'à raison de son âge , de sa science , de .sa réputation d'ancien docteur et professeur de Sorbonne , cet homme vénérable avait des droits à la préférence sur M. de Cheverus , qui était encore jeune et qui n'était que son vicaire. Déjà il était près de faire partir ses demandes pour Rome, lorsque M. Matignon fut informé des desseins qu*on avait sur lui. Effrayé et inquiet à cette nouvelle, le modeste et vénérable abbé s'empresse aussitôt de réclamer, énonce son refus formel , et propose à sa place son digne ami M. de Cheverus. M. Carroll , qui connaissait le mérite du vicaire de Boston, n'eut pas de peine à se laisser fléchir, et écrivit à Rome en ce sens. La demande fut favorablement accueillie ; le 8 avril 180S , Pie Yil donna son bref qui érigeait Baltimore en métropole , créait quatre évéchés suffragants, Boston , Philadelphie , New- York, et Bardstown dans le Kentucky; et le même jour il nomma au premier siège M. de Cheverusi; au second , le père Egan, Franciscain ; au troisième , le père Coucanen , Dominicain , et enfin au dernier , M. Flagtt , prêtre de la congréiîatioQ de Saint-Sulpice.
DF CHEVF.liUS. * C7
lA)r>cjiir (ciii tMinclU* arriva à liosion . M. «If f.liovrrus fui aussi :iinij;c <|u<* surpris : sa luodi'slio lui désolée de so voir élcvL* eu lionut'ur , cl son bon cœur le fui encore (1.1 > aillait' d'élre pLiré :i'! > île M. M.ilii;noii , qui
t'iail son anriru el iju'il h" < oinnu* un |»riu. Ce tuup
le frappa d'aulaul plus (|u*il n'y élail poiul préparé, parce <juo , counai^saul les opposiliuu> qu'il eAl raile> s'il ertt élc jtrevenu à Iciiips . ou lui a\ail laissé loul ignorer H eu fut iuconsulalile peudaul pluNieurs jours : il se plaignit auièrc* reiiienl à M. Cairoll , lui disant i|uecc n'était pas là ce qu'il attendait de ses bontés; que répi>copat , surtout eu Amérique j élail une charge si lourde qu'où n'aurait point di!k le lui imposer sans l'eu prévenir , ou s;ins souder au moins i>es inlentions ; mais la chose élail faite sans retour , il faiiul se sninnettre. M. Matignon , qui junissait de Télévaliou de M. de LlieNerus comme un [tere de «elle de sou lils, voulut dèà lors lui faire honneur comme à Tévéque nomme do Ik)ston , el lui donner eu celle qualité la première place a la maison el à l'cj^lise : jamai> M. de (iliexenis ne voulut ) consiulir^ il refusa toute distinction , el peudaul les deux ans que les bulK-s s<; lirenl attendre par suite des troubles (|ui agitaienl .ilors l'Italie , el de la mon du père Concauen qui en était porteur , il dennura toujours eu second , toujours simple vicaire de M. Maii^uou , qu'il honorait en loule rencontre comme son niaiire el son ^nide.
Enliu les bulles étant arrivées , il se reutlit au séminaire de Baltimore pour se préparer à son sacre par les exercices de la retraite ; il les lit sous la direction de M. N i;;ot, supérieur de la maison , vieillard vénérable d'une \;tIu tout angéli(|ue , d'une simplicité loul aimable , d'une huinililé profonde i et le jour de la Tousbainl i8i0 , il fut sacré dans la cathédrale de Baltimore par M. Carroll , assislé de M- Neale , évéquc do lioriyuc , son cuadjuleur, et du père Egan, évéquc do IMiiladelphie. Le i novembre suivant , fête de saini Charles, il prêcha dans ce.ic méuie cathédrale pour le sacre de M. Flagcl nommé évé(iue de Uardslovvn , el prononya à cctlc occasion un discours irèsrcinarqiiable , que sa owilc-iic seule déroba a l'inipres-
sion , sollicilée de loute part. Il y saluait M. Carroll , comme l'Elie de la loi nouvelle, le père du clergé, le couducîeup du char d'Israël dans le nouveau monde : Pater mi , Paler mi , curus Israël et auriga ejus ^1) ; il y célébrait les louanges de la société oe Sainl-Sulpice , à laquelle appartenait M. Flaget , citant à ce sujet les éloges qu'en a faits à diverses époques le clergé de France dans ses assemblées et la parole de Fénélon, qui disait sur son lit de mort , à ce moment où Von ne flatte pas : « Je ne connais rien de plus » vénérable et de plus apostolique que Sainl-Sulpice y
Après ces belles cérémonies , les cinq évêques profilèrent de la circonstance de leur réunion pour statuer d'un commun accord sur divers points relatifs à l'administration de leurs églises. Parmi les règlements qu'ils firent , les suivants nous ont paru les plus dignes de remarque : 1" Tout pauvres qu'ils sont en sujets pour l'état ecclésiastique , les évêques déclarent qu'ils permettront avec plaisir à leurs diocésains d'entrer dans les congrégations régulières ou séculières auxquelles ils se croient appelés ; 2° ils défendent d/insérer dans les livres de prières aucune traduction de l'Écriture sainte que celle qu'on appelle Bible de Douai ; 5° ils permettent de dire en langue vulgaire les prières qui précèdent et suivent la forme essentielle dans .l'administration des sacrements, excepté la messe, qui doit toujours se célébrer tout entière en latin; mais ils défendent de se servir pour cela d'aucune autre version que celle qui sera approuvée par tous les évêques de la province ; 4° ils ne veulent pas qu'on permette le vœu de chasteté perpétuelle hors des congrégations religieuses approuvées ; 5** ils prient instamment tous les pasteurs des âmes de combattre sans relâche , dans les conférences publiques et privées , l'attache aux divertissements dangereux pour la morale , comme sont le théâtre et la danse , et défendent sévèrement la lecture des livres propres à corrompre la foi et les mœurs , en particulier celle des romans 6*> ils défendent à tous les prêtres d'admettre aux sacre-
(Ij IV. Rcg,\ 12.
t)K riIEVF.RL-. 89
nieiil^ roui qu'ils saiir:.i»'iil aupaririiir à Ij socii'lc lii'S fr;iiir^-iiia;o:'s , à nioifis d'iu avdir oliU* m la promesse de ne pli'^ all«>r aux !)>;:«'■> et de prolc^xir publiquement qu'iU i)':\y\ •'■''■• f'rt plus a relie surit-lé.
(( > ijis éiaut terminés , M de Clicverus partie
au^^:lCl pour noiUiii , tout aus>i liuir.ltle qu'au|iaravaiit , ou p!>'tùt Lieu plus liuuibic ; r.ir suiv.iiit ses cipn>S' sions, il éa't !)onteux cl confus d'une dignité pour laciudle il ^e MMilail si |hmi fait. De rriin:r à 15 -^fori , rien ne fut rliau;;é , ni da:.s ses ra, puri>a\ec M. .Maignun » si ce n'est que, forcé de prendre la première place, il lûjhuit d0 faire ( a;i<»n par un redoublement de 8oins el d'é
j{ards ' 'U di^iie auii ; i:i dans sa condri'e ordinaire ,
elle lut tout aussi snnple , aussi modeste qu'aujiaravanl. Il n\ivail qu'une peliie cîiambrc, et m la montrant aux élraii|;ers q.ji venaient le voir, il leur 4li^.iit avi'c un aimable s«»nrire : « Vous voyci le palais épiscopal, il e->l ouvert n à tuut le monde. >- l'our meubles, il n'avait que le plus strict nécessaire , et encore tout élait-il jibis ijnc modeste et sans le nmindre ornement de liivc .S-s chaises élaient de la matin e et de la forme la plus «uiomune ; souvent uième il n'en avait pas assez pour ceux <]ui le fisitareni, cl alors son lit , qui consistait en quel(|iies ais peu élevée déterre, recouverts d'un le;;er malolas , en lcn;iit lieu. On voulut un jour lui en donner de rielies ei d'v*lcganies : « Non , « re|iondit-il , « cela eontrasierail atec le reste do » rameubliiuenl : il vaut mieux que tjut soit en ra]>- V porl. » (.1 iKudant ({uoique tout fût pauvre clivz lui , tout y cLail propre ; quoijjue tout lût siuiple , tout y était décent. Sa table , toujours fruj;a!e , était plus ou moins pauvpi en pi i de ses ressouices , q:ii n'étaient
autres (|uc 1< ;ies des lidèles : néanmoins il y re-
cevait toujours (|uiconque s'y présentait ; et le plaisir de jouir de sa boeiélé, on . " uofuis même le tîcsir de s'as- >Mier b'il avait le m.» ,y all!iait très souvent des
convives. Cbaquc dimanche ei jour de fèfe, il recevait chex lui les eaiholiques trop éloi;;iies de l'e^lise pour s'en k :oiirlur a IcMi ituiison prendre leur rtji.is;el, quel(|UL- la-m-
breux qu'ils fussent , il leur donnait à tous à dîner avec un air de cordialité qui les réjouissait ; c'était le bon père de famille rayonnant de joie au milieu de ses enfants rassemblés. Pour faire face à tant de dépenses , Tévêque dq Boston se privait , je ne dis pas des choses d'aisance et d'agrément , il n'eut jamais l'idée de s'en procurer de semblables, mais même des cboses qui sembleraient les plus nécessaires à la vie; il économisait en tout , excepté dans ses aumônes , et ne faisait aucune dépense dont il pût se dispenser. Lui-même fendait le bois à brûler ; son vêtement était toujours dos plus simples, mais cependant en rapport avec sa dignité ; les catholiques exigeaient de lui ce dernier poiiU , parce que , disaient-ils , noire bonneur demande que vous ne donniez pas à penser aux sectes diverses que nous laissons notre évêque manquer du nécessaire; qu'en conséquence il ne devait point consulter cet amour de la simpliciîé et de la pauvreté qui était dans son cœur , mais que par égard pour eux , par hcrneur pour la religion çaibolique , il devait toujours avoir la mise et le vêlement convenable à sa position sociale.
La vie de M. de Cbeverus n'était pas moins une vie de missionnaire au dehors qu'au dedans : tout évêque qu'il était , il continuait comme auparavant les plus humbles fonctions, confessait , catéchisait , visitait les pauvres et les malades , allait à toutes les heures du jour et de la nuit , en toutes saisons , porter à plusieurs milles de dislance les aumônes de sa charité ou les consolations de son ministère : ses chères tribus de Penobscot et de Passamaquody le virent évêque tel qu'ils l'avaient vu simple prêtre, et il ne regarda son épiscopat que comme une obligation à un dévouement plus absolu. Jamais à Boston on ne le voyait dans les cercles et les parties de plaisir ; il était tout entier et toujours à ses devoirs , partageant son temps entre [la prière , l'étude , son ministère et les œuvres de charité , même quelquefois les plus pénibles : il se regardait comme le père de toutes ses ouailles , et rien ne coûtait à sa tendresse dès qu'il s'agissait de leur être utile. Un jour , un pauvre marin , avant de parilr pour un
DE C.IIK\H\U!<. Tt
\uyagL' (10 long cours , lui rocominainla son épouse qu'il lai«»sail seule el sans npiMii. Il vu prit soin rouuu»? (!« b.i I»rt»piv sœur, ol celte paiivr»* fciiiiuc clanl loiubce uialaiic » il S(> lit son inlinnier cl lui niulil justju'aux services les plus huniiliauls. Au lioul d»* piusUMirs ujois , W uiariu élaut nvrnu , Irmiva , eu rcnirani clu*^ lui , Icvcquc de llostou qui nioniait chargé de buis X lu chambre de la pauvre malade pour lui laire du f«Mi ri pn''par»'r les remèdes iftio réclauiail >a pusiliou. l'rappf d'aduiiraliou à la vue de lanl de charité , le marin lombe au\ pieds de révécpâo , les arrose de ses larmes et ne sail commenl dire sa reeunnaissance. M. de Clieverus le relève , l'embrasse , caluio son éuu)iion el le rassure sur la m «ladii; de son épouse. Vers le même temps , il y avail en dehors de la ville de Hoslon , un pauvre nègre , iulirme, couverl de plaies , - ressource, el gisaul sur mmi grabat dans une pelilo luo sur le bord du grau 1 chemin. Tout le monde iia^sail devant celle pauvre maison el personne ne se dis;ui : C'est là la denjeur»' du malheur , allons le visiter. L'évé(|uiî de lloston l'eut bicnliU découvert ; el pour lui , découvrir le malheur el le soulager, <:'élail une m«îme chose. Il m» ht donc rinlinuier de ce pauvre n'gre : tous les soirs après la chute du jour il allail panser ses |)laies , faire son lit cl pourvoira tous ses bi-suins, niai«> sans en riet» dire à personne ; il eiU voulu qu«^ Dieu seul counùl >a bonne œuvre. Li Providence ne le permit pas. Sa servante ayant remarqué tiue tous les matins mmi h.ibil était couverl de poussière el de duvel , lui curieuse de savoir d'où cela pouvait provenir ; et pour le découvrir l'ayant suivi de loin dans une de ses sorties nocturnes, elle le vit entrer dans la cabane du pauvre nègre : elle s'approche alors , regarde à travers les planches mal joinles ; et quel est son étonnemenl de voir son charitable maître allumer du feu , prendre entre ses bras le pauvre nuilade gisant sur le lit de douleur, l'étendre doucement |irès du brasier , panser ses plaies , lui donner à manger, remuer sa couche pour la lui rendre aussi douce que possible , puis le reporter dans sou lit , le couvrir , l'embrasser en lui
souhaitant une heureuse nuit, comme ferait la mère la plus tendre pour son enfant chéri !
Ce ministère de charité n'avait rien de nouveau pour J'évêque de Boston ; l'habitude l'y avait familiarisé. C'est ainsi que tous les jours il alla pendant longtemps donner ses soins à une pauvre famille , composée d'une veuve malade et de cinq enfants dont le plus âgé n'avait que dix ans. Il leur portait chaque jour tout ce qui leur était nécessaire , remplaçait la mère dans ses tendres soins pour ses enfants , et ne se retirait qu'après avoir séché toutes les larmes, rendu tout le monde content : ce qu'il continua de faire jusqu'à ce que la mère , entièrement guérie , piU siiOire aux besoins de toute sa famille.
Pour soulager ses frères dans le malheur , il se ùcpuLjii- ]y\i lui-même de tout , leur distribuait son linge et la nseilleure partie de ses vêtements , leur donnait tout ce qu'il avait d'argent , quelquefois même le repas qu'on lui avait préparé ; et quand on lui en faisait reproche : « Le f) pauvre à qui je l'ai donné , disait-il , en avait grand î) besoin , et moi , je puis parfaitement m'en passer : ua y, peu «le pain et un peu do vin uîe feront un repas déj) îicieux. » Il faisait plus encore ^ il leur donnait ses sueurs, et ne craignait pas de se livrer pour eux aux travaux les plus pénibles. M. Slewart , écrivain protestant de Boston (i) , en cile un trait frappant qu'il appelle smguUèreinenl caractérislique de monseigneur de Ciieverus , et qu'il dit tenir du témoin oculaire qui surprit l'évéque sur le fait.
Il y avait à Boston , dans la rue Waler , une pauvre catholique affligée d'une maladie chronique , qui , en la rendant incapable de tout travail , l'avait mise hors d élai de pourvoir à sa subsistance , M. de Cheverus , qui la visitait exactement et pourvoyait à tous ses besoins , lui avait envoyé du bois de chautfage pour la prémunir contre les froids de l'hiver qui est très-rigoureux à Boston. Ce
{\) Appendice de la traduction anglaise de la Vie de M. de Cheveruj , p. 379.
boJN cl.iit tlr|mis plu^^l.'ll^s jours ^ I;) porlc il«* la malail<» . siins uliliié putir elle lanl inril n'élail pas s( it: cl prèl à niellre au feu , loisqu'un luaiin , plusieurs heures avant la poiiile ilu jour, un voisin (liscrruf le bruit d'une scie ilaiis la rue : i'l<»uno tlriiltMitiu» travailler à une heuro si insolite, il se lève, sort «le sa maison , et s'approche de la pauvre fcnuue pour voir qui donc était à l'ouvrapo de si grand malin, r/ctail révctiue de Hoston ! Surpris d'une découverte si inattendue, et eu nicinc tcuios allli;;»» de voir son évèiiue s'abaisser au travail d'un honunc de peine» celui-ci veut prendre la scie et couper le bois lui-niéuie. a Non , rcpli(|u;' r('>è(|uc , lais>c/-nioi faire. « Ce bois est » resté ici plusieurs jours : j'espcrais «juc (lueliiuc honiuio • de cœur le scierait par pitié pour cette pauvre femme ; V on n'en a rien fait : j'ai donc dil m'en cliarger inoi-nièrne, 9 aliu qu'on ne piU point dire qu'il ne b'ctail pas trouvé » dans tout mou troupeau un seul homme pour faire un .. acte d'huuïanité envers ime siiMir soudraute ; et j'ai drt j> le faire la nuit , parce qu'il n'eût pas été bienséant pour » nmn caractère d'aller en plein jour à travers les rues » mon chevalet cl ma scie sur les épaules. » L'évèque , après ce peu de mots, continue son travail; l'homme insiste pour le remplacer: ■•Allons, » dit le prélat, prenant le ton de la plaisanterie , comme pour adoucir l'amertumo du reproche (|u'il venait de faire, «allons, retirez-vous , je » n'ai jamais payé personne pour se mettre entre mon o«i- » vraj;e et moi : » et maigre toutes les iuslanccs de son interlocuteur il continua jusqu'à ce que tout le bois fiU scié j après quoi remettant son chevalet et sa scie sur ses épaules, il s'en retourna chez lui avant l'heure où le peuple commence à circuler dans les rues.
Après ces traits de bonté , qui ne >ant (jue queicjuesiins entre mille, ou conduit sans peine l'amour des lideles de Boston pour leur évét|ue : il rappelait loui ce que l'antiquité nous ollVe de plus louchant en ce genre. Comme les lidèles d'Antioche donnaient à leurs enfants le nom de saint Mélèce , leur évéïiuc , la plupart des parents vou-
7i ' VIE TV CMmiN\L
laient que leurs enfanis au baptême reçussent le nom de J^a?i . parce que c'était celui de M. de Cheverus. Un jour même il arriva à ce sujet un Irait assez plaisant : le prélat ayant demandé selon l'usage an parrain et à! a marraine : Quel nom voulez-vous donner à cet enfant ? Jean Cheverus évêque , répondirent*ils. Pauvre enfant, répartit alors révêque , Dieu te préserve jamais de le devenir !
Ce n'était pas seulement parmi les fidèles que la vie apostolique de M. de Cheverus lui conciliait Tcstimeet ralTeclion universelle , c'était même parmi les ministres des diverses sectes ; et ce sentiment était si profond , qu'ils allaient quelquefois jusqu'à l'inviter à prêcher dans leurs temples {\). L'évêque de Boston se rappelant que saint Paul avait prêché dans les synagogues aussi bien que dans les assemblées de chrétiens , acceptait avec reconnaissance , et choisissait toujours pour sujet de son discours quelque dogme de l'Eglise catholique ; mais il le traitait avec tant de tact, de modération et d'à-propos , que, loin d'offenser personne, il laissait toujours son auditoire content, les uns convaincus, les autres ébranlés, tous au moins dé* sabusés de quelques préjugés. C'est ce que nous apprend , du moins en partie, un journal protestant, rendant compte d'un sermon que le prélat avait prêché dans une église presbytérienne : « Il est certain , dit-il , que ses discours M sont très-propres à détruire les préjugés contre les ca- » tholiques ;... et la modération . raiieciion même avec » laquelle il parle des hommes d'une croyance étrangère » à la sienne, fait un contraste frappant avec le langage >' furieux et colère qui déshonore quelquefois les chaires i> protestantes. » Telle était , en effet , la méthode de M. de
(1) Nous n'entendons pas parler ici des ministres de Boston , qui ne tirent jamais tet Iionneur à M. de Cheverus, mais des ministres des autres villes de la Nouvelle-Angleterre: « Sans parler des ») autres exenn)les qui m'ont été rapportés , dit M. Stewart dans sou i> Appendice ^ p. 380, je sais |)ositivciiient que l'évêque du rit anglican ))<if Hiibtul dans l'iitat de Rliode-lsland Tinvita à prêcher dans san "église, et qu'en sa (irésenre, ou s'en ùju vient encore, il prêcha sur »les doctrines catholiques. »
ht ciiEVERirs. 73
rhcvoni-» : qiioi(|ue s'adn'ss;inl à dos liommos il une luminiiMiinii (liflcrcnte , il n'.ivait à la bourlio i|ii<> des paroles d'aiïeclion el de bonté , comme il ii'avail dan> le cœur que rharilé cl bienveillance. A son air , à sa voi\ , à tous ses at cents , l'aiidiloire sentait que c'était un ami i|ui leur parlait, cl un ami non-seulement siiirère , mais tendre el dévoué , qui leur voulait tout le bien possible; et cette disposition leur rendait sa parole aimable , lui ouvrait le clirmin de tons les Cieurs. Dan> le cours de la disrus>ion , il s'allacliail à ne rien lais>er éclupper qui pût blesser , jamais un reproche ou une invective contre ses adverhaires , janjais uu air di» triomphe de la faiblesse de leur lo};i(|ue uu de la fulililé de leur système; il louait, au contraire , en eu\ tout ce qu'il y découvrait de bon cl d'estimable, vantant dans les uns rauslère jirobilé , la sévère morale dont ils Taisaient profession , ilaus les autres la dccence de leur éj^lise , la hdeliié à observer le jour du Si'ij^ueur. Il jjortait mènie ralleulioii jusqu'à éviter dans ses discours l'apparence d'une controverse ou d'une réfutation, parce (jue , disait il , dans toute conle>lalion l'amour-propre bc met toujours de la partie, el il a pour principe de ne jamais s*avouer vaincu ; pour cela , prévenant les objections, il en donnait oïdinaiiement la réfutation sous la forme de preuve ou d'e\po-e de son sujet , sans luéuio les énoncer. Voici donc quelle était sa marche : il coiuiiîençlit par exposer clairement l'état de la <|ucslion , expliquant avec netteté la vraie doctrine de l'I^j^lise et éliminant tous les faux bens par lesquels les hérétiques l'ont Iraveslie pour pouvoir ensuite la décrier; puis il présentait ses preuves sous une forme si sim|)lc, si naturelle , avec des raisons si accessibles aux iuielli^ences les plus communes , qu'aucun cflort d esprit n'eiait nécessaire pour en sentir la force. Il s'attachait surioub aux preuves qui parlent au cœur, montrant tout ce qu'il y a d'aimable et de louchant , de iiubic el de digm; de Dieu dans les croyances caiholiques; el plus d'une toia il avail éprouvé les heureux effets de celle mcihode. Quelques exemples nous ferout encore mieux comprendre sa manière ; c e^t
7G VIE DU C\RDINAL
de sa bouche même qu'ils ont été recueillis. Il s'était proposé de prêcher un jour sur l'adoration de la croix ; il commença par bien expliquer que dans ce culte Jésus- Christ Dieu-homme est le seul qu'on adore , et qu'on n'honore sa croix que comme l'image qui nous le représente ; puis venant à sa thèse , « Supposons, leur dit-il , qu'un )) homme généreux vous voyant près de succomber sous » le fer d'un ennemi , se jette entre vous et l'assassin , et » par sa mort vous sauve la vie: un peintre, frappé de ce » trait d'héroïsme , lire le portrait de cet homme géné- ») reux et vous le présente baigné dans son sang , couvert » de plaies. Que faites-vous alors? vous vous jetez dessus » avec amour et reconnaissance , vous y collez vos lèvres , » vous l'arrosez de vos larmes, et votre cœur n'a pas à j) votre gré des sentiments assez vifs. Mes frères, voilà tout )) le dogme catholique de l'adoration de la croix; ce n'est » pas ici à l'esprit à discuter, c'est au cœur à sentir tout » ce que doit lui inspirer l'image de son Dieu mort pour n lui sauver la vie. » A ces mots tout l'auditoire est saisi , le prédicateur prend le crucifix, et les protestants, oubliant leur sèche controverse , vont baiser avec larmes et amour la croix du Sauveur.
Un autre jour, M. de Cheverus ayant à prêcher dans un temple protestant , prit pour texte ces paroles de Notre- Seigneur : Ceci est mon corps , ceci est mon sang (1). Sur quoi il établit ces trois points : que la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est le dogme le plus clairement énoncé dans l'Ecriture , puisque le langage humain n'a pas d'expressions plus intelligibles pour le faire entendre; le plus digne de Dieu , puisque c'est le mystère d'amour le plus louchant , et que rien n'est plus digne de Dieu que de porter l'amour pour les hommes jusqu'à l'incompréhensible; enfin , le plus moral , puisque rien n'est plus propre à faire comprendre à l'homme l'émiuente sainteté dans laquelle il doit conserver son corps et son âme> qui , par ce mystère , deviennent le lemple vivant de la
(i)^afm. :6,v. 2G et 28.
DP rnrvERrs. 77
diviriilé. Celle vérilé aill^i iircsenlt^e fil une telle impression sur les prolcstanl^, qu'on les entendit dire au sorlir du sermon : • Nous uc croyions pas que les eallioIi(|uc«» eussent » de si fortes raisons cii laveur de leurs croyances, o Un ministre mémo en fut si vivement frappé , qu'il nVul qu'une objection à faire i l'évêque : « Si ce «juc vous venez » d'établir esl vrai . lui dit-il , vous devez donc Otre plus pur » qir'iui aiij;r , vous (|iii ri'cpvez tous les jours un Die i, o \ ce mot, dirait M. de Clievt-rus , en racontant cette hi^luiro , « la routeur me moni i au front , je baissai les ycu\ et je < me lus. »
Toutefois, dans ses diverses prédications, l'évêque de Boston remnn|uail que la discussion des do;;ine9 particuliers de notre cr»»yance opé'rail peu de fruits solides , parce que les éclaircissements donnes .sur un point lais'-aient touj(»urs carrière à l'cspiit pour clierclier des dillicultés sur un autre point ; le lieu du combat élail déplacé, mais l'eniuMui était toujours debout et ks armes à la main. C'est pourquoi il s'atlacbait le plus souveiii à bier» établir et incubjuer eii toutes les manicrcs possibles la néccsî,iié d'une aulorilé enseignante pour li\er la foi du savant comme de l'Iiomme sim|)le; c'était là , selon lui, le point capital du(]uel de|iendait toute la contio\cr-c. Pour en convain( re les pioleslants, il leur répétait souvent dans les discours (|u'il leur adressant du baut de leurs cbaires c«'tte parole simple, mais ((ui produisait toujours un prand fruit : « Tous les jours, mes » frères , je lis ctunme vous rKcriture sainte , je la lis avec B rellexion et prière, en invoquant l'Esprit saint; et cepeun dant pres(iue à cbaque [iaj;e je suis arrêté par des cboscs » (jue je ne comprends pas : j'ai besoin de l'autorité de » l'Ej^lise pour m'en indiiiuer le .'•eus, et liver ma loi à ce » sujet, a tit l'auditoire laisail aussitôt l'application : a Si 9 M. de Cbeverus , (pii est bien jdus savant que nous, ne s com[>rend pas tiuile ILcriiure sainte , comment nos min nistres nous, di^eni-ils qu'elle esl pour cbacun de nous D une rèj;le de ïoï |)arfailemenl claire, inlelllpible par elle » seule sans aucun secours étraiii^er ? » De la, l'babile coniroversiste, après leur avoir liiii îsenlir que le plus gram'
bre des hommes ne peuvent point décider par eux-mêmes sur le détail des dogmes, leur montrait la sagesse divine venant au secours de la faiblesse humaine par l'institution d'une autorité enseignante, qui, tirant son origine de Jésus- Christ et des apôtres, est parvenue jusqu'à nous par une suite non interrompue des pasteurs, prol'essant toujours et partout la même doctrine sans aucune variation. Ces instructions faisaient un tel effet, qu'un ministre lui ilit un jour : « Je conviens avec vous que le christianisme admis ," » le catholicisme en est une conséquence rigoureuse ; si je » croyais à Jésus-Christ , je serais obligé en bonne logique » de croire à l'Eglise romaine (1). » Les ministres des diverses sectes avaient peine également à se dissimuler cette vérité ; en se disputant entre eux, ils se prouvaient fort bien l'un à l'autre qu'ils avaient tort , et ils finissaient presque toujours par se dire : a De quel droit voulez-vous soumettre » ma raison à la vôtre? Si je voulais soumettre ma raison à » quelque autorité, j'embrasserais la religion de l'cvêque » Chcverus ; au moins celle-là a pour e:le l'autorilé la plus » imposante qui soit sur la terre. »
Outre CCS discours adressés au peuple, M. de Cheverus eut plusieurs fois des conîérences avec les ministres prolestants, et toujours il en sortit victorieux : il pressait vivement ses adversaires, mais néanmoins avec calme et sangfroid, et répondait à leurs emporiemenls par la force des raisons, à leurs injures par une parole toujours aussi douce que convaincante, aux argumenlalions les plus propres à dépiler le bon sens, tantôtpar une rétorsion piquante, taniôlpar une raillerie instructive. Un jour , un ministre méihodiste , argumeniant contre lui, s'avisa de réunir , pour prouver sa thèse , des textes de l'Écriture sainie qui n'avaient aucun rapport l'un avec l'autre , et de tirer de celte cojnbinaison
(1) M. Stcvvart, dans son ylppendice, page 386, a la franchise d'avouer , que regardant ce lait coinme une ïausseté [lal^able, il n'avait pas pensé à laiic des rcclieiclies à ce sujet, mais qu'en prenant des renseignements sur d'autres parties de cette Vie, il a rencuntié un protestant de haute considération , qui lui a assuré avuir entendu rapporter ce lait à M. de Ciicverus lui-même ; et il cite le ministre qui a prui'éré cette parole reiuaiquable.
DP. cUEVEBU-i ''^
il»' icxles inrohérciUs un»; cunclusioii (jii'il pn'senlail d'im Ion virloritMiK : (}iravo/-voiis à rt'pinuln' à tel.» ? s'dcria-l-il. I '«'vèqui* , sans s'«'ino«ivuir , rcparlil avec calint* : M'avf/- M)iis pas lu dans riicrilurf que Juihs se pendit? lié bien , :ij"iiia-t-il on rianl, il ( si dit aussi dans rF,<'riluro : Allez , H faites lie même. Colle saillit' lit rue rassemblée, el til coniliieiidrc à Unis , mieux qiraunm raisonnement , l'absurdilé des arj;nnnnl:ilioiis dd minisire el l'abus élrauj-e (ju'il faisait de ri:( rilure sainte Ainsi , M. de Cbevenis , par la saj»;ieilé de son esprit el rétendue de m'^ eonnaissanees ,rétlui- ^ail au silence les ministres des diveiseb sectes ; el c'elaii une opinion générale cliez les protcslants , que Uvéque (.hevtnts iivnH ;»/{<.< de seirnee cpie leurs minisires; soulemeni ils ajnulaienl , pour leur juslillcalion , que sa science elail une science bumainc el profafjo , tandis qu'eusi avaient la M'ience de IKNpril saint.
Auv discours «l aux conférences sur la religion, M. de Cbeverus joignait même quelquefois le secours des feuilles j)ubli<iues , et faisait enlondre sa voix à celle Iribune (lue les temps modernes ont élevée au milieu des nations , penbanl que le même canal qui pnrlail aux peuples l'er'-iur el le mensonge, devait leur en porter aussi la relulalion. Ln Américain , «lui avait voyagé en Italie avec les préventions bostiles qu'y portent tant d'auire^ , avait déposé loii^ i .:- ^ngt's contre Ihglise romaine dan^ deux lettres a.; > à
lin journal pérmdicjue, Y Anthologie metisiulle de Ihston. Il b\ permettait de calomnier la doctrine îles callioli(jues sur le> indulgences , de les plaisanter sur le culle des relitpics, de les accuser de persécution ei d'inudérance. M. de Clie- Tcrus répondit dans le même journal à ces trois cbels d'accusation , non i-eulemenl sans aigreur , mais d'une manière aussi aimable «jue convaincante, a Vous nous présentez, • lui dit -il , les indulgences comme des p*"rmissions de pé- » cber qui s'acbètent a prix d'argent ; et où avez-vous lu » une pareille absurdité .' U''^ ^^^^^ ^» raconté une telle »> fable? Vous aurez rencoulré peut-éire quelques gueux » ignorants aux environs de Lorettc , vous leur aurez deï mandé si les indulgences les autorisaient à s'enivrer , 5
» voler ; ils vous auront regardé avec eionnement , vous » auront appelé un hérétique , un infidèle , et là-dessus » vous aurez basé voire notion des indulgences. Mais , Mon- » sieur , la nôtre n'a rien de semblable à la vôtre : les in- » dulgences, selon nous, ne sont autre chose qu'une ré- » mission , en tout ou en partie , de la peine temporelle » que y d'après les canons et les enseignements de rÉglise , » les pénitents doivent subir pour leurs péchés ; et celle » indulgence ou rémission ne peut valoir qu'à ceux qui, » sincèrement repentants , fermement résolus de se cor- » riger, ont fait une humble confession de leurs fautes, » restitué le bien mal acquis, pardonné à leurs ennemis. 1) Telle est , Monsieur , notre doctrine, telle que vous la » trouverez dans les écrivains catholiques de toute langue » et de toute nation , telle que l'a pratiquée l'Eglise depuis » son origine. Saint Paul met en pénitence un homme cou- » pable d'inceste , et l'année suivante il lui accorde l'in- » dulgence ou la remise de la peine. Saint Ambroise à » Milan soumet l'empereur Théodose à une pénitence puoblique, et six semaines après, le jour de Noél, il Jui » accorde l'indulgence plénière et l'admet à la communion. » Nous-mêmes nous publions des indulgences dans notre » église de Boston ; et si par là nous donnons des permis- » sions de pécher, que notre église soit renversée, qu'il )) n'y reste pas pierre sur pierre , et que tout catholique >, romain soit banni de cette terre hospitalière. Mais j'ose » dire, Monsieur , que vous nous faites la justice de croire » qu'au lieu d'encourager le crime , nous faisons tous nos » efforts pour le prévenir , et avec l'aide de Dieu ce n'est „ pas sans succès. Si je suis bien informé , le nom du res- , pectable voyageur auquel je réponds est inscrit parmi les ji, bienfaiteurs de notre église : je le proclame avec plaisir et „ reconnaissance , et je nie sens heureux de lui assurer qu'il » n'a pas contribué à fonder une école de corruption et )) d'idolâtrie. »
Après avoir ainsi répondu au premier cliei u accusation, l'habile apologiste du catholicisme passe au deuxième , le culte des saintes reliques ; et comme il savait que le voya-
DE rnevi:Kt:<i. Kl
{;cur êiail un amateur de raiiiiquiié , il fait appel à ses i)io- |ircs senliuu'nls pour ven-^or la foi roinainc. « PcriiirllriLf moi, Monsieur, lui tlil-il, ilc vous raconter une anecdote )) qui peut-être voub réconciliera avec les honneurs que n nous rendons aux rt'liqncs et anciens nionnmehls de » noire religion Ix* ccichre pecte fran».Mis , ï'dUUc Dclille , «voyageant eu Grèce, écrivait d'Aihènes à une dame de ■ Paris : A^/ant aperçu unr fnntnine de marbre dans la " basse^our d une maison iiarlieitlitre , je m'en appr(tehai ;
* et reconnaissant à sa belle seulpture (/«<• e'tiait un reste d'un
* aneien et iiun/ni/Zf/Mf tombeau ,je me pros(ern(ti ,je baisai te *-marbre à plusiiurs reprises , et dans l'enthousiasme de mon " adoration , fen vins à briser le seau d'un di>weslit/ue qui ^-avail eu l'irreverenee de venir y puiser de l'eau. La pre- ^^nière fois que /entrai à Athènes , les plus petites pierres dé' * 'tachées d'aneieunes ruin* s tlaient ' ' 'i/.r, ^ et je remplis toutes mis poehes des i "irbre
* que je pouvais trouver. Telle était lu vénération de rabbô » Delillcpour l'anli(|uiié paimiie; et vtMis-njême, Monsieur, » (|ui êtes un amateur tie la belle lilléraHire , un adniira- » leur de la savante anliciniié, vous avez dû ressenlir (|uel- » que chose du même entliousia^^me en foulant sous vos » pieds cette terre classiijue où Virgile et Horace ont fait » entendre leurs chants nKlodicuv , où Cicérun a j)rononcé u ses belles harangues , uù Tile-Live a écrit son histoire , B el en contemplant tous ces ma;;niliques restes de l'an- » cienno Rome. th(inoidonc? n'y aura-t-il qu'à l'é^arj » des restes de l'antiquité relij;ieuse et sacrée , ([uc toute » espèce d'enthousiasme devra être improuvê '/ On est » saisi de rcs[)ect pour uh marbre antique, et on ne le » sera pas pour les ossements des londaleurs de la foi ou » pour te qui a servi à leur usage ! »»
Mais où M. de Cheverus e>t plus remanjuabie , c'est quand il venjje l'Ej^lise romaine de raccusaiion u'inlolérance , et des pré\enlions du voyageur qui soutenait (jiic chez les CiUholiques la persécution est érigée en dogme, u Si vous aviez visité à Kome , lui dit-il , les cardinaux » ou autres membres de l'Église romaine, vous auriez
» liouvé en eux la politesse de ^ens bien élevés ou l'ai- 1) niable charité de vrais chrétiens. Aucun d'eux ne vous » aurait traité d'infidèle , quoique vous voyant prévenu » contre la religion qu'ils professent par conviction, et leur j) conduite seule vous aurait prouvé que la persécution n'est » point un de nos dogmes. Vous alléguez en preuve Jean » Hus ; mais, Monsieur, Jean Hus , s'il vivait, ne serait » pas toléré dans celte terre de liberté et de libéralisme. » Ses doctrines étaient essentiellement incompatibles avec » la paix de la société , avec Texisience même de tout gou- » vernement civil ; 2i les effets en furent une preuve pal- » pable : il bouleversa son pays par des séditions violentes » auxquelles il prit lui-même une part active ; le maire de » Prague, les magistrats et les prêtres furent massacrés , » et son épouvantable fanatisme lévohuionnaire inonda de » sang pendant plusieurs années les plaines de la Bohême. )> Vous alléguez ensuite la Saint-Barihélemi. J'abhorre » aussi cordialement que vous , Monsieur , ces horribles » scènes de sang et de perlidie ;
Excidat illa dies aEvo,uec poitera crcdaot Ssecula.
» mais que le blâme tombe où il est dû, sur la noire ven- » geance de Charles IX et l'ambiiion eirrénée de la irès- » coupable Catherine de Médicis. Ils prétendirent se justi- » fier en disant que les huguenots étaient sur le point » d'exécuter le coupable complot de renverser et de chan- » ger le gouvernement : celle justification, telle quelle, » est au moins une preuve suffisante qu'ils n'osaient allé- » guer la religion ni pour motif ni pour excuse de leur » conduite. Non-seulement ce barbare projet fut tramé sans » la participation du clergé français , mais les membres » du clergé furent les premiers à s'opposer à son exécu- » lion ei les plus chauds à le réprou>"er. On se souvient en » particulier de févéque de Lisieux , Hennuyer , qui s'op- » posa de tout son pouvoir au décret royal , et fit au gou- » verneur de la province celle belle réponse : C'est le
ht nîF.vfnr< 83
» devoir du bon pasteur de donner sa vie pour ses brebis ; » les proUstanfs de mon diorrsc .vonf mes brebis , (/unique èija- » rves , et je suis rcsnlu d ii'iit fni/v les luKdids pour les B protéger Tt'ls fiirtMil nos <li;;iii'S el rlnril.il»U'N prélals , » el leur iouaiij^e rclenlit riicon; aujourd'iiiii dans loulcf » nos é^li-irs, preuve (jue la porsiculion ne f;iil pas partie B de noire Joeirine . je snis , du re>le, que nos frères |»iu- » ictiaiils ne le croient pas.
« Vous le dirai-jc , M:>nsicur ? ce n'est pas chez les ca- » tlioiicine^ que so trouvcul les i ^ bien
• chez les proleslanls. A'iiiez-voii , . à ce
» sujet ? lisez , jc vous prie , rêloquenl discours de l'iiu- » mortel Hurke aux tiédeurs de Hrislol en 1780, ctjujjez » vous-ïuènie ; ou plulol , Mutisieur , jc m'en rapporlc à » votre éijuilé et ii votre candeur, peut-on atlres-rr avec » quel(|ue apparence de raison i'épitlièle «le perséculenrs t. aux callioiKjues des Ltals-Unls ? Vos honorables ancOn es I) ont lui non devant la piM^ét'iiliun do p'ipisme ^ mais s devant la persécution prulolanle , et oui éie obli^jés de xt se réru{;ier ici où ils ont eu pleine liberté de monlier » ce qu'éiail l'esprit «le leur >ecle. Lord IJaltini .l*,
») calboliipie romain, au>si bien que ses < , >,
» s'enfuit devant la même persécution. Voyez-les s'établir » dans le Maryland , cl ,t ; " preuves ils donnent ilo » l'esprit perseculeur du ^ ; iU ouvrent un asile»
B donnent prolcciion , accordent les mêmes privilèges ci- B vils aux cliréiicus de toute seele et dènomiiu\iiou. Un »» spectacle bien extraordinaire , dit le docteur .Morse dans B sa Gé«»grapliie, fui donné en ce temps-là (amice iGoO) » sur Jes terres colonisées : on vil tes congrégaiionalibies » ne pouvant pas tolérer dans le Massacliusseis les éj)is- » copaux et toutes les autres sectes, les episcopaux liMir » remiant la pareille dans lu Virginie , et les catholicpies » romains seuls toléranl et protégeant tout le monde. La »> Virginie faisait des lois sévères contre les puritains el » détendait toute prédication a leurs ministres , el ils » étaient réduits à emigrer dans le Maryland parmi les ca- -? thûliqucs. Telles sont uies preuves , Monsieur; jugez vous-
1) même si nous sommes animés d'un esprit persécuteur , » et donnez- moi votre décision , je consens à en passer î) par là. D
Il élait difficile , sans doute , de réfuter pJus victorieusement le reproche d'intolérance et de persécution : toutefois cette réfutation pouvait avoir quelque chose de pénible pour celui auquel elle s'adressait; en inculpant ses ancêtres , on semblait l'inculper lui-même ; et il est touchant de voir comment M. de Cheverus adoucit et corrige ce que la nécessité de se justifier l'avait forcé de dire ; a Je sais. Monsieur, ajonie-t-il en finissant, que les en- » fants n'ont pas hérité de l'esprit de persécution de leurs » pères : notre église en cette ville est un monument perï) manent de leurs dispositions bienveillantes et amicales, » et la personne qui vous écrit est ûère de cette amitié , » reconnaissante des attentions délicates de plusieurs d'en- » tre eux. Nous, catholiques romains , nous avons une af- » fection sincère pour ce pays et ses habitants ; et, loin de » haïr nos frères pour leurs opinions religieuses , nous ne » souhaitons que de trouver l'occasion de leur rendre tous » les services qui sont en notre pouvoir. »
De tant de discours , de conférences et d'écrits , Tévêque de Boston recueillit des fruits consolants : plusieurs protestants ne se bornèrent pas à voir la lumière de la vérité qu'il présentait si claire à leurs yeux ; ils eurent la générosité de la suivre , et embrassèrent la religion catholique. C'est ce que nous atteste M. Snow lui-même dans son Histoire de Boston (1) : « Sous l'évéque Cheverus , nous r dit-il , l'église catholique de cette ville crût en nombre et » en considération : .des citoyens nés à Boston et des
2) étrangers établis parmi nous s'y agrégèrent , et lui fi- » rent honneur par leurs vertus. )> Les ministres de di* verses sectes , témoins de ces conversions tentèrent peu d'user de représailles et d'accroître leur église en provoquant la défection de quelques catholiques , parce qu'autant il nous est démontré que le protestant ne se fait
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Callu)lii)uo que pour dcvt'.iir lacilletir , aulaiil ils avaiciil observé que le ealt)uli)|ue ne i>e fait poiiil prulc^slaul pour élre plus vertueux, el qu'il devient nièiue , cri général, la lionie de la secte (|ui le reçoit: « Ce-.! «disait uu vieux » njini>lre eu pn-x'nce de M. de Clieverus , c'est l».' l'apc y (]ui sarcle sou jardin et nous jette ses mauvaise^ herbes. » Ainsi, révèque de iitislou vit sans grande coutradiclioii suit iroupeau se conserver intact , et s'accroître cliat|ue joiir de plUN en plus.
