SON ZELE
« avoir de quoi leur donner beaucoup plus que je ne « fais. » Sa consolation était de trouver encore à donner quand il n'avait plus, parce que les riches prenaient idaisir quelquefois à le faire dépositaire et dispensateur de leurs aumônes, persuadés que c'était la plus douce jouissance qu'ils pussent lui procurer, et que d'ailleurs, passant par un canal si pur, distribuées par une main si sage, leurs aumônes seraient plus agréables à Dieu, plus convenablement réparties sur les plus grands besoins.
Toutefois, quelque ardent que fût le zèle du cardinal de Cheverus pour soulager le corps qui souffre, le salut des âmes exposées à se perdre pour l'éternité excitait bien plus vivement toute sa sollicitude. Dès sa jeunesse, son cœur avait brûlé de ce beau feu qui porte un homme à dévouer toute son existence pour conduire ses semblables au bonheur dans une patrie meilleure ; ce fut la ce qui, entre les diverses carrières que lui offrait la société, lui fit choisir par prédilection l'état ecclésiastique ; et c'est ce même sentiment qui pendant toute sa vie a été comme le mobile de son âme, le centre de toutes ses pensées, le but constant de ses efforts. C'était là qu'il puisait cet esprit apostolique qui l'animait, soit lorsqu'à Mayenne, dans les temps difQciles qui précédèrent la révolution, il exerçait son ministère d'une manière si consolante pour la religion ; soit lorsque, sur la terre d'exil, il préféra les missions dures et pénibles de l'Amérique aux déhces d'une vie douce et aisée en Angleterre ; soit lorsque, pendant vingt-sept ans passés à Boston, il forçait les protestants comme les catholiques à admirer son dévouement infatigable, son courage intrépide. Tout entier au salut de ses frères, il ne vivait que pour eux, s'oubliant lui-même pour ne penser qu'à
eux. Les distances les plus éloignées n'arrêtaient pas son zèle ; il faisait vingt, trente lieues, et quelquefois davantage pour administrer un malade, réconcilier une famille divisée, ou instruire une famille ignorante. Les saisons les plus incommodes par la rigueur du froid ou les ardeurs du soleil n'effrayaient pas sa charité ; il traversait les neiges et les glaces pendant l'hiver, arrosait la terre de ses sueurs pendant l'été, pour tous ceux de son troupeau bien-aimé auxquels son ministère pouvait être nécessaire ou utile. Pendant la partie de l'année qu'il passait chez les sauvages, il avait à souffrir plus de privations que nous n'en pouvons concevoir avec nos habitudes de peuple civilisé; mais tout ce qu'il souffrait, c'était pour sauver des âmes, et cette considération lui rendait tout supportable et même aimable. Un pécheur qu'il avait réconcilié avec Dieu, un moribond qu'il avait disposé à bien mourir, un ignorant qu'il avait instruit, un homme dangereux à la société dont il avait fait un homme de bien, lui faisaient oublier toutes ses fatigues. Revenu en France, il continua de déployer un zèle à toute épreuve : prêcher partout où on l'invitait, à Paris et à Mayenne, comme à Montauban et à Bordeaux, [)arcourir toutes les paroisses de son diocèse en confirmant et évangélisant les fidèles, être tout à tous, toujours prêt à accueillir ceux qui réclamaient ses conseils, l't désiraient, attirés par sa bonté, épancher leur cœur dans le sien ; telle fut sa vie tout entière, c'est-à-dire un exercice continuel de zèle.
Dans les divers actes de son adminislratiitn é|)is(H)|»ale, toujours le zèle le plus pur le dirigea ; jauiais ni la protection ni la laveur n'y entrèrent pour rien, jusque-là tpj'il put (lirr vers la lin de sa vie : « Je ne crains pas " que Dieu me rejirocliu d'avoir fait une seule nomina-
« tion par des vues humaines ; je n'ai jamais cherché M que le plus grand bien de l'Eglise. » Il n'entendait pas surtout que les femmes, quels que fussent leur mérite, leur naissance et leur nom, s'ingérassent à recommander ou à protéger ses curés et ses prêtres ; il repoussait avec une sévérité peu commune toute proposition à ce sujet, déclarait s'en tenir offensé, et en faisait pour le prêtre recommandé un titre d'exclusion plutôt qu'un droit à sa faveur. Avant de nommer aux places, il priait, consultait, réfléchissait, puis nommait lui-même et lui seul, au moins pour les places de quelque importance : « J'en « répondrai devant Dieu, disait-il ; je ne dois donc m'en « décharger sur personne. » Si dans ces nominations il croyait devoir user des plus grandes déférences pour les goûts ou les répugnances de ses prêtres, aucune vue humaine n'était le principe de cette conduite : il n'en agissait ainsi que par la vue du bien, convaincu qu'il était, comme il le disait souvent, qu'on fait mal ce qu'on fait à contre-cœur, que le dégoût refroidit le zèle et paralyse le ministère.
