SA DOUCEUR
«lisait sans aigreur, avec une franchise si noble, qu'il venait ù bout de faire agréer et goûter son refus ; de sorte que, dans la vérité, tout le monde semblait être à ses ordres. « Tout le monde me gâte, disait-il, et je ne « sais pourquoi. » Le modeste cardinal ne voulait pas voir que c'était sa douceur, sa bonté qui lui gagnait tous les cœurs et lui subjuguait toutes les volontés. Cette douceur ne se bornait pas seulement aux hommes, elle s'étendait jusqu'aux animaux ; il ne pouvait soufl'rir qu'on les traitât durement, qu'on les frappât sans raison ou à l'excès ; et il disait que c'était là la marque d'un mauvais cœur, d'un naturel féroce, et un des caractères de l'impie, au jugement de FEsprit-Saint lui-même, qui dit que l'homme juste traite avec bonté et discernement ses animaux, mais que l'impie n'a pour eux que des entrailles cruelles. Novit justus jumentorum suorum animas; viscera autem impiorum crudelia^. Aussi il ne dédaignait pas, dans l'occasion, d'imiter avec une bonté charmante l'apôtre saint Jean caressant sa perdrix par un innocent délassement; et on nous pardonnera de rappeler ici que, lorsqu'il était en Amérique, la manière toujours douce et bonne avec laquelle il traitait le cheval qu'on lui prêtait pour aller au secours des malades le lui avait tellement attaché, que, du plus loin que cet animal l'apercevait, il accourait à lui, et, quoiqu'il fût peu maniable pour les autres, il était, entre ses mains, comme un agneau docile, obéissant au moindre signe.
A cette douceur si parfaite, le cardinal joignait une ciiarité sans égale : jamais on n'a entendu sortir de sa bouche une médisance ; et, si quelques personnes s'ou-
1 Prov., XII, 10.
bliaient jusqu'à parler mal du prochain en sa présence, il détournait adroitement la conversation, ou, s'il le pouvait, il prenait hautement la défense de la personne absente, et disait d'elle tout le bien qu'il savait. 11 ne pouvait souffrir surtout qu'on parlât mal de ceux que la mort a retirés de ce monde : De mo7^iuis nihil nisi bonum, « qu'on ne dise jamais des morts autre chose que du « bien ; » c'était là une maxime qu'il aimait à rappeler, et il ne s'en écartait jamais. Loin de médire du prochain, il craignait même d'en penser mal, et quand les devoirs de sa place l'obligeaient à recevoir sur quelqu'un des rapports défavorables, il suspendait longtemps son jugement ; il semblait ne pouvoir se décider à y ajouter foi, cJ- il fallait les preuves les plus évidentes pour détruire en lui l'impression de cette charitable bienveillance qui lui faisait toujours supposer dans les autres toutes les vertus dont il portait le goût et le sentiment au fond de son cœur. Jamais, parmi les bons mots et les aimables saiUies dont il égayait ses conversations, il ne laissa échapper une parole qui pût blesser personne, offenser lamour-propre ou contrister la susceptibilité ; jamais il ne donna aux autres, rarement même à ses domestiques, un embarras qu'il eût pu leur épargner ; il craignait de faire la moindre peine au prochain, et estimait une délicieuse rencontre l'occasion de faire plaisir ou de rendre service. « Quel bonheur, disait-il, de pouvoir procurer « un moment de jouissance à ses frères ! Qu'on est « heureux de pouvoir faire un cœur content ! » Aimable, tendre, charitable envers tous, le cardinal l'était surtout envers ceux qui demeuraient avec lui ou qui le servaient ; envers les étrangers, les afiligés, les malades, les vieillards, les pauvres; et généralement envers tout ce (^ui portait le caractère de la faiblesse ou de la souffrance.