Luire toutes les conversions qui consolèrent »oa zèle , il y en eut deux surtout ({ui donnèient plus de joie à sou cœur : ce fut celle de deux lnilli^l^es proleslanls MM. J>arbier père et lils: te père, ujiuistie eu l'onclion ; to bis , ministre sans exercice , se bornant à être principal de olle^e. Leur retour ne fut pas seulement uu pa.-.vijio à la lelt^ion cjlhoiique , ce fut une prore>sion solenm-llo de tout ce qu'elle conseille de plus |iarfait : le père ayaul reçu les ordres mineurs et la permission de prêcher , ne >uulul point avancer plus loin dans l'elat ecclésiastique dont il s'estimait indi<;uo , et s'établit à (llareuionl , où il est resté jusqu'à sa mort. Le hl-j , plus fervent encore, désirait tout abandonner pour suivre JésusChrisl dans les voies de la perfection religieuse ; mais il était ench.iiué au monde par les liens de son mariage. 11 adressa ses vœux au ciel , et pria avec ferveur ; Dieu IVxauça et toucha le cœtir de sa femme (jui conçut de son côté un dessein semblable : ils s'en ouvrirent l'un à l'autre , et la femme étant eutréc dans un monastère de la Visitation , le fervent con- >«;rli, libre alorsde seseng:»;^i*mcnls, bénissant Dicutiui avait brise ses chaînes , entra dans la compaj;uie de Jésus , où il devint un prêtre édiliant el zélé , et est encore njainlenanl proiésscur au colléj;e de Georj;elov;n. L'évéque de Boston lut curieux d'apprendre d'hommes aussi dignes de foi , si , pendanl les io!ii;ues années qu'ils avaient vécu dans la religion proleslante, ils n'avjiciit pas eu quelques doutes sur sa fausseté, s'ils seraient morts Iram^uilles dans celle religion ; el il en reçut cette i épouse bien di^ne de remarque , que jusqu'au jour où il les avait éclaires cl inslruiis .
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leur bonne foi avait toujours été si parfaite , qu'ils ne soni^caient pas même à douter , et que par lui seul la vérité leur avait ap})aru pour la première fois. Cet exemple et plusieurs autres consolèrent l'àme de M. de Clieverus, eu lui donnant lieu de penser que plusieurs protestants pouvaient être dans cette bonne foi ou ignorance invincible qui excuse l'erreur devant Dieu (1). Il en conclut aussi qu'il fallait être très indulgent pour ceux qui se trompent, et irès-réservé à les condamner : Dien seul , disait-il, voit le fond des cœurs ; lui seul est juge de la bonne foi ^ et nous devons lui laisser ce secret.
Aux sollicitudes ([ue se donnait l'évêque de Boston pour raccroissemeni et h sanctification de son troupeau , se joignaient les sollicitudes de la charité pour venir au secours des Français malheureux, que les désastres de nos colonies faisaient errer de pays en pays , cherchant un asile avec les moyens de vivre, et qui affluaient de toutes parts à Boston et aux environs. Dès avant son arrivée en Amérique , plusieurs s'étaient déjà réfugiés dans celle ville ou ses alentours , et depuis plusieurs avaient continué d'y venir , attirés peut-être par la réputation de sa charité. M. de Cheverus voyant en eux des hommes dans le besoin , des chrétiens et des Français malheureux , les accueillit avec tout rempres.-emont que ces titres à sa charité pouvaient lui inspirer. Il les secourut , d'abord de tout ce qu'il avait , car il commençait toujours par se dépouiller lui-même; puis, de toutes les aumônes qu'il put recueillir : car lui , qui ne demanda jamais rien pour ses
(1; On entend par cette bonne foi on ignorance invincible, l'état d'un liomiiie qui, plaçant dans son estime la religiou au-desSus de tout, désire sincèrenie'iit connaître la vénlé , est disposé à tout lui sacrifier dès qu'elle iui sera connue, demande à Dieu cette connaissance par des [trières lervcntcs, et lait de son côté ce qui dépend de lui pour bien s'instruire de la religiun. M. travssinous, dans celle de ses conrcrcnccs qui a pour titre : .):axiiues de l'Eglise sur le salut des hommes^ enseigue avec tous les théologiens catUohques, que le scliisinatique ou î'iieiétique qui est dans ces dispositions, et qui a d'ailleurs la loi des nivsiercs de la Trinité, de rJncarnation et de la Kédemption , pourra èire sau\e, comme appartenant non pas au corps, mais a l'àine de cette iiglise Uors de laquelle il n'y a point de salut.
DE C!IF.VEniS. 17
propres besoins , ne rrai^nail pas (Kî iliMiKiiider pour (tiix «les autres; et en ili.slril)uanl srs larj;e^seî, sa iIcliLak'bvj N'it encore doubler le liienfail par la manière de le rcpantire. Comme ces rr'fii;;it'-s rlaienl prL'.s(|u«^ Utu< des lionunrs il'une condiliou honorable , pour <|ui dcmandri vùi élc I ne liumiiialion . pour qui même recevoir élait une peine, RI. de Clievenis mil lanl d«' tael el de discrélion tians li manière de donner, «pie raimoir-propre , loin d'avoir à soulïrir , pouvait jouir au contraire de> égards et des tcitioi^na^i's d'Iioniu'ur (ju'il leur prodiguait ; il s'étudiait .1 adoucir, autant (pi'il él::it en lui , leur triple po^ilion , a leur l'aire oublier, s'il eiU été po>sil)le , (|u'ils étaient malheureux ; et souvent il les visitait pour leur prouver bon estime el son iniércl . mais surtout pour h*as^urer si lien ne leur maniuait. Ces visites rendues au malheur ii'étaient pas sans eonsolation : oulre la ji)ui>sanee (|iio ;;i)iitc un bon cœur à soulager IMufortune , il avait le bonheur d y rencontrer (luebpuîfois de hautes vertus. Kui:ant un jour dans une maison qui avait échaj)|>é jus^ qu'alors à sa vigilante charité , il trouva lu famiilu. dans une extrême disette de toutes choses : allli^é de ce s|)ee • lacle], il s'accuse de leurs soulVrances ; il demande pardon : K Vous avez dû passer, leur dit il', des jours bien tristes? » — Non , .Mon>eij;neur , répond le père de famille , vieil- » lard vénérable, dii;nc du temps des palriarcln's par sa loi ï) et sa piélé ; il e^t viai, nous étions dan> ^inlli^euee, mais j» nous n'élion^ ni tri>les ni malheureux ; nous a>ions mis » notre conliance dans le Dieu qui n'abandonne jamais j) ceux qui espèrent en lui, el nous savions que sa piovin dence >ieudrail à notre aide. » Des paroles si pleines de loi , dites avec la paix et le calme de la vertu , touchèrent si vivement l'âme de M. de Cheverus , que dans la suite de sa vie il ne rappel lil jamais ce trait sau-» alleudrissement , disant ([ne c'était rimaL;e du ju^ste la plus parlaite qu'il ciU vue sur la terre. Mais si, j)armi ces victimes du malheur, il rencontrait des âmes d'une iiaule vertu, il y trouvait aussi des chrélieus inlidèles , oublieux do leur salul , insouciants de leurs desiinées éternelles: alors
à raumône temporelle il joignait l'aumône spirituelle , tâchant de rappeler ces cœurs égarés à la pratique de leurs devoirs religieux. Pour y réussir , il commençait par rendre en sa personne la vertu tout aimable , gagnait le cœur à force de bontés , ménageait l'à-propos pour le temps et la manière; de sorte que ce qu'il leur disait semblait un avis d'amis , plutôt que la leçon gênante et importune d'un maître ou d'un censeur^ et les insinuations de son zèle étaient si douces , si tendres, si aimables, qu'il n'y avait presque pas moyen d'y résister. Il se trouva parmi ces réfugiés un homme d'un caractère si violent , d'une humeur si colère ei si terrible, que tout le monde en redoutait les accès, et déjà plusieurs , qi^i avaient eu des querelles avec lui , étaient devenus ses victimes : c'était , du re^te un homme à sentiments élevés , une âme forte dont les passions ne demandaient qu'une main amie pour les diriger et les contenir. M. de Cheverus, dont le coup d'œil juste savait connaître les hommes, eut bientôt discerné ce mélange de bien et de mal , et la trempe d'âme de cet homme si terrible. Il s'attacha donc par des procédés honnêtes à gagner son affection; celui-ci , par sentiment d'honneur et de délicatesse , se pique de retour , et bientôt une étroite liaison se forme entre eux , ce sont deux amis. L'évêque de Boston , maître de son cœur , le dirige , le gouverne , le modère , et bientôt ou voit paraître un nouvel homme , un homme doux , un chrétien fervent. En devenant l'ami de M. de Cheverus^ il sembla avoir pris une autre âme, un autre caractère, une autre vie : aussi, depuis ce moment , ne l'appela-t-il plus que du nom cie père , et jamais fils n'eut pour l'auteur de ses jours plus de tendresse et de dévouement.
Quelque immenses que fussent les occupations de M. de Cheverus dans son diocèse , il savait encore se prêter à tous les besoins des diocèses étrangers. New-York , quoique érigé en évêché , n'avait pas encore d'évêque , par suite de la mort du titulaire, enlevé à la vie avant d'avoir pu prendre possession de son siège , et c'était Tévêque de Boston qui le remplaçait. Toutes les fois que les Jésuites
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qui dirigeaient celle église croyaient utile au bien de la religion de l'y apjirler , il s'y rendait aussitôt , sans (|ue ni la dislaiice des lieux , ni aucune autre cunsidéralion put jamais l'arriiter. Etitre les diverses cérémonies (lu'il y vint remplir , une des plus solennelles fut la cons«''eraliou de la cathédrale, grande et belle église, de style j;ollM(|ue , longue de cent vin^t pi»'ds sur une largeur de «juatre-vinj;ts, Le jour de l'Ascension , il la consacra sous l'invocalicju de saint l'alrice , en présence de tous les prin(i|>au\ liabitanls de la ville et d'une miillitude immense : l'église était remplie autant <|u'elle pouvait l'élre , et un ^rand nombre ne purent pas entrer. C'était un vrai jour de triomphe pour la religion au milieu de celle grande cité proteslanle , et M. de (iheverus le célébra , dit le journal de New- York avec son éluqmncc spirituelle acroutuiiuv cl un àpropns mirvvillcux , dans le sermon (|u'il prt)n(Uiva après révanj;ile , sur ces piroles du psaume : Seigneur , j'ai aimé la beauté de voiro maison ; Domine ^ dilcxi decorem domiis tuŒ.
Le zèle de révè(|ue de n)ston ne se bornait pas aux diverses contrées des) Elats-L'nis , il embrassait toute la terre , il compatissait aux maux de toute l'L^Iisi; : nous CD trouvons un lémoij^na^e touchant dan> une lettre qu'il adressa, peu d'années après son sacre, aux archevêques cl évéques d'Irlande. Ces vénérables prélats , allîigés el in(|uiets , des persécutions (|ue liuonaparte suscitait alors à rKj;lise , surtout dans la personne de son chef, l'illusire l*ie Ml , qu'il avait enlevé de Homo et dép<)uillé de ses Etats , avaient écrit à un ^rand nombre d'evéques catholiques pour s'entendre avec eux sur la marche a lenir dans des lemps si criti(iues. M. de Cheverus ayant reçu celle lettre, leur lit, sans doute de concert avec les autres évé(|ues des États-Unis , une réponse où respire le zèle le plus touchant pour rtglise el [)Our son cliel auyusie : a Nous tenons au souverain l'ontile, leur dit-il, comme les » membres tiennent à la léle; et si tous les membres, selon » la doctrine de saint iMul , compatissent à toutes les V douleurs du moindre d'entre eux , combiofi plus les
dO VIE DU CARDINAL
» souffrances du chef même qui les gouverne doiveni-elles » produire dans tous les membres une sensation doulou- » reuse ? Nous pleurons avec vous, vénérables frères , et » nous nous indignons dans le Seigneur ; avec vous nous » déclarons exécrable l'attentat qui' chasse un vieillard de » la maison de ses pères , persécute et afflige un évèque )) sans reproche , dépouille de son patrimoine l'Eglise mère » et maîtresse , abreuve d'outrages un pontife qui n'a fait )) que du bien. Nous déclarons en même temps devant Dieu, » que nous recevrons avec un humble respect les avis de )) notre très-saint Père , quoique détenu en captivité, et que » ses désirs comme ses ordres nous trouveront toujours )) dociles. Toutefois, nous ne nous regarderons comme liés » par les lettres qu'on nous donnera comme venant de lui, » qu'autant qu'il nous sera bien constaté qu'il les a faites eu » pleine et parfaite liberté ; et s'il vient à mourir , ce dont » Dieu nous préserve au milieu de si grands périls de )) l'Eglise , nous ne reconnaîtrons point celui que la vio- )j lence et la terreur auraient mis à sa place sur la chaTpc de » Pierre ; nous ne nous soumettrons qu'à celui que la plus » grande partie des évêques de l'univers et presque tout )) le peuple catholi'^inc aura reconnu pour incontestable )) successeur de saini Vïevie (!).
(1) Summo Poniitici velut membra capiti, adhaeremus et subjiciniur:cùm autem , ut ex S. Paulo liabcnuis, si patitur unum mciubrum, compatiiintur oinnia meiiibia, quantù iiiagis capitis ipsius acerbos doloros aiisarissimiiin sui sensinn in uiniiibiis ruembris cxcitarioportet! Vobiscum , veneral)ilcs Iratrcs , iiigenuiset apud Domiiuim indignannir; \obiscuni iiilanduin illud proinuiciaiims , quoû setiexdomo patrià e.vliirbetur, episcopus insons alfligatur, i-ccicsia inagistra patriinonio cxiiatur,et bcne mentiis p^ntilex contuniciiis exagitelur... Intérim coran! Uo. nino prolitemur nos sanctissinii l'atris, etsi in captivttate detenti , nioiiita iinniilitcr audituros , ejusque votis et mandatis prompte obtcniperaluros : nunqaatn tamcn litteris tanquam ab eo emanantibiis coiistnclos nos esse censebimns , nisi prius sublata luerit onuiis vel niinuna suspicionis umbra qnn.l plenà pcrlcctàquc libertate non sit gavisns. Si autcn\ è vivis excédai, (qiiod in tantis Ecclesi;e periculis Deus avertat ,ci. per vi'n teirorcmque in Peiri caihedram ascendere quispiani attenta vent , ita aniuui comparati sumus, et populo sollicitudini nostro coniniisso persuadcie conabimur, neaiinem pro vero et indubitato S. Pétri successure agnoscendum , nisi quein longé major pars episcoporuin totius or-. Lis et ierè oninis populus calbolicuj pro tali agnoverint.
i»F. f.iii.vKnis. 01
L» dcrnitTO pailie de vviW Iflire , cii nous lévclaiil le dévouemrnt éclairé el prudent de Tévtîquc de n>)sloii pour le saint-siéj^e, nous appreiul en ineine liMnps t»inl ce que le despolisine de nu(»M;i|)ai te rais;ul craindre alors au ujoudc calliolique. lleureusenienl la l*rovid«Mice , qui caluic d'un mot les leinpêles el niar(|ue auv llois dcclialués le grain de sable où dnil venir t'Vpirer leiir fureur, sut atiï)«ii arrêler à temps l'anibilieux empereur et brider sa puissance. Bientôt l'Lunqie entière s'ebraida pour renverser le colosse (|ui voulait la fouler sous ses pieds ; toutes les années du ISord fondirent sur la Trance , lliionapaile tomba, Jes souverains et les peuples furent adrancliis ; et le clicf de TF^Iise I depuis si loiigiem|>s captif, put retourner dans la ville éternelle et continuer d*ye\«'rcer sur toute la terre son |)aciliqne et salutaire empire. Lii éveneiniMit .si heureux pour la paix du nn)nde fut salué avec entllou^ia^ule par les liabilants de liijston , et une fête publique fut indi(iuéu pour le célébrer ; mais personne ne le vit avee plus de joie, ne le célébra avec plus de bonheur (|ue M. de C'.heverus : sa joie fut é^ale aux douleur^ que lui avait causées l'oppression de l'iij^lise et de son chef. Aussi il lit dans son éj;li>o une fête solennelle d'actions de f;ràces , chanta un Te Ucum avec toute la pompe qui iui fut possible , et prononça un discours « où il se surpasi>a lui-niùinc. Jamais, disent les journaux de Bo>lon , on ne l'avait vu si éloquent , si pathcticpie ; el il e:>l inq*ussible de dire avec (juels transports et (piels accents de triomphe il célébra la liberté du monde ulVranchi , la liberté de IK-lise délivrée de celui qui voulait l'asservir, la cessation du llc.iu de la guerre (|ui depuis tant d'années moissonnait les géneiations , le retour de la i)aix sur la terre et des Bour* bons sur le trône, toutes les nations ([ui allaient redevenir amies , la chariié universelle qui allait tout unir; el , ajoute un journal de Bjston ^l) , « ces ellusions de joie , M qui'l exprimait en chaire avec tant dVloquence, étaient » sans ellorl. On sentait (pi'il ne laisail (jue s'abandonner h avec délices aux lianspoils d'un cœur qui était tout
(l) Boston Month lu ilagaziiie.
» rempli de l'amour des hommes, qui souffrait ou jouissait 1) avec ceux qui étaient loin comme avec ceux qui étaient » près, i) Le soir il y eut illumination dans toute la ville ; mais l'évéque de Boston surpassa toute la magnificence des illuminations publiques et particulières, par l'illumination de sa cathédrale et surtout de la croix qui la dominait, Il voyait dans cette fête le triomphe de la religion et de l'Eglise, la gloire du siège apostolique, et il voulut prouver touie la joie que doivent inspirer à un cœur catholique des intérêts si chers.
Quelque temps après cet événement , l'Eglise des Etals- Unis fit une perle immense par la mort de son métropolitain , M* Carroll , archevêque de Baltimore: et celte perle fut d autant plus grande et mieux sentie, qu'il laissait pour successeur un vieillard infirme, dépouvu de toutes les fojces physiques nécessaires à sa place, et qui se considérait déjà lui-même comme sur le bord de la tombe; c'était M. Nonle, auparavant coadjutcur. Ce vénérable vieillard, sentant vivement l'embarras de sa position , demanda au saint-siége de lui associer comme coadjnteur l'évéque de Boston, présentant ce prélat comme le plus capable de l'aider tant qu'il vivrait dans le gouvernement du diocèse , et de lui succéder après sa mort sur le premier siège des Etats-Unis. Le souverain Pontife se montra favorable à ce projet, mais voulut savoir auparavant comment remplacer M. de Cheverus à Boston. Sur celte réponse , M. Neale pria avec insiance l'évéque de Boston de venir le trouver au plus tôt, afin de conférer ensemble sur des affaires de la plus haute importance pour le bien des églises d'Amérique. M. de Cheverus étant venu , cl ayant pris communication des Iclires de Rome qui consentaient à lui donner la coadjutorerie de Baltimore, fut aussi surpris qu'affligé. Il réclama de toutes ses forces, et représenta à l'archevêque que l'arracher de Boston ce serait sacrifier celle église naissante; que M. Matignon était le seul prêtre qui connut le diocèse et en fût connu ; mais qu'accablé d'années et plus encore d'infirmités, on ne pouvait penser à le charger de l'épiscopat. M. Neale n'eut pas de peine à comprendre ces raisons; mais
DE cnEVERi:s. do
on foiisrnlanl à ce que M. de Clievcrus ilemcuràl à Bosioii , où <-a urt'H'HOi' élail si ne rcssairr , il lui proposa un aulre arraiii;«:u(.'iU à souuu'llrtr au sainl-sir^o , el .(ui se réduisait à deux points, savoir : 1* (|u*il ponrrail de temps en temps le fairj venir auprès de lui , afin de trouver dans ses conseils, dans son amiiié el dans le secours de son ministère, Taide , le souliLMi el les consolations dont il avait besoin; 2' qu'à la nntrl de rarclievèijue de Ilallimore, il vi<>ndrait sans relard le remplacer , afin (pie le diocèse le pins imporlanl dcN Klals-l'nis par la di^nilé du sié;;e comme par le nombre des pr»}lres el des lidèles, ne restât jamais 8ans évêqne. SI. de Clieverus répondit qu'il obéirait en tout au sninl-sié^e, niais «pTil voxail dans celle nouvelle mesure de j;ra\eï> iiitcnveiiienls, et il lii tout son possible |)our eng2j;er rarcbevèque à se cboisir un coadjuteur qui «lemeuràt constamment au|irès de lui : il Itii indicjua plusieurs pères Jésuites; il lui [uopusa M. Mau« bal , prêtre de Siinl-Sulpice , dont déjà il avait été question pour le siéj;e de IMiiladelpbie, lui assurant <i l'iis convenaient mieux «jue lui. l^s Jésuiles réclamèrent , M. M.irt rl.al lit opposition , el au milieu de ces discussions « > el soutenues par la mo-
destie, M. de Cbeverus s\..., . a d'écrire au saiut-siége pour détourner le coup qui le menavail. « L'église de Doston, » écri>il-il (1), est devenue puur moi nue épouse bien- » aimée, el je n'ai jam.iis eu la pensée de l\'bandonner.., > C'est la persuasion universelle , el c'est aussi la mienne , s que la reli};ion calbolitiue souffrirait un grave préjudice » de mon dcplacemenl el de la venue d'un nouvel évèque
{\) Sponsa Tacta est irilil ililecta »rr!.-Ni.T n ^tDnirnsIs, nec illud vnquaiii in uinite linbui ut illam Uus per»uasum
f >t , i.t'c ec.i) *li>»t*i)tirf' pu^suiii , c.ii •m uiultuin de-
trinirtiti càpturaui e>^t', si al> lue iit.«'>Mril iiU qurin cugnoscuot tX a ^^\io cogiiusciiiitiir, rt epi>ct)|'U^ >lli> ignutus, n t-iitis licct roajor, in u (Uiii locuiii ' î. liiti-r saieiituteb iliuccâia Ualliinorensh
|iluTiniiis 11 eipM» ;iiiuri*s ex aiiiiiiu fl toiani Dt-o arbitrer,
pra-settini inter |u..i.i>, J. quorum oxnnia' tlott's, l'ielas iii Deum, ii-lus et labure-s iudele>M iiuiiquain ^atis coiiiiiiL-iidaTi puasuiit... >erè apobtolico Iiabt'iiiu5 (|u« que in ^elMna^io U.tltin:urt'usi saccrdote.^ S. Sulpitii; ex enrurn Midalitio assumptis duobus epi5.copis gaudet jam et glunatur (oederaUe America: £ccleaia. tt slius diguiur eligatur, eoiiè precor.
&l VIF. DU CARDINAL
» qui ne connaîtrait pas les esprits et ne serait pas conini. » Le diocèse de Baltimore a des prêtres bien plus dij];nes )j que moi (je le dis du fond de mon âme et devant Dieu ) » surtout parmi les pères Jésuites , dont les excellentes quali- » lés, la piété, le zèle, les travaux infatigables sont au-dessus » de tout éloge.... Le séminaire de Baltimore olîre également » des hommes vraiment apostoliques ; et déjà deux d'entre )) eux , choisis pour l'épiscopat , font la joie et la gloire de » l'Eglise des Etats-Unis... Je supplia donc avec instance » qu'on choisisse un plus digne pour la coadjulorerie de )) Baltimore. »
Après avoir écrit et envoyé cette lettre dont nous ne rapportons que quelques fraî;ments , M. de Ciieverus quitta i'arc!^evéque en le conjurant de ne plus penser à lui, et revint à Boston, mais triste et inquiet. M. Neale, après bien des réflexions , se décida en faveur de M. Maréchal , et demanda pour l\n la coadjulorerie de Baltimore. Dès que l'évéque de Boston en fut informé^ il écrivit une seconde fois à Uomc pour exprimer son contentement, et demander la grâce de n'être jamais séparé de sa chère église de Boston: «JesoufiVais, disait-il dans sa lettre, et mon cœur » était sans cesse agité par la crainte que l'obéissance que » je dois à Sa Sainteié , et qu'elle trouvera toujours en moi , » ne me forçât d'abandonner mon troupeau bien-aimé. Mais » à la crainte et à l'anxiété ont succédé la paix et le bori- » heur , depuis que j'ai appris la nomination de M. Maréchal » à la coadjulorerie de Baltimore. Maintenant , je prie , je » supplie , je conjure avec instance que jamais on ne me » transfère à un autre siège ; qu'il me soit permis de con- » sacrer tous mes soins à mon bien petit , mais bien cher » troupeau, de sacrilier* pour lui tout ce que j'ai , et de » me sacrifier moi-même... Je me réjouis de voir M. Maré- » chai remplir les fonctions c|)iscopales là où lui et ses » confrères, les prêtres de Saint-Sulpice, ont été les maîtres » et les modèles du clergé , et se sont concilié la vénération )> universelle (1). »
{]) Continuus cordi meo dolor erat, ne dilectum grcgcm relinquere me cogerct obedicntia quarn debeo , sediperque prajstare intendo
DK CnEVERUft. 95
Libro ^0 toute inquiéliulc , n«' vivant plus que pour sa cluMC relise de noslon , M. de (Uieverus conlinuait en pai\ ses uliles cl imporl.iiils travaux , lorsciu'il apprit que deux père> Jésuites parlaient pnx liaincinent pour lUnnv , où les ciivovail l'arclievèque de lîaltiniore pour <iuelques alïairesdc son diocèse. Il leur lit aussitôt passer une lettre pour le souverain ronlil'e, dauN laiiueJle on voit comlùen son c«iMir se coniplai>ait à faire l»Mir elu^e et à «lire la tendre auulit: qui l'unissait à eux. « J'apprends, dit-il , dans cette lettre, que ï> le vénérable père (irassy part pro<haineinenl pour Uouie; )) il vous exposera de vive voix l'étal de iion éj^lises, sa B boiielie pure vous fera eonnaître la vérité telle qu'elle est. » J'ai la vénération la plus profonde pour ce bien-aiiné père » de la bien-aimée soeiété ; et ce sentiment nreU commun » ave<' les autres é>é«iues et tous les erelésiasti(|ues qui î) aiment la picié. Il a pour eompagnon de voyaj;e le clier î) père F. de la même conipa;;nie , que j'ai le bonlicur de » conqiter parmi mes amis les plus intimes... Mous formons » des Vieux pour que ces deux pères reviennent au plus loi » à nous, accompaj;nés de nouveaux ouvriers de leur société. D Car ici la moi.sson est abondante , les ouvriers en pclit y» nombre , et il nous faut des liommes comme ceux que » fouinit la (ompa;;Mie de Jésus : ce sonl la vraiment des » ntinistres <iui lonl bonneur a rF<^lisc et dispensent comme » il faut la parole de vérité (I). u
Sanctitati Su.T;5r(l \>.iX et latitia timoris et aniietatis locum ocru* paverunt , v\ quo didui tv\. et ct-rte dir,"iiorciii V '>•<''! contijutornii lUiltonuuioom à Sjiictitato Sua in;."»;* cm >. i'rrcor
puiic , in o buii|»lrx «"t «nix»' ro£;(), ut nuini.ijiiii ad a ii traiis-
ierar. l.icrat , |»ar\u quidcin, M-d diloclo gregi iiivir,t.art*, et pio eo im|>eiidrie rt su|>fiiui|i(ndi... GauUru quud ihi ^)ra->ulib vice luugatur Tfv. Marcilial , ubi l|^^e rt cius 50111, S. Suliutii saccrtlutcs , cirri nurnia et lUâtilutuics lucrunt, et uuuiiuin xiicraiiuiiem sibi conciliaruut.
(1} Audio von. P. Grassy S. J. Romnm ciiù transmeaturum. Ipse \i>Â >vcr i\uv ad f(.ilr>ias iii).»trab ^|)rctant iirgniiu explanabit : ex ipbius |iuro (.>rr gt-iiuinam au<ii('> ^criiattMii. tua cuiii aliiM'pi»copis, C9tt-risque quibu> pirtas Curdi ('^t eiclesia:>tici:> viri) , diloctuiu dilccla; socirtaiiM palrcu) maxoiià prohctiuur vriit-ratiu!!*-. lp>i comesadjungitur diltHius t*. t. (■JU^delIl >oiictatid, quein inU-r nulii aiiiicissinioj numérale gaudeo... uito redraiit ad nus, rirccaïuur, lu duo patres, uuvurum socioiuin corunu .Ntipati. IUosms niuîta in lii^lucis, uperarii pauci, et lalibuMQdigrmusui eraiiis (^ualrs .suppedâat âucieta^ Jesu. liioempe funt opérai à inciiilusibiios, rrcte tractantes verbuui yeritatis.
Aiiiani révêque de Boston aimait les Jésuites , autant il avait (i'afiection pour les préires de Saint-Sulpice : il était lié avec tous les directeurs du séminaire de Baltimore, mais surtout avec le supérieur M. Nagot , qu'il vénérait comme un saint et aimait comme un père. Dans la suite de sa vie, il avait plaisir à raconter comment ce vénérable supérieur , voulant se démettre de sa place pour ne plus s'occuper que de son salut , le pria de traiter lui-même cette aflaire avec l'archevêque de Baltimore, et de venir installer son successeur : M. de Cheverus lit l'un et l'autre , et fut aussi touché qu'édilié de l'humilité du bon vieillard^ qui, aussitôt que son confrère eut été proclamé supérieur , alla se jeter à ses genoux pour lui promettre obéissance et demander sa bénédiction. Il correspondait avec les Sulpiciens de Montréal dans le Canada ; et quelque grande que lut la distance , il lit plusieurs fois le voyage , tantôt pour prendre conseil auprès d'eux dans les cas difficiles , tantôt pour les obliger eux-mêmes et leur rendre les services qu'ils réclamaient de sa charité. Il enviait le bonheur de les posséder pour lui former des prêtres dans son diocèse qui en était dépourvu. Ne pouvant les avoir , manquant de toutes les ressources personnelles et pécuniaires, pour établir, selon le vœu du concile de Trente, un séminaire où se formât un clergé qui put le seconder , il fit choix de quelques jeunes gens vertueux et intelligents qui lui semblaient propres à l'état ecclésiastique , les prit avec lui dans sa maison , leur donna des leçons, et, s'en faisant accompagner dans toutes les fonctions de son ministère, il leur enseignait la pratique en même temps que la théorie. Il les formait au chant, aux cérémonies , à la prédication ; et ainsi , pendant qu'il avait la consolation de préparer pour l'avenir des bons prêtres à l'Eglise , il trouvait dès lors le précieux avantage de donner aux exercices de la religion plus de pompe et de majesté. Rien de plus aimable que ce séminaire de la maison épiscopale ; tout s'y faisait par règle, mais en même temps par amour. On craignait de déplaire , parce qu'on aimait ; oq allait au- devant de tous les désirs , parce qu'on était heureux de faire quelque chose d'agréable pour un maître si
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bon ; el cet ailarhoineiii iit* |Mv»a point avec le tcuips dû r«'*(liu';Ui(Mi ckTical»' : plus iln Ji\ ans aprrs , i\c jcuiu's ccrlisi.isiicju'js (I) lirenl le voyage iK' n()')lon à liorileanx uni- (lueincnl pour revoir leur ancien inatlrc, jouir du bonheur «le sa ciunpa^nie ; el quand le devoir les fon/a de s'en séjiaier pour relourner à leur pjsle, ce f:nenl des cris do douleur, des déehireiuenls el des larmes cuuuuc s'ils eusseul perdu un père ou une mère.
Kn même lemps cpie I évètjue de Boslon se formail des coliahoraleurs pour son minislèrc, il donnail ses soins à une entreprise de la plus grande iuiporlanee. Jns(pralors il n'avait pas dans son dioecse un s«.>ul établissement eatliollipif pour l'iilncalion des j«'unt*s personnes , de sorte que Itiir^ parenis tlaienl réduits ou a les élever eu\-uièines , ce qui élail itupossible à un grand nombre, ou à les envoyer dans des niais«)ns d'éducation protestantes , on elles étaient imhues , dès renl'ance , d'erreurs el de prejuj^ès contre l'Kglise catholicjue. Il élail nrgeiu d'apporter remède à un si ^rand mal , el d'ouvrir une source pure où elles pussent j)niser à la fois les saines d(»etrines el les connaissances nécessaires à leur coinlilion. I)'un auire eoié , une pareille entreprise présentaient les plus i;ra\es dillicultés : c'était une œuvre de dévouement, qui ollrail peu à espérer pour la vie présente, et il n'y avaii (ju'une comniiinaule religieuse qui put s'en charger et ollrir les garanties -ini-anles (ie sla^ bilité. Mais coiniuenl l'aire venir des religieuses de si îo'n , et puis qu'en dira-t-on à lioston? Un pays ;'ussi injbii de préjuges contre les vœux iuoiiasli([ues soullrira-t-ii la lundaiiori d'un cloître? Knlin, tù trouver une maison et les ressources pour l'aire vivre la nouvelle communauté'.' Toutes ces dilHcultés n'arrêtèrent pas l'évécjue de Boston , el sa prudence sut aplanir tous les obstacles. Bienlol des dames IJrsulines, animées de ce dévouement que la religion inspire , répondireul à l'appel qui leur lui fait, el vinrent d'Irlande en Canada, toutes prèles à se rendre de là à Boston au premier
(1) Nous pouvons noniiiiff ici M. Taylor et M. Bryn. Le premier cal mort i Fans en s'en retouruaiit; le âetond t>t cure de C!iarlc6tuwa près Uobtuu , et uous à Iturai plusieurs renseigueuieuts précieux»
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signal de sa volonté. Mais en homme sage qui ne précipite rien , il employa deux ans encore à mûrir , à méditer et préparer les moyens de réussir. En 1819 il acheta, avec des fonds ménagés à ce dessein par M. Matignon , une maison couliguë à Téglise , la disposa pour une communauté , créa des fonds pour l'entreiieii des religieuses ; et Tannée suivante , quand tout fût prêt , il alla luimême les chercher au Canada et les établit à Boston. Dès le lendemain de leur arrivée , les journaux reientirent de cette nouvelle , montrant des dispositions non pas tout à fait hostiles, leur respect pour l'évéque qui les avait fait venir ne le permettait pas , mais au moins peu bienveillantes. M. de Cheverus répliqua lui-même le lendemain dans les feuilles publiques, et montra que la réunion de douze personnes qui avaient plaisir à vivre ensemble dans une même maison sans vouloir en sortir , était l'acte le plus innocent du monde cjx yeux de la loi , et que vouloir y mettre obstacle ce serait violer la liberté individuelle. Depuis ce jour , pas une voix improbairice ne se fit entendre s et les Ursulines vécurent en paix à Boston. Pendant quelque temps elles n'eurent guère pius de deux ou trois pensionnaires ; les préjugés nuisaient à la confiance. Mais quand enfin le bon sens public eut fini par apprécier ces dignes institutrices de la jeunesse , on leur confia un grand nombre de pensionnaires, et les pioiestanis euxmêmes , satisfaits de la bonue éducation qu'y recevaient les jouîies personnes , désirèrent y placer leurs enfants.
L'influence de M. de Cheverus était si grande, que dès qu'on savait qu'il approuvait quelque chose , personne n'osait contester. Des Trappistes chassés de leur pays par la révolution, et inslruiis de son crédit par la rciiommée , vinrent le trouver pour tâcher de rétablir dans son diocèse leur communauté dispersée. Il les accueillit avec sa bonté accoutumée , les logea da.îs sa maison et es fit manger à sa table , leur oûVanl , avec un:î hospitalité aussi aimable que g.hîéreuse , pour tout le leaips qu'ils vouùraienl, tous ses services et toute sa protection pour faire réussir leur établissement dans le pay.» ; mais il y mit la condition
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qu ih ' laitMU a leurs rr^Ii^s , iiU(Hiii>.itil>l«»s , selon lui,
en jil - points avec la rigueur rxlrôiue «hi ciiuial (l).
Ces bons religieux ne voulurent point y consentir , et passèrent dans un autre pays.
Cependant M. de (Iheverus, malj^ré la considération universelle dont il élail «iitnuré , et les succès consolants obtenus jusipi'alors, coulait des jours tristes et des lieures do douleur. Depuis (|uel(|ue temps il voyait son di^ne et exrellenl ami , l'abbé Matignon , (b'ciiiier sensiblement et tendre vers la tomlie : la crainte de perdre cet bomme vénérable, qu'il honorait comme son guide et chérissait comme son père, élail une peine qui allait croissant elKupie jour avec la maladie, et dont ceux-là seulement peuvent comprendre la j;randeur, qui ont connu M. de (jlicverus et apprécié tout ce qu'il y avait dans son hue de tendre, d'aimant et tie sensible. Le 19 septenibre iMl8, jour martjué pour lui dans les desseins de Dieu comme le jour des j;randes douleurs , les indices de la mort se déclarèrent ; il eut le couraj;e d'administrer les derniers sacrements à son ami , de l'assister dans son agonie et de lui fermer les veux. Dans une circonstance si cniique , au milieu des déchirements des son cœur, sa force d*ûme ne l'abandonna pas. Dieu dilb'*rent de ces amis , qui , n'écoutant tpie le sentiment de la douleur et non les inspiniijuns de la loi , iuient les funérailles de celui (piMs aiment , il voulut présider lui-même aux pompes funèbres et rendre les derniers devoirs à son dij;ne ami ; mais il voulut le faire avec une solennité inouie dans une ville protestante. I^ corps fut porté [)rocessionncllement dans la ville au milieu des chants de la douleur^ et lui-même suivait le convoi, la nuire en lêle , entouré de tous lo calljoli(|ues en pleurs. Les habitants de Boston respectèrent la cérémnie funèbre , quebiue inusitée qu'elle (ùi dans leurs murs, honorèrent par leur silence et leur bonne tenue la douleur de M. de Cheverus et la mémoiic de son auii; le plus j^rand
(i) Le prélat pensait que l'oriice de la nuit surtout oe pouvait avoir lieu daii5 im [uys uu le froul est si rigoureux.
ordre r^gfia dans toute la procession , et on eût dit que ce .jour-là tout Boston était catholique. Le lendemain , tous les journaux de la ville , loin de trouver à redire à coite cérémonie, adressèrent des remercîments à l'évêque d'avoir si bien auguré du bon esprit des habitants de Boston , et su apprécier tous les sentiments de la vénération qu'ils portaient eux-mêmes à son digne ami (1). Il est diflicilc de dire combien M. de Cheverus fut sensible à une conduite si honorable ; ce trait lui demeura gravé dans le coeur comme im des témoignages d'intérêt les plus touchants qu'il ait reçus des habitants de Boston.
Toutefois, depuis ce jour lugubre, il sembla ne plus connaître le bonheur ; le souvenir de M. Matignon se présentait partout à lui, et renouvelait chaque jour sa douleur; il se trouvait seul et délaissé au milieu de tant (le personnes qui le chérissaient ; et sous le poids d'une si grande peine, il lui fallait faire lace à d'immenses travaux. La mort de M. Matignon avait doublé ses occupations déjà si grandes , en faisant retomber sur lui tout le lardeau da ministère que portait ce digne prêtre ; à ce surcroît de fatigue se joignait un asthme, dont depuis longtemps il bravait l'incommodité, mais qui fit alors des progrès alarmants. Cependant, il ne voulut rien relâcher de tout le travail qui se présentait; il vaquait à tout, et se multipliait pour suffire à tous les besoins. Il donna l'ordination du sacerdoce à deux de ses élèves pour le remplacer à Boston pendant ses courses apostoliques ; et , comme dans les jours de sa meilleure sanlé, il alla visiter les sauvages de Penobscot et de Passamaquody, et leur bâtit même une église sur les rives de leur fleuve. Pendant les ri-
(l) Voici en particulier l'article de la Gazette du Commerce de IJoston , 24 septembre I8i8. <i Les restes du vénérable docteur Mati- "gnon ont éié inliiiniés lundi dernier avec lescéri^monies solenncUcs DCt splendides de l'Eglise romaine. La procession qui rîécédait et » suivait le corps de ce savant, pieux et vrai disciple de notre Dieu »> et Sauveur, était extraordinairei.ieut longue, cl eicitait rintéièt j> public à un plus liant degré que tout ce que nous avons nu voir en » semblables occasions- Peut être peu de personnes sont descendues i> dans la tombe plu-) aiuiées pour leur piété, leur lorte chrétienne » et leurrésiguatiouigu plus liuuorées pour leur lèlectleur active
charité.»
1)B CIIEVKRIJS. 10!
pueurs «le l'hivor ci les clialeur"» de Télé , on le voyait ^ n>ninie aiilrrfois, voler prirluni on il y avail ilii bien à faire, des inalluMireiix ù consoler , des inolades ù visiier. Tant de Iravanx eurent bienuU aliéro nolablemenl sa sanié , et porté l'asthme qui le fati^^nail au point le plus inquiétant, ïjcs médecins lui ilécjarèrenl (pie le seul moyen do sauver sa vie était de passer ^oub un ciel plus doux , (ju'autremenl Tûprcté du eliniat de Boston le conduirait avant j)eii d'années au tomlK'au. Mali;ré cet avis des médecins, inaljiré le désir naturel de rcv(.jr sa patrie et sa lamille , malgré tout ce que la mort de M Mati;;nou répandait de tristesse sur le séjour île H )Slftn , M. «le (Ihevcrus ne voulut point quitter son po^ie. La foi l'y avait j.lacé , la fol l'y retenait , et il était décidé à mourir au milieu de la nouvelle |»atrie qui l'avait adopté ; il avail même m.ir(j!ié le lieu de ^a sépulture à côté «le son illustre auti , M. Matij;non , s'alteiulant «pie Dieu l'appellerait bieiiKit a loi . cl considérani avec calme son dépari de celle vie.
Mais «luelcjuc chose de pire que la mon» pour une ûuie comme la sienne, loi ^iii^iiii : «'ciail un étal maladif <jui ne fui permettait plus d»* siiliin- a ions les besoins. SoulVraul alors de tout ce que soulTrail la mission qui lui était confiée , il pensa à eéd«'r sa j'I.ire à un aiitie , qui , ayant ufic sanlé meilleure , pourrait icndre s«ui ministère pins utile , el à se retirer au sein de sa lamille pour y terminer uneexistence qu'il croyait lutirhcr à sa lin 11 s'en ouvrit à quelques amis de France «jui le pressèrent d'exécuter son /les* sem. Toutefois, comme il sen:ail la j^ravité de celle déniarche , il ne préci()ita rien ; el il y avait trois ans (|u'il laissait dormir au fond de son âme celle pensée , lorsqu'il reçut, au commencement de lîj*i3, une lettre du prince de Croy , ^rand aumônier de France, «pii lui annon(;ait sa nomination, à révéché de Monlauban. M Hyde de Neuville , unibassa« deur de France aux f.lals Luis, avait vu avec doideur dépérir la sanlé <!e i'évéque de lioslon ; et convaincu , d'après l'avis des médecins , qu'un climat plus doux la réta» blirait , et conserverait à la rcli«;ion un si digne prélat , il avuil , ù &0U rolour à iario. euireienu le Uui de luui 6un
iOâ VIE DU CARLIN AI,
mérite , engageant ce prince à le rappeler et à le rendre au royaume auquel il appartenait déjà par sa naissance. Louis XYIII , entrant avec empressement dans les vues de son ambassadeur , nomma aussitôt Tévêque de Boston au siège de Montaunan, et chargea le grand aumônier de lui notiOer celle ordonnance. Sa lettre était des plus pressâmes : « J'ai tous » les motifs de croire , lui disait le grand aumônier , que la » divine Providence a dicté ces dispositions pour sa gloire et » le bien de l'Eglise. Sa Majesté , comptant sur votre empres- » sèment à répondre à la haute coniiance qu'elle a en voire » piété, votre zèle et votre dévouement à sa personne , ver- » rait avec satisfaction que voire départ pour le continent » eût lieu immédiatement, o Le prince de Croy le pressait lui-même avec instance de partir sans retard , lui ajoutant que le nonce de Sa Sainteté à Paris se chargerait de régulariser sa démission de l'évêché de Boston , et procéderait aux informations canoniques pour son nouveau siège. A la réception d'une lettre aussi inattendue , la surprise fut le premier sentiment qui saisit l'âme de M. de Cheverus , mais bientôt elle fit place à d'autres sentiments qui se combattirent au fond de son cœur et le jeièrent dans l'agiiaiion la plus violente. La pensée de rentrer dans sa famille , qui lui avait tant souri d'abord, ne se présenta plus à lui sous une forme si douce , au moment de passer du projet à l'exécution : l'amour de la patrie, la volonté du Pioi, la diiliculté de coU" linuer une mission si pénible, parlaient bien en faveur de la France , mais son troupeau chéri qu'il fallait abandonner , la religion à laquelle il sentait que , malgré ses infirmités, il pouvait encore être utile , ses préires désolés , qui , informés de la lettre reçue , voulaient le suivre en quelque lieu qu'il allât, son couvent d'Ursulines dont il allait compromettre l'existence, tant de larmes enfin qu'il allait faire couler , parlaient encore plus fortement à son cœur : ce combat intérieur fut si violent, que pendant plusieurs jours il ne put que pleurer et prier , sans être capable de prendre aucune résolution. Dans cet état pénible , il consulta l'archevêque de Baltimore et les Sulpiciens de Montréal , en pariiculier M. Roux, supérieur du séminaire, dans lequel il avait
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la \^b enlière cunûancc. Leur avis unaiiimc lut qu'il devait nsUT ; c*cn fui assez pour le déienniner , cl il écrivit aii>silôl au };raiid aumônier pour lui expriuier sa rccounaistaiK r vl les laiî-oiis dt; sou relus ; c'élail les moines qu'il a\ail exposées aulreTiis an saintsiége pour euipêclier sa iianslaliou à rarcla!\êclic de l^illimitie. a D'après ets raiit >uiis , ajouta l-il; monseigneur Manclial Cul al>rs nommé 1* à ma plaee , l'église «le lijliinmre y j;aj;na ; une nouvelle » nonunalion , que je vous supplie d<î jaire , proeurera le » même avantage à l'église de Monlauban. Si Sa Majesté, »» di>ail-il ensuiie , me permet, eomnie je l'en conjure, de » rester iei plus longtemps , cet élabli>seiue;it s'alVermira ; » mon troupeau et tous les habitants de Boston benironl le I) nom du roi de Fiance. Ils voient t"us les jours chez moi » son portrait à tôle de celui de son fière martyr , et ils veui> lent lui devoir la prolongation de mon séjour ici. Ils savent u <|ue les rois de France ont toujours été disposés à favoriser a les mis.>>ions, comme le dit si bien le chapitre W du (jua- £ trieme livre du Cènic du (.lniAliutmme (I) , que je leur ai » traduit et lu en chaire Oserai- je espéier «jue Sa Maje.slc B me pardonnera »!e faire ce que je crois devant Dieu être I. mon devoir? » Cette lettie et ^on eonlenu furent aii>^itôt portés à la connai>sance des habitants de llu>lon , qui tous étaient inquiets, désolés par la crainte de perdre un pa leur si cher, et pour en mieux assurer le su«:cèi, plus »le deux tiiils protestants de> principaux de la ville y joignirent leurs
(\ I Trcsque toutes 1» s im>m( ns haiiçaisr- luient établies par Colltcrt ft l.(iUM'i>... I.'s |'frr> I in.tiiiay, l.icliarJ, (icrbilinii .etc., turcut fiiM'.X's ;iii\ iii(t(\> par J.uui:> \1> ... O^t aux niiâMoiinaiirs i|iie iiuus dr\u'ii» t'ainuur que les bau>ai;i» |)uitriit <'ii«i.rrau nuin Iraiicais dans les l.iiis «le l'Aii.ériqu»'. {ùinir du l hml. , liv. H , chap. I, IV part. I Celait un juste Mij«t tl'orj;ueil pour l'hurope, et >>uitout puur la Kranie, qui touriii>>jit le |>lu:> giaiid uuinljie do ipismouiiairrs , que de vuir tuus 1rs ans Mirtir de suii soiii de> liuiiiiiie:> qui allaient taire éclater les miracles des arts , des luis , de iMiuiuanite et du courage dans les quatre p^irtir^ de ia terre, hf la pruvniait la liaute idée que les étrangers lurinaient de notre nattun it du Uicu qu'on y aduiait. Les peuples U» plus éloignes voulaient eini«r eu liaison avec nous; rauJ)a»ad«ur du sau\age de lUciideiit rencontrait à notre cour lainLa>>adeur des nations de l'aurore. [lUtd.. fhap. IX.)