Mais l'effet le plus remarquable du zèle qui animait le cardinal de Cheverus, c'était sans contredit ses prédications. Pendant vingt-sept années passées en Amérique, il prêcha constamment les dimanches et les fêtes, et en France il ne manqua aucune occasion d'annoncer la parole divine ; cependant il ne le faisait presque jamais sans fatigue : la haute idée qu'il avait du sublime ministère de la prédication évangélique, son respect pour la parole de Dieu, ne lui permettaient pas de monter en cliaire sans s'être préparé au moins autant qu'il l'avait pu, et cette préparation lui coûtait toujours; il écrivait ordinairement son plan avec l'indication des pensées principales, et après avoir tracé cette esquisse, son
esprit était en travail jusqu'au moment de la prédication, pour cultiver le fond sur lequel il devait parler, et pour en faire sortir ces sermons pleins d'intérêt qu'on écoutait toujours avec tant de plaisir. « On se trompe bien sur « mon compte, disait-il à ses amis; on s'imagine que la « prédication ne me coûte rien, et cependant rien au « monde ne m'est plus pénible ; jamais je ne monte en « chaire sans éprouver auparavant comme une fermen- « tation inquiète qui me travaille la tête, et au moment « même une émotion générale qui me fatigue. » Il fallait que cet aveu sortît de la bouche du cardinal pour qu'on y ajoutât foi ; car on trouvait en lui tous les motifs propres à lui inspirer en chaire une assurance dégagée de toute inquiétude : nourri de la lecture de l'antiquité sacrée et profane, connaissant à fond le cœur humain, la société et les mœurs du siècle, il avait de plus une longue habitude de la chaire, un accent plein d'âme et d'onction qui donnait autorité et puissance à ses paroles, une" voix claire et sonore, des gestes naturels et pleins de noblesse, une imagination brillante et gracieuse, une mémoire rare, un jugement droit et pénétrant, un goût pur, un tact exquis des convenances qui lui permit de dire, vers la fin de sa vie, que Dieu lui avait fait la grâce de ne jamais rien dire en chaire, quoique improvisant toujours, dont il eût eu à se repentir.
Ses sermons n'étaient point de ces discours académiques où tout est poli et soigné, où la pompe du style, l'éclat des images, la recherche des pensées, semblent appeler sur l'orateur l'admiration de rau(ntoire; il n'avait pas même ordinairL-iuent do ces grands mouvements oratoires qui saisissent et entraînent; jamais il n'avait visé à ce genre d'éloquence, dans lequel il eût pu sans rloute réussir connue bien d'autres, s'il eût voulu s'y
appliquer. Le genre qu'il avait adopté, comme le croyant plus utile aux fuièles, plus conforme à l'esprit de l'Évangile et à la pratique de l'antiquité, c'était le mode d'enseignement suivi par les Pères de l'Église : leurs instructions ne sont point des discours pompeux et solennels comme ceux de Cicéron et de Démosthène; c'est l'entretien d'un père qui instruit ses enfants, qui leur explique clairement ce qu'ils doivent croire et ce qu'ils doivent faire ; qui les exhorte à la vertu avec simplicité et sans prétention, mais avec chaleur et force, souvent même avec une sublime éloquence en épanchant une âme pleine de foi et d'amour; qui ne craint pas de leur parler quelquefois avec abandon , mais le fait toujours avec grâce et dignité : c'est enfin le sermo des Latins , ïhomilia des Grecs. Pour atteindre ce but , la première chose à laquelle s'attachait le cardinal dans ses instructions, c'était la clarté, variant son langage selon le degré des intelligences, abaissant les plus sublimes vérités au niveau des plus humbles esprits, il mettait dans ses plans , dans ses raisonnements , ses pensées et ses paroles, une netteté si parfaite, que les personnes ,f[u peuple, même les moins instruites, étaient en état de rendre un compte exact et détaillé de tout le sermon, et plusieurs fois on en a fait l'épreuve : de pauvres servantes , interrogées sur la prédication de l'archevêque , en redisaient non seulement le fond, mais encore tous les principaux détails, tandis qj.i'elles ne comprenaient rien à la plupart des autres prédications. Ce mérite, le premier de tous sans contredit dans l'éloquence de la chaire, tenait au principe enseigné par le cardinal, que de tous les genres de composition, le sermon est celui qui doit être le plus clair; il doit, disait-il, surpasser en clarté le style épistolaire et le langage même de la conversation ;
