SA COMPASSION POUR LE MALHEUR
venaient souvent, et qu'il apprenait que c'était autant par besoin que pour l'honneur de sa compagnie, il se réjouissait de pouvoir leur faire ainsi une aumône honorable dont ils n'avaient pas à rougir. Souvent même il les logeait dans son palais, et on ne saurait dire à combien de personnes il a offert ainsi l'hospitalité, combien même en ont abusé sans qu'il s'en soit plaint. 11 excusait les plus étranges indiscrétions, défendait qu'on les fit sentir aux coupables, et voulait qu'on satisfît avec empressement à toutes leurs demandes. Pendant tous les carêmes, il logeait chez lui les prédicateurs de la cathé drale, et leur faisait préparer pour leur repas tout ce qu'ils voulaient et à l'heure qu'ils le voulaient. C'était sa consolation de partager ainsi sa table et son palais : « De « toutes les vertus que demande saint Paul dans un « évêque, disait-il, je n'en ai qu'une seule, c'est d'être « hospitalier : Oportet episcopum esse hospitalem * ; au « moins faut-il que je la pratique toutes les fois que j'en « puis trouver l'occasion. »
S'il était si bon envers des étrangers qui n'offraient aucun titre particulier à sa charité, que n'était-il pas envers les affligés qui, par le fait seul de leur malheur, étaient si propres à intéresser un cœur tendre et sensible comme le sien? 11 n'était point de ces hommes qui considèrent avec une insensibilité égoïste le malheur ou l'affliction des autres ; sa charité avait des entrailles [)our foules les infortunes, et un instinct de compassion qui l'intéressait aux choses du prochain comme aux siennes firopres, au point qu'il était touché de la peine et des angoisses d'autrui, comme s'il les eût éprouvées luimême, et il pouvait bien dire avec l'Apôtre : « Qui souffre
' Til., 1, 7, 8.
318 VIE DU CARDINAL DE CnEVERUS.
<( sans que je souffre avec lui ? Quis infirmatur, et ego « non infirnior ? » Être affligé, c'était un titre assuré à son intérêt le plus tendre, à ses soins les plus délicats, à ses prévenances les plus attentives ; toujours son oreille était prête à écouter le récit de toutes les douleurs, et son cœur à les ressentir ; il en était ému jusqu'aux larmes ; quelquefois même jusqu'à ne pouvoir prendre presque aucune nourriture, et il n'y avait rien qu'il ne fît pour apporter quelque soulagement à l'âme ainsi frappée par le coup de l'adversité. Ce père tendre et compatissant regardait comme ajouté au bonheur de sa vie tout ce qu'il pouvait retrancher du malheur des autres. On a été surpris quelquefois de voir des personnes qui jusqu'alors n'avaient eu aucun rapport avec lui, entrer tout à coup dans son intimité la plus tendre : on en demandait la cause, on ne pouvait la concevoir ; toutes les fois qu'on est allé aux recherches on a découvert que c'était une personne que le malheur avait frappée, qui avait perdu un enfant chéri, une épouse, un père...; et le bon cardinal lui avait offert pour consolation, après Dieu et la croix, son cœur aimant, son intimité, sa table et son palais. Telle fut l'origine de toutes les liaisons particulières qu'eut le cardinal à Bordeaux ; telle fut la cause de ses rapports si fréquents avec certaines familles ; parce qu'il les voyait dans le malheur, il écoutait tous les jours, s'il le fallait, le récit de leurs [>eines, ou allait lui-même, tant qu'il le jugeait utile, les visiter ciiafiLie joiu-; au moins engageait-il la personne affligée k venir éfjîincher son cœur dans le sien toutes les fois qu'il serait trop oppressé : souvent il n'avait le temps que d*- <lirp un m(»t, tuais ce moi, dii avec bonté cl parlant dti ((l'iir, élait un hainne poiii' l.i plaie, f^c charitable pasteur bcmblait même se reprocher tous les