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instances et leurs réclamalions : «Nous nous réjouissJIrs , » disaient-ils dans leur leitre, que le très-grand mérite de » monseigneur de Cheverus soit apprécié par son souveraiïi, » et 'que ses vertus mises au grand jour lui aient mérité sa » nomination au siège de Monlauban. Si ce changement était 1) conforme à ses désirs, nous garderions un morne silence ; » si c'est la volonté de son roi d'associer à l'Eglise de France » un prélat si distingué, il ne nous convient pas de nous y » opposer : mais si cette translation lient au principe d'uii- D lité , nous pouvons dire avec certitude que monseigneur » de Cheverus ne peut être placé dans aucun endroit du » monde où son influence spirituelle , morale et sociale , » puisse être aussi étendue qu'elle l'est ici. Il nous est ini- ))-possible de faire comprendre par des paroles combien son D gouvernement , par rapport à tous ceux qui dépendent de » son autorité apostolique , est parfait , aimable et bienfai- » sant : nous le regardons comme une bénédiction et un » trésor pour notre société , nous ne pouvons supporier » l'idée de nous en séparer; et sans être injuste envers les » autres, nous pouvons affiimer que si on nous. le retire, » il ne pourra jamais être remplacé. » Cette lettre si honorable pour M. de Cheverus partit pour Paris en même temps que la sienne ; mais ni l'une ni l'autre ne mit dans son âme la paix et le bonheur. Le sacrihce qu'il venait de faire de la France était une plaie qui saignait, et en même temps il appréhendait que le Roi ne lit des instances auxquelles il fallut obéir, a J'ai le cœur déchiré, » écrivait-il peu après à M, lîyde de Neuville , mais je me » crois obligé pour le bien de la religion et même pour » l'honneur du nom français à ne pas abandonner mon » poste. Si vous aviez été témoin des combats que j'ai éprou- » vés, si vous connaissiez exactement ma situation et celle » de mon diocèse, vous me pardonneriez mon refus, j'en » suis siir : j'ai exposé dans ma lettre au grand aumônier » les raisons qui le moii\ent : je serai malheureux jusqu'à » ce que j'apprenne qu'elles ont été trouvées suOisantes. »
Cependant, M. de Cheverus ne laissait pas voir tout ce qui se passait au-dedans de lui ; il paraissait calme , et ne se
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nionlraii occupe qu'à rassurer ses cIhts <"allioli;|ues el ses ii(iiiibreii\ amis ; il leur pruuieltuit de ne puiiil les abandonner, el eonlinuail ses travaux ;iulaiil que Sf*s forces le lui pernieltaieiit. I.a Icllre, «lu'il craignait ne se lit pas longtenjjts allendre : le Uoi n'accepta point le refus, el eliarj'ea 8on ^rand auniùnier d'insister avec force pour un prompt retour erj France. O'Iui-ri écrivit donc aussitôt une nouvelle lellre à M. de (".lieverus, dans laipielle il faisait valoir 4' la volonté expresse du Hoi , qui l'appelait une seconde fois h venir an plus loi pnndre l'adminislration du tliocôse de Monlauban ; i<* les raisons de santé ({ui lui avaient au- «trefois inspiré le projet de repasser en Fiance, et je suis informé , lui disait-il , <fuc ees raisons sont t«mjours les marnes ; 3° les motifs puisés dans h situation présente du elerj^é de France. « Fiant ^i Inin de nous, njoulail-il, vous n'avcii pa^» I) sans doule une idée exacte de celle silualion , de rallaij) blissemenl de nos ressources après de si longues épreuves, » de la pénurie de sujets propres aux places sujiérirures. s Aussi j'ai regardé voire retour C(»nuni' une faveur de la Pro- » vidcnce , et un alli'gement qu'elle daignait me faire goûter X au milieu de toutes mes solliciliules. s II finissait par dire rallliclion prcdonde (pTavait causée son refus, le déplaisir que ressentirait le Uoi si son allenle élail tromper , el les desseins d'en haut qu'il devait reconnaître dans ce concours de circonslances ; d'où il concluait en le pressant de liûler son départ.
Celte lellre arriva à M. de Clieverus dans un moment où il était extrêmement soulTranl, où les médecins , après une élude ^ I' de son état, venaient de lui déclarer qu'il
élail in . le que sa santé sujiponàl un second hiver sou>
le ciel rii;oureux de Boston. La coïncidence de celte déclaration avec les instances si pressantes <lu roi de France, lui parut une indication snfli>anle de l'ordre de la Providence, et il se décida à partir ; mais ce ne fut point sans les plus cruels décliiremenls : se séparer de Boston , c'était s'arracher la moitié de son unie, c'était mourir en partie. Aussi, comme si le jour de son départ eût été pour lui un jour de mort ,.il voulut auparavant , selon ses expressions , exécuter
i06 VIE DU C\KDl.NAL
son testament. Il donna au diocèse j'église , la maison épiscopale et le couvent des Ursulines^ dont il avait la propriété; il laissa aux évêques ses successeurs sa bibliothèque , composée des meilleurs ouvrages , et qui était l'objet auquel il tenait le plus ; enfin , il distribua tout le resie de ce qui lui appartenait à ses ecclésiastiques, à ses amis, aux indigents; et comme il était venu pauvre à Boston , il voulut en repartir pauvre, sans autre bien que la même malle qu'il y avait apportée vingt-sept ans auparavant. Il voulait même y laisser son calice , ses burettes et sa croix , et il ne se décida à les emporter que sur la remarque qu'on lui fit qu'ils étaient de famille.
En les voyant se dépouiller ainsi , tous les habitants de Boston furent émus jusqu'aux larmes, et plusieurs d'entre eux témoignèrent par des actes généreux combien ils étaient touchés de ce détachement. Un des traits les plus remarquables fut celui d'un marchand épicier , qui , par plusieurs années d'économies et de peines , avait réussi à amasser six mille francs. Cet excellent homme (1) vint apporter à M. de Cheverus ce fruit de ses épargnes , le conjurant de les accepter , parce que , lui dit-il, « après que vous vous êtes » dépouillé pour nous , je crains que vous ne manquiez » vous-même ; et si je pouvais le soupçonner, cette crainte » me rendrait malheureux toute ma vie. » L'évêque eut beaucoup de peine à faire agréer son refus , avec sa reconnaissance qu'attestaient bon émotion et ses larmes. Touchés de la même crainte que l'homme généreux dont nous venons de parler, plusieurs habitants de Boston, protesîants et catholiques , vinrent trouver M. de Cheverus, et lui déclarer que tout ce qu'ils avaient était à sa disposition , et qu'il pouvait tirer à vue sur eux, selon ses besoins : ajoutant qu'ils seraient heureux de tout le bien qu'ils pourraienc lui faire, en reconnaissance de celui qu'il leur avait fait , et le conjurait , au nom de l'amour réciproque qui les unissait
(ij Nous sommes heureux d'avoir découvert le nom de cet excellent homme : il s'aj)|)t'llc Jean 31acnamara ; il était alors épicier à Boston, rue Broad , ot inaintciuuit il réside à l'eriobscot- County , daus VLUi du Mame.
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à lui , lit M iiMT avec eux en lonio lib/»rl(\ Une dt^marrlio aussi «;t''iu''rtMi se toucha M. île C.licvrrus au delà «le ce qu'un peul dire , mais en in«MMe irnips ne iil (|u'ieen>îlro sa douleur de se séparer d'Iiouiuies si bous el si dévoués. I)e toutes parts lui arrivaient des rej;rels , des adieu\ , des ténioij;iia;;es d'inlrrél i|iii élairnl pour xui e(Pur eounue autant de nouvelles blessures. « 0 mon l)ieu, lui écrivait l'archevêque » de Baltimore (I) , que va devenir l'église d'Améri«|uc ? i> 0"^i'|"*' placé à une grande tli»lance de mt»i , vous élie/ , » après Dieu , mou plus ferme appui : me sera l- il possible > lie gouverner la pn)vince après votre départ ? » Les journaux , même proieslanls , exprimaient les mêmes regrets : o Ce digne prélat , disaieni-iU (-) , a pa>»é près de trente 1) ans parmi nous , el pendant tmil ce temps il a inspiré la )> CKuliance el le respect a loult's les classes. L'aménité de )) ses manières comme homme du monde, ses talents contmo ï) savant , son imlnlgonce comme é\é(|ne , sa vie juin; el ]) apusloli(iue , ont cic constamment le sujet de nos éloges : i> nous déploruns son départ comme un malheur |>ublic. » Il n'y eut pas jusqu'au giolirr de la prison qui ne pleural la perle d'un si digne pa.>leurj; il vint, tondant en larmes « lui lairc ses adieux , auxquels le prélat répondit avec su bonté accoutuméi- : « Tons ceux (]ui vous quillenl, lui dil- B il , sont enchantes d'elre loin de vous ; il n'en est pas «le V même de moi , je vous (|uilie avec peine , et je me sou- » viendrai toujours de vos buiis procédés envers les pau- » vres prisonniers. » Les calholiiiues , comme un le comprend bien , ne lurenl pas les derniers à lui exprimer leur douleur ; ils la consignèrent dans une adresse touchante , duut nous ne pouvons rapporter ici que quebiues fragments ; a Père chéri , lui disaienl-ils , permette/, à votre troupeau , » pénétré et abattu de douleur , de mettre sous vos yeux y> riiumble tribut de sa reconnaissance et de son afléciion. » La nouvelle de votre départ blesse nos cœurs d'une plaie » que le temps ne guérira jamais. Ce n'est donc pas Ubscz
(1) C'était alors M. Maréchal.
;-; Uazatte du Cumnitrce de Boston,
iG8 vu-: i;u cardinal
» qu'il nous ail quille celui qui nous réunit en troupeau , >j et qui , près de vous, marchait, sa main dans la vôtre, » tout occupé de notre bien, ce pasteur si aimable pour » nous, cet ami et coadjuteur si précieux pour vous , ce » vertueux Matignon que nous pleurerons toujours ?... Au » milieu de nos alarmes et de nos gémissements , nous Tù voulons faire entendre au moins une faible expression de )^ vos bontés et de notre amour. Vous avez nourri le né- )) cessiteux et vêtu l'indigent , ramené les brebis égarées >j et rappelé à la vertu celui que le vice entraînait ; vous » avez pariagé la joie de vos frères heureux , et adouci les i) douleurs de ceux qui souffraient.... Vous êtes descendu )) pour ainsi dire de l'autel de Dieu aux détails de la vie 3) commune , pour nous diriger même dans nos affaires )) temporelles; et quoique habile dans les affaires du monde, » vous n'avez point usé de cette habileté pour vous amas- V ser des richesses périssables , mais pour agrandir l'in- 1) telligence , l'honnête aisance et la considération du peu-
» pie dont vous étiez chargé Puisse le doux climat de
D Monlauban rétablir et fortifier votre santé , vous donner X la vie et le bonheur ! et quand vous reposerez avec vos » pères, que vous serez compté parmi les grands et les » bons des temps passés , puissent nos descendants appren- » dre ici , que vous donnâtes votre dernière bénédiction » au premier objet de votre amour comme au second , et » que Boston et Monlauban se confondirent dans vos » prières sur vos lèvres mourantes. »
M. de Cheverus fut vivement ému à la lecture de cette adresse , et il fit à l'instant la réponse la plus affeciueuse : « Vos tendres adieux viennent de m'êire présentés , disait- » il dans sa letlre; je les ai mouillés de mes larmes. Vous )> savez tous combien j'ai de chagrin de vous quitter , puis- » (jue vous avez vu avec combien de joie je refusai au mois D de mai dernier la charge qu'il faut aujourd'hui que j'aclù cepîe.... Mes bien-aimés enfants , je vous presse tous » contre mon cœur paternel ; vous y vivrez jusqu'à mon » dernier soupir. Pardonnez les fautes que j'aurais faites )) dans mon ministère , et priez le pasteur suprême de les » effacer. »
DE rilF.VERUS. iOÎ)
Mais une lolln* ne snlli-iiil pas à M. d»* Clieveriis pour ëpaiicliLT nn ciiMir aussi pU'iij (jue le si(Mi des plus lendres senliinenis |)our sou cher Iroupeati. I^» diinanclif d'nvanl son départ , il monta eu chaire, cl là, devant lin auditoire aussi nombreux que le pouvait comporter son é;;lise, il pronoin.a ses derniers ndicuv , donna ses derniers avis à son troup«'au , et remercia même les prolestants, donl un grand nombre étaient présents , de ralTection el des bontés qu'ils lui avaient léii>oij^ni''es pendant son séjour à Ilosloii. Wh'U de plus touchant que ce discours ; le cœur le plus aimant en avait dicté toutes les paroles , cl la voix de l'orateur, altérée par le senliment qu'il éproux'ail.lui donnait encore un intérêt nouveau: d'un autre coté , tous les auilileurs émus , les larmes , el les sanj^lols d*un grand nombre annonçaient que les liaisons les plus saintes cl les plus tendres étaient sur le point de se rompre. Ce moujent, en ciïct , ne larda pas, et ce fut alors que Al. de Cheverus recul un nouveau Icmoi^uajje de l'attache, ment qu'on lui portail : (pioiiiu'il partit de grand matin , proteslants el catholiques .s'élaicnl réunis chez lui , fon- <!aiil en larmes à la pensée qu'iU ne le reverraienl plus, mêlant leurs gémissements à leurs derniers adieux , cherchant à toucher au moins ses habits , et à partager son dernier regard. IMus de quarante voilures rallendaienl à la porle pour lui faire corlcge (i) , et racconipagnérenl plusieurs lieues sur la roule de New- York , où il devait s'embarquer. Il fallut enfin se séparer; on se jeta à son cou, on fondit en larmes, de j)ari el d'aulre on sangloiail , el il serait dillicile de dire de quel tôle furent les plu»; grandes douleurs.
Ainsi s'opéra celte sé|»aralion si déchirante de pan et d'autre ; mais les cœurs ne se séparèrent point : M. de Cheverus y laissa son nom toujours vivant , sa réputation
U) Le Magazin mensuel de lioston , page 16, décrit delà manière la |)lu> touchante la Mtiie du dtpart. Ooant aux voitures qui accompagiiere-ut M. de Cluverus , il y a encore a liostuo , dit fi\. Mewari djus son appendice, plusieurs personnes honorables qui faisaient partie du coriegc ,el elles atlesteat qu il y avait au nioiof quaraute voitures.
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toujours glorieuse pour l'Eglise , et ie lecteur verra avec plaisir comment en parlait , plusieurs années après , un ministre prolesfant , le docteur Channing (l) : « La mé- 3) iropole de la Nouvelle-Angleterre, dit ce ministre , n'a-t- » elle pas vu l'exemple sublime des vertus chrétiennes dans )) un évéque catholique ? Qui de nos docteurs religieux ose- D rait se comparer au dévoué Chevcrus? Cet homme bon » par essence , que ses vertus et ses talents ont élevé à do » hautes dignités dans l'Eglise et dans l'Etat , vécut au mi- » lieu de nous, consncrant les jours , les nuits et son cœur » tout entier au service d'une congrégation pauvre et gros- » sière. îsous le vîmes éviter la société des gramls et des )) riches pour se rendre l'ami de l'ignorant et du faible , )) abanbonner les cercles les plus brillants qu'il aurait » ornés , pour les plus humbles chaiîmières , supporter » avec la tendresse d'un père le fardeaux el les chagrins de » ceux qui étaient confiés à ses soins apostoliques , pien- )) dre autant leurs itiléréls temporels qîic spirituels, et ne )) jamais donner le moindre indice qu'il sentit son esprit » dégradé par ces humbles fonctions On voyait cet homme » généreux braver , pour exercer sa bienfaisance , le soleil » le ]dus biiilant et les tempêtes les [dus violentes , comme j) si son ardente charité l'eût déicudu contre la rigueur des )) éléments. 11 nous a quittés mais il ne sera jamais ouu blié : il jouit parmi nous de ce qui est plus précieux » que la renommée; son nom est chcii partout où celui » des grands est inconnu , il est prononcé avec des bent- » dictions et des larmes de reconnaissance dans les asiles )) du malheur. »
De ces magnifiques éloges , si honorable.^ a ia mémoire de M. de Cheverus , le ministre protestant tire des conséquences qu'il nous importe de remarquer. « Eh ! com- )) ment d'après cela, conlinue-t-il , pourrions-nous fernîcr )) nos cœurs à lévidence du pouvoir qu'a la religion caj) tholique de former des hommes vertueux el éminentseu
(l)Dans le Christian Euaminer, ouvrait" pêriotlique publie à Boston. I/«^xtiait que nous eu citons se iroiuc Jaiis uue hcvue de la tie de Féneton , pai le ilotteur Cliann!:)^'.
DR CIIEVERrS. i I 1
> mcrilc... II csl leinps (lue plus grande justice soil rtu- 9 duc à celle sociclo ancienne vi si largiMuenl étendue. V I/é^lise callioliquc a produit l<;s plus grands honiines 1. (]iii aient jamais existe , el c'e>l une garantie sullisanle D (ju'elle renlernie tous les élétiients d'une félicite éler- » nelle. »
Telle e>l la mémoire j;Iûrieu«;c à la rcli;:;ion et à l'Ej^lise, que iai»a à Hoslon M. de Clieverus , et i|ui nous explique ;iv>ez les re;;rel.«» qu'y occasionna sa retraite , les honneurs (luut on voulut aeeompa^ner son départ. Il s'einliarqua à ^eN\-Y<>rk le l"""^ oet.ilxe , accompagné (l'un eccle">ia>li(|ue lV.ni(,v;»is , M. Moranvillé , ijui e\en,ail depuis liui^lemps le ininisière aux Kials-Luis , el que .sa santé formait de repasser en Kurope- Pendant la traversée, il charma le capitaine et tous les pas>;ij;er> j)ar s.i bonté el TalTihililé de sea manières : il y av.iil parmi eux de:> hommes de toutes les religions, calviniste^ , luthériens , anabaptistes, socii)iens , et plusieurs même sans aucune religion ; néanmoins ils le prièrent tous de prêcher, el chaque dimanche, il leur iil la luière en commun , leur lui I Kvangile qu'il accompagna dune instruction adaptée aux be:>oins de ses audiieurs. Tous ecoiitai«nl avec allenlion el respect ; et , accoutumés à haïr la religion catholique, ils étaient surpris »le s'enlendre appeler du doux nom de frères bieH" aimés, que cette religion , qui n'est (ju'amour , apprend à donner à tous les hommes. Souvent même il prêchait dans la semaine , el leur njonlrail au ciel le Créateur «dont les regards, di^ail-il, les suivaient à travers celle » vaste solitude des mer>. o La i*rovidence , en elFet , montra bien (lu'elle les accompagnail. JuM[u'à l'entrée do la Manche , la naNigation avait été des plus heureuses ; et ils se Ûallaienl d'arriver le lendemain au Havre , quand loul à Coup vint les assaillir la plus violente tempêle. Le capitaine, après avoir lutté longtemps contre la fureur des Vents et la fougue des Ilots, voyant toutes ses manœuvres inutiles et le navire désemparé du gouvernail , emporté violemmenl contre les rochers qui bordent la cOle, vient avertir du danger l'évéque de BosUn couime rame la
pins forte et la plus propre à ranimer le courage des passagers : a II y a iiiiile à parier contre un , lui dit-il , que » nous sommes perdus. » Bientôt le danger devient plus imminent , le bâtiment se trouve en face de deux rochers qui s'élèvent à pic et ne laissent entre eux qu'un étroit passage ; le capitaine hésite , ne sait quel parti prendre : il y avait quinze heures qu'il se débattait entre la vie et la niort, et la nuit allait bientôt l'envelopper de ténèbres. Dans son désespoir , il se décide à tenter le périlleux passage et à se jeter à la côte à tout hasard. Cette résolution était extrême, elle offrait mille périls de mort; mais enfin il n'en voyait pas d'autre possible. Il en fait part à révoque : celui ci avertit les passagers de se tenir prêts à tout événement , donne l'absolution aux catholiques , invile tout le monde à prier le souverain maître de la vie et de la mort , et prie lui-même avec ferveur. Cependant le bâtiment s'avance , un craquement affreux se fait cnlendre , le rocher avait enir'ouvert les flancs du navire , qui faisait eau de toutes parts; tous se croient perdus: ujais heureusement le passage était franchi , la mer descendait , il ne restait plus que peu d'eau sur le versant du rocher où le vaisi^eau venait de se briser ; il n'y avait plus aucun péril. Le capitaine , revenu de son ellroi , se jette, en fondant en larmes, au coude l'évêque. « Mon- >' seigneur, lui dit-il , vos prières nous ont sauvés; nous » vous devons tous la vie. » L'évêque aussitôt rassure tous les passagers : plusieurs d'entre eux , revenant en quelque sorte de ia mort à la vie , tombent évanouis par l'excès de la surprise et de la joie. M. de Cheverus les recueille dans ses bras , les porte au rivage , et rien de fâcheux n'arrive à personne : chose d'autant plus remarquable , que de tous lci> navires assaillis au même endroit par la tempête , celui où était l'évêque de Boston fut le seul sauvé ; tous les auires périrent corps et biens. Ainsi , M. de Cheverus ^ cchajipéau naufrage d'une manière qu'il appelait lui-même miraculeuse (1) , loucha la terre de France trente-un ans après l'avoir quittée.
(I) Le bon Dieu nous a sauvé d'une manière miraculeuse j cnvail-il à sa lamillc, le 3 novembre de cette aunée.
Ciurc iroiùicme.
\le du Cardinal tU Clifvrru», «Icpuls $tu\ rrtour fii France, <q 1823, jusqu'à b Tèvulutiuo de Juillet 1830.
M. de Cherrru'^ /l:iit cufiii rendu à la France , cl niilant fui vivo son «'imaion w» se irvoyanl sur la lerrc natale , auianl fui dntuv vl ftirricuse à Ions crux qui le ronnaisnaicnl , la (louxclic de son arrivée. Il se rcndil d'abord à Auderville «ui élail l't'glise l.i plus voisine , pour y célébrer la fèk' de la To«i^s;tiiil qui lonibail l«' l('ndein<iin. Lpuiso de f4h;;ues, il ne pol dire ((n'une niCAsc ba««sc ; inaii le jour suivant» (|iii i-lait nn diniantlie, il oflida à ki ^rân(rmes>e ci prêelia à M'pre.^. Le lundi il rceui la visi4e de loul le cler^o dos environs , qwi, iu>lrnil dosa venne par la renoinniet;, 8'claii empressé devenir ollrir fies hommages à un prélat si vénrré; cl le mardi i novembre il pailil pour (iherbour^. Il lui acemilli avec honneur dans loulcs les parois>o> qui m* Irouvenl sur la roule , cl loicé de s'arréler de di>lanoe on di'slaiiee pour procurer aux pasloMri et aux peuples ie bonheur qu'ils enviaienl de le posséder quelques inslanls, el délie beuis par lui. Arrivé à Cherbourg >ers le soir, il se rend au |iresbylère , où elaienl réunis une quin£;)inc d'ecclésiasli(jues j)our la tenue des conférences de ihéuloj^ie que révéi|ue de (joulanees venail de rétablir dans sou diucèse. Ou l'iDiroduii dans la salle de la coiileience, et
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à l'insiani luus» les prêtres^ saisis de ju>e et pénétrés de respect , tombent à genoux pour recevoir sa bénédiction. 11 serait impossible de dire quelle fut à ce spectacle l'émotion de M. de Cheverus : se voir pour la première fois, après trente ans d'absence, dans une réunion si nombreuse d'ecclésiastiques français, dont plusieurs même avaient été ses compagnons d'exil , et les voir tous à genoux à ses pieds ! c'était de quoi émouvoir une âme moins sensible que la sienne. Aussi il ne put tenir à ce spectacle , les larmes lui coulèrent des yeux, il les bénit, et les embrassa tous avec attendrissement.
La nouvelle de son arrivée se répandit promptement dans Cberbourg , et aussitôt M. le vicomte de Coniliac , gouverneur de la ville, M. le marquis de Frotté, sous-préfet, toutes les autorités ainsi que tout le clergé, s'empressèrent de venir lui rendre leurs hommages. Le premier lui olfrit même , non pas en son propre nom , mais, ce qui était bien plus délicat, au nom du roi de France LoAiis XVIII , tous les secours d'argent dont il pouvait avoir besoin à la suite d'un naufrage. M. de Cheverus qui avait strictement ce qu'il fallait pour les frais de sou voyage, ne voulut point accepter, et résista à toutes les instances aimables qu'on put lui faire. 11 fut plus facile à vaincre sur un autre point. Toute la ville désirait recueillir de sa bouche quelques paroles évangéliques; on lui exprima ce vœu et on le conjura d'y accéder, sollicitant le bonheur de l'entendre en chaire , comme une faveur à laquelle on attachait le plus haut prix. Celte proposition l'embarrassa d abord , parce que depuis trente ans, li'ayanl jamais prêché en français que deux ou trois fois dans ses voyages du Canada, et récemment au village d'Auderville , celte langue lui était devenue comme étrangère, et il n'osait se hasarder dans un grand auditoire; mais, comme il ne savait pas refuser une grâce , surtout à ceux qui avaient été si bons pour lui , il monta en chaire , et sauf quelques anglicismes qui lui échappèrent, il remplit sa tâche avec la même aisance et la même facilité d'éloculion que s'il n'eût jamais inierrompu l'usage de sa langue maternelle.
Dès le lendemain , il quitta Cherbourg et se rendit direc-
^F. riIEVERCS. Il;;
UiHciil à )\iris. Là , après avuir ollcrt bo liuuiiitj^es au H'M » ()ni racciu'illil avec uiir lumlt* toute spccialo, et lui confirma s(»h invariable volont»' ilc U* faire cvcmiuc de Montauban , il t' \il assiégé de vi&iles empressées el de solliLilalions lioiit lables. Tout le monde se di^putail le plaisir el riinuneur (Ir le |t(»s>cder : d'un coté c'étaient ses anciens camarades tie L<»nis-le-(Jrand , ses amis ilf collège el de séminaire, (|ni V(tulaienl célébrer le bonheur de son retour; île l'autre, e'éiaicnl diverses églises ou institutions religieuses (|ni ani- Mliimiiaient le bonheur d'enliMuIre s;» parole. Nous i itérons • nire autres le séminaire de Saint-Nu olas , où complimenlc (Il laliii par les élèves . il répondit dans la même langue ;ivec celtr pureté de sInIc el cette ^ràce de pens^ées , i|ui , trente el un ans auparavant , l'avaient lait admirer en Sor» bonne ; le séminaire d'issy , où , in\ité à préaider le 21 no- Ncmbre une cérémonie relij;ieuse , il parla au\ élèves avec un e^jirit île piété el une chaleur de /.èle loul a|)0sloli»|ues; enlin i*asso< iation île Saint-J(»^eph , p(»ur le.s pauvre.>> ouvriers, où il lit entendre à rindij;ence laborieuse des parole^ de consolation , des conseils pleins «l'a- propos.
I^'S joui>sances que put j;()ùler à l'arii revécue de no>lon , en re>o>anl laiil de personnes chères et des lieux qui luirappelaieni de si précieux souvenirs, furent cruellement compen- Mes par la nouvelle qui vint alors allli^er profondément son cu'ur. Lne >u'ur, «[u'il aHeelionnait d'une manièie toute spéciale (1), qu'il se réjouissait de revoir el d'embrasser, lui enlevée de ce monde ; Dieu l'appela à lui pleine de mérites « t de bonnes œuvres. M. de Cheverus ressenlil vivement ce coup; toutefois, il le sn|q>orta avec résii;nation el courage, cl partit peu api es p(tur Mayenne, sa ville natale , où l'aplelaienl tant de vœux. 11 ne voulut y arriver qu'à huit heures du i^^oir, comptant par là se dérober à riionnciir d'une réception ; n»ais des ïcs premiers pas dans lu ville, la (grande nouvelle s'est bientôt répandue partout , le son des cloches l'anuonce à tous les habitants, une illumination
m Madame George, dout uous a\ous l'arlc au commenceaieul de «. Uc lii:>tuire.
spontanée a lieu sur son passage , et uii peuple nombreux , se pressant autour de lui , l'accompagne des flambeaux à la main et en poussant des cris de joie jusqu'à la maison de son frère» Le lendemain , le clergé , voulant se dédommager de la privation de la veille , se 'rendit processionneliement à sa demeure, le conduisit sous le dais à l'église, revêtu de ses habits pontificaux, et le complimenta devant la porte principale , lui appliquant les paroles du peuple juif à Judith : Vous êtes la gloire de noire pays : Tu honorificcnlia populi nostri. Un Te Deum solennel fut chanté en action de grâces de son heureux retour , et après la cérémonie , toutes les autorités vinrent lui rendre leurs hommages. Divers discours lui furent adressés, et il fit à chacun les réponses les plus gracieuses et les plus spirituelles.
Deux jours après , il monta en chaire dans l'église de Notre-Dame. Le curé de cette paroisse était mort le vendredi précédent : c'était M. Sougé, son ami d'enfance, son compagnon d'exil au départ de Mayenne et pendant quelque temps en Angleterre ; il voulut honorer sa mémoire et prononcer son oraison funèbre. Il avait à louer un prêtre en qui on ne savait qu'estimer le plus , ou la vertu ou le talentî; il le fit avec tout l'intérêt (ju'inspirait son sujet, et avec toute la sensibilité du cœur le plus aimant , qui s'attendait à embrasser un ami et qui ne trouve plus que ses froides dépouilles. Ce premier discours de l'évêque de Boston fit concevoir le désir d'en entendre d'autres, et comme il lui en coûtait tant de refuser, il se rendit à toutes les demandes: elles furent aussi multipliées qu'il était possible , c'est-àdire qu'on le fit prêcher tous les dimanches et toutes les fêtes , et même matin et soir , pendant plusieurs jours , pour les exercices d'une retraite. Ou ne pouvait se rassasier de l'entendre ; toute la ville accourait à ses prédications, et chacune de ses paroles était recueillie avec enthousiasme : ceux-là même qui affectaient auparavant le mépris de la parole divine , montraient le même empressement pour assister à ses instructions, et en sortaient toujours plus ravis du prédicateur , plus rapprochés de la religion et moins prévenus contre elle.
DE cnr.vERiis. 117
A oc travail do. la pn-dicaiion , M do Chovcrus , toujours lidinino npoNloliqur , à MaNiMiiu» roimuo à Boston , j()i};iiit IhCu (raiiiros iravaux. Il rclablil la |>.ii\ ol rimion ilans piusirurs familles, lit cesser tics divi'.ions , o|)(''ra des ré- (onciliatioiis. H vuùi partout où il y avait que^ino bien à faire , qiK'lijiic inailicur à soula^or, qii<'lt|ue coiisoialifto à porler ; les H'lij;i«'uses de la Visilatiou , les malades do l'Iiù- |tilal , les déloniis de la prison, lous le virent, ronlctnlirenl , ra»lmiri^rent et eurent part ù ses bontés. Infoniié un jour (lu'un prèlre inliihie a ses ('n';ai:«'menls, jusqu'à allier une vie loutc lanjue avec la b-aintelé de Mm earaelorc, recevrait volontiers sa visite, il se rendit aussitôt à sa demeure, l'entretint sur son état , et au bout do quelques eonlV;renees , il cul lo hnnlu'ur de le voir nuviir 1rs yeu\ à la lumière , se réconcilier à Dieu et à TKglise. Cette coi.verftion ne fut que le puludo d'une autre plus douce encore à son cœur. H y avait a MaNcniie un ctichre médecin, liomme lionorable selon le monde , instruit même de sa relij^ion et y croyant , mais niallieuieuscnHiit but peu soucifMiv d'en remplir les devoirs. Il tomba dani^rreusement malade ; personne n'osait lui parler de laire venir un piètre : on lit part de cet embarras à Tevéijue, ajoutant (ju'on était persuadé que s*il daignait aller le voir quoi(|u'il lui fiU inconnu , Cette visite le llatlerait et serait un moyen de ]o di-po-^er à recevoir les derniers sacrements et à faire une mort clirélienne. M. de Cheverus se reud aussitôt chez le malade, lui parle avec cette anVclion , celte bonté touchante à bojuellc personne ne pouvait résister : le malade, ailcndri el reconnaissant, supplie l'évèiiue de vouloir bien lui-même entendre sa confession , el reçoit bs derniers sacrements avec tous les senlimenls de la pieté la jdus vraie. Heureuse inlluence de la relii;ion pour consoler el soutenir l'àme qui est à la veille de tout (|uitler ! Le malade, qui auparavaut paraissait triste el inquiet , se mofilra dès lors calme et tranquille : depuis ce moment jus(iu'à sa mort, appréciant le bonheur de sa réconciliation avec Dieu , il ne cessa de bénir le ciel qui lui avait envoyé son ange pour lui ouvrir les portes du para<lis. M. de Cheverus , de son côté , touché
jusqu'aux larmes d'un retour si sincère , s'attacha à lui comme à un ami conquis au bord de la tombe , et cet événement , comme il l'a souvent dit depuis, fut le plus doux souvenir qu'il remporta de son séjour à Mayenne.
Pendant que Tévéque de Boston , au sein de sa famille , se livrait ainsi aux œuvres d'un zèle tout apostolique, il reçut une lettre du grand aumônier qui le rappelait promptement à Paris. Les évéques d'Amérique , effrayés de la perte immense qu'allait faire la religion aux États-Unis, si M. de Cheverus se fixait en France , et sentant vivement le besoin qu'elle avait d'un prélat aussi influent par l'empire de ses vertus comme par ses talents, avaient écrit à Rome pour supplier le saint-siége de ne pas permettre un si grand malheur. En conséquence, le souverain pontife avait fait domander au roi de France une autre nomination pour Montauban , et écrit à M. de Cheverus lui-même, pour l'engager à retourner à Boston : « Quand je pense, lui disait-il, fj de quel avantage pour l'Eglise d'Amérique a été jusqu'à » présent votre épiscopat , quelle grâce l'Esprit saint vous » a donnée non-seulement pour établir solidement la foi » catholique dans le diocèse de Boston et lui gagner de nou- » veaux enfants , mais encore pour servir l'Eglise dans les » autres diocèses des États-Unis et conquérir l'estime des » hérétiques eux-mêmes , je ne puis vous dissimuler que je » crains beaucoup que votre translation ne soit un immense » malheur pour l'Eglise d'Amérique (1). a Celle lettre jeta l'évêque de Boston dans les plus pénibles incertitudes. D'un côté, enfant docile du saint-siége, il voulait obéir; et, d'ailleurs , Boston vivait toujours dans son cœur, jusque-là qu'on ne pouvait lui en parler sans que des larmes s'échappassent de ses yeux : d'un autre côlé, il voyait mille difli-
(l) Ubi mecum ipse reputo quanto cuni Americanae Ecclesiae bon» episcopatum Bostoniensem hucusque gesseris, quantanique tibi S|>iritus S. gratiam contulciit , ut non modo litlei catliohcae in IJostonicnsi diœcesi contirmandœ , augendoque catliolicornm numéro par evaseris, verùm etiani Ecclesiai in Ciieteris lœdfratoruin Statuum diœccbiljus utilitati laeris , ab ipsisque ba'reticis observantiae argumenta recrperis, non possuni non apertè latcri me veliomenter timerc , ne si translatio ista contingat, iU gravissimo Ecciesiae dainno m Anicricà sit l'uturum.
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culk's à rovcuir sur une iléiiiarclie aussi avanc<îe que sa sorlie (rAiMéri(iue. Il se Itonia a les exposer «latis une léj)»uise respeclueus»' , n.'pré>eiitaiil ; 1" (pie sa saiilé ^r.ivoiiit Kl allérée ne pouvait plus supporier ni les travaux d'une iiit>^i(ui si pénilile , ni ràjiielé d'un climat si ri;^oureu\ ; !2" (|u'il ne possédait plus rien , ni ;\ Boston , où il avait liHii iliuiih' avant son déparl , ni on Franco , où il n'avait auniu patrimoine , et «im* les moyens temporels lui man- «juaient cntièrenienl , mémo pour le trajet seul. Eu consttpieiice , il biippliail Sa Sainlt'lé , non pas de le nouuuer a MonUiuhan , ee (|u il n'axait jamais délire, mais d'accepter sa démis>ion du sié^-e de Bostou , cl de le laisser terminer dans la retraite, au sein de sa famille, une existence «pi'il cr«i\ait procliainemeiil menacée ; ou , si elle y ie|)u- ^iiail , lie lui donner [lour t oailjuleur un ccclésiasli<jue ([u'il désij^iiait , ajoutant que Sa Samlelé , mieux inlormee par l'expérience d'une adininislralion provisoire , pourrait proiioiK t-r plus tard sur la nécessité de sou retour , et (|u'(l!c le tiouveiait toujours prêt à obéir. La cour de rraiice joignit ses instances à ces représentations, et le l'ape n'iiiaisia pliiN ; les bulles pour Moulauban lurent expédiées.
Pendant tout le temps que ilurèrent tes nej;ocialions , M. de Clievcrus ne ces^a de se rendre utile et de déployer son zèle partout où il en trouva l'occasion. Le secoiul dimaiiclie a|>iès I*à(iiie , M. de Pierre, sou ami, curé tie CSaint-Sulpice , l'iiiNita à piéelier dans son église. Le désir d'ciilendre un prélat si renommé, attira un auditoire illustre et nombreux ; on y voyait le grand aumôiiiei , plusieurs évéïiues et pair.-» de France , et autres j:rauds du royaume, T'Oit le inonde s'aiteudail à un sermon éloquent et soij;ué ; RI. de Clieverus , ([ui irenvi5aj;eait en toutes choses (|ue lo pln^ mile , se borna a nue iii^lriKliou simpU; el lamilièie, ma!s louclianle et pialiquc sur le bon exemple dont parlait l'epiiie du jour; et «luand on lui lit observer, ajués le sermon , combien de «grands personuai;es étaient venus Feiileiidie : u Je n'eu savais rien , reprit-il avec .simplicité ; y> mais quand je l'aurais su , je n'aurais pas mis plus grami D pot au fou ; u montrant par là combien il était étranger ii
tout senlinient d'amour-propre et de vanité, à toute idée de se faire un nom. Faire le bien était sa seule ambition : il semblait même se multiplier pour mettre à profit toutes les occasions. C'est ainsi que le jour de la Pentecôte, après avoir célébré la messe dans une église de Paris , il alla remplir la fonction d'évêque assistant au sacre de M. de Janson , sur le mont Valérien , et de là revint prêcher à Saint-Siilpice le sermon des vêpres. Ce sermon, quoique improvisé, fut très-remarquable : il y fil voir comment dès ce jour le Saint-Esprit avait fondé l'Ei^lisc avec ses quatre grands caractères , la faisant une par l'union des esprits et des cœurs ; sainte par les hautes venus des premiers chrétiens ; catholique par la conversion des hommes de toute nation qui se trouvaient à Jérusalem, comme autant de députés des différents peuples de la terre ; apostolique par la soumission de tous les fidèles à l'enseignement et à l'autorité des apôtres.
Tant d'œuvres de zèle ne furent pas sans fruit , et M. de Cheverus put avoir la pensée si douce pour son cœur, que si le Pape accédait à la demande qu'il lui avait faite, de le laisser passer le reste de sa vie dans la retraite , il pourrait encore se rendre utile : « J'irai , écrivait-il alors , me jeter )) aux pieds du Roi , lui prolester de mon dévouement à sa » personne sacrée , et me renfermerai ensuite dans la re- 3) traite, où je ne cesserai de faire des vœux pour S. M. , et » de prêcher de parole et d'exemple, autant que mes forces » me le permettront , l'amour de la religion et du meilleur » des rois. Déjà , depuis mon retour dans ma patrie , j'ai » vu avec consolation que mes efforts pouvaient encore » contribuer au soutien de l'autel et du trône légitime, » causes sacrées auxquelles j'ai été dévoué toute ma vie, »
Mais la Providence en avait disposé autrement ; déjà les bulles de Rome étaient arrivées à Paris ; le conseil d'État les avait entre les mains , et M. de Cheverus s'attendait à les recevoir à chaque instant , lorsqu'une nouvelle et bien étrange dilhcultévinten suspendre l'expédition. On prétendit qu'ayant été naturalisé Américain et absent de France depuis plus de trente ans, il ne pouvait plus être réputé Français, ni
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ï>nr ron<t'(]iirnl èiro proiiiii à un sit'j^(.' dniis le. ri)yrniino. M. ilo C'hovtTus, (>llriist' de se voir («MiU'sU'r i;i (jiialilc de Franv >is , écrivit aiissilôlau iiiiiiistre, que, si lo roi de France, après l'avoir appel»"' eoiuine son snjel , refusail nuiinlenanl de I»; reconnaître comme ici , il (piillait Paris des le IcMuieinairi malin, et renonçait ponr lonjonrsà révccliu de Moniaubau. Celte résolnlion trancha tout à coup les dilîiiultés , les bulles furent cnrej;istrt'e> sur-le-cli.iui|) el remises le soir n:ènie à M. de Cheverus , reconim eiilin pour Français.
Dès qu'il eut ses bulles en main, il ne vccul |>lus que pour son diocèse. Le piemicr objet qu'il se proposa, lut ror^ani>alion de son sj'ininnire , convaincu cpril l'tait (jue de là dépendent la pcrj)cluité du sacerdoce , la science el la pitté ecclésiastique, cnlin tout l'avenir d'un diocèse. Pans cette vue , il s'a«Iressa à la société des prêtres de Saint- Sulpice, «lu'il avait aiuice el vénérée dès sa jeunesse , mais avec la(|uclle surtout il avait eu les rap))orts les plus intimes pendant son séjour en Aniéritpie. Il désirait vivement lui conlier la diieclion de son séminaire , et .M. Duclaux , alors supérieur de celte société , ne désirait pag moins s'en cbarj;er, par considération pour le mérite d'un tel évéque , et par rcconnaissaiwe pour ses bonlés envers les Siilpiciens d'Ameri(ine ; mais on n'avait pa> de siijeis ; ot il fallut , (luoiqu'a regret , se refuser a sc.^ inslances. IJ fut plus heureux chez les prêtres de Saint-Vincent de l*aul, connu sous le nom Lazaristes . cl en obtint le^ dirccleurs qu'il désirait. Ce lut pour lui comme la décharge d'un fardeau qui lui pesait ; car il avait pour principe qu'un se* minaire ne peut être bien conduit i\\n'- par des hommes do communauté, voués par étal à celtt; vie |)eiiibie, stables par profession, et sans aucune vue d'avancement dans les postes et les dignités ccclesiasii(iues.