328 VIE DU CARDINAL DE CnEVERUS.
parce que dans rentrctien particulier on peut se faire expliquer ce qu'on n'a pas compris ; dans une lettre on peut découvrir le sens d'un passage obscur par une seconde lecture plus attentive, tandis que le sermon doit être saisi du premier coup et pour ainsi dire à la volée, puisque l'usage et les bienséances ne permettent pas de demander des explications au prédicateur, ni de lui faire répéter ce qu'il a dit, pour essayer de mieux comprendre; et en conséquence le cardinal tâchait de ne pas laisser échapper une phrase, une parole qui ne fût d'une clarté assez évidente pour être saisie et comprise par tous les auditeurs. Avec de tels principes, on conçoit qu'il ne pouvait souffrir dans la chaire le néologisme, qui bientôt, disait-il, obhgera les auditeurs à apporter avec eux un dictionnaire à l'église pour comprendre le prédicateur : encore moins approuvait-il ce genre romantique qui ne sait rien dire avec clarté et simjdicité; qui procède sans suite dans les idées, sans logique, sans raisonnement et sans preuves, qui n'a que des plans vagues, des pensées ambitieuses, des descriptions de rhéteur, que .désordre et confusion dans sa marche ; qui enfin semble avoir pour but de séduire l'imagination en l'éblouissant par un faux éclat auquel on sacrifie le solide, et qui ne doit ses triomphes qu'à l'amour-propre des peuples, auxquels il arrive trop souvent de proclamer admirable ce qu'ils ne comprennent pas, précisément parce qu'ils ne le comprennent pas, et qu'en paraissant pénétrer cette obscurité mystérieuse ils ont l'air de s'élever au-dessus du vulgaire. Le cardinal gémissait sur cet abus, qui, de nos jours, semble vouloir envahir la chaire, et qui, s'il se propageait, laisserait les peuples dans une ignorance profonde de la religion et de ses mystères. II ne négligeait aucune occasion d'en
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détourner les jeunes prédicateurs de son diocèse, qui se lançaient dans cette fausse route, et faisait, au contraire, ressortir le mérite d'une composition claire, intelligible à tous, sans cesser pour cela d'être éloquente. « Lisez- « moi cette page, leur disait-il quelquefois en leur pré- « sentant un ouvrage d'un goût pur, d'un style exact; y « a-t-il une seule phrase, un seul mot, qu'une personne « du peuple ne puisse comprendre ? » Et, les prenant par leur réponse, il concluait : « Vous voyez donc que l'élo- « quence et la clarté s'accordent bien ensemble ; ce sont « deux sœurs amies; pourquoi voulez-vous les séparer ? » Après la clarté, la qualité qui distinguait le plus les discours du cardinal, c'était l'à-propos. 11 n'avait point de ces sermons préparés de longue main, pour tous les temps et pour tous les lieux, comme si les auditeurs avaient partout la même intelligence et les mêmes besoins : il lui semblait qu'il y a pour chaque pays, pour chaque époque, chaque circonstance, des nuances diverses qui demandent un langage différent ; que l'orateur ne doit pas toujours toucher les mêmes fibres dans le cœur humain, mais savoir discerner celles vers lesquelles doit se diriger son action ; et il pensait que c'était cet à-propos de l'instruction, cette inspiration tirée de la circonstance, qui assure au discours l'intérêt, l'attention et le succès. Pendant vingt-sept ans qu'il prêcha en Amérique tous les dimanches, toutes les fêtes, jamais il ne répéta le même sermon; c'était toujours quelque à-propos nouveau, tiré tantôt de l'Évangile ou de la fête des saints qu'on honorait dans la semaine, tantôt des circonstances extérieures, quelquefois même des incommodités de la saison : comme, lorsque, dans un hiver très rigoureux, il prenait pour texte de son sermon ces paroles du Cantique : Gelée et froid, bénissez le Sei-
