CHARMES DE SA SOCIÉTÉ INTIME
On ne peut imaginer rien de plus délicieux et de plus aimable, rien de plus simple et de plus noble que sa société intime et habituelle : rendre heureux tout ce qui l'entourait, c'était là le but constant de ses attentions, et on l'a vu pleurer de joie et d'attendrissement lorsqu'il apprenait qu'il y avait réussi. Dans cette vue, il voulait qu'on se regardât chez lui comme chez soi, qu'on demandât avec simplicité tout ce qu'on désirait ; et, quand il pouvait prévoir les désirs, il s'empressait de prévenir la demande. Surtout, comme rien n'est plus opposé au bonheur de la vie que la gène et l'asservissement, il voulait que, chez lui, chacun fût parfaitement libre, sans s'assujettir aux cérémonies et à l'étiquette, sans se gêner, mais cependant à la condition de ne pas gêner les autres : n'être ni gênant ni gêné, telle était sa maxime. Par cette raison, il n'exigeait point qu'on lui tînt compagnie, parce qu'avec la prière et l'étude il savait toujours se sufQre à lui-même ; mais ce qu'il n'exigeait pas, on le désirait comme l'avantage le plus précieux de la cohabitation avec un si aimable prélat : tous les jours après le repas du soir, on avait le bonheur d'en jouir à l'aise : c'était alors comme une réunion de famille vraiment délicieuse, par la douceur, la simplicité, l'abandon et en même temps la noblesse et la dignité qui y régnaient; c'était là surtout que le cardinal se montrait tel qu'il était, bon et aimable, simple et grand ; c'était là qu'il flisait à cœur ouvert le mépris souverain que lui inspiraient les honneurs et les dignités, les biens et les jouissances du monde ; là qu'il narrait avec grâce quelques traits de sa vie, ou jugeait avec un tact exquis les événements passés et présents.
Mais le bonheur de demeurer avec le cardinal n'était pas seulement pour ceux qui s'asseyaient à sa table : il
voulait que ses domestiques oux-nu^.mes fussent heureux en le servant. « Leur condition, disait-il, est humiliante <( par elle-même , et quelquefois pénible ; c'est aux « maîtres à l'adoucir le plus qu'ils peuvent, » Aussi jamais maître ne fut meilleur pour ses domestiques. Il leur parlait toujours avec bonté, sans laisser jamais échapper une parole dure ou la moindre démonstration de hauteur ou de supériorité. S'ils faisaient mal, il semblait ne pas l'avoir aperçu ; ou, si la chose méritait un avis, il le donnait avec la charité d'un père plutôt qu'avec la sévérité d'un maître. Sans parler de leurs gages élevés, auxquels il joignait souvent des dons particuliers, ils étaient nourris comme lui, et le vin de sa table était à leur discrétion. S'ils tombaient malades, il allait les voir lui-même, mandait le médecin et les faisait soigner comme ses enfants ; s'il prévoyait qu'ils désirassent quelque chose que la timidité les empêchait de demander, il allait lui-même leur en faire la proposition, parce que, disait-jl, il faut que dans la maison d'un archevêque tout le monde soit heureux et content. Guidé par le même principe, il étendait ses soins jusqu'aux soldats (pu montaient la garde à la porte de son palais : pendant les chaleurs de l'été il leur faisait donner des rafraîchissements, et pendant les grands froids de l'hiver il demandait qu'on les dispensât du service.
Cette bonté si grande que le cardinal témoignait à ceux qui demeuraient avec lui, il la répandait aussi sur les personnes du dehors : non seulement tous les prêtres de son diocèse, mais tous les prêtres étrangers, tous les laïques connus ou recommandés, de quelque pays qu'ils fussent, étaient, dès leur première visite, invités h sa table, non pas pour une fois, mais j)Our tout le temps (ju'ils séjournaient à Bordeaux ; et quand, en effet, ils y