Libre de ce soin ; il choisit et fit agréer par le gouver- Dement pour ses grands vicaires , Ics deux prêtres de son nouveau diocèse , qui , à juste litre, jouissaient au plus haut degré de la confiance universelle, et il parlit sans aucun retard. H arriva le 27 juillet à Moissac, la seconde ville de .«on diocèse, et y lut reçu avec un enthousiasme et des
dcinonstralions de joie et de respect impossibles à décrire. En étant parti le lendemain , à six heures du matin , après avoir célébré le saint sacritice , i! trouva sur la route le préfet et le général accourus à sa rencontre , une population immense avide de le voir, et à l'entrée de Montauban , le clergé , le corps municipal , des députés de diverses corporations religieuses , réunis sous des lentes préparées pour le recevoir. Après avoir été complimenté par le maire au nom de toute la cité , et par M. l'abbé Trélissac , son grand vicaire , au nom du clergé , il fit en habits pontificaux, son entrée solennelle dans la ville, au bruit des salves d'artillerie , aux sons d'une musique harmonieuse entremêlée d'hymnes sacrés , au milieu d'un clergé nombreux , de diverses corporations religieuses, des troupes en grande tenue , et d'une foule innombrable de fidèles, qui tous portaient sur leur visage l'expression de la joie et du bonheur. Arrivé devant la porte de la cathédrale, il se mit à genoux pour invoquer les bénédictions divines sur son église , sur son troupeau , et sur les actes de son épiscopai. Après une prière fervente, il entra profondément attendri; et étant monté en chaire, il s'écria dune voix émue : « Que je goûte de bonheur , mes chers enfants eu » Jésus-Christ, de me trouver au milieu du troupeau bien- » aimé que la Providence a daigné me conlier ! Votre em- » pressement à me recevoir et à me donner des témoignages 2) de votre amour filial , me fait éprouver les plus douces » émotions. Je m'aperçois que vous m'aimez comme je vous » aime ; vous êtes mes enfants , mes amis ; et moi je suis » votre père , votre ami tout dévoué. Je ne veux plus vivre i» que pour vous , pour veiller et pourvoir à vos biens spi- » rituels, consoler ce diocèse du loiig veuvage de sou pre- » mier pasteur , et avec plaisir je donnerai ma vie pour votre 1) bonheur et votre salut. » Epanchant ensuite un cœur tout plein d'affection et de tendresse, il adressa aux diverses autorités et à tout le peuple les paroles les plus aimantes et les plus paternelles : il n'oublia pas même les protestants, qui sont en assez grand nombre dans le diocèse de Montauban , et leur témoigna dès le premier jour tout ce que 'i,^\\ cœur
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soiilail pour eux. « Il os.l , dit-il , une portion inlércssaule V d'IiabiUiiils (le ce diocrse , ipii , (pioiipie (''lranj;ers à nolii; a couiiuuniiMi , ne doivent pas i'rlre à nos allVclions : pour » eux aussi je veux être un j)ère , un ami ; heureux s'il 1 m'était donné un jour de les réunir tous dans notre foi , )) eoinme nous devons les eonfondre dans notre ehariti'. »
Après ee di>etturs , après le ÏV Ihuin et les eéréMuonies «rusaj;e , il reeut eneure dans st)n palais les eompliiuents des diverses autorités , cl dit à tous les choses les plus j;racieuses : « J'ai un eieur exliêmemcnl ai:nant , leur di.s.iil- » il , et je veux être aiim;. » Les niiuislr»'S protestants luicnl é^alemenl revus , cl entcndirenl de sa bouclic des paroles toutes de charité : « J'emploierai tous mes soins , leur » dit-il, à élahlir entre nous îles rappoil^ aimables d'éj^ards, » de bienveillance el d'alleetion; il me serait doux de voir n s'en former de |>lus intimes el de plus précieux. »
Telle lut l'entré»; de M. de Cheverus à Montaubau , et l'on pcul dire que, dès ce premier jour, il coucpiit tous les cœurs : protestants el callmliciues , tous n'eurenl (lu'unc voix pour dire ses louanges , t^u'un même sentinjeril pour Tuimer.
' H s'occupa aussitôt de rori^anisaiion de son chapitre ; la laveur n'y eut aucune part ; le mérite seul lixa son choix. Déjà, pendant son séjour à Paris, il avait nommé plusieurs chanoines ; il en compicla alors le nonibre. Cousidérant ensuite combien il était important, soit pour l'honneur de lu rclii^ion et la gloire de Dieu , soit pour attirer à l'église un plus grand nombre de lidèles , de donner à l'ollice paroissial toute !a pompe el la solcnniié possibles , il réunit la cure au chapitre , el statua (juc la messe capitulairc serait la messe paroissiale : il ne croyait pas que la dignité d'un chapitre consistât à se séparer iU\ peuple el a célébrer ses grandes cérémonies dans là irisle solitude d'une cathédrale déserte ; il pensait au contraire que là où se réunit l'assemblée des fidèles , là doit se déployer la plus grande pompe ; qu'il n'est rien de plus digne îl'un chapitre que d'y concourir par sa présence , et d'attirer à ses olîices , en les confondant avec
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l'office paroissial , un peuple nombreux qui leur donne l'intérêt et la vie.
Par suite de cette mesure , les offices de la cathédrale se firent avec la plus grande solennité ; les dimanches et fêles , un peuple immense y assistait , et l'église , quelque vaste qu'elle soit, pouvait à peine suffire. Il faut dire aussi qu'un autre motif y attirait encore les fidèles : M. de Cheverus, qui, depuis son retour en France, avait ixîmarqué l'ignorance profonde où sont des premières vérités de la religion, même les personnes instruites dans les sciences et les arts , même quelquefois les personnes qui font profession d'une certaine piété, se chargea de faire lui-même le prône tous les dimanches à la messe paroissiale ; et là , sans en prévenir ses auditeurs , en prenant au contraire des formes oratoires propres à cacher son dessein pour ne pas choquer l'amour-propre , il leur expliqua le catéchisme, en suivant l'ordre même des leçons contenues dans ce livre élémentaire : mais il le fit avec tant de grâce et d'intérêt , il sut répandre lant de charme sur ces vérités premières , que toutes les classes de la société se faisaierit une jouissance de venir l'entendre. Savants et ignorants, prolestants et catholiques , tous se serraient autour de la chaire , tous recueillaient avec bonheur sa parole , et ou célébrait de toutes parts ses louchantes et éloquentes prédications. Quand il se vit une fois maître de son auditoire, et sûr de ne pas compromettre le succès de ses instructions , il leur révéla son innocent secret : « Si je vous avais an- » nonce en commençant , leur dit-il , que je ferais le ca- )> léchisme tous les dimanches, vous auriez regardé comme 3) au-dessous de vous d'y assister, pensant que cela n'était » bon que pour des enfants; cependant voilà six mois que je » ne fais pas autre chose , et ces instructions vous ont inté- » ressés. Apprenez donc que le catéchisme est le livre des » vieillards comme des enfants , des savants comme des » ignorants : tous y trouvent à s'instruire > à admirer , à D méditer , et il n'y a qu'un absurde préjugé qui regarde le » catéchisme avec dédain. » L'évéque de Montauban continua le catéchisme , et tous y assistèrent avec la même avidité, le même empressement.
DR rilF.VFRUS. H5
M. lie Cliove»riis ne so bornai l pas à cos iiistruclioiis .le cha<|in» (liinaurlu' «larjs la catln'dralo . il prrclj.iil cncoro par- (oiil «tù on l'iiiviiail, t»l Imijoiirs m's scniionN r.ii«.aiLMil iiri»» vive iiiipri'ssioii. Sur <|iiel(iiii' inaliiTiî «^l'il pfc'ciiàl, il s'alla( liail loujouisà la\r«; rcsxulir deux clioses : 1° iiDiiibitMi lu religion o>l raisonuablo , el propi »» à salisfain' (in ospril jiisle , un sens (Iri)il ; l" roinbicn elle csl aimahl.*, el lailr pour ravir lous les cdîurs ; et raiulilenr reniporlail avec délices de toutes ses instructions cette double el salutaire impres* sion. Vj\ renlriidani , le ciiMir se pciu'lrait d'amour pour Jésus-C.brist , dont il montrait tonlfs les actions (;l les paroles, toutes les pensées el les afleciions inspirées par la plus tendre cbarilé pour les hommes, ninrijuces au sceau de la boulé «'l de la miNt'riit)rde. A l'amour du (ils se mclail l'amour de la mère dont il se plaisait à tracer te tuu> cliani caractère , et au cnlie de laquelle il invitait les juideslanls eOx-mènjes , leur citant l'aulorilé el l'exemple des An^es. « 0 vous, nos frères sejiarés, leur disait-il, 1) pourquoi voire lan«;ue répuj^ue t-elle à prononcer des 1) paroles qui nous vieunenl du ciel , et comment ne serait- V ce pas une bnnne chose d'unir sa voix à celle d'un an^e, u pour dire après lui el avec lui : Je cous salue ^ pleine j) de (jrdce : le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre Il toutes les femmes? » M de Cheverus excellait surtout à faire aimer ce que la reli|;ion a de plus pénible ; et la confession même, dans ses discours, devenait allrayanlc : tant ctail puissanlc la ^ràce avec laquelle il monl;ail , dans ce saciemenl, le prodige de la miséricorde <iiii pardonne tout, à la seule condition de l'aveu joint au repenlir ; et dans le prélre l'ami tendre qui console, encourai^e, rend à l'àme la paix et l'innocence , l'amitié de Dieu et l'espérance du ciel. A sa voix tombaient les préjuj^es du monde contre la dévotion , ([u il prc»enlait comme un acte de force et de <:ouraj^e par lequel une àme dompte tous ses penchants, immole touies ses passions pour se conserver toujours pure et inuoccnlc , toujours fcrvenie au service do Dieu , toujours dévouée aux bonnes œuvres el au bonheur de ses semblables « Des esprits valus cl pleins d'eux- mcmcs ,
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» disait-il (1) , appellent la dévotion ridicule , et ses pra- )) tiques superstitieuses; à les entendre, ils n'en ont pus )) besoin pour élever et agrandir leur intelligence. Hélas , ï) ils ne s'élèvent pas , ils rampent tristement sur la terre ! )) et s'abîment dans la fange de leurs passions : ces pieuses » pratiques, en nous entretenant sans cesse de nos devoirs, )) nous en rendent la tâche plus facile , en nous rappelant )) sans cesse l'amour que nous devons au Sauveur, elles n rendent cet amour plus vif et plus tendre dans nos cœurs.» Enfin j il n'y avait pas jusqu'aux préventions si communes contre la vie religieuse, uuxquelles on ne fut obligé de renoncer, lorsqu'on l'entendait (-2) en décrire l'excellence et les félicités méconnues, et prouver avec saint Chrysoslôme , que la détermination qui fait embrasser un état aussi saint, est le plus haut , le plus noble effort de la raison , la perfection de la sagesse , et que cet état même est la pratique des plus pures, des plus bienveillantes, des plus héroï(jues. vertus, la source des vraies et solides joies , le trésor de la société , soit par les prières qu'on y adresse au ciel pour elle , soit par l'éducation qu'on y donne à la jeunesse avec un entier dévouement.
Ce qui intéressait surtout dans les prédications de M. de Cheverus , c'étaient les tours aimables et ingénieux par lesquels il faisaient entrer sa pensée dans l'esprit des auditeurs. Un jour, il prêchait sur la préparation à la communion : « A juger de votre amitié pour moi par celle » que je vous porte , dit-il à ses auditeurs , il n'en est » aucun, je crois, parmi vous, qui n'éprouvât un senii- » ment de plaisir si je lui disais : Demain je veux aller )) m'asseoir à votre labié , partager avec vous et votre tamille i) le bonheur qu'on éprouve dans une réunion d'amis : sans j) doute , on y penserait souvent dans la journée , on dispo- V serait tout pour me recevoir, o A ces mots, tons les auditeurs indiquant par leurs regards et leurs gestes que l'évêque avait bien deviné leur cœur : « Hé bien, ajouta-t-il ,
(1) Discours du 2 décembre 1824,
[2) Discours pour la prise d'Uabit de mademoiselle Delbreil de Scorbiac.
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s voici ce que vous dit voire DitMi : Dcinaiii je veux avoir 3 une (.ible coiiumiiie avi'c voii<. Occupez tloiic votre esjiril , i Votre cœur de cotte lieureu^o nouvelle , el picparez loiil 3> pour la réception d'un si giaiid liùte. » Mais en quoi Con-isle celle ptcp.iralion ? Ici M. de Cheverus raroniait avec simplicité ce qu'il rii>ait lui-iuèuie. a Je lue repreï >enle, disait-il , saiul Jeau ILwiu^tliste disaul la u)es>e , i> la sainte Vierge y assiNtant el coniinunianl : je me de- 3D mande quelle était leur pureté, leur foi . leur amour, > el je tàclie d'entier moi-même dans les saintes dispoj) >ilions de ces deux belles âmes. » El ijuaiul il saper- Cevail que tous ces mn>ens ne réussi^saielll pas encore , que l'auditeur paraissait di>liail ou peu touché de ses |)arolcs , il avait recours alors a quebiues traits sailianls , |>i()|ires à réveiller ralieiilioii. C'esl ainsi que piccliant liii jour devant des pavsaiis grossiers qui paraissaient inscusildcs à sa parole : « Mes enlants , leur cria-t-il , lisez D donc dans mes yeux combien je vous aime , combien 3) \o veux voire bonheur pour le lcin|)s et pour l'élernitc ; d Cl ces mois partis du (u'ur lureni comme une étincelle qui éleclrisa tout Taudiloire , cl réveilla toutes les attentions.
Cependanl , le bruil des prédications comme des venus 4lc ré>èque de Moniauban se répandit dans les provinces \oisines; loules les feuilles piibli(|ues le celebraienl, toutes les bouches le louaient. Le cardinal de Clermoni-Tonuerie , :mhe\éque de Toulou>e , désirant faire la connaissance d'un prelal lanl vante, vint le visiter à Moiilauban : lu modestie , la simplicité , les manières aimables du M. de Cheverus ravirent el édilièienl le cardinal ; il l'invita à venir le voir à son tour, et loi lit priimeiire de prêcher dans sa ville métropolitaine pour l'érection d'un calvaire. L'evc(iue de .Montauban se lendil à riiiviialioii , el ayant j)réchc Comme il l'avait promis, il lit sur tout son aiiîiiioire une impression profonde : le cardinal, en particulier, en fut louche jusqu'aux larmes , et , dans son émotion , il pria M. de Llieverus de donner sa bénédiction à toui le peuple : a En votre présence, .Monseigneur, reprit
» l'humble évoque , il ne m" appartient pas de bénir voire )) peuple ; mais puisque vous le voulez , ajouia-t-il en tom- » bant aux pieds du cardinal , donnez-moi vous-même votre » bénédiction , et je la transmettrai ensuite à vos ouailles. » Le cardinal le fit en versant des larmes d'attendrissement , et l'évéque de Montauban bénit toute l'assemblée au nom de son Eniinence.
Tant de prédications n'empêchaient pas M. de Cheverus de se livrer à toutes sortes de bonnes œuvres. Il n'y avait encore que deux mois qu'il était à Montauban , lorsqu'une dame remarquable par son esprit , son éducation brillanie et sa position sociale ; mais depuis longtemps étrangère à la pratique de la religion , tomba dangereusement malade. A la vue de la n)ort qui s'approclie et de l'élerniié qui la suit, celte dame sent renaître en elle les remords de sa conscience ; et se rappelant les bons principes reçus dans sa première enfance, elle comprend qu'elle a trop longtemps sacrifié au respect humain et à ses passions , qu il faut enhn penser sérieusement à son salut. Mais à qui ouvrir une conscience si chargée r Elle serait contente Si le nouvel évêque, dont elle entendait parler tous les jours avec admiration , voulait en être le dépositaire. On en avertit M. de Cheverus : il accourt , et avec cette délicatesse de convenance qui lui était propre , il l'aborde et demeure en conférence avec elle pendant plusieurs heures. De douces larmes, la paix de la conscience , la joie de la seconde innocence rendue à un cœur jusqu'alors cruellement déchiré, lel fut le résultat de celte première entrevue, et on ne peut dire le contentement de cette illustre pénitente. Mais une chose manquait encore à son bonheur ; son mari, Turc d'origine, mahométan dans son enfance, et depuis sans aucune religion , militaire en France avant la révolution , et depuis ariisie dramatique et comédien , enfin fixé alors à Moniauban sans aucun éiat, vivait étranger à loule notion de christianisme. L'évéque entreprit cette conversion diliicile, et il y réussit : cet homme reçut d'abord le baptême et la confirmation , puis la bénédiction nuptiale peu de jours après , et ei;fin quelques mois plus tard, lors-
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(jn'il «Mil rU* iijslniil ù fond ilc la religion , le iH'opliytvi Bcv.i^i'nnire fit sa prciiiitTC coiinnunii)n , à lu j;ranilo joie Je son épouse et à railiniration de toute la ville.
Il n'y avait pas juscm'aiiv |)«Msoiines de la plus basse Coiidilion (|ni ne se cr^l^sc^l aiiloriî»ét's , |)ar la honlé de M. de Chevenis, à réclamer son ministère. Un pauvre homme, marchand de clous ri de sabuls , alta(|ué d'une liialadir daogerrusi' , avait exprimé à sa femme le de>ir de Re Confesser à l'évèque : c«'lle-ci se présenle au palais épis- " • il ; on l'irMrcnluit auprès du prélat , qui l'accueille son inimitable bonlé , la fait asseoir et congédie les
• unes (jui IN'nloureiil. ()tiel(|ues inslants après , il sort - ' celte pauvre femme , se rend auprè> du malade, lui [)arle avec douceur , et entend sa confession. Cette visite
ria la l>énédielion de Dieu «lans la maison ; car le ma-
• eliappa au danj;er d'une opéralion périlleu>o «jui lui allnt subir, el ce qui est plus merveilleu\, il a conservé lepuis les sentiments cliréliens que M. de Cheverus lui ijspiia alors.
L'évèque de Montauban n'allend;iit pa> même que les Dalades le demandas>etit : il lui sullisail de savoir qu'il y Mj avait quelque [)art qui seraient consolés de le voir el de 'entendre; il y allait avec empreSM ment , les cxliorlail el es bénissait. Volontiers Uiéme il remplavail ses prélrCi» dans :c ministère : ayant un jour rencontré sur la place de la Mlliédrale un sacristain , (pii murmurait tout haut de ne )as trouver un prêtre pour administrer un malade eu danger : a Mais moi, lui dit-il. ne suis-je donc pas prêtre'? » Il aussitôt il se rendit avec lui près du malade, administra I celui-ei les derniers sacrements, el retourna le visiter les ours suivants pour le furlilier et le consoler.
Ce vrai imitateur de l'apùlre saint l'aul ne cherchait [u'à faire [daisir à lout le monde ; tous les jours, maigre la lislance, malgré l'asthme <|ui le fatiguait, malgré le froid )l la pluie , il allait dire la njcsse à la chapelle des Ursuines , la préférant à celle de révêché , parce que cela , lisait-il , fait plaisir aux religieuses et aux âmes pieuses |ui aiment à entendre la messe de leur évèque ; el, chose
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remarquable , il portail la délicatesse jusqu'à défendre d'ajouler à l'autel pour sa messe plus de décorations que pour les autres , afin de n'être à charge à personne , et même jusqu'à déguiser le service qu'il rendait, sous l'apparence d'un service reçu , témoignant en toute occasion aux. ijeligieuses sa reconnaissance de ce qu'elles voulaient bien , disait-il , lui prêter leur chapelle. Il s'estimait heureux de toutes les atlenlions délicates qu'il pouvait avoir pour elles, ainsi que pour toutes les autres communautés vouées à l'éducation chrétienne de la jeunesse et de l'enfance , n'épargnant pour cela ni visites, ni instructions, ni retraites, ni paroles d'encouragement et d'intérêt, a Vous êtes mes aides M dans l'épiscopat , leur disait-il ; tout ce que vous faites » pour ces enfants est un service que vous me rendez : vous h travaillez pour moi et en ma place , puisque c'est moi qui » ai la charge d'enseigner à tous la religion; » et il les consolait des plaintes du monde , qui eût voulu faire entrer ses frivolités dans leur plan d'éducation : « Quand » une règle est d'or , leur disait-il , les ornements sont )) superflus. »
Tous ses diocésains trouvaient en lui la même bonté à celle diflérence près , que ceux qui l'avaient offensé recevaient des témoignages plus marqués de sa tendresse. Un jour tout le peuple étant à genoux pour lui demander sa bénédiction , il aperçut un homme qui se tenait fièrement debout, insultant aux autres , il va aussitôt droit à lui , l'embrasse avec afl'eciion , et lui serrant la main , lui dit d'une voix émue : a Au moins, monsieur, si vous ne » voulez pas vous déclarer publiquement pour une de mes » ouailles , vous me permettrez de vous avoir pour ami. » Un autre jour , un soldat ayant été mis en prison pour ne lui avoir pas présenté les armes , il alla aussitôt trouver le capitaine pour solliciter sa grâce. Celui-ci est inflexible : « Hé bien , dit l'évèque , je vais me mettre en prison avec » le soldat, et je n'en sortirai qu'avec lui. » Force fut au capitaine de céder, et M. de Cheverus alla lui-uiême annoncer sa grâce au prisonnier, et lui donna cinq francs pour le dédommager du commencement de peine qu'il avait subi à son occasion.
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Mais cV'lnil snrloiil envers les enfants qu'éclatait la bonté de revenue (le Munlaul»an : cet àj^e de candeur et d'innocence avait |u)ur son cteiir des charmes et des attraits inex- ]Minial»les. Ayant vu un jour un tout petit entant ([ui se levait pénibleinent sur la pointe des pieds pour saisir le marteau de la porte de sa maison et se faire ouvrir , le prélat s'approclic , lui fait oUre de services , frappe à pluîjieurs reprises, ci pendant ce lemps-la renlrelient et le récrée jus(|u'à ce (pion vienne lui ouvrir. Lue autre fois, enteruianl d(; la rue un enfant ([ui pleurait à hauts cris , il suit la voiv , entre dans une pauvre mai>on , et y trouve un enfant au berceau, il l'embrasse avec bonté , lii caresse , a j;i te son petit berceau pour apaiser ses cris , et continue cetie fonction maternelle ju^(Iu'à l'arrivée de la mère , dont la surprioc , comme on le pense bien , fut inexprimable. Kien, en elVel, de plus maternel (jue le cœur de révè(iue de Montauban ; il épiouvait pour renfanco toutes les soHiciiudes cl toutes les tendres>es d'une n)ère , jusque-là ((u'ayanl vu un j(uir une trouite déniants boire de ^rand matin à une fontaim' > et craii;iianl (pie l'eau froide ne leur lit mal , il acheta promplemenl cl*une femme i[ui se trouvait là , tjul ce (ju elle portail de ^àteau.v a vendre , et les leur lit diôlribuer. lMusiei.:> loib il a lait de semblables achats à Montauban, tanti)l pour récompenser de leur tenue si modestie et si édilianle les en" ;nts pauvres des écoles chrétiennes , tanltJl pour en consoler d autres ([ui paraissaient tristes ou versaient des larmes. Au^ïsi , les enfants l'aiinaicnt-ils comme on aime une mère; et dan» leur enthousiasme ils se reunirent un jour bpoulauemenl autour de lui sur la place principale de la ville, et lui lirenl cortège jusiju'à l'évéché, où il les remercia avec sa bonté accoutumée; Un autre jour ils l'entourèrent au moment où il était près de nionler en voilure , et voulurent être bénis 4)ar lut chacun en particulier; ce qu'il lit avec joie, maljjré l'ardeur d'un soleil brûlant , qui dardait sur lui ses rayons, et l'impaiience de certaines personnes «lui auraient voulu qu'on éloignât de lui CvS enfants.
Telle était la tendre charité de M. de Chev^rus ; et sa
grande ambition était de répandre le même esprit dans tous les cœurs, ii voulait que tous ses diocésains s'aimassent les uns les autres ; et s'il apprenait qu'il existai une division dans une famille ou dans une paroisse ^ sa charité trouvait mille industries aimables pour réconcilier les cœurs. On en pourrait citer bien des traits ; nous nous bornerons à un seul. Un jour, il fut informé qu'un maire était en discorde et guerre ouverte avec son curé ; il part aussitôt et va le trouver : « Monsieur, lui dit-il, j'ai un grand service à » vous demander ; vous me trouverez peut-être indiscret , » mais j'attends tout de voire obligeance, x» Le maire , hors de lui-même et tout confus , proteste qu'il n'y a rien qu'il ne soit disposé à faire pour un prélat si vénéré : « Hé bien, » dit le bon évêque,en se jetant à son cou et l'embrassant, i> le service que j'ai à vous demander, c'est de porter ce » baiser de paix à votre curé. » Le maire promit , tint parole , et la réconciliation fut faite.
Tant de bonnes œuvres et de prédications n'étaient pas l'occupation principale de M. de Cheverus. Parcourir son diocèse en tous les sens , en connaîire les pasteurs , en étudier les besoins , en remarquer l'esprit , et dispenser par la conlirmation les grâces dont l'évèque est le ministre , c'était là ce qu'il regardait comme le premier de ses devoirs ; et il s'en acqijitia avec un zèle infatigable. Il visita la plupart des paroisses, observant tout avec soin , mais eu même temps avec prudence , sans précipiter le blâme ou la reforme , préchant partout , et partout variant ses instructions selon les lieux et les circonstances, Partoui il allait, et souvent à pied, conlirmer les malades qui n'avaient pu venir à l'église , réconcilier les personnes ou les familles divisées, sans être jamais arrêté ou par la distance des lieux , ou par rincommodité des chemins , ou par l'intempérie des saisons; partout il répandait ses aumônes. Cl savait en donnant ménager la délicatesse des pauvres d'un certain rang ou d'une certaine condition , tantôt déposant ses largesses d'une manière inaperçue , tantôt preshani d'accepter : « Car, disait-il, je ne suis que le disû peusaieur de ce que je vous donne , et eu refusant
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» vous me reuuiiez coupable d'iiiliilélilé. » Aussi recueillitil lie ces visites les plus douces ecMisolalious, (Quelque part qu'il allai , il élail reçu avec le mètue ciiipresseuioui et le luêine cntiiuusiasiiie : on lui érij^eait 'les arcs de triomphe, on dfcorait les rues par où il devait |^a^^cr, et les sous harmonieux de la musique redi.s;ueul autour de lui rallé^ressc j^énérale qu'excilait sa présence : c'était entre toutes fcs villes une sorte de rivalité à qui ferait la plus belle réception. Lauzerte , petite ville du diocèse , voulant surpasser toutes les autres, dressa un m.i^uilii|ue arc île iriomplu; de triMile-oiuq pieds d'élévation , surmonté il'une plale-lormc où sp plaça un brillant orchestre composé des musiciens de la ville et des environs. Mais voilà ({u'au moment où , à l'approche de l'évéque , lutile la symphonie commençait à se luire entendre « une poutre se rompt et entraîne dans sa chute |dale-forme et arc de triomphe, orchestre et musiciens, (jt't accident diuina lieu à M. de Cheverus de montrer toute sa bonté et de j^iJ^ner encore davantage tous les cœurs. II alla visiter les l>l«'ssés , distribuant a tous des consolalions, des témoignages d'inlcrél, des lari^esses même a ceux «lu'il savait en avoir besoin. H les embrassait comme des Irères , a cl je sentis , disait l'un d'eux , >es larmes couler » sur mon vi>nge; sa sensibilité éloullait sa voix , mais que » le peu de mots «(u'il m'adressa uni di^'ail de choses! » o 11 me plaii;nit, di-^ail u:i autre, d'une manière si tendre, j) si douce et si attachante , que je ne pus m'empéchcr de n m'écrier : 0 [dix culpa , quœ laletn ac lanlum mermt lui' i> bcre coiisuUitorcm ! a L'auiiJiir (jue i'evétiue do Monlauban se conciliait dans ses visites , était tel , qu'on ne le voyait partir qu'avec les |»lus vils rei;rels , cl il semblait qu'on ne pouvait s'en séparer. Lu jour (|u'il venait de monter en voilure pour s'en aller d'une paroiss.; , une pauvie lemme ayant sai;i et bai>é sa iiiam au moment où il retendait par là portière pour donner sa dernière bénédiction, il lui lallut rester là plus d'une heure P'>ur procurer la même consolation à tous les habilauls (jui se pressaient autour de lui , cn\ieux du même bonhcjir. On voulut les écarter : a Lals- » sez-les approcher , s'ecna-t-il ; que ce bon peuple satis-
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» fasse à l'aise sa foi et sa reconnaissance. » Il n'y avait pas jusqu'aux protestants qui ne lui témoignassent en toute circonstance leur respect et leur aitachement ; ils rivalisaient de zèle avec les catholiques , et semblaient faire un seul troupeau sous un pasteur si chéri. « Il n'y a plus de proiesianis à Montauban , disait un député de celle ville à un ministre du Roi ; nous sommes tous épiscopaux. » M. de Cheverus se plut lui-même à publier des dispositions si favorables dans un de ses mandemeiiis, au retour d'une visite : « Partout , dil-il , comme dans notre ville épisco- » pale , nos frères séparés nous ont témoigné un tendre » respect; et nous ne pouvons rejeter l'espérance qu'il ne » leur sera pas difficile de reconnaître pour leur évéque yï celui qu'ils cbérissenl comme leur ami. »
Mais ce qui porta au plus haut point la réputation de M. de Cbeverus, ce qui exciia dans tous les cœurs un entbuusiasme que ceux-là seuls peuvent concevoir qui en ont été les témoins , ce fut la charité, le dévouemeni généreux qu'il déploya dans l'hiver de 1826. Alors la rivière du Tarn s'étani débordte et élevée avec une rapidité ellVayante jusqu'à la hauteur de treule pieds au-dessus de son niveau ordinaire, avait submergé les deux principaux faubourgs de Montauban , et mis daua le plus grand danger les malheureux qui les habitaient. A la première nouvelle de cet accident , le charitable évéque accourt sur les lieux , fait préparer des barques pour aller secourir et enlever de leurs maisons ceux qui sont près d'y périr. Digne iinitaieur de Fénelon, qui disait que les évéqucs oui aussi leurs jours de bataille, il surveille, encourage, presse et active les travailleurs, ei bieniOi tous les malheureux sont hors de danger , et déposés en lieu sûr. Mais que vont-ils devenir ? La plupart sont pauvres, sans asile comme sans pain : a Hé bien mes amis , leur dit-il , le palais épiscopal est à » vous ; venez-y tous , je partagerai avec vous jusqu'à mon V dernier morceau de pain. » Ce fut, en eifet , ce qui eut lieu. Le palais epispopal tut trauslormé en hôpiial ; plus de trois cents pauvres y furent reçus et répartis dans les diverses salles. Il restait une pauvre femme à la porte de
DE ClIEVCIiLS. 155
Vévéché : elle n'osait entrer parce qu'elle éiail prole>laiiie; VônTmiuo l'apprend , court la chcrclicr lui-iuènie : a Venez, » lui (lil-il, nous souunos tous frôres , surtout dans le T) luaiheur, » et la conduit dans les salies avec ses antres compagnes d'infortune. Pendant tout le temps (|uc dura linondalion , le bon évoque };arda tous ces ni.»llicur<'u\ , et en prit soin avec une trndres>e de mère. Il les visitait plusieurs fois chaque jour, les consolait avec une bonté ailendrissante, veillait à ce (lu'il y eût toujours un j^rand feu allumé dans cbaipie salle , pour (in'ils ne soullVi^^«enl pas du froid , les nourrissait de son mieux , les servant (juelquef'ds lui-même ; leur distribuait son vin et son argent. Vu jour qu'il était sur le point de remettre son olTrande à une pauvre prote>tante , « Monseigneur, lui dit une femme » voi>inc, ne donnez pas à celle-là ; c'est une huguenote. » — t)ne dites-vous? reprit le charitable pasteur, semblant 1» n'avoir pas conipris ; vous voulez dire sans doute qu'elle
V est plus malheureuse que vous ; u et il lui donna une double aumône.
Co|K ndaiit ce n'était point encore assez pour la tendre î>ollit>tude de M. de (Iheverus : dès le premier jour du débasue, pen?ant aux pauvres honteux «jui n'avaient pas osé venir se confondre avec les autres dans le palais épi>copal , il thari;ea le curé de la paroisse inondée de rechercher tons ceux qui seraient dans la détresse sans o^er le dire , et de lui en donner une imle exacte , parce qu'il voulait tous les secourir. « Leur position me déchire , disait-il «dans sa lettre; il leur faut du liii^^e , des babils, du c bois , des meubles ; pourvoyez à tout , et diies-leur que » mon cœur et ma bourse sont a eux : car à Dieu ne jilaise a que je sois bien loge et nourri , tandis qu<j les membres
V lie Josus-Christ sont sans asile et sans pain. Je n'ai pas » besoin de vous recommander d'y meiire les plus grands D mtnagcmenls, pour ne pas blesser leur délicatesse : je » vous connais , et je bénis Dieu du prix que vous atta* h chez à l'aumône qui n'embouche pas la irompelie , mais » coule inaperçue dans le sein du malheur , comme ces B eaux souterraines qui couleut âous le sillon stérile qu'elles
)) fécondent. » Le digne curé remplit parfaileineni les vues de son évêque ; et l'évêque ne faillit point à sa promesse ; il lui doima jusqu'à 5,000 frs» pour réparer tous les malheurs. De Monlauban il étendit ses sollicitudes sur Moiss:tc , ville voisine , où l'inondation faisait aussi des ravages ; il y courut avec empressement , distribua des secours , et pourvut aux plus pressants besoins. Ainsi M. de Cheverus lut la providence universelle ^ tant des malheureux qui étaient hors de son i»alais, que de ceux qu'il y avait accueillis ; et quand les eaux s'éiant abaissées , la rivière étant rentrée dans son lit, ceux-ci purent retourner à leurs habilalions , il ouvrit une souscripiion en leur faveur , se mit en lêie, et invita les riches à prendre part à la bonne œuvre. Son exemple avait fortement parlé à tous les cœurs : les riches entendirent cet appel. Une somme considérable fut déposée entre ses mains; chaque malheureux rc(;ut suivant la mesure de ses besoins , et tous s'en retournèrent comblant de bénédictions leur charitable évêque , ne sachant comment dire leur amour et leur reconnaissance. Cependant, tous les désastres réparés, il restait encore 1,500 frs. des aumônes recueillies; M. de Cheverus les einploya à exhausser le pavé de l'église du faubourg inondé ; et , par ce trait remarquable de sagesse , qui lit gagner honorablement une aumône que peut-être quelquci-uiis auraient relusé par délicatesse, il procura quatre grands biens : 1° il assainit celte église qui auparavant était humide et malsaine ; 2° il la mit à Tauri d'une nouvelle inondation ; 5° il ménagea un lieu de refuge aux habitants en cas d'un autre débaVdemcni; 4» eniin, il occupa les pauvres , et les préserva d'une dangereuse oisivcLé. l^enâaiit qu'ils se livraient à ces utiles travaux , il vint uu jour lus visiter ; et au moment où il allait se retirer, ces pauvres improvisant à leur bienfaiteur une ovation inspirée par lu reconnaissance , l'entourèrent en criant de toute la force que donne l'enthousiasme de l'amour : Vive Monseigneur ! vive noire père! vivre noire bienfaiteur ! et de là ils le reconduisirent en triomphe jusqu'à i'évèchéau milieu des mêmes cris mille fois rcpclcs.
t»p. niEVEnis. 157
Des Irails do cli;irilc si adinirahics fiiioril Licnlôt portés sur l«>ns les poiiils do la rraiicc ; Charles X les nppril , el b'i'iiipnssa dVvpridur à M. de (ilieveriis eoiiibicn il eu elail tuiiiiié.ajoutatil à (< tie lelliede coii^ialnljlmii uut; ^oiiiine de 5 OOU fr. , pour riudeiuniser , au moins <mi pariie . des dépendes qu'il avait lailes en <'eUo circon-slaiice. Les 5,000 Ir. ù p'ine levus lurciU atissilùl <li>liibnés aux pauvres ; l'cvé- <pie se trouva as^ez indemnise par le b(»nlteur d'avoir soulagé des niallM'tncux. I>a ploirc (|uc lui aliiia e<-i événement ne iVuori;ut'illil point ; el il e-^t toueliaiil de voir avec «jucll«: niodestie il paile «I»' lui-uieuie peu de jours après.
Un ancien eiè\c de Louis- ie-CJrand , enleudant lelentir partout le nom de M. dcClieverus, désira savoir si c'était le jeune abhé de ee iwui «]u'il a\ail connu au collège , et 5>'adres>a |K>ur «'U être in^lruil a l'evéquc de M(»ntaubaH lui-niènie : « J'ai connu à Louis-le-Grand, lui écrivii-il, un • jeune abbé poiiaul voire noui , boursier du «rollé^e d« u Mans, aussi UK»^le"^le que relii^ieux. atissi lab uieuv «[u'insu huit , d'un caractère toujours dou\ et aflable , Tcveuiple B de ses eauiaradej» : io jeune abbé, Montcigneur , jverw nielle/-iiioi celle ijuebUun , serait-ce vous Y — Oui , lui u lépciidil riiunible évéque , je suis bien leellemeui le ,i pelil abbé Clievcru^ de L'>uis-le-tirand ; que je voudrais o voua voir ici, vou> i^inejcier de votre bon sou\enir,
V el vous prouver (pie la iiiiirc (lu'on a placée comme de ij loice sur n»a pauvre léie , ne la ni iournt*e ni euory cueillie ! On a bien e^aj-ere le peu que j'ai lait pour les M pauvrcb inondes. .rclai> luia de croire que cela l'eiait tant i» de bruit , et liieiail meute les regard> el mailii-erail les
V bontés de noire au^usie souverain. »
l*eu de temps ai»rès rcvéuemeiit dont iiou^. venons Ue palier, arriva la grande cpj(pie du JubiL ; ce lut pour M. do Lbeverus l'occasion de déployer un zèle toul nouveau , el de se montrer bupericur a lui- même, i-endant tout ce saint temps , oulie le sermon ordinaire du dimanche , il prêcha le merciedi el le vendredi de chaque semaine , procura une i-eiraiie à sa caihcdiale, pre>tda en personne a tons les exercices, el y donna lui-même une insiruciion
438 VIE DU CxRDlNXL
chaque jonr. Non content de ces acies publics de zèle , il voyait les pccheurs en particulier , et lâchait de g^^ner leur cœur pour les gagner à Dieu. De ce nombre était ua préire , ancien religieux , qui , sous le règne de \i. terreur révolutionnaire, avait, au mépris de ses engagements, contracté un mariage sacrilège. L'évêque de Mo'niauban l'alla voir plusieurs fois , lui lendit les bras de sa charité comme le père du prodigue, lui parla avec douceur et force, et, aidé de la grâce qu'il appelait à son secours par des prières ferventes, il fit pénétrer dans son cœur une componction si vive, que ce malheureux ayant dressé lui-même sa rétractation dans les termes les plus touchants, voulut que M. de Cheverus la lût à l'église devant tous les fidèles. « Pénétré » d'une vive douleur de mes offenses, et du scandale que )) j'ai donné, y était-il dit, je supplie la divine miséri- 1) corde , par les mérites de Jésus-Christ, mon Sauveur, » d'agréer mon repentir. Je désire que les fidèles sachent » que je voudrais faire amende honorable , prosterné au )) pied de l'autel et en leur présence, si mon état d'intirmité D me le permettait. Qu'ils sachent au moins (et j'implore j) humblement leur pitié et leurs prières), qu'ils sachent « que je reconnais , en rougissant et avec déchirement de jj cœur , que j'ai , par une vile apostasie , violé mes vœux )) sacrés de religion , et contracté une alliance que cette » religion sainte réprouve et condamne. Pardon mon Dieu , ); pardonnez à un malheureux préire , à un religieux biea » coupable , mais bien repentant. Pardon , mes frères , que » j'ai scandalisés ; priez pour le pauvre pécheur. » Cette rétractation fut remise à M. de Cheverus , un jour qu'il devait prêcher à la cathédrale devant une foule immense , et peu d'instants avant de monter en chaire : elle l'émut et l'attendrit tellement , qu'il ne put parler sur autre chose. Il prit pour texte ces paroles de l'Eccléalasiique, c. 8, v. G. iVe dcspicias homincm avertenlcm se à pcccato , neque impro^ percs ei : memenlo quoniam omnes in correplione sumus. a i\e » méprisez point Thomme qui se détourne de son péché, i) cl ne lui faites pas de reproches : souvenez-vous que nous V sommes tous dignes de châtiment ; v et parlant d'un te.\te
DE cnEVF.niîs. 139
si bion approprié à son sujoi , il exposa , dans des lennes pleins d'i'j;ards et de compassion pour le pécheur repcnlanl , la conversion qui venait de s'op«*'rer , lui la rélractalion, cl après en avoir tiré d'utiles nilexions sur la eliarilé envers les pécheurs qui peuvent devenir de firands saints , cl sur l'huniilité des justes , (]ui , s'ils ne veillenl sur euxniènjcs, peuvenl dev<Miir des n'*prouvés, il s'empressa d'aller aussitôt , en dcseendanl de chaire , embrasser ce prodigue revenu , le consoler, l'encoura^tT et le loriilier.
Au milieu de loutcs ces œuvres de zèle , M. de Chcvcrus faisait marelier de Iront une autre viMivre non innins impor*» lanle. Les soldais en j^arnison à Moulauban ne fréquentaient guère les églises , el le Jubilé allait se passer pour eux sans aucun fruit ; le dij;nc évéqiie entreprit de leur donner luimême une retraite, cl pendant phi^icurs jours leur adressa les discours les plus louchants, les plus propres à leur inspirer l'amour et la praticjiie de leurs devoirs religieux. Les militaires, édifiés de son zèle , louches de ses prédications , rentrèrent en cux-niéuie» el dem;mdèrent à s'appro» cher des sacrements. Il leur procura aussitôt des confesseurs, confessa lui-même ceux qui voulaient s'adresser à lui; et après les avoir tous disposés, il les conduisit en |tcrsoiine, pendant plusieurs jours de suite , dans les diverses églises pour y faire leurs stations du Jubilé : spectacle touchant» el que les Montalhanais n'oublioioul jamais! Ou voyait tous ces militaires marcher sous la conduite de leur cNéque, l'air grave , le maintien recueilli , et la prière sur les lèvres, attirés par le cœur seul et la libre détermiuatioa de leur volonté ; car révéciue avait pourvu à ce que l'auloriié ne fût pour rien dans celle démarche , et que tout y fût spontané.
Pendant que Monlauban jouissait du bonheur d'avoir un si digne évéque , un événement, qui devait bientôt le lui ravir, affligea un diocèse voisin. Le 11 juillet 182G,la mort enleva à l'amour et à la vénération des Bordelais M. d'Aviau du Bois de Sanzai , leur archevêque de si sainte mémoire : toute la ville , tout le diocèse était inconsolable. Où trouvera-t on un prélat aussi parfait , aussi charitable, aussi
liO VIE DU CAKLUN.VL
dévoué? Qui réparera celle perte iniincnse? Tel clait le cri général qui de Boideau^i releulissail jus(|u'à Paris; et une seule réponse se trouvait dans les bimclies, désigîiani M de Clieverus , comme le seul (jui put renipbcer M. d'Aviaa. Aussi le Roi averli par l'opinion publique, ne larda point à consacrer le choix qu'elle avait fait d'avance. Dès le 50 juillet , il signa l'ordoiinance qui nomniail l'évciiue de Monianban au siège méiropolitaia de Bordeaux ; et le mijiistre des affaires eeclésiasiiques , en la lui envoyant, lui déclara que la chose était consommée sans retour , et qiC'd m devait pas même songer à y mettre opposition par un refus, a Je conçois très-bien , ajoutait le ministre, vos angoisses D et l'affliction de la ville de Montauban ; mais vous êtes » l'homme de la chose , et le Roi a jugé nécessaire d'imh poser au diocèse de Moniauban et à vous un ici sacrifice. » A la réception de cette nouvelle, on ne saurait dire quelle lut la douleur de M. de Cheverus ; elle n'eut d'égale que la désolation de ses diocésains : c'élait de part et d'autre une consternation véritable, d'autant plus graîide, que la lettre si expresse du ministre semblait ne laisser aucun espoir de réussir à faire révoquer l'ordonnance. Toutefois, comme, dans les grands malheurs , on veut tout tenter ^ même les moyens qui offrent le moins do chaiices de succès , M. de Cheverus écrivit au ministre pour réclamer et se plaindre. La ville de Montauban , quoique «l'ayant guère plus d'espoir, écrivit de son côté, et porta au pied du trône le juste sentiment de sa douleur : « Quoiqu'en applaudissant , » disait-elle au Roi , à une élévation si bien méritée , à i) cet hommage éclatant, décerné au digue émule des Vincent » de Paul et des Fénelon , il n'est pas en notre pouvoir dimj) poser silence au cri de notre douleur , de reieuir nos larmes, » d'étouffer nos gémissements , lorsque nous savons stiiioat » que dans noire saint prélat l'alUiciion de nous quitter est » égale à la douleur que nous ressentons de le perditi. La )) Providence ne nous aurait-elle donc accordé un si prc- » cieux bienfait , que pour nous le ravir au moment où il est » devenu pour tous les habitants de ce diocèse la coiiditioa D la plus intime de leur bonheur ? » A celte supplique ,
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(ionl \uni<> ne citons ici qu'un (>a>sj^e , un joi^nil une lettre à lu.ul.iiiic la Daupiiiie , pour la conjurer (l'appuyer Uc son cicdil auprès du Koi la dcuiaudc des lial>il:niU de Montauban ; on b'adres^a a M. de Clieverus lui-uièmo , ei on le pria , par une ieUre louchante , de joindre >cs sollicitations à celles de ses enfants : e C'est , lui disait-on , nue » lanulle dtijinlée qui se jette daus vos hras, qui vous con- » joie , les mains levées vers le ciel , de ne pas la quitter , » de ne |>a8 la dévouer par votre cloi^nemeni à la douleur V Cl aux roj;rels. » Le bon cvèque les avait déjà prévenus , et il se lialj de leur ilire : « J'ai cucdi^î écrit hier au iniu nisire , cl conjure Sa Majesté de ne |H)inL la'arracher à it innn troupeau. Si la réponse est favoiahle , niu joie et ma M ictonnai.vsance diront comhien j'aime mes diocésains ; et j) .si les ordres de Sa Majesté sont poiximploires, mon obeis- » sauce me coùleia bien des larmes : mais l'exemple i\e% » Montalbanais m'apprendrait , s'il en elail besoin, 4|rron D doit obéir à son roi et le servir, eu sacriliaiit ce qu'on a u de plus cher , même sa vie. a
ioiites ces instances furent .s^dis eliet , et ne servirent (juà prouver que Moniaubau ci lio^lou , deux villes si dif- Icreiiies de muiur> et de cai.itlèics , savaient également apprécier M. de Clieverus et le malheur de le i^erdre. Les ik^ponses do Taris arrivèrent , exprimant des regivts de ne pouvoir >e rondie à lani du sullicilaiioiis , et il ne resta qu'à se rooigner. i^uelque abattu que iiil le prélat, il ne ce3>a do iiavaillcr jusqu'au mcinienl de son départ , et pre^que aucun j«)ur ue se [lasta san> qu'il fuccliàl ou se Jnrài à quehiue œuvre de /.élo. Qtuùqu'ii ciil lait tunl de bien en ^i peu de temps, couiirmc plu^ de quarante niille tailiolique-> , dispensé si souvent la parole sainte, il lui >cu.blaii toujours qu'il n'en avait pas lait assez. Les moments tjuc Icxercice do iOii /.ele lui laissait libres étaient employés à recevoir ses diocésains , qui venaient l'entourer «le Icius regrets et cheicher aupie» de lui la consolatiou. lli l.^^ ! c'était lui-même qui en avait le plus besoin : la pciiste de sa séparation prochaine le déchirait ; tous les i«;;ieis qu'on lui expnmaa ne iaisaieiit qu'agiota ver sa dou-
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leur, jusque-là qu'il dit un jour à un de ses amis, qu'il esliaiait les angoisses d'une séparation autant et plus pénibles que les angoisses de la mort. Un témoignage touchant d'attachement le consola dans cette circonstance pénible : M. l'abbé de Trélissac , son grand vicaire , lixé depuis plus de vingt ans à Montauban , où il avait ses propriétés et un grand nombre d'amis, mettant au-dessus de tout le bonheur de vivre auprès d'un tel évéque , lui demanda comme une grâce de le suivre à Bordeaux , décidé qu'il était à vendre tous ses biens, à quitter tous ses amis , à aller même à Boston , s'il eût fallu, plutôt que de se séparer de lui : tant M. de Cheverus savait se faire aimer , tant on l'appréciait quand on le connaissait. Touché d'ua si beau dévouement , le digne évéque accepta avec reconnaissance , et ne songea plus qu'à s'échapper sans relard de Montauban ; car sa sensibilité n'y pouvait plus tenir. Pour se dérober aux larmes et aux cris de douleur de ses chers enfants , il partit la nuit, à l'insu de tout le peuple, triste et abattu au delà de toute expression.
Arrivé à Paris , il ne put taire ses plaintes et sa douleur au ministre ; et celui-ci fut réduit à se justifier , en protestant que s'il lui avait demande un si grand sacrifice, il y avait été forcé par sa conscience , qui lui disait que c'était le seul choix convenable. Le roi Charles X l'accueillit aveC cette grâce et cette bonté qui lui étaient naturelles, lui témoigna dans les termes les plus llaiieurs toute son estime et toute soQ afl'ection, et peu après le nomma pair de France , par une laveur d'autant plus marquée , que personne ne partageait avec lui les honneurs de celle promotion. Cette élévation à la pairie inquiéta sa charité autant qu'elle affligea son humilité. 11 ne voulait pas que les pauvres souffrissent des dépenses qu'entraîneraient les voyages et le séjour qu'il lui faudrait faire à Paris pour les sessions de la chambre ; et puis il avait toujours eu de l'éloignement pour les dignités et pour tout ce qui le produisait au grand jour : il fallut que M. de Villélej alors ministre des finances, auquel il s'en ouvrit, le rassurât sur le premier point , en lui promettant un supplément qui couvrirait les dépenses, et l'encourageât sur le
second , en lui montrant dans son élévation le vœu de la France sa ne lion né par le liai.
Pendant t|ue M. de Chevcrus à Paris était ainsi élevé en tlij;hilé niaij'ré lui , les grands vicaires de Hordcauv lui ayant éeril pour lui cxpriuier toute la joie que leur causait sa nomination , lui propo!»èrenl , par la même occasion , de réclamer auprès du ^ouxernenienl ranrien archevêché , palais ma^nih(|ue bàli par le prince Ferdinand de Knhan , lorsqu'il était archevêque de cette ville , et ne servant plus, depuis qu'il avait été détourné de sa deslinalion , qu'au loj;«'ment des princes lor^ijuils venaient à liurdoaux. L'humilité de M. de Cheverus rejeta bien loin cette proposition : a 11 ne convient pas, répondit-il, à un pauvre évéque « comme moi de lo^cr dans un si beau palais; riiuuible t asile qui a servi à mon saint préilécesseur irera trop bon B pour moi : et, d'ailleurs, je sciais lâché d'ùler à nos » piinces bien-ainiés la moiiulrc partie du palais qui leur 1} est destine (juaiid ils viciidronl nous voir. » De pareils sentiments lirent concevoir à liordeauji toute la vertu du successeur de M. d'Aviau , et rendireiii plus vifs les désirs de le voir arriver. Préconisé à Home , le i octobre de cette année 182G, il ne re<;ut ses bulles qu'environ biv. semaines après, et il partit aussilOl pour Mayenne , avec rintention d'y faire un très-court séjour , ne voulant pas refuser à sa famille la jouissance (ju'elle reclamait de le posséder quchiues instants avant qu'il allât prendre pos- ^ession de son nouveau siège. Il n'y re^la on cilci (jue peu de jours , et pendant ce peu de jours il prêcha a l'e^lise do ISoiic-Dame, à la Visitation , à l'hôpilal , aux prisons; ses jours de repos étaient des jours d'apostulai. 11 partit ensuite pour le Mans, où il reçut le pallium (1) des mains de i'évèque de cette ville , dans la chapelle du j^rand séminaire , après une exhortation qu'il adressa aux élevés de cette maison sur le zèle apostolique. Le soir de la cérémonie, il fut invité à prêcher à la cathédrale pour les exer-
(1» Ornemeot fait de laioe blanche , semé de croix noires , et béni parle l^ape, qui renvoie aux arcUevèquts pour marque de itui dignité. Ceux-u doivcut le recevoir d'uu autie prélat.
ckos (Vune mission qui s'y donnait alors; inais^ ailaqiiô (\'u\\ rhume violent qui avait altéré le sou de sa voix, et d'une toux fréquente qui le falip;iiait cruellement , il refusa, et promit seulement d'assister à l'exercice. Malgré ce refus , dès qu'il apparut dans l'éi^lise , le missionnaire qui était alors en ciiairc , emporté par le désir d'obtenir pour son auditoire quelques paroles de celle bouche qui avait réconcilié tant de pécheurs avec la vertu , annonça à lonte l'assemblée que monseigneur l'archevêque de Bordeaux avait à leur parler, et qu'il s'empressait de descendre pour lui céder la place. L'archevêque , surpris d'une annonce si inattendue, hésita quelques instants ; mais bientôt retrouvant da^is son coeur d'ancien missionnaire ce courage qui triomphe des plus pénibles indispositions , il monta en chaire , et produisit une impression d'autant plus vive , que son organe soulfrant et allcré donnait plus d'iniéret à ses paroles , cl attendrissait les cœurs en révélant louie l'ardeur de son zèle.
Il partit dès le lendemain pour Bordeaux^ et y arriva ic 15 décembre. Il trouva à rentrée de la ville le chapitre métropolitain et un clergé nombreux qui raiiendaient. Conduit processionnellement à la cathédrale , il put se convaincre pendant le irajet combien sa réputation seule lui avait déjà gagné tous les cœurs ; tous les visages paraissaient rayonnants de joie ; tous semblaient se Icliciier" d'avoir retrouvé ce qu'ils croyaient avoir perdu sans ressource, la bonté, la douceur, la chariîc de M. d'Aviau ! « Qu'il a l'air bon î s'écriail-on ; qu'il paraît aimable ! vive » Monseigneur! vive le père des pauvres! » A rentrée de la cathédrale, le premier grand vicaire, M. Barrés, ecclésiastique d'un talent remarquable et d'un cœur meilleur encore, le complimenta au nom de tout le clergé. L'archevêque, dans sa réponse pleine d'ànie et de chaleur, émut jusqu'aux larmes tous les assistants , faisant passer dans leur cœur la sensibilité qui était dans le sien à la vue de celte église encore humide des pleurs versés sur son saint prédécesseur , et commenta avec talon i ces paroles du qiia* irième concile de Carthage, qui c\idi(iueiH en peu de
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mois les (lovoirs ilo Tévôque ; a Dans rr;;li-vft ou Jan-. le D gouvornejut'iil ecclcsia>ii((iio . révoque (loil rire au-dessus D de tousses prêtres; dans la uiai!»oii il doit être comme » leur collègue. » Episropus in fcrlesia subliminr scdcal ; intra domuin ven) coUajam se prcsbulcrurum esse ro(jnoscat; autorité et force dans le j;ouvcruouieiil , nuis amitié , cordialité dans les rapports privés. • Je vous aimerai , dit-il à » ses prêtres en Unissant , aimez-moi aussi , mon cœur a » besoin de vous avoir pour amis, o Après la céréminie, il rc(;ul à rarchevéclié toutes les autorités civiles, uiili» taircs cl judiciaires , cl mil dans les paroles qu'il adressa à chacune d'elles une grâce si parfaite, un à-propos si merveilleux , une bieuveillanre si louclianle , que tous so retirèrent ravis. Son esprit ingénieux cl aimable savait discerner le point de contact , le lien de rapprocbemeni et d'union entre le clergé et chaciue corps de i'Lial. Tantôt il le trouvait dans la biniilitude des lonclions , comme (luand il disait au\ juges : « Vous rendez des arrêts au nom du D Dieu de justice, cl nous au nom du Dieu de miséricorde ; j> ainsi , nous sommes confrères, nous devons nous sou- D tenir el nous aimer comme tels : la reli;;ion et la justice » sonl dcui sœurs qui ne doivent jamais se désunir. » Tantôt il le trouvait dans les services réciproque!) , comme quand il disait au tribunal de commerce : a L;i religion » doit beaucoup au commerce , parce que c'est lui qui a » porté ses missionnaires dans les rcgions lointaines ; c'est u lui aussi qui m'a conduit en Americiue ei ramené en » Europe : mais le commerce doit encore plus à la reli- » gion , parce que c'cat elle qui surveille la justice el la tt bonne foi dans les contrats , qui prévient ou lait réparer u les fraudes. Ainsi , la reconnaissance muluelle doit nous » rendre tous amis , faire de nous tous une famille de 1) frères. » Des paroles si gracieuses , accompagnées de manières aimables el d'une bonté touchante , excitèrent l'enthousiasme et le dévouement : celait un concert unanime de louanges , d'applaudissements , de suQrages honorables ; Cl au milieu de tout cela , le bon archevêque eiait loiû de s'enorgueillir ; a Vous voyez comme ou me fête
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i) Ici-bas, di-ait-il à na de ses amis; je crains bien que » Dieu ne me dise un jour : Tu as reçu la récompense en » ce monde. » Une chose l'occupaii plus que toutes ces louanges, c'était la manière dont il devait s'y prendre pour gouverner le grand diocèse qui lui était conlié.
11 se traça , en commençant , trois règles de conduite : la première, d'être bon et aimable envers tout le monde, pour se concilier les cœurs ; la deuxième , de ne rien changer à ce qu'avait fait son saint prédécesseur ; et la troisième , de ne rien établir avant de bien connaître les personnes, les choses et les lieux.
Pour être bon et aimable envers tous, il semble qu'il n'avait qu'à suivre la pente de son cœur si naturellement porté à la bienveillance. Toutefois , on se tromperait beaucoup si on croyait que cette bonté d'âme , qui ne se dimeniait jamais, ne lui coûta aucun effort. Dieu seul connaît toutes les violences qu'il eut à se faire, tantôt pour éiouifer des répugnances ou des mécontentements intérieurs , sans rien laisser paraître au dehors de ce qu'il éprouvait au dedans , taniôt pour supporter des dérangements continuels au milieu de ses immenses occupations , et faire toujours le même accueil , quelque inopportune et contrariante que fût la visite. « Si la charité , disait-il , n'était que >> pour les personnes qui nous plaisent, ou pour les mo- » ments auxquels nous nous sentons naturellement portés » à être aimables , elle serait sans aucun mérite. » De là venait que ceux-là mêmes dont il avait le plus à se plaindre , qu'il savait avoir censuré sa conduite ou exprimé à son égard des sentiments peu bienveillants, recevaient le même accueil que ses meilleurs amis. Sa charité jetait un voile sur tous les torts , et il semblait les ignorer. De là venait qu'à tout moment on le trouvait toujours prêt à obliger, toujours disposé à faire plaisir à tous. Quelquefois , il est vrai, il paraissait triste, abattu , silencieux, parce que son cœur bon et sensible , compatissant à toutes les misères , était accablé sous le poids de quelque nouvelle fâcheuse, ou tourmenté par la crainte d'un événement malheureux ; et alors, ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient
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prrn<îro son prrmier nbonl |)our do la froi(l»Mir : mais si on avait à nklamer (juelciue si'r\ icf {\uï déiiotidil de sa volonlé , ou si on épanchait avec conliancc son cœur dans le sien pour lui deniamlor consoil , on reconnaissait aijs>ilôl en lui \c père tendre, le l)()n ami . le pasteur cliarildlde ; on le trouvait empresse à (aire plaisir , cl toutes ses paroles révélaient la tendresse de son cœur. Telle était sa bi)nté pour tous ceux (pii venaient le voir, prêtres ou laitjues, diccésains ou élranj^crs, que tous sans distinction étaient inxités à sa table, avec une ^rûcc qui décelait le plaisir qu'on lui faisait en acceptant, et tout à la lois avec une ai>ance qui laissait iiarfailement libres ceu\ qui avaient quebjiie raison de relu>er : celait le |tère de ianiillc qui aimait à voir ses enfants, mais ne voulait pas les gêner.
Tant de bonté était bien propre à ^a^ner tous les cœurs au nouvel archevêque; un autre mouf s'y joignit encore , ce fut son (es|iecl profund pour tout ce «ju'avait fait M. d'Aviau : bien dillerenl «le e«»s esprits remuants , et conlianis en eux-mêmes^ (jui , anivaut à la tête d'une aduïinistration, aspirent à tout chani^er , tout amener à leur sens, tout disposer suivant leurs propres idées, il s'attacha religieusement à conserver ce (|ui était, à connaiire ce qu'on avait piaiiqué avant lui, el à le suivre ; il ne troubla aucune existence , ne changea aucun règlement, a Je >uc- > cède à un saint, di>ait-il souvent , je Ie^pectc tout ce qu'il » a lait ; tous ses acte> sont pour moi comme une arche 9 sainte que je ne veux jias même toucher du bout du » doigt. — Tous les jours , di>ail-il en« ore dans un de ses » mandements , nous conjurons le Seigneur de conserver x> par notre ministère, tout ce qu'a fait au n)ilieu de vous 3) notre admirable el saint piédccesseur. Nous nous esli* » nions heureux lur>que nous sommes assure que nous lai- 5) sons ce qu'il aur.it fait en pareille circonstance , et tiuo » nous vous disons ce qu'il vous aurait dit. » Ces ^enliments et cette conduite ne pouvaient manciuer de plaire aux Bordelais, pour qui la mémoire de M. d'Aviau était si chère el si vénérable. Mais ce n'était pas dans la vue de plaire , que M. de Cheverus oarlaii ainsi ; celait i ar un sentiment pro-
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fond d'huinililé en se considérant lui-même , et de vénération au souvenir de M. d'Aviau. II se plaçait dans sa propre estime si fort au-dessous de son saint prédécesseur, qu'il ne pouvait souflrir d'élre mis en comparaison avec lui dans les discours particuliers ou publics, et regardait tout parallèle comme une injure ; jusque-là que présidant un jour à une distribution solennelle des prix, il interrompit subitement l'oraieur dès les premiers mots de ce mode de louange qui roffensait , cl prononça d'une voix émue et affligée ces remarquables paroles : « Me mettre en parallèle avec mon «saint prédécesseur, c'est m'outrager, parce que c'est » faire ressortir à tous les yeux mon insuffisance : je ne M souffrirai pas un pareil outrage en public , et je saurai » faire respecter ma dignité. » Et depuis ce temps-là ce fut une cbose connue dans tout le diocèse, qu'il fallait éviter en sa présence cette comparaison, et la cacher dans le fond de sa pensée 11 ne se parlait que trop à lui-même de celui auquel il succédait ; ce souvenir le jetait dans la crainte et l'anxiélé, lui rendait pénible sa promotion au siège de Bordeaux. Il regrettait Montauban ; il regrettait Boston, et disait souvent dans ses conversations familières : « Si Dieu » m'eût traité comme la femme de Lot, qu'il y a longtemps » que je serais changé en statue de sel ! car que de regards » de regret j'ai portés en arrière. »
Cette haute idée qu'il avait des vertus de M. d'Aviau l'avait tellement pénétré , il en était si rempli , que le H juillet 1827 , averti , au moment même où Unissait le service anniversaire pour ce saint prélat, que toute l'assemblée attendait son éloge funèbre , il n'eut besoin que de se recueillir quelques instants au pied de l'autel , monta en chaire , et prononça cette oraison funèbre si touchante, si pleine d'à-propos, et dans laquelle tous admirèrent le talent d'improvisation le plus surprenant. Il prit pour texte ces paroles que l'esprit saint a dites de Moïse : a DHeclus Deo et hominibus j cujus memoria in benediclione est : similem illum jecil m gloria sanclorum. a Bien-aimé do Dieu et des w hommes, il a laissé sa mémoire en bénédiction , et Dieu » lui a fait partager la gloire de ses saints. » Ayant tiré de ces
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paroles la division do sua liiscuurs , il iiiuiaru i** ce que RI. (l'Aviau avait été onvcrs Dieu ; et là il (It ressortir sa tendre piété , (|iii le bisail paraître à l'aiilel (oinme un ange , et intuentes rum umnes , vidcrunt faciem cjius Uiuqnum facicm antjcli , qui avait fait de lui un liomnie de prière , de loi et de délaclieaient : "1" ce qu'il avait été envers le prochain ; et là il raconta son zèle pour le salut des unies , sa charité pour les pauvres, sa Imnlé pour tous.
Toulelois , la dispro[»(»rlion que l'Imniililé de M. de Chcverus mettait entre son saint prédécesseur et lui , ne le découra|;ea pcùnt , et ne fut pour lui qu'un niolif de plus de travailler avec aclivilé au j^oiivtMueuieut de m»ii dincèse. Avant de rien slalucrou élahlir. il voulut prendre le iriups» d'observer, de connaître et de rcllécliir : car il n'ignorait pas qu'on envenime souvent le mal en voulant en précipiter la réforme, et qu'il est danj^ercux même de loucher au bien pour l'améliorer ; (ju'cn tous cas , pour procéder sagement , il faut connaître a fond l'état des choses et la disposition des esprits. Sa première occupaiion , sa pensée principale, en commen^ani, lui diuic d'cludier son diocèse, sou clcrj^é, les hommes les plus inlluents, l'esprit des populations diverses , soit dans les villes , soit dans les campagnes. Les nombreuses visites «lu'il recevait tous les jours a l'archevêché lui en foui nirenl bien des occasions dont il fut attentif à profiler. Mais il ne s'en tint pas là ; il voulut voir par lui-même : il visila successivement toutes les paroisses et tous les elablissemeuls religieux de la ville de Boideaux; et en même lemps qu'il porlail partout des paroles de grâce et de bénédiclions , il recevaii les plaintes et les coaiidences , observait les hoiinnes , les lieux et les choses. De là il se repandit dans les diverses parties du diocèse , non-seulement dans les villes principales , comme lilaye , Libourne , Bazas, Lesparre et la Keole , mais encore dans un giand nombre de paroisses de campagne, s'iurormanl de tous les besoins et de l'esprit de chaque population, aciiuérani la connaissance de ses prêtres (ju'il vil presque tous dans les dillérenies reunions qu'occasionnait sa présence , et obs<'rvant tout avec son coup d'œil pénétrant , son tact bùr et
exercé, sans le laisser paraître : souvent une couvcrsaiiou , un mot lui faisait connaître un homme.
Dans ces visites, il ne se contentait pas d'étudier son diocèse , il faisait en même temps tout le bien qu'il pouvait , prêchait dans chaque paroisse sur les désordres et les vices que le curé de l'endroit lui signalait, apaisait les divisions, et proclamait partout sa devise chérie, avec laquelle il eût voulu faire de tous les hommes une seule famille, un seul cœur, une seule âme : Mes frères , mes bien-aimés , aimons-nous les uns les autres. Il donnait lui-même les plus beaux exemples de ce qu'il prêchait ; on en jugera par le trait suivant :
Un jour ayant appris qu'un curé était en discorde ouverte avec sa paroisse , il se rendit lui-même sur les lieux pour tenter de rapprocher les cœurs et de rétablir la paix. Ce curé alliait à une conduite du reste irréprochable, et à un zèle plutôt trop ardent que refroidi , un caractère d'une vivacité extrême , qui l'entraînait quelquefois hors des bornes cl avait causé toute la division. Trop fidèle observateur des règles anciennes faites pour un autre temps, il venait encore d'exaspérer une famille en refusant d'admettre une marraine , parce qu'elle n'avait pas fait ses pâques; et les parents obstinés aimaient mieux ne pas faire baptiser leur enfant, que d'en présenter une autre. L'archevêque, arrivant sur ces entrefaites, engage le curé à l'admettre, et, sur son refus, charge un des prêtres qui l'accompagnaient de faire le baptême , afin d'assurer le salut de 1 enfant et de ne pas le rendre victime du mauvais vouloir de ses parents. A ce spectacle , le curé s'emporte , et cédant à la vivacité de son caractère , il s'oublie jusqu'à adresser à son archevêque les propos les plus offensants. M. de Cheverus n'oppose à cette tempête que le silence et le cabne de la douceur ; et se rendant de là à l'église pour commencer l'office , il monte en chaire , invite tous les paroissiens à la paix , à l'union avec leur curé , dont il fait un pompeux éloge , racontant toutes les bonnes qualités qui étaient réellement en lui. « Vous n'avez, ajouta-i-il ensuite, 1) qu'une plainte à porter contre votre vénérable pasteur; u ii a , i!iics-vous , U'j earaclère violent et emporté : hé!
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fi mes frères, qui n'a pas de dcfaiils? Si j'étais yingl ({ualre » heures au milieu de vous , peul-èlre eu déeouvriricz-rou^ » laul en luui, «jue vous ne pourriez nie boufl'rir : vous n'eu h trouvez qu'un dans voire euré; j;ràce donc pour ce défaut » en considéralion de loules ses venus. Aucune sociélo ne » pcul subsister ([ue par le support naturel des défauts. » Après ce discours , le prêtai descendant de chaire , se rend à la sacristie, où il trouve le curé honteax et confus, l'embrasse avec tendresse et ellusion de cueur. a Mon cher V curé, lui dit-il , je vous aime, je suis tout à vous; nar »> où voulez-vous que nous commencions la cérémonie r » cluMcliant ainsi par ces paroles a détourner la pensée du convenir de la faute, et a prouver >a condescendance pour tout ce (|ui n'était pas contraire a son devoir. La cérémonie liiiie, il voulut voir en particulier les paroiiisiens les plus aij^ris contre leur pasteur , leur parla avec tant de bonto qu'ils rie purent rien lui refuser; le rapprochement se Ut, le baiser de paix lut donné de pari et d'autre , tous s'assirent à la même table , et tous les cœurs s'unirent dans le cœur de rarclievéque. Ainsi M. de Choverus faisait régner partout la charité , et enseignait par son exemple ce (lue dit lapoire : « (lu'elle est douce cl patiente , qu'elle ne i'ir- » rite point, ([u'elle pardonne et soullre tout. »
Le premier résultat de ses visites pastorales et de la connaissance qu'il acquit de son diocèse , fut aussi une inspiration de sa charité. Deux grands maux l'avaient touche dans ses courses aposloliciues : le premier, c'était la position pénible de certains préircs , qui , ayant tout donne au:^ pauvres à mesure qu'ils recevaient, éiaienl devenus pauvres eux-mêmes par une longue et dispendieuse maladie, ou par quelque accident imprévu : le second , c'était le triste eial de certaines paroisses » sans instruction , sans oUiccs publies , presque sans ministère , parce que le pasteur âge ou inlirnie ne pouvait plus remplir ses fonctions; et d'un autre cote, le priver de sa place, qui était pour lui l'unique moyen d'existence, c'était le réduire a la condition la plus dure , c'était une sorte de cruauté. L'archevêque fut touché de ces deux grands maux , comme devait l'être un cœur
aussi bon que le sien ; et dès lors il conçut le projet d'y apporter remède à quelque prix que ce fut. L'expédient qu'imagina sa charité fut de proposer à son chergé réuni une souscription annuelle destinée à former une caisse commune , dont les fonds seraient employés à fournir , soit' une pension de retraite aux prêtres que l'âge ou l'infirmité rendrait incapable de desservir leur paroisse , soit des secours passagers à ceux que les frais d'une longue maladie ou quelque accident imprévu réduirait à la gène et mettrait dans la détresse. Celte proposition , appuyée debout ce que l'éloquence de son cœur sut dire de tendre sur là charité qui doit intéresser tout le corps du clergé au sort de chacun de ses membres , motivée en outre par tout ce que la sagacité de son esprit sut présenter d'avantages personnels pour chaque souscripteur , qui trouvait dans cette institution son avenir assuré , fut accueillie avec empressement et reconnaissance : la souscription fut ouverte ; lui-même, comme le père de son clergé , se mit en tête, souscrivit pour mille francs chaque année ; et afin que sa mort ne pût mettre fin à celte souscription , il plaça en renie sur l'Etat , au nom de la caisse de retraite, un capital de vingt mille francs , qui assure à perpétuité le montant annuel de la première souscription : heureux de pouvoir penser qu'il ne serait pas seulement le soutien et le bienfaiteur de son clergé pendant sa vie , mais encore qu'après sa mort sa charité suivrait ses prêtres d'âge en âge , et qu'il vivrait pour eux par ses bienfaits , lors même quMl ne serait plus. Cependant il ne s'en tint point encore là : tous les dons passagers dont il put disposer , sans nuire à ses aumônes ordinaires , furent déposés à la caisse ; il y versa une fois jusqu'à dix mille francs qu'une âme charitable avait mis à sa disposition , et il recommanda à son exécuteur testamentaire d'y ajouter encore trois mille francs , si à sa mort il lui restait quelque chose, ce que celui-ci a exécuté fidèlement. Assister ses prêtres dans le besoin , c'était là son œuvre de prédilection : « Je ne connais pas . j) disait-il , de charité mieux placée que celle qui vient au » secours d'un prêtre blanchi dans les travaux du ministère ,
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« et qui cm pauvre pnrce qn'i! a été cliarilabic » Aiissi tout le clorgc <Ie iJordcaux se rappelle et se souviiMidra luiigicinps avec quel Icndro iiiUrèt, aven ciuelic edusion do cœur, il recoinmaiulail chaque année «lans les rrlralles ccelésiasliqurs celle bonne œuvre dont il a eu la ^loire d'êlre comme lo fondateur en France, el que lanl de diocèses ont imilre dej)uis.
Les fonds de la caisse une fois assurés, il <mi traça les sapes réj;lcnienls , el slalua : !<* que chaque classe du clergé aurait un représentant de ses intérêts «lans la conimissioii charj;ée de la rcparlilion des fonds ; (iiTain-^i , mous la présidence de son premier grand vicaire , celle counuissiou se composerait d'un chanoine , d'un curé en litre , d'un desservant cl d'un vicaire ; 2" cpie les ( imiples détaillés des recettes el des dépenses seraient rendus exaclemeiit chapie année el envoyés à chaque souscripteur , alin «pie tous pussent juger du bon emploi «les fonds , de rexccllence de l'œuvre, eï jouir du l)ien-èlre procuré à Icursauciens dans le sacerdoce ou à leurs conlrères malades.
Mais outre les besoins du clergé, bien d'autres matières fixèrent l'attention de l'archevcque dans sa vigile ; il reujarqua , entre autres, une grande dissidence d'usages et de pratiques dans les diflérenies parties du diocèse, provenant ou de ce que plusieurs curés n'avaient ni les Statuts, ni le Rituel du diocèse, dont l'édition était épuisée, ou de ce que. ces deux codes ccclésiasli«iues contenant des prescriptions qui ne sont plus en rapport avec nos mœMirs et avec les circonstances présentes , chacun se traçait à lui même sa règle de conduite. 11 remédia en partie à cet inconvénient en donnant un nouveau Rituel, dans kMjuel ou remarqua sa prudence et sa réserve accoutumée : il respecta, jusqu'à ne pas y changer un mol, lout ce qui , dans l'ancien Hiiuel, était compatible avec l'état actuel de la société , et y ajouta le moins possible , parce qu'il avait pour principe que, en fait de lois, le moins qu'on en peut faire est le mieux; et il citait à ce sujet le mol d'un membre d'une assemblée législative, qui, au sortir d'une séance où toutes }('< discussions avaient abouti à supprimer un projet de loi ,
disait à ses amis : « Nous avons fait aujourd'hui notre dicf- « d'œuvre ; nous nous sommes abstenus. » Il se borna donc à tracer à ses prêtres des règles de conduite pour les cas les plus ordinaires, par exemple pour les parrains et marraines, défendant d'admettre à celte fonction tous ceux dont le mariage ne serait pas béni devant l'Église, ou qui ne font pas profession d'adhérer à l'Église catholique et de croire tout ce qu'elle enseigne ; et il termina par une nouvelle formule de prône , qu'il chargeait ses curés de lire fréquemment à leurs paroissiens , et qui leur rappelait dans un abrégé clair et précis toutes les vérités qu'un chrétien doit croire , tous les préceptes qu'il doit observer, tous les sacrements qu'il doit recevoir et les prières qu'il doit faire.
Cependant l'archevêque ne perdait point de vue tant de paroisses sans pasteur , tant de pasteurs qui avaient besoin d'aides, et qui, ou laissaient souffrir les âmes , ou s'épuisaient en peu de temps s'ils voulaient pourvoir à tous les besoins ; c'était là l'objet de ses continuelles sollicitudes, et pour remédier à ce mal , il sentait que toute sa ressource était dans ses séminaires. Aussi rien ne lui coulait pour assurer la prospérité de ces éiablissements et en accélérer les progrès. Plusieurs fuis l'année il allait visiter son petit séminaire, quoique placé pendant longtemps à douze lieues de Bordeaux ; adressait chaque fois aux élèves de sages conseils, des paroles d'exhortation et d'encouragement , et ne se refusait à aucun désir du supérieur pour tout ce qui pouvait être utile à sa maison. Il avait les mêmes bontés, et peut-être une affection plus tendre encore, pour son grand séminaire ; c'était là qu'il venait donner aux élèves du sanctuaire des leçons de charité , de zèle , de douceur et de prudence, dont il était lui même un si louchant modèle ; il clait surtout remarquable dans les retraites qui précédaient les ordinations. Frappé de la position nouvelle où allaient se trouver dans peu de jours des jeunes gens cachés jusqu'alors à l'ombre des séminaires , et tout à coup produits au milieu du monde avec d'immenses obligations , avec une si grande influence pour le bien , si leur conduite répondait à leur caractère, el une influence pour le mal plus grande
DE CHKVtllUS. iîi?»
encore s'ils étaient iniprudcnis, il senlail ses enliai'.les s'émouvoir sur leur sort ci sur vo\m de la rolij;ion dont ils all;»i«nt devenir les niinislrcs. C/olail alors (ju'il icurdéveloppiiii CCS levons de sagesse, de inodeslie, de désiulcres- Senient , qui devait assurer le succès de leur minislère, cl qu'il leur inculquait l'obiij^alion de rendre la relij;ioii aimable au milieu «lu monde , d'aliirer à elle tous les pécheurs par les bons procédés , [)ar la douceur du caractère, la suaviié des paroles, le dévouement de la charité. Après la cérémonie de l'ordinaiion , ce n'élait plus un discours sur les devoirs du sacerdoce , il était tr(t{> ému pour prêcher :\lors; c'était une effusion de cœur, et comme un débordement do sensibilité à la vue de ses nouveaux prêtres , nou^ veaux enfants ajoutes à sa famille saceiilotalc , nuuceaux ailles envoyés^ di>ait-il , au secours ilc sa faiblesse , nouveaux appuis sur lesquels sa vieillesse pourrait se reposer. Ainsi l'arclievêque portait dans ses séminaires des leçoîis cl des exemples débouté; mais il se gaidaitbitii de cet esprit d'iriiovalion , ami des chanj^emenls , Itcond en réformes cl le plus souvent en résullals làchcux. La société des prêtres de Saint-Sulpice , cliarj;éo du «;ran«l séminaire, et le véucrabie ccelésiaslique , élève lui-même de Saint-Sulpice, €harj;é de la direction du petit , avaient toute sa conliaucc; îl ^e reposait sur eux de tous les détails el refusait de s'y ïn«;érrr , « parce que , disait-il , il faut unité dans tout gou- 39 veruement , ensemble de vues dans toute administration ; » une n)achine tirée en deux sens divers n'a jdiis aucun 3) mouvement réj^ulier. » Aussi l'union la plus iulime et la plus franche a-t-elle toujours réj^ué entre M. de Cheverus cl ses séminaires; on l'y voyait venir avec bonheur, on l'y recevait avec joie comme un père au <o\i] de sa famille.
Alais ce n'élait pas seulement l'éducation de la jeunesse cléricale qui excitait le tendre intérêt de l'archevêque de Bordeaux : il comprenait (lu'en vain il sortirait de bons piètres des séminaires, si l'enfance était viciée dans sa première éducation, si dès le plus bas âge on ne formait son esprit et son cœur à l'amour cl à la pratique de la vertu. C'éi:ii! ce qui lui rendait si chers les Frères des écoles chk<i-
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tiennes; il les estimait comme les plus insignes bienfaiieurs de la religion et de la société, admirait leur dévouement, que la foi seule peut inspirer et soutenir, et ne concevait pas que les gens sensés pussent mettre en parallèle avec eux des maîtres animés par un autre motif. Souvent il visitait leurs écoles , félicitait les enfants d'avoir de pareils maîtres, qu'il appelait les coopérateurs de son ministère, recevait même ces enfants chez lui et leur distribuait des récompenses, a Si,Bordeaux venait à perdre ces bons frères , » écrivait-il à un ministre en les lui recommandant, ce » serait un malheur indicible; c'est à leur école que s'apï> prend l'amonr du bon ordre, la soumission aux lois, le » respect des magistrats , parce qu'ils prêchent tout cela » au nom de la religion , seule base solide du bonheur so- » cial.» Il les eût recommandés aussi, s'il eût éié nécessaire » aux autorités de la ville de Bordeaux ; mais les Frères se recommandaient assez par eux-mêmes. Chaque année , l'exposition des travaux des élèves, et la sagacité de leurs réponses sur des questions qui semblaient réservées à des études supérieures^ révélaient de nouveaux progrès auxquels la haute équité des magistrats savait rendre justice. L'archevêque en était presque effrayé ; il craiguait qu'une jeunesse si instruite ne voulût sortir de sa condition, se mêler dans les rangs déjà trop serrés qui obstruent l'entrée de toutes les places; et dans ses discours , il lâchait de la prémunir contre cette ambition de la classe [inférieure , qu'il estimait un des fléaux de notre société moderne , parce qu'elle jette dans tous les espriis un fond d'inquiétude , un désir de changement et de révolution , une tendance à déplacer toutes les existences, qui met le peuple aux ordres de tous les perturbateurs, a Vous êtes au dernier B degré de l'échelle sociale, leur disait-il un jour; mais il eu » est d'elle comme de l'échelle de Jacob, où les anges mon- » talent et descendaient : l'ange qui était au degré le plus » proche de la terre, n'était ni moins grand, ni moins » heureux , ni moins honorable que celui qui était au degré » le plus voisin du ciel. 11 en est de même de vous mes Denlanis; toutes les conditions sont honorables quand on
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> 't -^ n^niplii bien ; ou trouve partout le bonheur (inaiid ou V est verlneiix. »
I/arcbe\èquc visitait aussi avec un lenilre intcrùt les comimmantés relij;i(MiS('s <]iii élèvent b's jeunes |»»^rsonnes du se\e , riches ou pauvres, se prêtait avec une bouté inépuisable et une iui'ati';ablc patience à tout ce qui pouvait leur faire plaisir; assistait , tant qu'elles le désiraient , à tous leurs exercic es , snil pour hliinuler réiuulalioii par (les épreuves pultliijues de uiénioire cl d'ap|.lieation , soit p(Uir distribuer tles récompenses, el eouipiait pour rien sa peiiu» , pourvu que le bien se lit et que les autres lussent eoîitenls.
A ce zèle pour la bonne cilucation de renfance , il joi- {^nait un 7.èle non moins vil pour une autre œuvre destinée à lépandre paruii les adultes de toutes les classes des levons de relij;ion el tic vertu ; nous voulons parler de cette œuvre des bons livres dont Bordeaux a eu la gloire d'être le berceau , et qui de là s'est répamlue dans l.i plupart des diocèses de France. l)ès avant l'arrivée de M. de Cheverus , cette œuvre avait été t-ommeneée par un sainl prêtre, M. Harraul, (|ui . voyant le zèle inlernal (jue metlaient certains hommes à réjiandre les mauvais livres pour détiuire dans les (œurs jusqu'au dernier j^erme de la religion , conçut le piojel d'y opposer un antidote , el de |)ropaj;er les bons livres avec un zèle au moins égal. Il commen(;a par lirer de sa bibliothèque ^ el mettre en ciiculalion tous les livres dont la lecture pouvait ètie plus utile, il choisissait pour chaque classe cl chaque condition un ouvrage à sa |»ortée ; c'était d'abord un livre purement amiisanl |)our amorcer le lecteur , puis un autre où rinsiruction se trouvait jointe à l'agrémenl, el enlln venaient les livres tout à fait religieux , propres à faire connaître le christianisme el à inspirer l'amour el lu prali(iue des sacrements. Ce premier essai lui réussit, et il eut la consolation de voir revenir à Dieu , éclairées el touchées par ces lectures, plusieurs personnes qui auparavant vivaient dans l'éloignement de toute pratique religieuse. Kncouragé par ces succès , il employa toute sa foriune à acheter des livres nouveaux, intéressa de
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bonnes âmes à son œuvre ; ei bientùi plusieurs milliers de volumes circulèrent dans Bordeaux el dans le diocèse, portant partout la lumière de la religion el le feu sacré de la vertu. M. d'Aviau auloiisa et éiablii canoniqiiement cette œuvre par ordonnance archiépiscopale , el en instruisit le souverain Pontife , qui la combla d'éloges et renrichit d'indulgences. Tel était l'état des choses quand M. de Cheverus arriva à Bordeaux. Il se félicita d'y rencontrer une œuvre si précieuse , accueillit le généreux fondaieur avec une bonté toute spéciale, le traita commme un ami, et saisît la première occasion qu'il eut de lui donner , ainsi qu'à son œuvre, la plus haute marque de sa bienveillance, en le nommant chanoine titulaire de sa métropole. Il lui donna en outre plus de six cents volumes , sans compter ses aumônes pécuniaires , recommanda de nouveau l'œuvre au saint-siége , et en obtint de nouvelles indulgences; prêcha en sa faveur toutes les fois qu'on lui en exprima le désir, et s'en déclara du haut de la chaire le protecteur et l'ami. Lui-même en présidait les assemblées dans son palais ; et , pour lui faire atteindre plus sûrement son but, il forma un bureau pour l'examen des livres qu'il convenait de mettre en circulation.
Si M. de Cheverus avait tant de zèle pour tout ce qui peut former les hommes à la vertu , ou ramener à la religion ceux qui s'en sont écartés , on en peut conclure tout ce qu'il ressentait pour les âmes qui , dociles à la grâce , fuyant un monde dont elles avaient éprouvés les dangers , venaient dans la retraite expier leurs désordres , et mener à l'ombre de la miséricorde divine une vie pénitente et exemplaire. Une Maison de Rclraile el de Miséricorde existait à Bordeaux : plus de trois cents personnes , pénitentes volontaires^ y menaient une vie dure et laborieuse, mais adoucie par le bonheur d'une conscience purifiée , de la paix de l'âme recouvrée , et par les saints exercices de la prière. Cet établissement faisait l'admiration de l'archevêque de Bordeaux ; il le regardait comme la merveille de son diocèse , et aimait à y c'onduire les étrangers pour leur faire admirer le doigt de Dieu , l'action du Très Haut et le
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du f-tl'œuvre de sa gr;\ce. Aussi , il m'} avait rien qu'il ne fil polir soiilcnir colle maison ; elle a éh' , après ba njorl , sa principale iu-rilicre ; loul le leiups qu'il a vécu , il lui fai.sail des aniiiônes selon ses moyens, enj^ageail les riches à venir à ^vu aide par leurs lar^e^scs ; el ([uand les bc-^oiiis élaienl plus prcsbanls , il convoquait une assemblce de charité , faisait passer dans le^ âmes la sensibilité qui étail dans la sienne , et une cullecle abondante élail le l'ruil de Sun zèle. Ce (ju'il admirait .^-urtoul dauN cel clabli>^einent , c'était la snpeiieure , madenioi>elle de Lanioiiroux , dame de très-bonne famille . ((ui , par un hén)i>me de charité , par le plus ^rand acte de dévouement «lue jamais àine noble et pure ail fait à son Dieu , avait saciilié sa jeauesse^ son repos, sa ^anié , toutes les répu;;nance>> de la nature , pour se vouer à la diieclion de cjHe niai>un , et partager la^ile et la pénitence de ces (iiles coupables. Tous les j.»ur^ il lui fallait pourvoir à la bubsi^lance de trois cenls perbonncs ; et , depuis trente-six ans, elle avait su y réussir par une conliance héroûiue en Dieu , qui était sa seule ressource. Klle ne demandait rien au.\ hommes , relu>ait même le.-» jilus bnU lanles protections (|ui lîemblaient ambitionner la gloire de l'aider , el cependant la maison n'avait aucun revenu, a Dieu seul nous btillit , dirait elle ; je travaille j»our lui, B je ne compte que sur lui : si je réclamais les bienlaits B des hommes , ils liniraient par me mam[uer , car les » hommes manquent toujours, et alors si je recourais à B Dieu , il me renverrait aux hommes (jne j'aurais pré- B ferés ; au lieu qu'en ne me conlianl (lu'à lui , je puis B lui dire : nion Dieu, vous m'avez conOé vos enfants, vous B m'avez miae à la tète de voire œuvre, je n'ai imploré B que vous, votre protection m'est due , je vous somme de B >enir à mou aide. Dans le besoin , je parlerais ainsi à Dieu, B disait-elle, et il m'enlendrail. » Dieu, en cllèt, prouva plusieurs lois qu'il l'entendait ; plusieurs foislacomniunaulc, dans les moments de détresse où Ton mantjuail même de pain , a été témoin de faits extraordinaires arrivés à sa prière , qu'il est dillicile d'expliquer sans un miracle. Aussi l .uchevequc la veneiait il eoiune Uiie mainte di^^ue des
premiers siècles de l'Eglise (1) , el ne melUii personne dans son estime au-dessus d'elle.
Après l'établissement de la Miséricorde , un des objets du plus tendre intérêt de M. de Cheverus, c'étaient les liosi)ices où sont recueillis toutes les victime^î des misères humaines, les malades, les infirmes, les vieillards, les aliénés , les enfants trouvés. Il les visitait souvent , et dès l'approche de ces maisons , son cœur paternel , s'attendrissait de compassion ; il parcourait les salles où gisent tant de malheureux sur un lit de douleur, s'approchaîl d'eux avec bonté, leur adressait des paroles de consolation. Il était heureux de voir le bel ordre et la propreté qui régnait partout , et tous les soins d'une bonne mère prodigués aux malades par les dignes Filles de la Charité auxquelles sont confiés ces établissements; et dans son admiration , il n'avait pas d'expressions pour dire son respect et son estime pour elles. Quand elles se mettaient à genoux pour lui demander sa bénédiction , il eut voulu , disait-il , recevoir la leur ; a car qu'elles doivent être « pleines de bénédictions les mains qui ne s'exercent qu'à » la charité! » Quand elles lui demandaient quelque chose, elles étaient sûres d'avance de l'obtenir ; il faisait profession de ne pouvoir rien leur refuser, et les priait même, par cette considération, d'être discrètes dans leurs demandes et d'y réfléchir auparavant devant Dieu. Son respect pour elles allait jusque-là , que lorsqu'il prêchait quelque part , s'il apercevait une Sœur de la Charité, on était certain d'avance, quel que lût le sujet du discours, que bientôt l'éloge des filles de saijit Vincent de Paul allait passer de son cœur sur ses lèvres. « Elles sont, disait-il^ la plus ï) grande gloire de la religion, le chef-d'œuvre de la grâce, » la preuve la plus sensible de la divinité du catholicisme. » El il racontait à ce sujet , que les protestants , en Amérique ,
(1) Telle était aussi PopinioD qu'en avait M. d'Aviau. On lui ra-r contait un juur un tait extrauraïuuiie et que plusieurs personnes sayos ont estimé vraiment miraculeux., arrivé à ia prière de luaue-; itiuideile de Lauiouruux : <( Je ne suis [las surpris de ce que vous » nn' dites , répondit le saint arclievèque: ce qui m'étonnerait , c'est » qu'uue personne si sainte iio lii p^tint de .luracles. «
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S'éfniil plaints de ce (\u%u\ confiait un liospire ;iiix Filles de l;i Ch;irilé, on leur fernui l;i boiidie , en leur disant «|uc justice serait faite à leurs plaintes lorsque leurs ministres aurnient formé des anj;es semblables à elles, en d»Houemenl, en zèle, en douceur ei en tendresse pour tous ceu\ qui souirrcnl.
C'était chaque année une peine nouvelle pour M. de Ciicvcrus, !or<>qu'iI lui fallait s'arracher à un diocèse où il opérait tant de bien, où il soutenait et encourageait tant de bonufs œuvres, pour aller à Paris preridre p.irt aux séances de la chambre des pairs : il se dédommageait alors de tout ce qu'il ne faisait pas à Dordeauv, en fai>ani au sein de la capitale tout le bien <{u'il pouvait. De la, il gouvernail son diocèse; on lui envoyait toutes les alTaires , avec l'avis du conseil sur chacune d'elles, cl il prononçait en dernier lieu ; là , il poursuivait auprès des divers minis- Ires toutes les aiïaires (]ui iniéiessaient la relij^ion d.ins le ressort de son adiuinislralion ; même il ne dédaignait pas de se charj^er d'afl'aires étrangères pour rendre service , et portail l'ubligeance jus(|u'à descendre dans des détails de commissions , ({ui sembleraient au-dessous d'un pair do France el d'un archevêque, si la charité ne rehaussait et D'ennoblissait tout ce qu'elle fait. Si on l'invitait à prêcher, on trouvait toujours en lui C(;iie bonne volonté ({ui ne sait rien refuser : il lit un jour jus(|u'a dix-sepl discours diflérenls , pour la bénédiction de di.v-sepl statues des l'ères grecs el latins (1) ; et la perfection avec laciuelle il décrivit le caractère, les écrits , les vertus et les faits remarijuables de chacun de ces Pères, la connaissance do l'histoire, la grâce el la facilité d'éiocution dont il lit preuve , montra à tous que ses talents et son savoir égalaient son obligeance. Les circonstances même les plus délicates, les plus dilliciles pour un prédicateur, ne rarrètaient pas, parce qu'il couiplait sa réputation pour rien el le bien pour tout ; el les bénédictions que Dieu attache à cette disposiliou du cœur ,
(l)Ce trait aeu lieu à Cuottaos, près l'aris, dansla maisoodecamfagne du séminaire de ïJaint-.Niculas.
ainsi que la finesse naturelle de son esprit , lui valurent en plusieurs occasions des succès consolants. Invité à prêcher le Vendredi saint devant l'école Polytechnique , on craignait beaucoup qu'il ne pût se faire écouter : un illustre archevêque , malgré les grâces de son langage et la haute élévation de sa naissance , y avait échoué l'année précédente; les élèves , par leur tumulte , l'avaient forcé à descendre de chaire : M. de Cheverus arrive et prend pour texte ces paroles de l'Apôlre : « Au milieu devous^ j'estime » ne savoir autre chose que Jésus crucilié : Nonjudicavi me scire aliquid intcr vos y nisiJesum Chrislum^ et hune crucifixum.'ù — a Si j'avais , leur dit-il ensuite, à parler des » sciences humaines , ce serait au milieu de cette sa- » vante école , ce serait de vous-mêmes , Messieurs, que je » viendrais prendre des leçons : mais aujourd'hui il s'agit » de la science de la croix ; c'est là ma science spéciale , » la science que j'étudie et prêche depuis quarante ans, » parmi les nations civilisées, comme parmi les peuplades » sauvages j parce qu'elle convient également à tous ; et » vous permettrez à un vieil évêque de vous communiquer » le fruit de ses longues études. » Un exorde aussi insinuant gagna tous les cœurs; le silence le plus parfait , l'atienlion la plus soutenue , l'intérêt le plus vif, accueillirent toutes les paroles du vieil évcque ; et M. de Cheverus se relira aussi satisfait de ces jeunes gens qu'ils l'étaient de lui-même.
Quelque temps après, il fut invité à prêcher au séminaire des irlandais; mais, vu le peu de connaissance que les élèves avaient de la langue française , il fallait que le sermon fut en anglais. Le prélat accepta , et surprit tout son auditoire par la facilité de son élocution , la propriété des termes, les grâces de son style : on reconnut qu'il n'avait rien oublié de celle langue , et qu'elle lui était encore aussi familière que lorsqu'il était en Amérique. Il ne réussit pas moins bien dans un discours pour une œuvre de charité, devant une réunion nombreuse de dames de la cour : il s'agissait de recommander à la générosité de son auditoire tant de familles de Vendéens quejes malheurs de la guerre
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avniciil icJuilcsà riiiiligcnre , en les privaiil irun père, (riiii frère ou d'uii iils, (|iii élail leur unique soulicn. M. do (iheverus s'élail bien pénélic de son sujet ; il avait pris pour texte ces paroles du psaume : Prenez soin des enfants de ceux qui sont morts ; Possidc fUius mortifira(orum ; et tout son plan .tout l'ordri' de ses pensées était arrêté dans bon esprit. Mais voiei qu'au mttmenl de commencer, ou lui annonce que madame la Dauidiine va se trouver au sermon avec madame la duchesse de Herry Cette nouvelle le déconcerte un peu au premiiT ahord ; les bienséances commandaient des complimenls j)our les deux [trineesscs, peulélre même une certaine manière de présenter les faits, et il n'avait pas le temps d'y penser, il fallait comuK.'ucerà l'instant même; toutefois, repienant bientôt son assurance Cl maîtrisant ses premières craintes, il parla avec tant do tact et d'à-proi)os , dit si bien et avec tant d'aisance tout ce qui convenait, (ju'il mérita d'en recevoir le compliment le plus gracieux de la bouche même du Uoi ; cl voici en quelle occa>ion. Charles \, i\u\ avait entendu parler du bermon prêché aux liland.iis la semaine précédente, félicita rarchevèciue , dès (ju il le vit, de sa facilité à prêcher en anglais. « Sire, » répondit M. de Cheverus avec sa mO'deslie ordinaire, qui cherchait toujours à diminuer les louanges qu'on lui donnait , « j'ai très-peu do mérite en ce j) que votre majesté veut bien louer; car l'anglais, j'ai i) honte de le dire devant le roi de France , m'eai beaucoup V plus familier que le fraïK^ais. — Vous prêchez cependant j) bien en français, reprit gracieusement Charles X , car n) madame la Dauphine vous a entendu l'autre jour , et elle D élail ravie. »
Ce prince aimait singulièrement à s'entretenir avec l'archevêque de Bordeaux. Fatigué alors de toutes les imputalions hostiles qu'on répétait chaque jour conlre son gouvernement au nom de la liberté, il le questionnait sur les Etats-Unis ,et M. de Cheverus lui racontait toute la liberto dont jouissent dans ce pays la religion et l'éducation. a Là , D di^aiuil, faisant allusion aux réclamations de c<3}taines feuilles publiques de cette époque , o j'aurais pu taire
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» donner des «lissions dans toutes les ei-li.es, fonder parloal î) des petits séminaires et en conOer la direction aux Jé- » suites, sans que personne songeât seulement à y trouver » à redire : touie opposition à ces actes aurait été regardée » comme une tyrannie, une violation du droit de liberté. » Là, j'aurais pu refuser la sépulture à quiconque ne m'en » eût pas semblé digne, et l'idée de m'y forcer eût paru » ridicule. — Au moins, reprenait le roi en gémissant, ces * hommes-là entendent la liberté; quand rentendra-t-on » parmi nous?... u lis s'entretenaient ensuite du bonheur de la France , des moyens de le procurer , des obstacles qui s'y rencontraient, ei dans ces rapports fréquents avec l'archevêque de Bordeaux, Charles X, conçut pour lui tant d'estime, qu'il songea dè>-lors à solliciter à Rome en sa faveur le chapeau de cardinal : l'exécution de ce projet ne demeura suspendue que par' le changement de ministère et les embarras qui survinrent peu après dans le gouvernement. C'est ce que nous apprend une lettre d'un ancien ministre de Charles X, que nous avons trouvée dans les papiers de M. de Cheverus :« Je regrette', lui écrivait ce » ministre, le 25 février 1836 , je regrette pour ceux qui B ont et auront toujours mes afleciions , que vous ne soyez » pas cardinal depuis sept ans ; je veux au moins que vous » sachiez que c'était la pensée du prince qui m'a honoré de s sa confiance, et je n'ai pas besoin d'ajouter que c'était » aussi celle de ses ministres. »
Ce n'était pas seulement à la cour que le mérite de l'archevêque de Bordeaux était apprécie : tout le monde enviait le charme de sa conversation et regardait sa société comme un bonheur. Plusieurs pairs de France, frappé des mots gracieux et spirituels, qu'il savait si bien dire à propos , venaient le voir à son hôtel et l'invitaient à leurs réunions: l'archevêque s'y rendait quelquefois, mais cependant avec réserve; car jamais il ne voulut se trouver dans les leunions politiques que tenait le parti de l'opposilion.ttli n'est point, disait-il, dans les bienséances de » nion caractère, et encore moins dans mou cœur^ de faire i) opposition : je veux servir franchement le gouvernenieni,
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ï> l';iiil(T de ma coop«''raliofi , ol non pa«^ lui susciter des » entraves. » Du reste, si l'archevciiuc de liordeaux goiUa quelques jouissances pendant son séjour à Paris pour les sessions de la chauibro . elles furent e'^mnensécs par bien des peines.
L.1 première eonlradic lion qu'il éprouva , fut le choix que lit de lui Charles \ pour pré>ider le eolléj^e électoral de M;iy«'nne. \a' \Wi . en envoyant aux éleeteiirs de cet arrondissement un pré>ident si cher cl si vénéré, avait pensé que, par é^ard pour son caractère , sa personne cl ses désirs, ils nommeraient un député favorable au î^ouvernement ; et M. de ( hevcrus , qui connai>isail la disposiiion des esprits , loin de ^c H.iuer d'un pareil suctès , désespérait de remplir sa mis^ion au ^rc du Uoi. Ce ne fut donc qu'avec une répugnance e\lién>e qu'il .Ven charj^ea , et il fallut toute son oluissance et tout son dévouement a la personne de Charles \ pour l'y di'cider. Il s*ac(juitta du leslc de celle nii^sion avec tout le zèle qu'on pouvait attendre de lui , et traça 2vec énerj^ie aux électeurs le caractère du député qu'il dédirait oliienir : «• Je ne prétends piMnl , leur » dit-il , vous presc.-ire (jnel doit être votre choix ; je ne » suis ici que pour m'en assurer et le proclamer : mais je » me ferais violence, et je vous ferais lnj;:re si je ne vous ï) disais (jue j'attends de vous le choix d'un député ami de )) la relij^ion , de la légiiimité , de la monarchie , du Roi et » de son auguste famille ; d'tin député bien persuadé (jue la » charle et nos institutions , pour assurer notre liberté et ï) noire bonheur , ont surtout IjcsoIu d'une autorité puis- » santé, paternelle et lutélaire , qui les maintienne et les «protège contre la licence; d'un député enfin, dont le » cœur véritablement loyal tre>sailleavec les nôtres d'amour » et de reconnaissance au seul nom de notre bien-aimé » Charles X. » Il était dillicile de mieux dire ; cependant l'archevêque, comme il l'avait piévu , n'obtint pas ce qu'il désirait , et le député élu alla s'asseoir avec tant d'autres sur les bancs de l'opposition. Après le désagrément d'une mission sans succès, il revint à Paris uù raitendaient des peines et des contradictioris bien aulre'nent dou!oureii>es à son cœur.
Alûi^ !es plaintes les plus violentes contre les Jésuites et ce qu'on appelait le parti-prclrc retenlissaient chaque jour dans les feuilles publiques et jusqu'à la tribune des deux chambres législatives. Dans une circonstance aussi critique , Charles'X crut devoir sacrifier les Jésuites pour sauver le reste du clergé , restreindre les petits séminaires pour en conserver au moins une partie. A la première nouvelle de cette volonté du Roi, tout l'épiscopat fut consterné; l'archevêque de Bordeaux fut affligé lui-même autant que personne : il allait perdre les Jésuites qui rendaient les plus grands services dans son diocèse ; il allait perdre un de ses petits séminaires; enlin, il voyait les suites fâcheuses de celte mesure pour la France religieuse tout entière. Tous les archevêques et évêques qui se trouvaient à Paris , se rendirent à la cour , représentèrent au Roi la grandeur du mal qu'il allait faire à la religion , et ne négligèrent aucune considération pour prévenir le coup dont ils étaient menacés. Mais Charles X avait pris son parti ; il croyait la mesure nécessaire à la paix de l'État , et , le 16 juin 1828 , il signa les deux ordonnances, dont une excluait les Jésuites de l'éducation de la jeunesse , et l'autre imposait des entraves et des restrictions aux petits séminaires. Ce fut aussitôt une réclamation universelle ; tout ce qu'il y avait de catholiques en France jeta le cri d'alarme, et tous les évêques , frappés par ce coup , ne savaient quel parti prendre. Plusieurs réclamèrent , croyant que la résistance de l'épiscopat pourrait peut-être arrêter l'exécution des ordonnances , et prévenir les maux qui allaient s'ensuivre pour la religion et la France. Quelques autres (1) , comme l'archevêque de Bordeaux, jugeant le mal consommé sans remède , pensèrent que les réclamations de l'épiscopat ne pourraient avoir aucun résultat utile , que le gouvernement ne reviendrait pas en arrière après s'être avancé comme il
(i) Du petit nombre des prélats qui pensaient comme M. de Clieverus, était AI. Brault, ancien évèque de Bayeux et alors archevêque d'Albi, prélat d'un mérite éminent , une des lumières de l'Eglise de France i il était ami intime de l'archevêque de Bordeaux , et celui-ci disait que sur toutes choses il avait toujours eu le bonheur dépenser comme lui.
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l'avail fail , qii'.;;u-i la ré.sislanci^ n'aliDuiirail qu'à la ruine des |U'lil> st'iuiuaires, el (jnc s'il l.illait loi ou lard se soimx'tiro ou aucanlir le sacerdoce dans >a stuirce en ferliianl les écoles ecclésiaslnines , il c<»uvenail mieux de bC Kouinelhe dès le principe que d'opposer nisislancc pour reculer ensnilc.
r.e dernier senlinicnl , dont la snj;esse a eic depuis justiliée par les fails, fui d'aburd nuil accueilli el ouverleinent blàni«'' par un j^raïul nombre : au lieu d'eu examiner les inolifs si bien fondes en raison , dans le re^icl dtî ce (lu'ou allait perdre , ou u'ècuula qu'un amour irrclleclii du bien ol les commentaires trompeurs de certains journaux ; el de là on conclut (lue ceux (jui ne voulaient pas protester contre les ordonnances , élaieul par cela même convaincus de ne pas aimer les Jésuites cl de sacrilier l'exislence de leurs petits séuiinaires à une lùcbe pusillanimité. L'arcbevêque de nonleaux soufliit de voir sa conduite si mal inlerprélée et ses vrais senlimenls si indij;nement calomniés. Toutefois , fort du lémoignai^e de sa conscience , il ne se laissa ni abattre ni ébranler par celte peine ; il la supporta avec le calnuî d'un chrclien , la di^nilé d'un évèciue et la charité d'un apôlre. Voici ce qu'il tu écrivait à un de ses grands vicaires, dans une lettre que nous copions textuellement : « J'ai consulté sur toute celle aflaire Dieu, uia conscience, x> et des personnes e^jaks eu dignité , eu savoir , en piété , p à qui que ce soit.... Dans le cours de ma vie, on m'a tant » loué sans raison, que je ne dois pas me plaindre, si on D me blànie maintenant. Si je dois être humilié, j'en bé- » nirai le Seigneur , el je rentrerai avec joie dans une pau- 9 vreié obscure dont je ne suis sorti «jue malgré moi , Dieu » le sait.... J'embrasse tous mes amis, assurez-les que, » quand quchiues-uns changnaienl à mon égard , je les » aimerai toujours. » La conduite de M. de Cheverus répondait à des sentiments si beaux : il ne cherchail ni à se justifier , ni à faire prévaloir son avis ; il trouvait bon que les autres ne pensassent point comme lui, et ne les en aimait pas moins, il soullVaii même en silence la contradiciion ; et un jour qu'un homme emporté par un zèle plus
anlent que charitable , se permit de lui adresser à ce sujet des reproches acerbes, des paroles mortifiantes, le bon prélat le laissa dire sans interruption tout ce qu'il voulut , et ajouta seulement , à la fin , ce peu de mots avec une douceur parfaite : « Je remercie Dieu , Monsieur , de ce » qu'il m'a fait la grâce de ne point vous répondre sur le » ton dont vous m'avez parlé. »
Les Jésuites furent plus justes envers M. de Cheverus, et rendirent hommages à ses sentiments pour eux. Ils racontèrent eux-mêmes du haut de la chaire de vérité les nombreuses preuves d'affection qu'ils avaient reçues de lui , et leur douleur de se séparer d'un prélat qui les aimait si tendrement (1). En effet , M. de Cheverus avait toute sa vie aimé les Jésuites ; en Amérique ils étaient ses amis (2) , et c'était dans leur société qu'il engageait le saint-siége à prendre des évéques pour les Étais- Unis. 11 les présentait au Pape comme des religieux dont le mérite éminent, la piété envers Dieu , le zèle pour le salut des âmes et les travaux infatigables , sont au-dessus de tout éloge ; comme les apôtres qui avaient planté la foi dans ce pays en l'arrosant de leurs sueurs, qui l'y entretenaient et la propageaient encore tous les jours ; et il n'est personne, disait-il , qui ne désire qu'on prenne parmi eux des évéques qui marcheront sur les traces de leurs devanciers, et seront animés du même esprit (5). Ces sentiments que M. de Cheverus avait pour les Jésuites en Amérique, il les avait en France : à Bordeaux il visitait souvent le petit séminaire tenu par eux, leur donnait les témoignages de l'affection la plus
(1) Le discours que prononça à ce sujet dans la cathédrale le P. Varlet , supérieur du petit seûiinaire, était des plus remarquables.
(2) Voyez-en la preuve , au deuxième livre de cette lnstuire.
(3) Patres societatis Jesu, quurum exiniiae dotes, pieta^iu iJeum« pro aniniarum ^alute zelus. et labores iudelessi nunquam satiscommemiari possuut, cathuiicam lidem in lus regionibus plautaveruut, sudoribus ngaverunt , hodieque lovent et propagaut... yuis noa exjptct inter eosdem Paires uiium eligi qui prœdtcessorum vestigiis inhaerens, eodeuiqiie spiiitu alllatus , Ectlesiœ Amencauai exliibeat acceptissimum et utilissimum prasulem. {Il s agissait de la coad' luturoie de Baltimore que JÙ, ae Cheverus voulait faire donner à un des Jésuites.)
(eiulrc i'i tio rt'sliiLiC la mieux seniie. A Icni dcpurl , il ex* |»riina piibliqiiemenl la tloiiloiir (jii il nvail do les |)or(lro ; et j)()i;rt'U conserver au ^l(»ill'^ (luclciiics-uns, il leur olTril une maison voisine de son palais , et donna à ceux qui y reslèrenl six niille francs clKuiue année pour leurs dépenses ; il (il plus encore : pour leur con>ervcr le pelil séminaire de Bordeaux en cas qu'un clianj;en>enl de circonslanees leur permit de rentrer dans rinsiruclion . il y Irausporla à grands frais , et inal};ré bien des raisons ((ui s'y (»pposaienl , Ions les élèves de la maison ecclésiasiique établie à Bazas. a Ce déplacement coule beaucoup, disail-il, et est » lrès-f;kbeux pour nos jeunes ^ens; il n'a qu'un seul B avanta};e, c'est de prouver ijoejaime les Je>uites. »
Cependant M. de Cbc\eriis , au milieu des oi âges par lesquels Dieu éprouve et puriliela vertu des siens, s'occupait avec activité du gituNern«iiienl de son diocèse , et nc négligeait aucune occasion d'y faire le bien. Des piètres zélés se répandaient par ses ordres dans les paroisses les moins religieuses, évangélisaienl les peuples avec la cliarilé du bon pasteur , leur laisaienl ccnUKiilre la religion «|u'ils avaient Ignorée jus(]u'alors ou du moins entièrement ou- LIiee ; et quand l'ignorance était une lois dissipée, quand l'amour de la vertu rentrait dan» les âmes avec la connaissance de la vérité , alors rarclievèiiue venait les visiter, acbevail par l'autorité et l'onciion de ta parole ce que ses missionnaires avaient commencé , cl distribuait à ce peuple renouvelé le pain des anges et la grâce de la coulirmation.
D'autres fois les pasteurs eux-mêmes prepaiaient leur troupeau à sa visite; et quand , à force d*iiisiruciions et de zèle, les fidèles étaient disposés , ils lui en donnaient avis, et il se rendait aussitôt sur les lieux. C'était le plus souvent pendant l'biver , temps où les peuples, moins occupés aux travaux de la campagne, peuvent plus iaciiemenl vaciuer aux exercices religieux ; el le voyage alors devenait quelquefois des plus pénibles : il fallait s'exposer à un Iroid excessif, capable d'elîVayer les plus intrépides courages, à un vent glacial, déchaîné sans obstacle dans celle partie
i70 VIE DU CàRDlNAL
inculte du diocèse qui avoisine la mer (lyOïais aucune considération personnelle ne pouvait arrêter M. de Cheverus, ni l'engager à choisir pourses visites unesaison plus commode, c Ce qui serait plus commode pour moi, disait-il, serait plus » gênant pour les pauvres ; c'est à moi à prendre le temps » qui leur convient le mieux.» Les habitants des campagnes eux-mêmes ne pouvaient revenir de leur ctonnement à la vue d'un zèle si courageux : a Quelle merveille , » s'écriait une pauvre femme dans son langage simple, qu'on nous pardonnera de rapporter, a quelle merveille de voir un homme » comme ça , dans un pays comme ça , par un temps comme » ça! » Toutefois au milieu des souffrances physiques que Tarchevêque avait à endurer dans ses voyages, il ne se plaignait jamais ; et quand les autres paraissaient le plaindre , il répondait par quelque aimable plaisanterie, toujours aussi gai que s'il n'eut rien souffert, ou il reportait la con? versaiion sur les pauvres, qui, sans feu, mal véius , mal nourris, méritaient seuls, disait-il, toute notre compassion.
De retour de ces courses apostoliques , il travaillait dans Bordeaux à toutes les œuvres de zèle. Souvent il allait dans les communautés visiter les religieuses que la loi de la clôture privait de l'avantage de venir à l'archevêché prendre ses avis et recevoir ses conseils : parlant à chacune le langage qui convenait, il calmait d'un mot les inquiéiudes de ces consciences délicates, et leur enseignait les voies de la sainteté. Souvent aussi il se rendait dans les maisons particulières où il soupçouuail que son ministère pourrait être utile, et ne refusait pas de descendre jus(iue dans les plus humbles réduits de la misère , dès qu il pensait pouvoir y faire quelque bien. Taïuôi c'était i>our consoler une personne aiîligée par la mort d'un de ses proches ou par (luelque grand revers de fortune ; tantôt c'était pour encourager un malade el relever sa couiiance, pour préparer ou opérer une réconciliation , pour recommander une bonne œuvre;
(1; Au mois de janvier 1830, l'arcUeveque parcourait les Landes par un iiwidaeseue degrca.
t»F. CIIEVERUS. i'I
<]n('I(|iiolois tVlail pniir JV'licitor tics paroni'^ des succès cl tic l.i bonne condiiitiMlc leurs ciifiuiis, cl léinoij»ner par l;i îi loiilc la famille mi'oii av;iil eu lui un père lendrc qui |)arlaj;eail leurs joios conirne leurs peines ; ailleurs c'clail jtour presser un luoribuml rebelle aux iuvilalious de son f»asleur , d'aeeucillir enliu les» secours do la rdij^ion , cl de lu' pass'exp.iser a loniber entre les mains du juf;e souverain de son éternilè sans s'être réconcilie avec lui ; alors il abordait le malade d'un air débouté, compatissait à ses maux , le ronsolail , cl par de «louces insinuations entrait dau^ son cuMir, W ilccidail a recevoir lus <lernicrs sacrements, et le confessait lui-même s'il lui en exprimait le désir. Il élail encore un autre j^eure de visiles où la charité de M. de Clicverus se monlrail de la manière la plus lou- C'baiile, c'étaient celles (|u'il reiulait à ses prêtres malades ou inliruies : dès qu'il apprenait que l'un d'eux avait été atleinl de quelque mal, il allait nti plus tôt le visiter , s'ascevail ()rès de ^on lit de douleur, rcnlretenait avec une tendresse et une boulé paternelle , l'cncourai^eaii à la patience ; et s'il s*apercevait qu'il (ut dans la détresse, il lui laisaii passer secrèieinent des secours avec; une délicatesse qui iiM-na^eait tout auiuur-propre. Ce n'élaienl pas seuleineiti les «nciens du sacerdoce qui excitaient ainsi son iulérèl : on l'a vu plus d'une lois auprès de jeunes ecclésiasli<iues qui n'avaient pu encore accjuérir d'autres titres à son alTeciion que leur caractère et leur état de souflrance; ce n'était pas non plus à une seule visite que se bornait sa charité : il revenait voir ces chers malades le plus souvent possible; et «luaml il en était cinpcclié par ses occupations Il avait soin de s'iniormcr de leur elal, envoyait un de ses ]»réires les visiter de sa part, ou chargeait quebiu'uu de lui donner tous les jours de leurs nouvelles.
Autant l'archevêque taisait <te bien au dehors, autant il en iaisaitau dedans, et sans sortir de son palais. Comme il était accessible à toutes sortes de personnes et à tous les inoiuenls du jour, on venait le consulter dans toutes les circonstances dilli-iles et délicates; des âmes timorées venaieni lui exposer \vi\vb iiiiiuiciudes et leurs peines de
472 VJE DU CARDiNAl.
conscience ; des homme éloignés depuis longtemps de losiie pratique religieuse, quelquefois même ébranlés dans la foi, venaient lui ouvrir leur cœur, lai exposer leurs difficultés et leurs remords , les obstacles qui les arrêtaient et les doutes qui les agitaient ; et il leur donnait sur toutes ces choses des éclaircissements qui portaient la lumière dan"? leur esprit, dts conseils utiles, des encouragements qui les gagnaient à la vertu ; alors même, s'ils le désiraient, il entendait leur confession , et , après les épreuves nécessaires, les réconciliait avec Dieu et en faisait des chrétiens édifiants. Il accueillait surtout avec une bonté particulière les personnes qui se vouaient aux bonnes œuvres; il les regardait comme les coopérateurs de son épiscopat, et s'estimait heureux de faire tout ce qui pouvait leur être agréable. C'est ce qu'ont souvent éprouvé en particulier les dames de la Mission, association touchante, toute vouée aux bonnes œuvres , et fondée à Bordeaux à l'époque de la mission qui s'y donna en 1817. Ces vertueuses dames, toutes pleines encore de la ferveur qui présida à leur fondalion , et qu'elles raniment chaque année dans une retraite qu'elles font donner à la cathédrale, soutiennent à elles seules depuis longues années un établissement où sont élevées dans la piété et dans les connaissances de leur état un grand nombre de jeunes orphelines, heureuses de retrouver ainsi de nouvelles mères. Touché de ce dévouement, M. de Cheverus se prêtait à tout ce (}ui pouvait leur être agréable; il les réunissait dans la chapelle attenante à son palais; et là, toutes les fois qu'elles le désiraient, il leur dispensait la divine parole , leur expliquait les devoirs d'une lemme chrétienne au milieu du monde, leur donnait des notions Justes sur la vraie piété.
Au milieu de tous ces travaux , il eut la consolation de recevoir un nouveau collaborateur, qui lui était cher à plus d'un titre , M. l'abbé Georges, son neveu, lequel, après avoir passé quatre années au séminaire Saint Sulpice de Paris, dans Téiude des sciences ecclésiastiques et la pratique de la piété , venait d'être promu au sacerdoce. Il avait pour lui la tendresse d'un père pour son enfant ;
i»F. cuevehus. 473
mais ii)iiicfoi> il ne lil on sa faveur aucuno conccssiun ;k la voix itu sang cl de l'amiiié ; il vuulul qu'il tïit simple vicaire de paroisse , assujelli à toutes les obligalions de celle place , sans am une dislinclion. Au boul d'un cerlaio Ccnjps, le chapiue de la inelropole , dé>iraiil voir enlrcr dans son sein un prèlre qui lui en seniblaii si di^ue , vint en corps lui demander , comme une gri\ce , de le nommer au moins chanoine honoraire : co lui inulilenienl. L'arche^ vtMjue , après avoir remercié les thanoines de celle démarche , (jui prouvait leur bienveillance , leur répondit (lUe son neveu n'avait pas encore assez travaillé pour mériter cette disiinciion, et qu'il avait trop bonne idée de lui pour penser qu'il la désirai.
Au plaisir que caus;iit à M. de Chcvcrus la compagnie de M . l'abhé Georj;e, s'en joignit bienlùl une auire (jui lui rappela le beau lemps de sa jeunesse : le l*ère de Maccarlhy.son ancien condisciple el son ami au séminaire de S ainl-Maj^loire, alors Jésuile el le plus célèbre prcdicaieur de France, vint prêcher rA\enl à lit)rdeaux : on vil alors un speclacle louchant dans la icndre el Iranche amitié «jui unissait encore, aprè> un si long icmps, l'Archevêque avec le Père Jésuile ; celait dans tous leurs rapports une douce aisance , une noble simplicilé, un aimable enjouemenl , une cordialilé' ([ui cependant ne dégénérait jamais en tamiliarile ; la liaulc estime qu'avaient l'un pour l'autre deux hommes d'un tel Diériie , ne le pern»ellail pas. Ils se redisaient les beaux jours du séujinaire , se coiisuUaieni l'un l'aulre ; el l'archevêque faisait connaître au prédicateur , sans détour ni llallerie, tout ce (|u'il pensait du plan el de la compoailion lie chaque sermon.
Peu après le départ de cel ancien ami , M. de Cheverus s'occupa d'une œuvre de la plus haute importance pour le bien du clergé. Jaioux de rinstruclion autant que du bonheur de ses prêtres , plus désireux encore de leur ménager tous les moyens de succès dans leur pénible ministère , il leur adressa , le 5 février 1830 , une circulaire où il exhortait les prêtres de chaque canton à se réunir une fois le mois pour conférer enbcnilde sur les devoirs el la science
de leur état , sur les difficultés qui s'y rencontrent , et former entre eux ces rapports de bonne inielligence et de bonne araiiié qui font le charme de la vie. Après leur avoir exposé son vœu à ce sujet, il faisait ressortir les fruits précieux de ces réunions ou conférences ecclésiastiques : c Elles entretiennent , disait-il , entre les membres du » clergé l'uniformité de gouvernement , l'unité de prin- » cipes et d'enseignement, la charité et l'union des cœurs, » l'amour de l'étude et de nos devoirs ; elles inspi- » rent le goût des sciences ecclésiastiques , conservent » les connaissances acquises et sont un moyen d'en ac- » quérir de nouvelles. » Puis il leur traçait les matières dont ils devraient s'occuper : chaque conférence devait s'ouvrir par une exhortation sur les devoirs ou les vertus de leur état , et ensuite venait l'explication des plus beaux passages de l'Écriture, des points de dogme les plus remarquables , et des principes fondameniaux de la morale. Ces conférences , proposées d'abord par manière d'essai , eurent d'heureux résultats dans quelques cantons , et probablement auraient eu bientôt partout les mêmes succès , si la révolution de juillet , qui survint peu après, chargée de tant de préjugés injustes contre le clergé, n'eût forcé de les suspendre pour faire taire l'ignorance ou la nialiguilé qui les présentait comme suspectes ou hostiles.
Pendant que M. de Cheverus , retiré dans son diocèse , s'occupait ainsi de toute espèce de bien, on ne le perdait pas de vue à la cour , et Charles X prenait plaisir à lui donner des témoignages de son estime et de sa confiance. Déjà il avait voulu le faire ministre des affaires ecclésiastiques , et l'archevêque avait refusé de la manière la plus expresse , tant parce que son humilité i'éloigiiait des grandeurs, que parce qu'il eniendait gronder l'orage prêt à éclater sur la France , et désespérait de pouvoir le conjuier. Déjà au mois de novembre 1628, Sa Majesté l'avait nommé conseiller d'Etat , autorisé à prendre part aux délibérations du conseil et aux travaux des comités divers dont il se compose ; cette année 1850 , elle y ajouta un des plus beaux litres que puisse conférer un roi de France, elle le nomma
DE CUEVERUS. 175
• oiiim.wuKur ilc l'ordre du Sainl-Fspril ; ci celle noiniiialiun , i|ui lui fui commune avec M. de 0"éli''> » nr(:hcvè(|uo <fi' Paris, fui la dernière i\uc lit Charles X. M. de I*eyronuel, alors minisire de rinléricur , fui charj^c d'annoncer celle honorable promotion à M. tie (.lieverus, cl il le lil avec d'autant |>lus de plaisir qu'il Taimait autant (|u'il Testimait. Plus d'une fois il avait r|)anc!ié son cnMir dans le sien avec tout l'abandon de la confiance el de l'amilié , et il y avait trouvé un tendre inlérèl , de sa^es conseils , el des consolations dans les peines cruelles dont sa vie fut traversée. Ilélas î il ne prévoyait pas alors loules celles (ju'uu avenir prochain devait aceumuler sur sa lêle. a I.e cordon bleu , o disait- il »lans sa lettre à l'archevêque de liorileauv, n'ajou- > tera rien à vos venus el à voire mériie; mais il prouvera » que le Iloi les connaît , les aime , cl prend plaisir à les ho- M norer. w M. de Cheverus ic^'ut celle nouvelle avec reconnaissance pour les boules du Koi , mais avec indiflérence pour sa propre personne ; il élail alors tout préoccupé de l'orage qu'il voyait se former sur la France ; il appréhendait le moment où il éclaleraii, cl celle appreheuïsion jetait sur son âme un voile de lristc>se qui reiuj)échail de se livrer à aucune jouissance, a Nou> sommes , disail-il , dans y> des jours si malheureux; la société e^l dans un étal de >i crise bi terrible , qu'il faudrait avoir perdu tout scn- » tintent de charité pour cire sensible à ses intérêts per- » sonncls. Les malheurs publics doivent seuls nous lou- » cher. » La {grande nouvelle de la prise d'Aller par l'armée française arriva quelque temps après à Bordeaux : il s'en réjouit comme tous les bons Français el les amis de l'hunianité ; mais sa joie ne fui pas un triomphe, la victoire du dehors ne lui sembla point une j;aranlic pour la paix du dedans , et la suite ne prouva (jue trop qu'il jugeait bien la société.
£mt ttuatrieme.
Vie du cardinal de Clieverus, depuis la révolution de juillet 1830 jusqu^à sa dernière maladie.
Nous voici arrivés à la dernière époque de la vie de M. de Cheverus : elle fut, comme toutes les autres, et plus encore, féconde en bonnes œuvres , en tribulations et en témoignages d'estime et de vénération de la part des hommes. Au milieu des troubles qui agitèrent la France au commencement de celle époque , et qu'il ne nous appartient pas de raconter, la première œuvre par laquelle l'archevêque de Bordeaux signala sa sagesse , ce fut la paix dans laquelle il sut conserver tout son diocèse , la tranquillité parfaite dont il fit jouir tous ses prêtres sans exception , comme dans les jours les plus prospères. Les autorités nouvelles établies à Bordeaux , pénétrées pour lui, comme les anciennes , de ce respect profond qui était le sentiment commun de toutes les opinions aussi bien que de toutes les classes , se firent un honneur et un devoir de le consulter et de s'entendre avec lui. L'archevêque répondit à ces témoignages de bienveillance par des procédés honnêtes , et chercha à faire tourner à l'avantage de la religion la considération et les égards qu'on avait pour sa personne. La plus parfaite intelligence s'établit , au moins depuis 1831 , entre les autorités et lui , comme entre toutes les autorités ensemble : on ne pouvait désirer une union plus entière , un
UE r.llEVERIiS. 177
concert plus unanime de vues et d'efTorts pour le bieu ; et (•'«'lail l'archevêque , qui clait l'Ame de ce concert , le lieu d«; celle union, le centre dans lequel tous les cœurs se conf(uulaienl. De là résulta un ellol lorl remarciuahle; c'est que tandis (jue le reste de la France était dans l'agitation et «lans le lrou!)le , que presque partout le sol senihiait trembler S(His les pieds, le diocèse de Hi^rdeauv lut toujours «•aime et paisible , son clergé honoré et respecté , son arcljevèque vénéré et chéri de tous. Toutes les mesures tant soit peu importantes au bien public étaient prises de concert avec lui , on l'appcMait pour en délibérer , et on voulait (|u'il. présidât la séance; toutes les a flaires où quelque uu'inbre du clergé se trouvait intéressé ou compromis étaient remises enlièreuïcnt à sa décision , il eu était le juj;e et l'arbitre en dernier ressort : tant on craignait de lui laire de la peine en iu(|uiétant son clergé, ou en adoptant une Uïesure iiui ( lU pu lui déplaire.
Les égards <|u'on avait à Bordeaux pour M. de Cheverus , on les avait aussi à Paris : son avis y était reçu avec bonneur.ei son influence était puissante. Réservé comme il l'était , peu disposé à se i)roduire cl à s'ingérer dans les allaires qui n'étaient pas immédiatement un devoir de sa charge, il lit peu usage de son crédit; mais lorsqu'il le lit , ce fut pres(iue toujours avec succès , pour le bien de I Kg lise et l'avantage de la religion. Tout le monde sait <|ue dans les premiers mois de la révolution on songea à tlemauder aux prêtres en charge comme aux lonctionnaires publics, le serment de lidélilé au nouveau gouvernement. l)ès le premier avis qu'en eut l'archevêque de Bordeaux , il s'empressa d'écrire à un personnage puissant, lui lit sentir que celle mesure était également impolitique et désastreuse , qu'elle meltraii le gouvernement dans l'embarras, le clergé dans le trouble, les peuj)les dans ralarme, et qu'il s'ensuivrait une division semblable à celle des prêtres jureurs et des prêtres insermentés de la première révolution. « Je réponds de mon clergé, disait-il, si on ne dc- » mande pas le serment ; sinon , je ne réponds de rien. » Celte lettre tut mise sous les veux du Uoi , et c'en fut assez ;
il fut Statué dès lors que le serment ne serait pas exigé, et rarchcvéque de Bordeaux eut la consolation d'avoir rendu à l'Eglise de France un service immense , en prévenant tous les maux qu'eût entraînés la mesure contraire.
La haute considération dont jouissait partout M. de Cheverus inspira à plusieurs meinbres du gouvernement la pensée et le désir de le réintégrer dans la dignité de pair de France dont la révolution de juillet l'avait dépouillé, de l'appeler à Paris , et de l'associer au nouvel ordre de choses. Il paraît même que les députés de la Gironde sollicitaient pour lui avec instance les faveurs du pouvoir , et l'archevêque avait tout lieu de craindre qu'on ne voulût î'arracher de sa retraite : déjà même il avait été sondé à ce sujet ; mais craignant que la manifestation de ses répugnances ne suffit pas pour prévenir tous les desseins qu'où pourrait former sur lui , il voulut arrêter d'un seul coup toutes les tentatives , et fit publier dans les journaux de la capitale une déclaration solennelle , où il énonçait la ferme volonté de n'accepter aucune place dans l'État, de vivre et de mourir au milieu de son troupeau , loin de la carrière politique , tout entier à son ministère de paix , de charité et d'union (4).
Chose bien digne de remarque , l'archevêque de Bordeaux était aimé , recherché et honoré partout ; le gouvernement
(i) Déclaration de If, Varchevêque de Bordeaux.
Sans approuver l'exclusion prononcée contre les pairs nommés par Charles a , je me suis réjoui de nie trouver hors de la carrière politique , et j'ai pris la ienne rôsolutiuu de ne pas y rentrer , et de n'accepter aucune place ni aucune iouction. Je déaire rester au milieu de mon troupeau, et continuer à y exercer un ministère de cliarité , de paix et d'union. Je prêcherai la soumission au gouvernement, j'en donnerai l'exemple i et nous ne cesserons, mon clergé et moi, de prier, avec nos ouailie» , pour la prospérité de notre chère patrie.
Je me sens de plus en plus attaché aux habitants de Bordeaux; je les remercie de i'amilié qu'ils me témoignent. Le vœu de mon cœur est de vivre et mourir au milieu d'eux, mais sans autres titres que ceux de leur archevêque et de leur ami.
Bordeaux , le id août 1830.
t JEAN , Archevêque de Bordeaux,
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nouveau , couiuic le gouvonieintMit ancitii , dédirait se rattacher , et cependant M. de Clicveriis n'avait rien fait dans la vue d'obtenir celle lianlc considéralioji ; il ne l'avait acJieite par aucune concession qui ne lui lût commune avec tout le corps épiscopal, il ne l'avait briî^uéc par aucune démarche, il n'avait jamais parlé au Koi avant le jour où il reçut de ce prince les in^i^nes du cardinalat; il ne s'était pas montré à Paris avant le voyage que celte cérémonie l'obligea d'y faire ; il s'était même permis plusieurs actes qui pouvaient déplaire au gouvemomcnl : sa déclaration et la publicité qu'il lui avait donnée, avaient oflensé plusieurs pcrsoimes, et les autorités de Dordcau\ étaient ménje venues lui en faire des plaintes, rendant la captivité de la duchesse de Berry dans la citadelle de Hlaye, il avait sollicité la permission d'aller lui porter les consolaiions de son ministère ; enhn il n'avait pas même dissimulé ses sentiments pour Charles X : « Je ne .serais pas digne de » voire estime , avait-il dit aux autorités de sa ville épis- » copale, si je vous cachais mes affeclions pour la famille » déchue; et vous devriez me mépriser comme un ingrat, » j)uisque Charles X m'a comblé de <es bontés. »
Mais il y avait dans M. de iihevcrus une chose qui forçait Testime , la confunce et la vénération ; c'est qu'une immense charité , qui confondait dans un même amour les hommes de toutes les opinions, faisait sa seule politique. 11 ne lui venait pas dans l'espiii qu'on dut moins aimer quelqu'un , parce qu'il avait une opinion ou une manière de voir différente de la nôtre; comme s'il cessait par cela même d'être noire frère en Jésub-Chrisl , compris dans le grand précepte : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimes moi-même. Aus^i accueillait- il avec une égale bonté les hommes de tous les partis ; il ne considérait en eux que des diocésains , des frères , des amis ; et son bonheur était de voir toutes les opinions fraterniser à sa table ou chez ses prêtres dans ses tournées pastorales. C'était alors qu'il leur redisait sa parole chérie , comme saint Jean son patron : a Aimorxs^nous les uns les autres. » Si les esprits sont divisés » d'opinions, que tous les cœurs se cunlondeni dans le sen-
» timent d'une charité mutuelle; soyons tous unis. » Personne ne pouvait s'empêcher d'aimer cette politique toute puisée dans l'Evangile ; et , au fond , M. de Cheverus n'en avait pas d'autre.
Parce qu'il avait passé vingt-sept ans en Amérique , heureux et tranquille sous un gouvernement républicain, qui le proclamait un de ses meilleurs citoyens , plusieurs ont pu le croire partisan des institutions politiques libérales ; mais M. de Cheverus ne se permit jamais d'avoir des théories à lui sur la meilleure forme de gouvernement ; il estimait ces hautes questions sociales placées bien audessus de la portée de son esprit , et faisait profession de n'en rien savoir (i). Pour la pratique , il s'en tenait au principe général suivi de tout temps dans l'Eglise , de respecter le gouvernement sous lequel il aurait à vivre , quel qu'il lût , et d'entretenir avec lui , autant que possible , des rapports de bonne intelligence, parce qu'autant la religion et la société gagnent à l'accord des deux pouvoirs , autant elles souffrent de leur désunion. Du reste , comprenant que, comme évêque, il devait être le pasteur, le père et l'ami de tous , puisqu'il était appelé à travailler au salut de tous , il désirait s'effacer comme homme politique , pour que tous ne vissent en lui qu'un ami. De là ce silence qui s'observait toujours à l'archevêché sur la politique; il n'en parlait jamais , et ne souffrait point qu'on en parlât en sa présence ; de là celte attention à n'en jamais rien dire dans ses discours publics ni directement ni indirectement, si on en excepte deux circonstances seules où il crut que la force des choses exigeait de lui une dérogation à ce principe. Il ne prêchait que l'Evangile et la charité , c'était l'homme du ciel qui en révélait les mystères , qui en expli-
(1) Ce sont ses propres expressions. Quant au régime de liberté des Etats-Unis, il avouait s'en être bien trouvé; aais il ajoutait en même temps, que vouloir introduire ce régime en France avec les idées et les mœurs qui y régnent , ce serait y introduire ranarcliic etia contusion : « En France, uisait-il, on ne comprend pas seule- » ment ce que c'est que la liberté ; on veut liberté jiour soi et pour »ceux de son opinion, mais entraves et oppression pour les autres, »>et surtout pour le clergé. »
DE CIIEVERUS. 181
()uaii les lois; inuis jamuis il no s'ubaissaii jusqu'à élre rhoninic «lola lono .jamais il n<' (l«'<;railail la parole diviiio 3»is<|ir;i la faire «Icsccndrc, comiiu; une parole liuuiaine^'tlans le (oiiibillon tics opinions diverses qni parlnj^onl les enfants des lioninies.
r<' i|iie rari-iiCV(}(|ue de Bordeaux prali(|uait si bien, il làrliaii en loule occasion de rinctibjuer à ses pr«Hres:«Les » rcj^n'ls nous sont permis leur disail-il ; nous ne devons » compte de nos alTectionsqu'à Dieu, cl le cœur est un sanc» n tuaire où les hommes n'ont rien à voir ; mais nous som- » mes responsables de nos actes et ilr nos paroles: veillons » donc à ne rien dire ei ;\ ne rien faire qui puisse donner » prise sur nous. » a Le clerj^é disait-il encore, doit se » tenir en dehors de toutes les pas>ions politiques , |)our 1) être propre à remplir sa nussion de paix et de charité, s sous (|uel(|ue forme de gouvernement (|ue ce puisse être : )) aucun parti piosent ou à venir ne doit nous regarder 7) comme ennemis, piiicquo nous sommes appelés à sauver a les hommes de tous les |iarlis. d
Ainsi la charité, jointe à la prudence, réglait les conseils comme la conduite de M. de (ihevei us ; et ^ràce aux sages inspirations de ces i\cu\ vertus, il put, après 1850 comme auparavant , se livrer en paix à son zèle pour les bonnes œuvres. Il en créa de nouvelles , il entretint les anciennes ; ])armi celles-ci, la révolution de juillet ne toucha qu'à une seule, elle diminu? ses aumônes, eu lui otanl vingt-deux mille francs de rente, par les relrancheuients opères dans les chambres sur le traitement du cierge. Toutefois pour (pje les pauvres souJlrissent le moins possible de cette suppression , il opéra dans toutes les dépenses de sa n)aison les réforiiies les plus sévères, ne garda qu'un domestique pour le servir à l'église , dans ses tournées et dans l'intérieur de son palais ; retrancha de sa table , déjà si frugale tout ce que la bienséance permettait de retrancher, se refusa à lui-même les choses qui paraissaient les plus indispensables , jusqu'à marchera pied dans la boue , bravant les pluies et les neiges; il aimait mieux soullrir des privations que d'en faire souUrir aux pauvres.
182 vir mi caudin.vl
Dans cet ôiat do (ieiresse, il ne voulut pas cependant que sa table cessât un seul jour d'être ouverte à tous ses prêtres : « Quand je n'aurais qu'un jnorceau de pain , leur » disait-il, je vous inviterais à le partager avec moi. w II continua même comme auparavant à y inviter les laïques diocésains et étrangers et toujours il y eut égale affluence. Pour avoir même plus de convives, il iixason dîner à raidi , trouvant dans cette disposition deux avantages également dignes de son bon cœur : le premier, d'offrir une heure plus convenable à ses prêtres, qui avaient à s'en retourner le soir dans des paroisses quehiuefois fort éloignées; le second, de pouvoir, malgré la diminuiion de ses ressources, recevoir tous les jours à sa table les grands et les riches du monde, en leuroilVant comme déjeuner son modeste et frugal repas , et par là d'entretenir avec tousses diocésains des rapports plus intimes de charité. Ce lui était une jouissance de voir les riches et les grands quil(ier leur table somptueuse pour venir s'asseoir à !a sienne, et il lesen remerciait avec une grâce , une délicatesse qu'on ne saurait dire. Il aimait surtout à voir à sa table ceux que la révolution de juillet avait fait déchoir d'un haut rang et descendre des marches du trône : « Quand vous étiez dans les grandeurs, » leur disait-il, je ne vous voyais que rarement et en céréj) monie^ parce que j'aurais pu paraître rechercher la fa- » veur : aujourd'hui nous nous voyons souvent et dans » l'intimité , parce que vous êtes dans la peine , et que i) dans le cœur seul , sans aucune vue d'intérêt préside à )) nos relations.»
Le gouvernement, qui ne pouvait l'ignorer, ne s'en otfensait pas, et on a su depuis, que dès lors le Roi avait eu l'intention de solliciter pour lui auprès du saint-siégc le chapeau de cardinal ; mais l'occupation d'Ancône par les troupes françaises , ayant vers ce temps-là offensé gravement le souverain Pontife, et donné lieu à des négociations qui traînèrent en longueur , il fallut renoncer à toute demande de grâces , et la nomination de M. de Cheverus se trouva indeliniment ajournée.
Pendant ce temps-ia, l'archevêque de Bordeaux se livrait
nr rnF.VEni:!?. 185
à iloa s «ins bien plus cliers à son cœur que toutes les j*randonrs cl les dif^nités de la terre : occupé des destinées lulures delà France, et Ifs coiisid.'-.aut comme cssenliellemcnt dépeiidanles de l'éducation (|iii se doutie dans les coIlè};esâ celte portion de la jeunesse que sa position sociale doit aiipcicr un jour au\ divers postes de l'Klal, il s'enlemlit avec le proviseur du ckIIli^c royal, prêtre non moins recommandable par sa prudence el sa fermeté , que par le zèle el le savoir, pour faire (leurir la religion et nicllre la piélé en honneur dans son élabiis^ement. II lui envoya d'abord un «le ses prèlre.-. pour faire aux jeunes gens des conférences solides cl rai<onué»'s sur la relij^ion, sur ses preuves el ses dogmes ; puis, (pielque lemps après, la place d'auuHMiier du collé^'e élanl venue à vaquer , il la proposa à plusieurs préhes des plus instruits de son diocèse^ et sur leur refus qu'ils le priaient d'aj^réer, il en chargea son propre neveu , M. l'abbé Gcorj:e. Ce digue prêtre se dévoua tout entier à cette grande œuvre, la poursuivit avec zèle el constance el ne ne:;ligea aucun moyen de succès. Aux efforts de son neveu, rarchcvêque joigiul les siens propres; non-Seulement il eucourageail le.'» élèves er» oflVant sa maison de campagne comme but de prouienade de récompense pour les plus sages, (jui y liouvaienl des jeux, des rafraîchissements, des repas même , tout ce qui peut contribuer à l'agi émenl d'une jiarlie de plaisir; mais encore il venait lui-même au collège instruire les jeunes gens. Chaque année il en célébrait la fêle patronale, présidait la première communion, el chaiiue fois il leur adressait des discours pleins d'a-propos, toujours adaptés au genre de leurs études : tantôt il leur mouirait d'après saint Ua^ile, l'utilité qu'un chreiien peul et doit retirer de la lecture des auteuri" profanes; tantôt prêchant un point de morale, il appuyait sa doctrine de tout ce qu'avaient dit de plus sage sur la matière des pcêies et orateurs profanes, grecs ou latins : Ce sont là mes saints 1 ères, diaaii-il en rjaut, quand je prêche au collège. El en cll'et, ses discours étaient puisés pour ainsi dire tout entiers dans les auteurs que lesjeunesgens avaient entre les mains, et ou voyait qu'il
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les possédait encore dans ses dernières années coinnae aux jours de "-a première jeunesse. Tant de travaux et d'efforts secondés par le zèle du proviseur^ ne demeurèrent point sans succès: le collège royal de Bordeaux devint une maison d'édificaiion, une école où la religion était non-seulement honorée, mais mise en pratique , au point que la dernière fois que le bon prélat s'y rendit , il distribua la sainte communion à cent quarante élèves, tous pleins de foi et de recueillenjent, tous portant dans les traits de leur visage Texprcssion ravissante du conlenlement intérieur dont leur âme était inondée. Ce spectacle attendrit l'archevêque jusqu'aux larmes ; et le soir de celte touchante cérémonie, un des élèves lui ayant adressé dans un discours plein de sentiment, l'expression de la reconnaissance générale, il ne put répondre que par des larmes nouvelles : « Mes chers enfants, leur dit-il, ma réponse coule de mes » yeux; » il les bénit et se retira, en proclamant que ce jour était un des plus beaux et des plus consolants de son épiscopat.
Le zèle de M. de Cheverus pour la bonne éducation de la jeunesse ne dédaignait pas même de descendre jusqu'aux fonctions les plus humbles et les plus pénibles : ayant appris qu'un ministre protestant cherchait à s'introduire à l'école normale d'enseignement mutuel, pour y remplacer sous le titre de professeur de morale religieuse, le prêtre catholique qui catéchisait les élèves, et qui était forcé alors de s'absenter , il se chargea lui-même d'aller dans cette maison plusieurs fois la semaine donner ces leçons de morale religieuse, ou plutôt enseigner le catéchisme , qui est la seule vraie, la seule bonne morale; et il remplit cet humble ministère avec une exactitude scrupuleuse, jusquelà que, empêché un jour par le conseil qui se tenait à rarchevêché , de se rendre à l'heure précise, il écrivit au maître de l'élablissemeni, pour le prévenir que desaftaires graves le forçaient de relarder sa leçon d'un quart d'heure.
Mais bieniôl de nouveaux événements vinrent oflVir une nouvelle carrière à son zèle pour toutes sortes de bonnes œuvres : c'était alors rép0([ue où le choléra faisait à Paris
DE CnEVKRIIS. 185
et en ilivtTSos villes de Fr.Miee de si terribles ravages ; de tomes paris on erai^iiail dèlre surpris par le lloau , cl on 8'enjpressail de prendre des précauiions pour puricr aux malades les secours les plus prompts en cas d'irivasiou. Dans celte vue , radiniiii>lraliiiii de la ville de IJ (rdeau.v se proposa d'établir dans ebaciui.* arrondi>seinent une maison de secours, où les malades alieints du choléra seraient reçus et trailés provisoirnnenl , en allendanl qu'oïl pùl les transpiirler à riiôpiial général. Déjà dans les divcis arrûndi?senienls on avait trouve une mai>on convenable; il iio restait que le troisième arrondissemenl sur le(|uel est situé rarcbevêv'Iié , et i'admini>trali(in y cliercbait sans succès un local. L'archeNèipie l'apprend , il b'empresse aussitôt d'ofliir son palaii» , déclarant «{u'il s'Cblimera /icu> rcvx et hutwré de le voir eonverli en hôpital |ionr ^e^ frères malades , et de leur servir Ini-mème dinlirniier dans le besoin. Toutes les autorités de la ville, émues et attendries d'une olVre >i {;énéreu^e, l'aeceplèrent avec lecttnnaisîiance, cl vinrent en corps remercier le prélat (jui se montrait si Lien le pa>lenr et le père de son peuple Des lits lurent transportes à rarchevéche avec toul ce qui était necosaire pour le soin des malades , et au-dessus de la porte d'entrée on inscrivit ces paroles : Maison de secours : inscription «glorieuse , la plus di^ne de decoier un palais episcopal , et (jui dans tous tes temps et dans tous les lieux, avant el après le choléra , comme peiulant la durée de ce lîcau , à Boston et Montauban , comme a Dordeaux , aurait pu designci la demeure de M. de Cheverns Giàce à la bonié de la l'rovidencc, qui ne lit en qnel(|(ie sorte que montrer le lléau a la ville, on n'eut pas besoin de recoum a ces maisons de secours : un liès-pelit nombie d'iiabiiants lut IVappe , et ils purent être traites ^ans leiard à l'hôpital général. Prive de les recevoir chez lui , Taichevéqne de Boideaux alla les visiter presque tous les jouis, compaiii à leurs soiillVaiicer. , cl porter à eliaiun d'eux des paroics de bonté, d'interei ei de consolation. iMusieurs élanl morts des suites de la maladie, un bruit absurde d'einpoisonnemeiit circula parmi le peuple; déjà des murmures conmicnçaicnt à se laire en
tendre , et les magistrats effrayés craigairent qu'on n'eu vînt à une révolte : dans leur inquiétude , ils s'adressèrent à M. de Cheverus , le priant de calmer par l'autoriié de sa parole ces odieuses préventions : e L'indigence , lui dirent^' » ils, est habituée à entendre voire langage, nous avons )) besoin que votre voix vienne à notre aide, a II s'y prêta avec d'autant plus d'empressement, que les Sœurs de la Charité se trouvaient compromises dans celte calomnie ; et toucher à ces anges du malheur, c'était le toucher à la prunelle de l'œil. 11 prit la plume sur-le champ, les justifia dans une lettre pastorale pleine de force et d'énergie, a Les filles de Saint-Vincent vous empoisonner ! disait-il , » ah ! plutôt elles suceraient elles-mêmes le poison qui serait » dans vos plaies, si cela élait nécessaire pour vous sauver. » Le lendemain même, il inonia en chaire dans l'église Sainte- Eulalie, réfuta tous ces bruiis absurdes, et dès ce jour ces bruiiS tombèrent ; on eut honte de les avoir accueillis ou répétés.
Ce ne fut pas la seule fois que l'autoriié civile appela M. de Cheverus à :>on secours , et cprouva les salutaires effets de son influence. Le choléra ayant sévi avec rigueur au dépôt de mendicilé et emporié un grand nombre de malheureux , ceux qui restaient se révoUèrent et en vinrent aux voies de fait pour obtenir leur élargissement. Les magistrats réclamèrent l'autoriié douce et puissanie de l'archevêque comme le meilleur moyen de rélaniir l'ordre : il se rendit au dépôt, parla à tous les pauvres avec boulé et force, apaisa leurs murmures , ht tomber leurs préventions ; et telle fut la vertu de ses paroles , que depuis ce moment le calme et la paix ne cessèrent de régner dans celle maison. « Si je j) n'eusse pu les apaiser, d dit-il au retour de celte visite, « je les aurais amenés avec moi dans mon palais , je » les y aurais gardes et même soignés , si le mal les eût » aiieints. »
Une autre révoiie , plus diûicile à calmer j menaça d'éclater vers le même temps parmi les prisonniers déienus au fort du lia : ces malheureux s'étaient mis en tête que la révolution de juillet devait être pour eux une ère Ue li-
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l)«rié, briser leurà cliaiiies, ouvrir leur prison; el , impali«Miis (le ne poiiil voir arriver le moineiu tant alleiulu de leur ilt-livrance , ils V(Milurenl se Taire jusiiee eux-iiiênies » s'anVaiiehir par ia (orce «le leurs bras. La séililion élail près d'en venir aux derniers exrès , lorsque rarelievê(|ue . averti par li'^ auloriUs el prié par «Iles de leur prêter l'appui de son iiiiniNlère , arrive à la prison , fail entendre dt.'s paroles de paix , de doueeur el de saj;es.Ne , représente aux inallieiin'tix le lorl (|u*ils vont se faire à eux-mêmes en ag- ^raNanl leurs peines par un nouveau délit, Ifur prêche, au nom de Dieu , Tordre , la paix , la résiguaiion. Li voix du bon |)nsieur est entendue, tous reulrenl dans la souiuis' sion . el la reli^iion a la gloire de eaptiver sous son empire ces âmes ciuipablrs, ipii n'auraient lait peut-être ijuc se roidir davanta<;e contre la force.
l'eu de teiuj^s après ces moments de crise , qui lurent pour la religion des moments de gloire el d'honneur , M. de C.iieverus eût à supporter une p«M te bien ^enaibIe : l'êvêché de Moniauban étail vacanl,el on voulut |)laeer sur ce siège son digne ami et grand vicaire , M. l'abbé de Trélissac, <iui avait tout tjuitte à Montauban pour le suivre, qui étail à Bordeaux le conlidenl de toutes ses pensées , le dépositaire de ses peines, et qu'il all'cciionnait comme un autre lui-même. L'abbé de Trclissac refusa de la manière la plus expresse , et M. de Clieverus se llatta pendant longtemps de l'espoir de le conserver. Mais enliu les instances devinrent si pressantes , les motifs de consentir si urgents et si péremploires, que ce iju'il ai)piehendail arriva : M. de Trélissac baissa la lêle sous le fardeau qu'on lui imposait cumme malgré lui , et la séparation lui déculée. Toutefois l'archevêiiue «le Bordeaux ne laissa pas voir louie la peine qu'il ressentait; il dissimula ta douleur pour ne ^occuper qu"à consoler celle de son digne ami , qui était lui-même le plus aflligé , qui pleurait amèrement son élé- Nation, moins encoie parce qu'elle allait l'arracher à une vie nanquille et agréable , pour le cliarger , quoique i^gc Cl ii;iiime, de loiUcs les sulliciludcs de l'épiscopat , que i liitc tju'elle allait îompre les licna si chers el si élruils
qui l'unissaient à M. de Cheverus. Dans celle ciiconslance pénible, l'archevêque de Bordeaux se montra fort, et niaUre de sa douleur* Il semait tout ce qu'il perdait, il faisait un grand sacrifice; mais il le faisait pour Montauban , pour un diocèse dont le tendre souvenir était toujours vivant au fond de son cœur, et où il savait que son nom était béni. Pour ses chers Montalbanais il n'éiait point de sacrifice qu'il n'eût fait de grand cœur. Aussi, tant par afîeciion pour l'abbé de Trélissac que par atiaciiement pour Monlauban , il voulut être lui-même Tévêque consécrateur , et dbnner à cette cérémonie toute la pompe et la majesté possible. Pour qu'un plus grand noinbre de fidèles put y assister, il fit élever des tribunes le long des murs dans l'intérieur de la cathédrale ; et afin qu'ils fussent mieux à portée de tout voir, il fit dresser au milieu de la nef une estrade surmontée de deux autels pour y consacrer le nouvel évêque^ et assez vaste pour que !es cérémonies pussent s'y déployer dans toute leur magnificence. Enfin, voulant que rien ne manquât à la splendeur de la fêle, il y invita tous les évêques ses suffraganis , et y accueillit avec joie les évêques nommés de Tarbes et de Saini-Flour (1) , qui désiraient aussi recevoir de ses mains la consécration épiscopale ; de sorte que Bordeaux vit un grand et beau spectacle , qu'on n'y avait pas vu de mémoire d'homme , le F.acre de trois évêques , la réunion de sept prélats , sans compter le clergé nombreux accouru de tous les points du diocèse et des diocèses voisins. En arrivant sur l'estrade où devait se faire la cérémonie , M. de Cheverus , frappé du speciacle que lui offrait alors sa cathédrale et de ce concours immense qui en remplissait toutes les parties , ne put contenir son émotion , et la laissa éclater dans un discours plein de noblesse et de dignité, où il proclama ce jour le plus beau de son épiscopat , et intéressa tous les spectateurs au sort de son vertueux ami , victime qui immolait à la gloire de la religion ses affections comme ses répugnances ; et , ajouta-t-il ,
(1) M. Double, évcque de TaiLes;tt M. Cadalen , évèque JeSaiiit- Flour, mort deux ans après.
I»F, niFVKRlIS. 189
s'il vous apparatl aujotir<niui drcorè des nobles insû/ncs de irpiscopat , croiffz que plus la uicdmc esl ornée , plus elle est (hstitiée à un ijrand sarripce. A|»i es ce. discours . la (('réiiioiiic ctimiiH'iira adssilùl, cl lui «'xéciilée avec une pirlé qui étlilia , une pompo et mie inajeslé (](ii ravil , el un silciiee de la pari des noinbreiix speclalcurs ((iii prouvail (|ue l'espril de religion et de loi domin.iil cnciire la eiirio^ih* i|iii les avait allirés. La cérémonie Unie, M. de Cdieverus rjMiiiilà sa lahic nuii-seulenienl les sept prélats, mais encore toutes les priiicijtales aulorilés de la villi» el nn L'raiid nonïbre d»' p«'rsonna^es de dislinclion, (pi'il se plut, suivant son usa«»e , à faire fralerniser tous ensemble dans ce ^rand jour, malj^ré la dilTérence bien connue d.'-. opinions, La lêle ne linii j)oinl avec le jour: b's évcMpies i-e irouvèrenl si beureu\ dans la compaijnie de rai<lie\ê'|ue ; il leur parut si b >n , si aimable, ({u'ils voulurent demeurer plusieurs jours. L'un d'eux surtout, M. de Loslanges, évèque de l'érij^ueux , ne pouvait contenir sa joie el son budieur; dix a dou/,e fois par jour, lise jetait au cou de raicbevéciue de IJordeau\, en lui disant avec des larmes d'attendri >semenl : « 0 mon bon père! cpie j'ai le cdMir eonlent auprès île vous ! » Ces jours sont les plus beaux de ma vie ; je goùle verilaj) blcmenl ce que dit TL^prit saint : Uien n'est bon, rien D n'<'.sl délicieux comme la réunu)n des frères : Ecec quàm D bonum el quàm jucundiiin habildie frutres in unutn ! » C'était la première fois «|ue ce digne evc(|ue voyailM.de Cbeverus; et il ne s'élait poini imaginé tant de boulé el de simplicité, tant d'atlenlionsdelicali.'s, tant d'aimable gan;lé, et surlout tant d'ai>ance laissée à Ions ses bùles : car l'arcbevéquc voulait cl taisait en sorte cpie chacun lut aussi libre à rarchcvécbé que dans sa propre maison. Tout le bonheur (pie goûta ce vénérable prélat lui une vraie jouisbance pour M. de Chcverus, mais en même lemps la malièrc d'une rellcxion bien digne de son bon cœur : « Si ce cher
V évé(iue, disait-il après son départ a senti si vivement i) le bonheur de trouver un cœur (jui Taisne avec tendresse, •j il faut donc qu'il ne soit pas aceuutumé à cette jouissance.
V Que n'ai-jo pu la lui [>rocurer plus tôt! d
Quand les évêques furent retournés dans leurs diocèses, l'archevêque de Bordeaux partit lui-même pour Montauban, afin de revoir ses anciens diocésains , et d'installer au milieu d'eux, comme leur évéque, son ami M. de Trélissac. Il y avait sept ans qu'il les avait quittés, et il trouva qu'un si long intervalle de temps, loin d'avoir refroidi en eux l'ancienne amitié, n'avait rendu les affections que plus vives. Dès la première bourgade du diocèse de Montauban, qu'il rencontra sur la route, ce furent des transports de joie inexprimables , des cris mille fois répétés : Vive monseigneur de Chcverus! On le conduisit à l'église, quoiqu'il ne fit que passer, et ce bon peuple voulut l'entendre: il leur parla dans toute l'effusion d'un cœur attendri et reconnaissant, leur prêcha la charité et l'union des cœurs, s'élevant avec force conlre certaines divisions qui existaient dans la paroisse. A Moissac, seconde ville du diocèse, l'affection fut encore plus expressive : parîout où il se montrait, c'étaient sur tous les visages des larmes de bonheur; on joignait les mains, on les levait vers le ciel, et la foule, serrée autour de lui, le suivait dans les rues au milieu de mille cris de joie et de triomphe L'archevêque ne pouvait se conicnii* et les larmes trahissaient son énioiion : « Le bon peuple ! » disait-il; après sept ans d'absence, ils se souviennent )) encore de leur pauvre évêque, et l'aiment comme lors- » qu'il était au milieu d'eux. » Mais c'était surtout à Montauban que l'attendait le plus beau triomphe : il avait voulu y arriver la nuit , pour prévenir loule démonstralioa publique; mais malgré l'obscurité, malgré la pluie qui tombait, le peuple, avide de revoir son père et son ami, veillait dans les rues et aux portes de i'évcché. Dès qu'il parut , ce fut une explosion de Joie et de bonheur ; on l'en loura à la descente de sa voiture sans qu'il put s'échapper ; on lui baisait les mains, on baisait ses habits, en criant: a Vive notre bon père ! vive monseigneur de Chcverus ! » Oh, comme il est bon! il nous aime toujours; il n'est » pas plus fier que quand il était au milieu de nous. » Le lendemain matin , la foule se pressa de nouveau devant les portes de l'évèché jusqu'à la cathédrale, et l'archevêque
DE CIIUYERUS. 191
ne put s'y roiidre que piiric pour ainsi dire par le peuple : les fulèli'S, jaloux de lui h.iiser les ni:nns, so les disputaient :> <li { ile el à gaucho; ceux ((ui ne pciivaieul les saisir , bailieut son rorhel uu son camail,ct on en vit, ù genoux d.ius la houe, L;tl ' bas de sa soulauc : c'était sur tous les vi>a}.'Cs une t . .n iiuliciblc de bonheur à la vue de
(elui qu'ils aintnioni. M. de thcverus en avait l'àme coiuuic hors de lui-nièuie : c Ohl qu'on me fait mal, disaii-il à j) force de n/aiiner ! ces impressions sont troj> fortes pour )> nn»n cœur. » Aussi , «[uand il lui fallut prêcher à vêpres ne parla-t-il qu'amour et charité ; il prit pour texte ce passage de revani^iie : Mtiiidalum novutn do vvbis, ut diligalis inviccm sicut dilcxivos (i). a Je vous donne uu commamie- )) njcni nouveau qui cal de vous aimer les uns les aiiircs > conipic je vous ai aimés moi-même, s Après quoi il ajouta aus^iud «es remani' ' .role.> : « Si je ne craignais de
î) blasphémer, je cii les expresiions de mon texie,
1} et je vous dirais: Aimez -voub les uns les autres comme 0) vous avez la bonté de m*ain.cr. » De 1^ on peut conclure comment fut accueilli M. de Trelissac, présenté à son peulile par des mains si chères : les seniliaenls d'alïeciion et de respect que commandait son mérite seul, si longtem()s éprouvé dans ce diocèse, s'accrois>aient de tout ce tju'avait de touchant pour les Montalbanais le lilie d'ami de M. de i.heverus , consacré par lui , installé par lui ; et on confondait les deux prélats dans un même amour. Le soir de ce même jour, M. de Cheveru^ icçul ix l'évéché la visite de plusieurs personnages de distinction, et chacun ne savait connnent dire l'admiratiun portée jusqu'à l'enthousiasme , dont l'avait pénétré le spectacle de la journée : a Monsei- » gneur, disait, rnn , j'ai une grâce à vous demander :per » nicltez-moi de vous embrasser, aiin que je puisse m'en X vanter tonte ma vie — J'ai écrit au ministre, disait un D autre, que quand le Roi en per5onne viendrait à Montau- » ban, il ne serait pas mieux reçu et mieux lété que ne l'a » été votre Grandeur. — Monseigneur di.-ait un troisième
\i) Joa» \ill, ji.
» VOUS êtes vraiment roi dans celle ville; lous les cœur>, » toutes les volontés sont à vous ; un mol de votre bouche » est plus puissant sur ce peuple , que toutes leà baiorv- » nettes. »
Au bout de quelques jours, M. de Cheverus s'arracha à tant d'affection , et, pressé par la voix du devoir , il revint à sa métropole ; mais ce fut pour y éprouver , peu de temps après, une peine aussi vive qu'imprévue. Des deux grands vicaires qu'il avait amenés avec lui à Bordeaux, il ne lui restait plus que M. Carie , vieillard vénérable , d'une simplicité qui n'avait d'égale que sa bonté ; et le jour de Pâques 1834, ce digne ecclésiastique fut frappé de mort subite dans l'église même au moment où il venait de quitter l'autel. Cette nouvelle portée aussitôt et sans précaution à l'archevêque, le terrassa; il lui sembla que tout l'abandonnait, et, soit disposition naturelle, soit par un effet de l'impression qu'il avait éprouvée , il fut lui-même, peu de jours après , frappé d'une attaque d'apoplexie ([ui le tint plusieurs ^instants sans connaissance. Revenu à lui;, il eût voulu cacher cet accident pour ne pas effrayer ses nombreux amis; mais les meurtrissures qu'il s'était faites au visage en tombant révélèrent à tous ce funeste événement. Ce fut une alarme universelle ; de louîes parts on accourut à l'archevêché ; tout le monde demandait de ses nouvelles avec uneinquiétude, sûr indice de l'amour qu'on lui portait. Pour lui ,il ne s'alarma ni ne s'attrista ; il vil dans cet accident une annonce de sa mort prochaine, un avertissement que le ciel lui donnait de se tenir toujours prêt; et depuis ce moment, plus encore qu'auparavant , il ne regarda plus toutes les choses de ce monde que comme une ombre qui passe, une fumée qui s'évanouit : il parlait souvent de sa vieillesse et se considérait comme étant déjà sur le bord de la tombe. Cette pensée lui fit désirer de remplacer M. Carie dans le grand vicariat par un ami dévoué, pieux, prudent et sage, qui l'accompagnât partout dans &es visites pastorales comme à la maison, ei put , en cas d'acciden'. , l'assister avec courage et piété, recevoir son deniiei soupir, et exécuter sur-lc champ ses dernières volontés. Cet
i»F. riiFVKiu;s. \\)ô
ami préritMix élail trouvé; mais c'éuiil sou neveu, cl il rrai^nail de parailro cédera la voix de la nature : rexprcssion (lu v(vu ^iMitTuI, clairemenl mauifesléî par les sollicitation-; de plusieurs meuibres honorables du clerj^é, le rassura, et il proposa la place vaianle à M. l'abbé (ieorj^c. (lelui-ci aussi surpris qu'alIli-K' , osa pour la première fois faire un relu^^ à son oncle. M. de Cheverus, loin de s'en olTenser, se réj»>uiltle voir dans son neveu de tels scnlimonts cl mie telle conduite , lui déclara qu'il ne j^ènerail point sa liberté, mais qu'il attendait le lui . qu'en homme sa^c , il consullcrail et suivrait avec docilité leï avis ([ui lui seriieni donnés. M. George consulta en cU'et , et tous les avis furent unanimes ; il lui fallut obéir aux désirs de son véiKTablc oncle.
On sitiipyonncrait dillicilement la première mission (|u'il reçut lie lui. Dès qu'il lut nommé ollicicllement {^rand vicaire, l'archevêque le prit en i»articulier , et lui adressant la partde avec altcndrissenienl : « Me voilà , lui dit-il , sur )) mon déclin , et je suis (pie la vieillesse se fait facile- » ment illusion : plus les facultés s'aiïaiblissent , plus on se » dissimule son impuissance ; on se croit toujours capable , )i lors même (jn'il est évident qu'on ne l'est plus ; cl cepenj) dant tout soullVe , tout lanj^uit , la relij;ion se perd. Je ne » veux point que mon diocèse éprouve ce malheur ; je » veux donner ma démission et me retirer , le jour même » où je ne pourrai plus sulUre aux devoirs de ma place. » Ce jour, je ne le discernerai pas moi-même; mais en )) vous associant à mon administration , je charge votre )) conscience du devoir de me le faire cojinaîtrc : si vous a ne me le disiez pas, vous seriez responsable devant Dieu j) de tout le mal que je ferais faute d'avoir été averti. » M. George rcvut cette mission inattendue avec toute l'émotion qu'elle était de nature à produire , mais plus encore avec édification , admirant la délicatesse autant que le détachement du vénérable archevêque , et promit de la remplir avec lidélité et conscieiicc. Depuis ce moment il ne le quitta presque plus, l'accompagnant partout dans ses visites et dans ses voyages ; toujours pour ainsi dire
i9l VIE D'J CARDINaL
altaché à ses pas, mais toujours douloureusement iuquiet , parce qu'il Tainiait tendrement, et la chùle passée lui en faisait craindre une aulre plus terrible. Le mai tant redouté ne larda point à arriver. Six semaines après, survint une nouvelle attaque qui le renv(;rsa par terre , évanoui et sans connaissance : heureusement elle n'eut pas de suite, et il pui , dès le lendemain , reprendre tomes ses fondions ; mais elle n'en accrut pas moins les alarmes de ses amis, qui redoutaient sa perte de jour en jour. Us ne se consolaient qu'en le voyant, comme avant sa cliùLe , plein de force de 'courage et d'énergie. Il lit même alors plusieurs actes de vigueur qui prouvèrent que la maladie ne lui avait rien ôié de sa fermeté.
Les habiianis d'îine paroisse veuve de son ancien pasteur, étant venus lui demander le poste vacant pour le vicaire qui les desservait depuis un an , M. de Cheverus refusa , en vertu d'un principe d'adminisiration qu'il s'était lait, de ne point nommer curé d'une paroisse celui qui en serait le vicaire. Ceux-ci ne se laissèrent pas décourager, et lireni agir les autorités du lieu : même résistance de la part de l'archevêque. Enlin ils porièrenl leurs demandes et leurs plaintes jusqu'au gouvernement; et le ministre des cultes ayant refusé à M. de Cheverus le candidat qu'il présentait, se permit de lui proposer le sujet demandé par la paroisse. L'archevêque, justement blessé d'une pareille démarche, lit la réponse la plus sévère : « Je respecte , disait-il dans » sa lettre , les droits du gouvernement ; mais quand il » voudra usurper les miens , je saurai les défendre : à » moi appartient l'initiative pour la naminaiion aux cures , 2) et je ne me laisserai point dépouiller. Convaincu que le » sujet proposé par moi n'a été exclu que dans la vue de » me faire agréer un sujet que je n'ai pas présenté , je réi- ■» tère la même présentation. » Cette fermeté eut son eiîet , et peu de jours après arriva la nomination du candidat proposé par l'archevêque.
Il ne répondit pas avec moins de fermeté a une circulaire du gouvernement, qui lui annonç;iii le dessein de mettre prochainement à exécution Tordonnance rovale du
2.") dccOinbr<î 1830, loucliam les condiiiuns d'admission aux liires ecclésiasliqiie-s. Colle ordonnance dès le principe Tavnil vivenicnl nfl.cté ; il la rci;ardail conuno un immense iiiallieiir , une alteiulc aux droils sacivs de l'épiscopal , uu péril pour la rdiion, une source de dillicullés el d'cm- Itarras pour les évoques, un ensemble d'impossibilités ; et il ne se consolait de celle falale mesure que par l'espoir que le j^oun- ni mieux informé n'en presserait pas
l'exéeulion. ); . ind la eirrulaire du ininislre , en dalc du "iO décembre lîiôl , vint lui apprendre que , dès le premier janvier Mii.ant, l'ordonnance allait èire mise en vigueur, el qu'auMin des |»rélres promiis au sacerduce depuis deux ans, ou «pii y seraient promus désormais, ne pourrait êlre nommé ni curé de canton , à moins d'cire bacbeiier en théologie ou desservant depuis dix ans; ni curé darrondissement , clianoine ou };rand vicaire , à moins d'élre licencié en lbéoloj;ic ou de>servant depuis quinze ans, il crut devoir rompre le silence et porter ses plaintes au gouvernement. Il lui adressa en con>é(iueiice un mémoire raisonné , aussi plein de mesure (jue de force , empreint de sagesse et de zèle , qu'il terminait en conjurant le ministre de laisser tomber dans l'oubli et de lenir pour non avenue celle ordonnance, comme élant à la fois un amas d'impossibilités et un brandon de discorde entre le gouvernement et l'épiscopal. I^e ininislre, en ellei, entendit ces raisons, et depuis il n'a plus été question de celle me>ure.
Ferme contre les oppositions du dehors, rarchevéque lie Bordeaux , par une vertu plus rare et plus dillicilc , se montra vers le même lemps également ferme Ci;nlre luimême et contre la faibles>e naturelle du cœur humain. M. de Loslanges, évéque de l^érigucux , élant venu à mourir, le gouvernement lui lit proposer ce siège pour son neveu , Al. l'abbé George ; cette proposition ne le tenta pas un seul instant, et s'élevant au-dessus de ce sentiment de tendresse naturelle qui se complaît dans l'élévation de ses proches , en qui il semble qu'on est destiné à revivre, et en même temps toujours mù par ce seniimeiil de modestie qui loi f";nsaii envisager les grandeurs comme des postes à rc-
douter , il fit la réponse négative la plus fortement prononcée au personnage chargé de le sonder. A la première entrevue qu'il eut ensuite avec M. George , il lui annonça comme une bonne nouvelle le refus qu'il venait de faire; et celui-ci, digne neveu d'un tel oncle, l'en remercia et s'en réjouit : bien éloigné sans doute de soupçonner que la chose n'était que difTérée , et que la Providence allait se servir du délai si agréable à sa modestie , pour faire passer par ce même si'^ége un prélat actif et éclairé , administrateur habile, qui lui préparerait les voies ; après quoi elle l'appellerait si impérieusement , qu'il faudrait obéir (1).
Cependant M. de Cheverus, sans s'inquiéter d'un avenir qu'il ne comptait pas voir , ne remplissait pas seulement les devoirs essentiels de sa charge ; il se prêtait encore à tout ce qu'on pouvait désirer de lui, et saisissait toutes les occasions de faire le bien. On en pourra juger par toutes les bonnes œuvres qui nous restent à décrire.
Un jour, une riche créole étant venue le prier de baptiser lui-même son enfant nouveau-né , et ayant triomphé par ses instances et par ses larmes des répuguances de l'archevêque, qui craignait d'offenser la susceptibilité de plusieurs en faisant pour quelques-uns ce qu'il ne pouvait faire pour tous, il arriva que, pendant qu'il administrait le sacrement, il aperçut dans l'église une femme pauvre, accompagnée de parents pauvres , tenant entre ses bras un enfant nouveau-né , et attendant humblement à l'écart qu'on voulût bien l'admettre au baptême. M. de Cheverus , pensant alors au sentiment pénible que devait causer à ceux-ci le spectacle de tous les honneurs rendus à l'enfant riche , tandis qu'on ne semblait pas faire alieniion à leur propre enfant parce qu'il était pauvre , se tourna vers eux et les invita à s'approcher : « Venez , mes amis , leur » dit-il, je veux aussi moi-même faire ce baptême, et
(1) M. l'abbé George, après avoir retiisé la coadjutorcrie de Montaubaii , lut nommé cvèque de Périgueux en août 1840, et il a été obligé de laire céder ses résistances aux représentations de Tinternonce et de plusieurs évèques qui lui ont déclaré (jue c'était pour lui un devoir de conscience.
DE ClIF.VEnUS. 407
> honorer volrcenfanl sans lanj;cs aussi bien que cei en- » fanl snrrliar^é de riclies oniemeiils. n Fl anrôs (jne loin f(il fini, prenant de là occasion de donner :»uv riches el an\ liauvres qni éiaient présents d'utiles leçons :a Ces deux »> enfants, leur dit-il , sont é{^alement grands devant Dieu, » également honorables à ses veux, ô-^alcnient chers ;\ son » cœur : tous les deux sont destinés à la inéine j;loire dans » l'éternité; mais ils doivent y arriver par des voies diiïéw renies : le riche par la chariié qui console et soulaj:;e ses i> frères dans le besoin , le pauvre par une vie humble el u laborieuse. Le ciel sera ouvert à celui (|ui souflre, parce » (ju'il aura élé patient; à celui qui soulaj;c, parce qu'il B aura été compalissanl. La vertu de l'un sera d'élre ^t'uéu reux, la vcrlu de l'autre d'élre reconnaissant; el ajoula- D l-il, il faut qu'ils commencenl l'un et l'autre dès aujouru d'hui à remplir leur destinée. L'enfant pauvre ne peut o pas demander , et son cœur ne connaît pas encore la re- » connaissance; c'est moi qui serai son interprète el me D chargerai d'être reconnaissant pour tout le bien que vous B lui ferez ; l'enfant riche ne peut pas donner , et son cœur » ne connaît pas encore l.i ^énéro^ilé; c'est vous, n dit-il en se tournant vers la nombreuse el brilianle réunion qui l'entourait, « c'est vous qui éies ses représentants, et qui » devez vous charj^er d'élre charilables el généreux pour lui. » Cette aumône est la plus grande marque de tendresse que )) vous puissiez lui donner ; elle sanciiiiera son entrée dans 1) la vie, et en fera bénir tout le cours par le Dieu qui ne » s'appelle pas en vain le Père des pauvres. » Et aussitôt l'archevêque ayant commencé la quèle pour l'enfant pauvre, il n'y eut pas une seule personne , dans cette nombreuse réunion de famille, qui ne se sentit pressée de donner ; tous étaient émus et attendris; la bonté de l'archevêque les avait touchés, le sort des deux enfants intéressés à la bonne œuvre parlait à leurs cœurs. Aussi la collecte fui abondante el M. de Cheverus put faire des heureux ; il la remit avec bonheur à la famille indigente qui versa des larmes d'attendrissement et de reconnaissance, el promil de bénir longtemps, de bénir toujours et l'archevêque' si bon el la famille riche si généreuse.
Socourir le malheur était la plus douce jouissance poui* le cœur de l'archevêque de Bordeaux : aussi que de précieux éiablisscments ne se formèrent pas sous l'inspiration de sa charité, par la coopération de ses conseils, de ses auiiônes, de sa protection et de ses instructions! Un des premiers fui celui des Petits Savoyards. Depuis longtemps tous les cœurs sensibles soullVaient de la position misérable de ces pauvres enfants descendus des montagnes de l'Auvergne ou de la Savoie, errards dans nos villes, mal vêtus, mal nourris, traités durement par un maître inhumain, et cependant si intéressants , si naïfs , toujours le sourire sur les lèvres : les âmes chrétiennes surtout gémissaient de l'absence de toute instruction religieuse et des dangers de toute espèce auxquels sont exposés ces enfants abandonnés, ils vivront à jamais les noms des abbés de Fénelon et Legris* Duval ,'qui recueillirent à Paris ces innocentes créatures et leur fournirent en même temps les secours de la charité et ceux de la foi; mais l'œuvre fondée à Paris manquait à Bordeaux. Commencée dans cette ville vers les dernières années de l'épiscopat de M. d'Aviau, de si sainte mémoire, elle prit sous M. de Cheverusson accroissement et sa perfection : une maison fut établie pour recueillir ces pauvres enianls, et une chapelle fondée pour leur donner tous les secours de la religion. La on leur prodigue tous les soins d'une charité attentive; on leur apprend a prier et tous les dimanches et jours de fêle, ils assislenl tous ensemble au saint sacrifice. Larchevêquc allait lui même les voir , les instruire, célébrer leurs féies ; il leur rappelait tout ce qu'ils devaient de reconnaissance à la religion qui se montrait pour eux une mère si tendre, et aimait surtout à leur redire que, tout pauvres qu'ils étaient ils pouvaient devenir dans le ciel plus grands , plus riches , plus heureux que tous les riches du monde, alin d'adoucir par les espérances éternelles tout ce qu'a de pénible leui- passage sur la tene (i).
(i) Pourquoi , disait ud jour M. de CIi vorus .iix iioiits Savoyards dans une assemblée declianté , pourq.uoi vous a-t-oit donné ^aiut François de Sales pour patron ? Cesi parce qu'éta)it Savoyard lui-vïéme yil a pour vous un amour de compatriote. Mais a c:
DE cuEVLniii:. 101)
S'il L'Iail si /.clé pour des onfauts clnnj^crs à son dioicse, on on pCul conclure tout ce ([u'il ciaii pour les enlanis fnnvrcs do la ville de Bordeaux. Jusqu'à l'année ISôl, la I^liipart étaient délai>>és sans surveillance caniuic sans iiibirutlion; et le petit nombre de parents qui avaient assez de vertu pour ne pas les abandonner , cmpêcliés par ce soia de se livrer aux travaux qui étaient pour eux l'unique ujoycu d'existence, tonibaienl bientôt d.ins la pauvreté. Dans le cours de cette année, des salles d'asile |)Our ces pauvres enfants furent ouvertes en diverses paroisses de la ville : là, depuis ràj;e de dix-huit mois jus(iu*à sept ans^ 10U3 sont roriis eliacnie matin, surveillés, instruits, soi^^néa Iiendani tout le jour avec une tendresse de mère ; cl tandis <]ue les parents libres de toute sollicitude, vaciuenl en paix à leursaflaires, leurs heureux enfants apprennent dès eu balbutiant, la science de la reli^iion, l'amour de la vertu. Je respect du clerj^é. Par des exercices communs, tiue i'é« nuilation convertit en parties de plaisir, on leur enseigne le Calichisme, les i)rières du malin et du soir , le chant des cantiques avec les i)remiers éléments de la lecture et divers petits travaux manuels. Le temj)S des récréations, des repas, delà conversation, la place ([ue chacun doit occuperj la manière de faire chaque choi>e, tout est ré^lé par une autorité douce et sage ;en borte que, dès l'àj^e le plus teniiic ces enfants contractent des habitudes d'ordre, d'obéissance, de propreté, de civilisaiio!!. Là tout leur parle de la relij;ion, cl les images du eriieilix, de la sainte Vierge ou des bainls placées dans les salles, cl les semences pieuses gravées sur les murs, cl les paroles et les exemples de leurs LiaitresiC?, et les visile> du eleigo qui aime a encourager
prix, moi aussi je suis Savoyard, car je vous aime beaucoup; oui je suis Savoyard . et cumuie leb t'ulanib suri-ns bcmblauiit tloiittTilu iéiit'iix lie cesparo!»s. et ces Messieurs aussi sont iitit"oj/flrrf5, aiuuta l'artlit'viiiiie , rar i/s vous aimvnt conitiie moi , et je vous ainie comme euu...; et ces Dumts elles-tneines^ qui v^tus tiotinent du païUy des haUus...sonl iiuvoyardesaussi ùca pi iu-iu il ces pieusci Uaincs t't les jriiiuà cluctious, et ies iiauNics culau b. tous avaient comme cet ôNènue et ce perc, le sourire sur leà lèvres cl les yeux liuuiides de laruie.-.
{Extrait de l'Lisai sur les petits Savoyards, p. 90 ;
par sa présence ces précieuses inslilutions, mais surioiu la visite du premier pasteur. C'était le bonheur de M. ûe Cheverus de se trouver au milieu de ces enfants , de les interroger sur la religion, de voir leur empressement à se devancer les uns les autres pour donner la réponse aux interrogations, d'entendre leurs voix ciilaniines chanier les louanges de Dieu , les beautés de la religion et nus divins mystères ; ils se serraient autour de lui comme autour d'un père ; et comme Jésus-Christ , il les embrassait , les carressait, et les bénissait : c'était alors que le sourire gracieux brillait sur seslèvres, et que son cœur éprouvait de douces et délicieuses émotions. Un des plus beaux jours de sa vie fut le 6 mai 4855 , lorsque ces enfants vinrent en députation lui remettre les clefs i^ymboiiques de chaque salle d'asile, comme au père commun de la petite famille. Chaque sallç avait sa banuière décorée, d'un côté, des chiffres de Marie et de sainte Philomène ; de l'autre , du nom du patron de la paroisse inscrit autour d'une croix. Ils se rendirent ainsi en procession à la chapelle de rarchevêché, Là se trouvait l'association des enfants riches protecteurs des enfants pauvres: association touchante, qui se divise en deux branches, dont l'une, composée de mille enfants , a fourni par une contribution de trente francs chacun, la summe nécessaire pour frais de premier établissement de salles d'asile ; et dont l'autre illimitée dans son nombre, se charge, avec une aimable émulation, de recueillir chez leurs parents et leurs amis, dans les soirées et réunions , le plus d'aumônes possible. Après le discours prononcé par le directeur de ces précieuses institutions (1), un certain nombre de ces enfants tenant par la main chacun un enfant des asiles, s'avancèrent en ordre, deux à deux, jusqu'au trône de l'archevêque, et lui remirent , les uns les clefs des salles, les autres un cœur en vermenl contenant les noms des mille associés. C'était un spectacle attendrissant, de voir des enfants, l'élite et l'espérance de la ville, s'accoutumer déjà à l'exercice de la charité, donner la u.ain au malheur , servir de protecteurs
(1) M. l'abbé Oupucli, aujouid'luii évêque d'Alger-
DE CUEVERLS. 20j
Cl d'.ippiiiïi à d'aiilrcs enfants de leur 5^c. M. de Clievcrus lui loiiclié , cl réjoui do. colle scène au dtîlù de ce (lu'on j)()tiirail dire , el après la bénédiction du SaiQi-Sacremeut , peiidaiil laquelle lous ces pelils enfants clianièrent des prières à la sainte Viciai", (lu'iU appelaient bi juslemcnl leur mère , monstra ie esse mainin , il les lil promener dans le jardin de rarclievéclie , jouissant du plaisir de les voir , comme jouit un père au b.eiii de sa famille. Depuis ce jour, les salles d'aaile prirent les plus rapide^ accroissements; bienlol il bVn élablit jusqu'à div-liuil sur Ica divers points lie la ville , et (piinze cents enlanls arrachés au malheur y iurenl la^w^ el élevés dan.> les bras de la religion.
A mesure (pie ces elabli>semeuts ^e muliipliaienl , ou seniii la nécesâilc et tout à la lois la dilUculie de former des institutrices pieuses , capables de les diriger, l'our y jiourvoir » M. de Ûieveius accueillit dans sou iliocèse les bœurs de la IMesenialion , ordre précieux à rK^^liae, fondé depuis trente ans au Bour<;-Sainl-Andeol (1) , dans le but, Uon-beulement d'inbtruiie la jeunesse , mais de former des institutrices [)ropres a l'iu^iruire el a la duiger. Ces pieuses el saintes lilles ne se bornèrent pas à remplir le but pour lequel on les avait appelées ; elles le dépassèrent de beaucoup : après avoir fonde une école normale ou elles forment des institutrices , non plus iculeâUenl pour les asiles , mais encore pour des écoles chrétiennes dans les diverses paroisses du diocèse, elles se cbaigereni de visiter exactement les salles , d'avoir l'œil sur tout ce t^ui s'y liasse , de surveiller même les personnes qui ) sont emplo)ees, el de les réunir à diverses époques pour leur donner de &aj;cs conseils , ou pour aviser aux moyens de soutenir el d'améliorer de plus en plus CCS elablissemenls : seivice précieux, d'où résnlie i uniformité de conduiie el de gouvcrneuient dans lous les asiles, el qui ne lut que le preiuie d'aulrcs bien-
faits. Après celle cducaiion première qui fiait à l'âge de sept ans , les garçons trouvent un nouvel asile dans les Ecoles des Frères du vénérable abbé de la Salle , et les jeunes personnes chez les Filles de la Cliarilc ou autres vertueuses insiitulrices. 11 ne resiait que deux paroisses privées de ces écoles élémentaires ; les Sœurs de la Présentation y pourvurent , et s'en chargèrent elles-mêmes. Ces moyens cependant ne fournissaient pas encore à tous les besoins ; il y avait des enfants abandonnés , sans père et sans mère , sans refuge et sans soutien : les Sœurs encore en reçurent un certain nombre dont elles prirent l'éducaiion à leur chart,e; et pour suppléer à ce qu'elles ne purent faire , deux élablibsemenis furent créés , l'un pour les pauvres orphelins, l'autre pour les pauvres orphelines : le premier, soutenu par l'associalion des enfants riches , protecteurs des enfants jiciuvres ; \c second, par une associaiion de jeunes personnes qui portent l'aimable nom de Jeunes économes de la Providence.
Ainsi tout fut fait pour l'enfance, jusqu'à cet âge où, passant dans une autre saison de la vie la plus diliicile à traverser , elle commence à prendre un élai. Soit enuaN uement des passions , soit par suite du séjour dans des ateliers où l'on ne voyait que de mauvais exemples , où l'on n'entendait que de mauvais discours , celte époque avait été jusqu'alors comme le moment fatal où se perdaient les fruits de la première éducation , mais à ce mal comme à tous les autres, un remède fut apporté. Les mêmes Sœurs fondèrent pour les jeunes personnes un atelier où elles leur apprennent ou font apprendre un éiat convenable à leur sexe et à leur condition. Là elles les ont sous leurs yeux tous les jours de la semaine ; et les dimanches et jours de lèle , elles les réunissent avec les enlanis de la première communion et autres personnes , leur font prendre d'hoanéles récréaiions qu'elles eniremêlent de prières et d'insiruciions religieuses , cl les préservent ainsi de la fréquentaiion des danses et assemblées si funestes à l'innocence. Les jeunes gens, de leur côlé^ virent en même temps s'ouvrir pour eux des ateliers chréiiens , où ils pourraient
DE CIlEVF.nL'S, 203
Apprendre un éiat f^ans pcnliv lonrs vcrlus. Quarante chefs <r;iU'lier, inspirés par celle l*n»viilence qui lient tous les u'iirs dans sa main , conçurent le projet de s'associer pour : r inus enst'uible à nieniT une vie clirélienne, à faire
i I la rclij^iun dans leurs al liers, et à n'y recevoir
que des ouvriers qui voulussent la pratiquer. L'urclicvèquc, licurcux de celle nouvelle , aprrs avoir fait agréer le projet par le prclet du dijartcineni , alla lui nitioe présider la création de celle précieuse institution et en installer les principaux oUiciers. Vai\ aussi , comme lus sœurs, se charj;èrent de survoilier les jeunes ^cns pcndunl la bemaine , et les dimanclies de les réunir dans un va.«>t«î local qui leur fut cédé , où se trouvent tous les jeux pro|)res à récréer la jeunesse : de sorte i\uo , par cet cnï>emble de saintes anivres , il est vrai de dire que , depui> le berceau ju>(iu'à ràj;e J'Jùr la relij;ion conduit le pauvre comme par la main, le lient sous son égide, le forme pour le temps CI pour réleriiilé.
iouieloi> , lant de bonnes œuvres ne sont encore qu'une partie de celles <|ui s'élabliicnl sous l'inllueuce vivifiante du zèle et de la charilé de AI. de Chevcru>. Le 30 avril 1831 , il érigea canoniquemeul une a>)Su<:ialion de femmes pieuses. Vouées à loub le» genres de l)vjnnea œuvres , sous le litre de la Sainte-Famille; ci il encouragea si cllicaceinenl ou dirigea si utilement cette sainte association, que par elle il procura a son diocèse les plus précieux avanlagca. Tandis (^ue, dans la maison dite de LoreUe , l'enlanee ou la jeunesse aisée trouvait une éducation soignée et tliréiiennc, les orphelines délaissées trouvèrent dans les bainies lilles de l'association de secondes mères , qui , preiiani soin de leur enfance , les formèrent à la piété ei à un élal convenable à leur position. L'archevêque^ heuieux de celle bonne œuvre, aimait à visiter ces pauvres enianls, à les cuiisoler et à les encou'. rager. « Vous avez dans vos diieeliiees des mères tendres , D leur disait-il, mais je vous pioinels que vous aurez en a moi un père, b El il tint parole : les pauvres orphelines revurent souvent des elleis de sa boule, et parmi elles sa mémoire demeurera longtemps bénie. De la mèuie asso-
ciation il lira des sœurs pour Tinslruction des jeunes peisonnes pauvres , et établit deux écoles , l'une dans ia paroisse Saint-Bruno de Bordeaux , l'autre à Coutras , petite ville de son diocèse. Cependant la religieuse association ne s'en tint pas encore là : M. de Cheverus lui ayant exprimé le désir d'avoir une maison de personnes pieuses qui^e vouassent au soin des malades des classes aisées , elle regarda ce désir de l'archevêque comme un ordre , ou du moins comme un indice de la volonté de Dieu : on mit donc la main à l'œuvre, et bientôt la maison fut fondée. M. de Cheverus vint lui-même la bénir , traça quelques-uns de ses règlements , et , grâce à sa sollicitude , les riches eurent l'avantage dont les iilles de Saini-Yincent de Paul taisaient déjà jouir les pauvres , celui d'avoir dans leurs maladies des gardes dévouées qui les soignent avec cette patience , cette constance , ces attentions délicates que la religion seule enseigne , et qui , zélées pour leur àme plus encore que pour leur corps , leur inspirent des pensées de foi et de salut. Cette bonne œuvre ne se borna point au diocèse de Bordeaux; plusieurs villes de France demandèrent des colonies de Sœurs garde-malades, et la maison prit un accroissement si rapide et si prodigieux, qu'on put satisfaire , non pas à toutes les demandes , mais du moins à un grand nombre.
Il est facile de concevoir combien tant de bonnes œuvres , inspirées, soutenues et encouragées par l'archevêque de Bordeaux , devaient faire bénir son nom et le rendre cher à tout le peuple. Un jour qu'il passait par la rue , un jeune étourdi , sans doute étranger a la ville , ayant laissé échapper à demi-voix , du fond d'un magasin , ce cri ignoble pur lequel la populace irréligieuse insulte quelquelois riiabit ecclésiastique, fut entendu de quelques personnes : aussitôt l'indignation éclate, se communique de proche en proche, un attroupement se forme , et le jeune homme est obligé de &e cacher pour se soustraire à la vindicte publique. Le soir même , le maître de la maison vint, honteux et confus, faire ses excuses au prélat, et lui apprendre que le coupable était en prison. L aicùevêque , qui s'était à peine
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iprrrn «V la faulc , voulul dcinaiiiler qu'on l'en fil sorlir : •t pi' ;jràcr . Monseigneur , reprit cet lioniniii aussitôt avec i) iii^t iiiiilé , si Ce n'e>l pas pour vous , ayez la bonté de ly » lai>ser pour moi ; parce qu'autrement luou comnifrce •j serait perdu , mon niaj;asin délaissé par rindij^nalion pua Idique ; on fie voudiaii plus avoir de rapports avec une ^ maison mï une pareille l'auto aurait pu être coinmiise }) bans être gravenn-nt et noloiieuient punie. »
Ce qui est bien <lij;ne de reniar<|ue , c'est que les juifs, dall^ rctlc circonslaiM c , ne se inonliéreut pas moins indij;ués que les callioliques ; roUeuse avait ét«! commise dans le quartier (|u'ih habitent (1), et ils voulaient être lc> pMuuers à la venj^er. Ils avaient tous, en eflet , un |)rtlontl respect pour M. de (ilieveru.s: (juaml il passait dans le «juarlicr» tous le rainaient d'un air de vénération , et les personnes assises se levaient par respect. Dès son arrivée ;i Hordeaux, lej^rand r.iltbin lui-nuMue était venu le complimenter dans les termes les jïIus pompeux , se couijiarant à la reine de Saba venue pour admirer la sagesse tie Saloniou ; et depuis ce temps, il n'avait cessé d entretenir des iapports avec lui. (/était dans le tieur de raiclievéque •)u il vetKiil iléposer ses [«eint-'s et bcs cliajjrinb : « Je viens, » lui dit-il un jour que la mort d'une lille cliérie l'avait jeté dans une douleur profontle , « je viens chercher des con- ») sclalions piès du représentant de Jesus-Christ , qui pieu- % rail sur le tombeau de Lazare, u Llranj;e lauLjage dans la iiouthe d'un rabbin , mais «jui n'en prouve (|ue mieux la baille >énéralion dans I.Hjuelle était raiehevé([uc auprès de te peuple iuUdèle.
Ce n'était pas seulement à Bordeaux ([ue les vertus de M. de Cheverus provoquaient radmiraiion générale ; de tomes |»ari:> on en parlait, ei le «;ouverneuieiii pensait séiieuscmenlà Télevei- au cardinalat. Déjà M. Ciiarles Dupin, dans Sun discours du 8 jutn 1835 , avait sondé les dispositions de la chambre à ce sujei : a Que le gouvernement, x> a\ail-il dit , nciiin e (muii cardinal un illustre Cheverus,
(1) Très »lf la rut l!o».liai.t.
» lin tel choix honorerait à la fois la France et la cliré- » tienté. » Et de touies parts des marques unanimes d'adhésion avaient accueilli ces paroles. M. de Cheverus, sans en avoir reçu aucune communication officielle ou directe, avait été informé que le Roi était dans l'intention bien arrêtée de demander pour lui le chapeau de cardinal. Toutes ces nouvelles l'alarmèrent comme l'annonce d'une calamité, et il ne négligea rien pour prévenir cette élévation : « Vous » m'avez souvent protesté , écrivait-il à un haut et puissant » personnage à Paris , que vous étiez un de mes meilleurs » amis ; donnez-m'en la preuve en cette circonstance , en » usant de tout votre crédit pour arrêter l'exécution d'un » projet qui m'aûlige. Je suis déjà trop élevé ; de grâce , » qu'on me laisse mourir tel que je suis. » Il ne s'en tint pas là : le marquis de La Tour-Maubourg, ambassadeur de France à Rome , ayant eu à lui écrire plusieurs fois à ce sujet, l'humble prélat s'attacha dans ses réponses à faire valoir tous les motifs qui lui semblaient propres à empêcher sa promotion : « Après vingt-cinq ans d'épiscopai et » quarante-cinq de prêtrise , lui disait-il , la retraite me sied » mieux que de nouvelles dignités ; mes vieilles épaules » s'affaiblissent , et la tête qui les surmonte s'appesantit. » De plus, je n'ai aucune ressource personnelle pour sou- » tenir les dépenses qu'entraîne nécessairement le cardi- » nalat ; et c'est une des nombreuses raisons pour les- » quelles on devrait faire choix dun prélat qui , à plus » de mérite que moi , ce qui est très-aisé , joignît des » ressources pécuniaires. Tâchez donc de m'éviter ce far- 2) deau .... »
Mais tant de modestie ne parut qu'un titre de plus à cette éminenle dignité; le Roi écrivit au Pape, et comptant sur les scnlimcnls d'affection que Sa Sainteté voulait bien lui témoigner , sur le vif intérêt quelle avait toujours montré pour le bien et la dignité des églises de France ^ il appuya sa demande , en pariicuiier pour M. de Cheverus, sur les vertus qui depuis longtemps le signalaient à la vénération des fidèles ; sur les hautes qualités dont il donnait d'éclatants exemples au sein des églises de France , après avoir édifié une
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pa}tlcilu nouveau motutf; sur la sagesse et les talents avec il exerçait le saint ministh-e ; <\\v son zèle ardent et l'our la religion Lo sotivciain Ponlihî larda (iiii'lt|ue icnips à répomlrtî à celle Iclire , parce (ju'il voulait «nie le j^oiivorrioment sVrip;;igc;U à iairc ati nouveau cardinal un lrailO!i:ent eu rapport avec sa dij^iiilé; mais dans le loiid do son cœur, h nomination lut décidée dès le premier niomeut de la proposition : car ayant vu peu après un vicaire j^éncral de IJordenux , il lui annonça (lue rarchevèciue allait r-tre pniclamé cardinal dans le prochain c msistoire : « tt, d ajouta- il avec cette j;ràce ([ui le caractérise , « si je l'élève » à celle dignité , ce n'est pas sculetnenl parce que le gou- » verncnient m'en fait la demande ; indépendamment de » cette circonstance , j'ai un plaisir tout particulier à l'aire » cette promotion , parce qu'elle e^t duc au.v mérites , aux » vertus de rarchevè(iue , et au zèle qu'il a déployé dans » les diocèses de Doblon , Monlauban et Hordeanv : Inde- 1) ptndcntementc a questa cireostanza, moUo mi piacc il nomi' » narlo , a ragionc dcllc suc virtù , del suo zclo in Uostonc , » Monlauban e Ihrdcaux. u Enlin , le 21 décembre 1835, le traitement demandé ayant été promis, le I*ape réponJit au lloi de sa [)ropre main , qu'étant convaincu comme lui que la promotion d'un aussi dijine sujet que l'archevêque de Cordeaux à la pourpre romaine tournerait à l'honneur du sacré collège et à la splendeur du clergé de Francis, il accueillait bien volontiers la demande , et qu'il se proposait d'y faire droit dans le prochain consistoire (1). A peine celle réponse du Pape fut-elle arrivée à l*aris , que Lienlôt la renommée la publia de toutes parts, et la promotion prochaine de M. de Chevcrus au cardinalat ne fut plus un mystère pour personne. Le Koi s'empressa d'en remercier le souverain Pontife : « J'ai reçu avec une vive » reconnaissance, lui écrivaii-il , la lel'.rc que Votre Sain-
(1) Essendo egualc alla nostra la [crsuasione d» \ .j'aa Hlacstà clia la promozioiie di si digno soggetto al cardiaaiatorisuitarà di decoro al sacro collegio , ed accresccrà la spleiidore del Cléro di Irancia , ben voluntieri ne abbiaino accolto la dumaDda , c ci propoiuamu dl mandarla ud elletto uel primo coiicistorio.
u lelé vieil l de in'adiesser, pour me faire coiuiaîlie avec V quelle paiernelle bienveillance elle a bien voulu accueillir i> ma demande de la pourpre sacrée en faveur de l'arche- D véque de Bordeaux. Voire Suinieié ne pouvait rien faire » qui me fùl personnellement plus agréable, et qui pût à » la fois provoquer en France une approbation plus géné- )j raie, une gratitude plus sincère et mieux sentie dans » toutes les classes de la société. L'archevêque de Bjri> deaux est un prélat que sa piété éclairée, que la modestie » de ses liantes veitus donne en édiûcation aux églises de » France , et le sacié collège ne pouvait s'ouvrir pour un » plus digne sujet. » Toute la France , eu effet , applaudit a cette nouvelle; et les plus illustres prélats s'empressèrent d'adresser à M. de Clicverus rexpres>ion de la joie que leur causait sa promotion. La lettre que lui écrivit à celle occasion Tarcbevéque de Paris est trop remarquable pour ne pas occuper une place dans la vie du cardinal, « La nou- )j velle de votre promotion prochaine au cardinalat , lui )) disait-il , est maintenant si publique, que ce n'est plus a une indiscrétion d'en parler ; ei j'aurais de la peine si )) j'arrivais un des derniers pour vous faire mon complij) ment et vous adresser mes lélicilaiions. Les calholiques D des dcn\ inondes a|q)laudiront à ce témoignage de bien- » vciilance et de haute estime que le Saint-Siège vous » donne ; toutes les voix mêleront leur suffrage à celui de )j noiie très-saint et commun Père ; l'église de Paris s'unit » aux egli^es de Montauban cl de Bordeaux pour vous ex- M primer sa joie , et la pari qu'elle preiid a iu\ événement D qui couronne sur la terre tant de mérites. Je voudrais , )) Monseigneur , pouvoir vous faire lire dans mon cœur » tout ce qu'il renferme d'intérêt , de dévouement et de )) vénération pour votre personne.... i^
M. de Clieverus fut touché de ces témoignages d'attachement et de respect qui lui arrivaient de toutes parts , mais surtout de la lettre de l'archevêque de Paris : » Cette » lettre , disait-il , m'honore plus que le cardinalat. » Aussi il s'empressa d'en remercier 1 illustre prélat, a Je ne puis «douter, lui jcrivaii-il , que celle dignité que je mérite
I>F. (:ilF.VKRr«i. SOJ
j) si poil, ne me soii tu circl dt^iiiu'c ; mais o'csi îi Voirc » (iiaiulfui' ()ii(' mon caiir cl mon jii^iMiioni médisent » (|uVllc ticvrail être ion Itm», tomme nn liommni;c icmlu j) a un ai'ùire et a un niarlyr; à telui (|ni jinii dire dt* ses D conlrèies, sans Mi's-cr la \i'i\lii : Mhtiiln i.hrisli sunt? ï> Plus ego;.*, in plagis supra moiium^ in vwrtibus fritiucnter, » à rcini vu qni nous avons admiro un nouveau Hclzunee au )) milieu d»'S |,i'«^lik''n's , *l «laiis h'qiicl nous elicrisson^ uu 1) nouveau Yincrnl de l'aul, père des orphelins. Ju^ez, V Mon<;ei}.'ncur, si je suis loutlit el si je mr irouvc lu)m)rc >de i'inicrèl el de l'amilic (juun ici prélal daigne me j) témoij;ner. n
Cependant le souverain l'oniil'c ne larda point à aceomplir .«^a promesse : le l'' lévrit r ^830, M. de t!lie>erus fut proclamé cardinal, par unedi>lineli'in d'aiilanl plds reman|ua> Mctin'il ne parlaj;ea celle r;»vrur(jn*a\cc le ne\eu du dernier pape Léon XII, le cardinal dclla (jenga Celle nouvelle dès (ju'clie i(il eennne à Uordeaux, porta dans la ville el dans loul le dioièse une joie nniver'elle; lous vinrent comjdiinenter le cardinal; le eliapitie en corps lui adressa ses lélicilations, el inspiré par ^a nH)desiic habituelle, Thumble prélat leur répondit qu'il s(.unrail el ciail humilie de voir «ju'on eût soiijjjé à lui pour une dij^nite si eminenie , tandis que lanl d'illustres prélats, ses collègues l'eussenl bien mieux soutenue par leurs talenis ei leurs vertus; il nomma même l'archevéciue de l'aiis, dont le counj^c et la résif^ua» lion au milieu de tant d'épreuves si noblcmenl supportées eussent si bien rehaussé Téclat de la pourpic ruuiainc. c Ce n'esl pas à moi, leur dil-il, c'e>l à lui qtrajiparieuail » cet honneur. » Aux hommages de son clergé vinrent se joindre les félicitations des plus illustres personnages « et celles surtout d'un liomnie qui lui était bien cher , M. le comte de Marcillus, qu'il aimait el vénérait aulaul(iu'il en était aimé cl vénéré lui-même. Mais tandis que tout le inonde était dans la joie , lui seul était dans la p(!ine de son élévation : sa uiodcstie ne pouvait supporicr l'nlée d'élie placé si haut; il lallail Itii prêcher la rosigua:ion aux j^iautleins. comme tri piéchcà d'aotres la résigiiaiion ail mal-
heur et à robscurité. Mandé à Paris pour recevoir les litres et les insignes du cardinalat, il s'y rendit avec douleur et anxiété, et la joie de ses amis ne put dissiper sa tristesse. Dès qu'il fut arrivé, l'ablégat de Sa Sainteté lui remit les lettres apostoliques qui l'agrégeaient au sacré collège; elles étaient on ne peut plus honorables : « l.a première de » nos sollicitudes, y disait le souverain Pontife, est de 3) composer le sacré collège des Cardinaux, le vénérable 3> sénat de l'Église universelle et du siège apostolique, de » manière qu'il brille dans tout l'univers par le mérite émi- » nent de ses membres, autant que le demandent une si » sublime dignité et les décrets des saints canons. C'est » cette considération qui nous a engagé à vous agréger à » cette très-auguste assemblée; car votre piété si connue , » votre science, votre prudence , votre zèle pour la religion » catholique, et toutes vos autres vertus jointes à un rare » dévouementpour nous et pour le siège apostolique, votre » expérience des affaires^ votre fidélité et votre habileté » éprouvée dans l'adrainistraiion du diocèse de Bordeaux , a) vous ont placés) haut dans notre estime, que nous ne » pouvons douter du succès de votre ministère pour le ser- » vice et l'honneur de l'église de Dieu (1). » Et dans un un autre bref joint à ces lettres apostoliques ^ le Pape lui disait encore : & Tournant les regards de notre jjienveiliance » paternelle sur votre personne, que la bonté divine a iilus- » irée par des dons si éminents de ses grâces ; considérant » combien parfaitement vous honorez l'Église romaine par » la grandeur de vos mérites, nous croyons dans l'ordre des
(1) Intcr multipliées gravissimasque injuncti nobis divinitus aposlolatùs curas, illa IS os iirae caeteris sollicitât ut, venerabilium Iratrum QostrorumS. R. E. Caruinaliumcolicsiuui, B. l'etri sedis et univers» Lcclesiaesenatus, arupiissimisiis pratlulgeat viris, quos tarasubliinis desitlerat gradus et sacrorum canon u m décréta requirunt. Quamoorem te augustissimo luiic ordini adscribere visuin est. Tua enim (trobata pietas, doctrina, prudentia, et catbolicœ religiouis zelus, aliarumque virtutum mérita, cuu» singulari erga Nos et apostolicain sedem dcvotione conjuncta , rerumquc ubus et inregendaarcliiepiscopali Ectclesia Burdigalensi spectata tides et iiidustria, te Nobis et ilictae si'ti com.uendàrunt ita, ut nos in Domino sperare jubcrent minisleriuiutuum £cclesiaî Dei magnu usu* et ornameiito lutiirum.
nr rnr.vERLs. 2il
» f Diivonancoi?. cl nu-mc de noire devoir , de vous accorder y eerlains priviléj^cs (I)...
\ des Iciirea si flaitouscs, à des lémoij^nagesd'osliine si iii;uqués, le nonveaii cardinal (il les réponses les plus liiiinl)l«s el les plus modestes: « Nous avons reeu ios lettres de » Voire Sainlelé, I li dil-il, avec honte et la roiJj;eur au » front, comme ayant la conscience de noire indij^nité, mais » en même temps avec une vive reconnaissance, comme un '» fils qui se voit honoré par un père chéri... .l'éprouve » comme un sentiment de stupeur cl de crainte, en me y> voyant aussi indij;nc que je suis, membre de réminen- » tissime co!léj;c des Cardinaux de la sainte Église ; mais » mettant ma conliance dans h' Dieu ipii fait ma force , je » le prie de m'accorder la j^rice de défendre, comme il y> convient, les droits de l'Kijlise et du Saint-Siège , et d'en » procurer la prospérité (2). u
Mais il restait à suhir à M. de Cheverus une cérémonie qui coûtait plus que tout le reste à sa modestie : c'était la réception solennelle de la barrette des mains mêmes du lloi. Le mercredi 0 mars, plusieurs voilures de la cour vinrent le prendre, lui et sa suite, à son hôtel , avec le chargé d'affaires du Sainl-Siégc, l'ablégat, et l'introducteur des ambassadeurs; et on se rendit aux Tuileries. Ai>rè> (juc l'ablégat, suivant l'usage, eut harangué le K )i en latin, lu messe fut célébrée à la chapelle; et à la fin du saint sacrifice, le cardinal s'étant mis à genoux dans le sanctuaire, le Koi, aussi à genoux, lui plaça la barieltesur la léte. Tout
(1) Atl pcrsonam tiiara, quam divina clemcntia magnis illuslravit gratiariiin niinuTihiis, p^lrnix dirigeute:> coiiMiItTatiunis iiituitiini, f t atteiitr prospuifiites quod tu Ri)iiiaiiain Ecclciiain .cujus lionorabilf incinltruiii rxbtis, tuoruin ploiuiis lioiioias luagnitudine incritoruiii, (ligoum quin potiu>> debituin leputanius ea tibi t'avurabiliter cuoccderc...
(2) Cura vcrecundia et vuHùs ruborc, iitpote indignitatis nostr» conseil ,sed ciuii vividu ^rali aiiinii >tMisu, uipote tiliusa patrc dilecto lioiuiratus, litteros Sanititatis \estru; acccpiinus... Me iiidigiium iu «mineiitis^imo h. R. 1:^. Curdinaliuin collegio adstituin , cum stupore <t tiiDore cuiispiciu ,dcd coutideiis in eo qui me confortât, piecur ut fcccit-siae sanctxque sedis jura et prospcniatcm defeudcre ctprouiovere uiilii Deus O. M. couccdere digiietur.
212 VIE DU CAKLiiNXL
le mon Je ensuiies'éiani relire . le cardinal se revêiii de la seiilane rouge et de tous les insiij;nesde sa nouvelle dignité, se rendit en grand cortège dan=; le^ appartements du Roi , et lui adressa dans un discours l'expression de sa reconnaissance.
Après la cérémonie le Roi voulut voir le cardinal en particulier, et lui parla avec tant de bienveillance, que Son Éminence crut le moment favorable pour solliciter une mâceque son cœur désirait vivement, la délivrance de M. de Peyronnel, son diocésain , et celle de ses compagnons d'infortune. La liberté rendue à un captif eût été pour lui la plus douce jouissance de la journée. Le Roi lui protesta de sa bonne volonté et de ses intentions bieuveillauie> ; mais tout s'arréia là pour le moment. Au sortir des Tuileries , le cardinal alla faire sa visile à M. rarchevêque du Paris, pour reconnaître la grâce si parfaite avec laquelle ce prélat lui avait adressé ses féliciiaiions. L'archevêque, de son côté, suivant les inspirations de son noble creur n'épargna rien pour témoigner au cardinal de Ciieverus la joie que lui causait son élévation ; non seulement il vint le voir plusieurs fois, mais il lui amena son chapitre pour le complimenter en corps au nom de l'Église de Paris. Au milieu de tant d'honneurs, le cardinal était toujours irisie; celte âme élevée voyait à nu le néant de toutes les grandeurs, et n'y trouvait rien qui pût la flatter. « Qu'importe, disait-il, 2 d'être enveloppé, après la mon, d'un suaire rouge , vio- » let ou noir? Quand on a vu tomber les trônes, quand » on voit encore tous les jours la société menacée jusque 3) dans ses fondements, comment ne pas seniir qu'il n'est » rien de solide ici-bas? Comment aiiacher quelque prix D aux choses humaines? » Et puis réiévaiion était si contraire à ses goûts simples et modestes! « Oh ! que je vou- » drais, " disait-il aux jeunes séminaristes de Saiul-Sulpice, « que je voudrais échanger cette calotte rouge contre la » vôtre! » Il partit de Pans le plus tôt qu'il lui fut possible, et se rendit par Mayenne dans son di'Jtè.e. La joie de cette ville, qui, pour la première fois, voyait un Mayennais cardinal, fut au comble; tous les lémolguages du respect le
DE rilFVF.Rlfî. 213
,'liis irtnHl, l'MiLc> les ili'iiuMislr.iiion', de radnuraiion la ininix soiili»', accoiîipajj;!!»"'!!'!»! loiis lr> p:H de S )ii luuiiirnci' ; pour lui, il n'en rlaii pis in(»iii«> limnblo, inoins péru'hv <iii vidr H du nranl d«» loiii vt' <|uo !<* inonde ndinirc. iVcW* donïonler mcliaircp.ir un pciipli'avidi'dc rentondre, il ne pai la qne d«' la niorl , i-l do I:» ii.< (•>sité de so préj)arcp à paraiuc do\anl Dieu :« La pluparl de ceux qnc j'ai connus 30 auirrfois en celle ville, onl disparu, leur dil-il ; la mort » les a lous enlevés : c'est nue l(<,')ii pjui moi , qui m'apu pre!id (jne je di>paiaiirai bieiilol »>
I^ cardinal ne resta que peu de jours à Mtycnnc, et p;iriii punr se rendre à lîordeaux , où il devait arriver le mardi <le la semaine sainle. Lon^U-mjJS il ;».vaiL voulu cacher le jour de son lelmir, pour se soustraire à la pompe d'une léception solennelle; mai^ enlin il avait fallu oeder aux vives instances, aux sollicilalions réilcréci ctpies- .vanles des lîordelais. Celle rôceplimi eut toute la m i^ciificence (juc poiivail lui donner rameur , le dévonenienl et J eniliousiasine. Malgré la jduie qui tombait, une foule injmenseVélail portée à sa lencnolie cl couvrait Ie> places elles mes sur son pa^>j|^e; luiiles les troupes en j;randô tenue, toutes les auiurilés, tout le cierge rassemblé de di- Ncrs points du diocèse, tous enlin rivalisèrent de zèle pour prouver à Smi Kminencc combien ils riionoraient et l'aimaient, combien iU étaient liens de l'avoir pour archevêque, Cl avec quel noble orgueil ils voyaient la pourpre romaine >ui le siège de liordeaux. Le cardinal en lui louché, moins jioiii l'honneur rendu à ta personne, (|ue puur rattachement doiil il croyait voir la preuve daiibCes déinonsliations exiéiicuics. Du reste , ce qu'il guùia de consolaiioti dans, celle journée, fui cruellement compiii^c par toul ce que son cœur cul à ^ouiïrir dès le lendemain, en apprenanl l'acciilcnt déplorable arrivé à l'exuéniiié de son diocèse.
l'eu de jours avant son arrivée, qualre-vingi seize marins Itcchcuis élaienl surlis du poil de la Tesie, ayant huii bateanx montés chacun pardou/e hommes, clchcichani dans Icb ira' aux de la |iéche au milieu d'une mer agitée de quoi toiiiiiii du pain a leur>famille> indige(i{e>. A peine élai<nl«
ils arrivés à une certaine distance de la côte, que la mer devient de plus en plus houleuse, les vents souftlent avec violence, les flots se soulèvent, agitent ies frêles bateaux presque sans lest ; ils luttent longtemps contre la lempêle, mais enfin la tempête est plus forte; barques et pêcheurs, tout est englouti : deux bateaux seulement réussirent à s'échapper, et vinrent annoncer à la côte désolée la mort de soixante-dix-huit marins, dont cinquanie-six étaient pères de famille et douze hommes mariés sans enfants. A celte nouvelle, le cardinal eut Tame déchirée; il pleura sur les morts, sur tant de veuves et d'orphelins, et s'occupa d'apporter à de si grands maux tous les remèdes qui étaient en son pouvoir. Après avoir ordonné pour le dimanche suivant une quête générale dans toutes les églises de BoTdeaux, il fit un nouvei appel à la charité des fidèles, en convoquant à la cathédrale une assemblée de charité, où le prédicateur qui s'était le plus distingué pendant la station du Carême, prêcha en faveur de tant de familles malheureuses ; puis il députa sur les lieux mêmes M. l'abbé Dupuch, cet apôtre de la charité, toujours prêt à voler partout où il y avait des misères à soulager, des douleurs à consoler. Là se présenta aux regards du charitable piètre le spectacle le plus déchirant: cent soixante et un petits orphelins, des veuves et des vieillards, qui , en perdant un père, un époux, un fils, avaient perdu leur seul moyen d'existence. Afin de soulager tant d'infortunes , le cardinal annonça un service solennel pour les naufragés; et à la suite de cette lugubre cérémonie, si propre à disposer les cœurs à la compassion, il épancha toute son âme devant son nombreux auditoire, lui adressant l'exhortation de rEcclesiasiique (1) si convenable pour la circonstance : Soyez comme un père pour les orphelins, et comme un mari par votre charité à l'égard de leurs mères; vous serez ai s comme le fds du Tout-Puissant, et il vous aimera plus tendrement que votre mère ne vous aime. Cet appel fait à !a charité fut entendu; des aumônes abondantes arrivèrent, des secours de toute espèce furent
U) Cti.IV, V. 10, H.
DE cnEVEnrs. 2Vô
ioiinii^. LiK' ;H>uci.iiion se forma pour prendre M)in des orphelins, cuinposco i' des rieln's orphelins el orpliellnos de liordeaux , 2** des entants de plusieurs familles riches que le cardinal pressa de s'associer à la bonne œuvre. Par les ressources qui en résullrreni , un a^iie fut ouvert à Bordeaux pour les enfants que leurs parents voulurent y placer , cl des secours furent envoyés à ceux dont les mères ne voulurent point se séparer. Les veuves et les vieillards reçurent aussi raumônc dt'Ut ils avaient besoin. On lit enlendie [)arloul, mémt'jnsnu'au pied du Hoiie , les plaintes de tant de malheureux ; la lamilte royale leur envoya cinq mille francs, le ministre sept mille, et il n'y eut pas jusqu'aux élèves du colUi;e royal (jui ne voulussent venir à leur secours. Outre une colicctc de ciinj cents francs , ces généreux jeunes gens se charj;èrenl , de concert avec leurs parents , d'«lever un orphelin et de fournir aux frais de ses éludes, s'il y était propie; sinon . de h; placer dans une école d'arts et métiers. Ain>i fut répiré un si grand désastre, autant du moins qu'il pouvait l'être. , Peu de temps après, libit' (les sollicitudes que lui donna ce fâcheux événement , le cardinal de Chcverus publia jtour son clergé un code de lois exclésiastiqucs ou Statuts diocésains. Depuis loi)i;temps ses prèlre> le sollicitaienl , Cl l'aitendaienl de sa ^a^e^se comme le moyen de mettre l'unilormité dans le gouverncmeiil ecclésiastique, et de juslilier leurs actes par l'obéissance devant les. hommes comme devant Dieu ; mais le cardinal qui ne savait rien précipiter , qui voulait laisser le temps nécessaire à l'esprit tlobservalion pour tout remarquer, à la prudence pour tout peser, avait ailendu jusqu à la neuvième année de sou épiscopai sur le siège de Cordeaux , avant de mettre 3a main à l'œuvre Alors un projet de Statuts fut rédigé de concert avec ses grands vicaires , communiqué à ses prêtres réunis pour la retraite annuelle ; et après l'avoir iiiùri plusieurs mois encore dans le silence et la réflexion , îl lii enfin paraître ces Statuts si longtemps attendus. Ce fut le jour de la Pentecôte de celle année 1S3G, qu'il donna le mandcmeni qui les promulguail ; il y expose d'abord
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\rrnera uiéin«^ aprrs va roorl ce clerpr qui lui fut ^i 1 lu r , du . , lui II «tiir».
I ' . id aclo ■ il cnl la
conMialion de rendro qu* 1 dcu& illu«(r< >
«•\ilc* : le premier clail Tau 1 - r.r.-i v,. m, ||.
Urd ViMirrahli' ri inlu inf^ , )]n \ >. r I 1 .:. >
\t n^«t , sur M demande, dan» t-on .1 lurent
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DE CIÎEVERUS. 217
son cnractere , sa nositîon , son état , ses douces et hantes vertus. Le second était Tévêque de Léon , prélat actif et plein d'ardenr, d'un franc et noble caractère , d'une ânae forte et élevée. Découvert par la police comme un ancien ministre de don Carlos , il n'eut pas plutôt été arrêté que Je cardinal s'empressa d'aller le voir , et lui témoigner tout l'intérêt qu'il prenait à sa position. Il lui proposa d'intercéder pour lui , et intercéda en effet. Les autorités consentirent à son élargissement, mais à condition qu'il donnerait sa parole de ne pas retourner auprès de don Carlos : « A » ce prix, leur répondit i'illustre prisonnier, je ne veux » point de ma liberté : si je donnais ma paroie , je la tien- » drais ; mais loin de vouloir prendre un pareil engage- )) ment , je vous déclare que c'est ma ferme volonté, comme » j'estime que c'est mon devoir , de rentrer en Espagne le » plus tôt que je pourrai. » Cette franchise plut singulièrement au cardinal de Cheverus , elle revenait à son caractère franc et loyal ; aussi . malgré le peu de temps que ces deux prélats purent se voir, il se forma entre eux comme une liaison d'amitié, et i'évêque de Léon^ transporté à Strasbourg, écrivit au cardinal une lettre pleine de reconnaissance et de tendresse. Son Eniinence ne put lui répondre , car-quelques jours après, les journaux annoncèrent officiellement la rentrée en Espagne de ce noble et intrépide prélat.
Cependant le diocèse de Moniauban appelait de tous ses vœux son ancien évêque et ami , et voulait voir M, de Cheverus sous les insignes de la nouvelle dignité dont le chef de l'Eglise venait de l'honorer. Le cardinal ne crut pas devoir se refuser à la demande de ce peuple bien-aimé qui vivait toujours dans son cœur. Il se rendit donc à Monlauban , où il fut reçu, comme toujours, avec l'enthousiasme de l'amour et du dévouement. Il s'y montra partout plus humble et plus dévoué que jamais , prêcha où l'on voulut , visita les communautés et se recommanda aux prières des saintes filles qui les habitent. « J'ai besoin, «> plus que jamais , leur disait-il , des secours de vos » prières : quand on est en haut de l'écheib , on court » risque de faire une chute plus grave. » iMais il ne resta
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a se plaindre , encore moins a m reposer et à suspendre UDC course si pénible. Il tennina .! . " : il, cl
rCQlra a Itordeaui le saiiiCili i jui. .ivanl
plus. Ce|H:ndant il avait pris dr» (Mi^a^ciiieui» pour le Icademain , il u'clail pa» boinuie a it-t uler : le lendeiiuin dimanche , il conllrma a la paroi!»M* de Saini-lMerre un (;rand nombre d'cnf* «clia a\aiil ci apré» la rcrc-
monte avec son lele a< u-, et >l^ l.i s en alU a l'eitrc-
laitu de la ville ollicier poQiiU< dans rèKliso do
Sainl-Marlial , dont eu ce jour it la fétc prairo-
iiale. Il y arma abattu et < • p^r la lati^ue,
duvure par une ardeur m bruiaiiie , une mui si ardeiiie , que sa langue a'altai liait de s<rclierr%sQ a son palais. Kn le voyant dans cet état , on lut elfrave . on le pressa de prendre quelque ralraichissoiueui ou queli|ue nourriture « et de
îal?<;cr célébrer la messe par un des prêtres de la paroisse ; mais la crainte de faire de la peine aux fuièles, venus exprès pour voir officier pontilicalement un cardinal , ne lui permit pas d'accéder à ces instances ; et maigre sa grande faiblesse, il trouva dans l'énergie naturelle de son caractère et de sa volonté assez de force pour officier pendant lodt le jour et administrer la confirmation. Mais aussi , après cet effort d'une nature épuisée , il se trouva à bout : « Je me sens frappé à mort, dit-il après l'office aux prêtres » qui l'entouraient ; je n'ai jamais tant souffert, et j'ai cru » mourir à l'autel ; ce qui n'est pas arrivé arrivera bientôt : » à peine monté au faîte des honneurs , je vais en descendre » et les échanger avec la tombe. » Tels étaient les tristes pressentiments qu'énonçait à son clergé affligé le cardinal de Cheverus , lorsque entrèrent, pour le remercier, les enfants de la première communion qu'il venait de confirmer. Alors s'opéra tout à coup en lui un changement frap-. pant , à la vue de ces enfants si beaux de candeur et d'innocence , et surtout en voyant Tun d'eux se jeter à son cou avec l'aimable sourire et la liberté d'un enfant qui embrasse sa mère; il éprouva une impression de bonheur si vive , que toute sa tristesse si dissipa , la joie reparut dans tous ses traits et vint ranimer toutes ses paroles. « Oh ! que cette scène m'a fait de bien ! s'écria-t-il : l'ia- 3) nocence des enfants a tant de charmes! » Et, depuis ce moment, il se montra calme, content, et intéressa toute la compagnie par le charme accoutumé de ses entretiens. Mais hélas ! ce mieux apparent , semblable aux lueurs passagères que jette la lampe près de s'éteindre , ne dura que quelques heures , et l'on n'en regarda pas moins les abatlemeuis et les défaillances delà journée, comme les signes avant-coureurs de la mort qui s'approchait : mort à jauiais douloureuse pour tous ceux qui connurent et apprécièrent ce grand cardinal , mais mort à jamais glorieuse pour lui , puisque^ s'il succomba , ce fut sous les travaux et les fatigues de son ministère ; s'il mourut , ce fut sur la brèche et les armes à la main.
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Portrait rt m rt du cirtlioal 4e
Fntrc trs fsiu eipoiët aa tirre pr<fcédent rt Ir ron|i If^rriblc (|ui ùia dès le premier instant cl pour toujours tout &ciitimont rt toute connaissance au cardinal de Che* \'rii'; , il nr " " \ * " v«v.
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