gneur; Benedicite, gelu et frigus. Domino. Vingt-sept fois il prononça le panégyrique de saint Patrice, premier évêque et patron de l'Irlande, et vingt-sept fois il donna un panégyrique différent, en rapport avec les circonstances. En France, il suivit la même méthode ; toujours l'à-propos faisait le charme de ces instructions. Avait-il à prêcher pour une bonne œuvre, au lieu d'un discours vague sur la charité, il développait la nature de l'œuvre dont il s'agissait, l'intérêt qu'elle devait provoquer, les motifs de la soutenir, et ne disait rien qui ne se rapportât à ce but. C'est ainsi qu'ayant à parler pour la Société maternelle, qui se charge de secourir les enfants pauvres issus d'un légitime mariage, il mettait dans la bouche de la religion ces paroles de la fille de Pharaon à la mère de Moïse : Prenez cet enfant, nourrissez-le moi, et je vous récompejiserai '; ou ces paroles de l'ange à Joseph : Prenez Venfant et sa mère -. Il montrait ensuite tout ce que I-objet de cette bonne œuvre avait de touchant : un enfant qui pleure de besoin ! une mère mallieureuse ! tout ce que l'aumône qu"il sollicitait aurait de résultats avantageux pour la société, pour les bienfaiteurs, pour les malheureux qu'il recommandait. S'il avait à prêcher pour l'établissement de la Miséricorde, il employait ces |iaroles du Seigneur dans Ezéchiel : J'irai chercher mes brebis perdues, je relèverai celles qui seront tombées, je banderai les plaies de celles qui seront blessées, je fortifierai celles qui seront faibles, je les conduirai dans la droiture et dans la justice 3; et il développait ensuite de
' Cernens parvuluni vagientem, ruiserta cjus, ait : Accipe puerum istuni, cl nutri mihi ; ego daho morcpdem luain. Exod., ii, 6, 9.
* Acfipe pucrum et matrem ejiis. MaUli., ii, 13, 20.
3 Ego pascain oves mcas ; quod perier&t rcquiram, et quod
la manière la plu? touchante les motifs qui devaient engager ses auditeurs à s'associer à cette grande œuvre de la miséricorde divine. S"il ne connaissait pas assez la circonstance où il devait parler pour pouvoir discerner ce qui était le plus à propos, il se le faisait indiquer par le curé ou le supérieur du lieu, il observait lui-même ce qui se disait ou se passait en sa présence ; et tous les détail? sur les personnes ou sur les choses dont il pouvait être utile de parler trouvaient leur place dans son discours avec tant d'adresse et de naturel, qu'ils semblaient plutôt amenés par le besoin de fortifier les preuves et de compléter le sermon que le sermon ne semblait accommodé pour les recevoir. Entre mille exemples, nous en citerons un seul : un jour il prêchait à Bordeaux pour l'œuvre des Bons Li\Tes ; après avoir montré, dans une première partie, l'utihté des bons livres pour éclairer l'esprit et former le cœur, il venait de démontrer dans la seconde le danger des mauvais, qui gâtent le jugement, corrompent le cœur, et n'ajoutent rien aux vraies lumières de l'esprit, lorsque tcoit à coup entrent dans l'église les Jésuites, accompagnant leurs élèves : « J'en prends à témoin, continue l'évêque, ces jeunes « gens, l'espoir de la France, l'orgueil de notre patrie. « Ils ne lisent que de bons livres, ils ont horreur des « lectures mauvaises ou dangereuses ; et cependant la « culture de leur esprit ne laisse rien à désirer. J'en « prends à témoin cette docte compagnie, qui a formé « les plu? beaux génies de notre France, qui a toujours « excellé, entre toutes les sociétés, dans l'art difficile
abjectum faerat reducam, et quod confractum fuerat alligabo, et quod iDÛrmum fuerat consolidabo, et pascam illas iu judicio. Ezéch., xxiiv, 15.
« d'élever la jeunesse et de cultiver les talents : les bons « livres ont été le seul moyen qu'ils aient employé. » Tel était le grand art du cardinal de s'emparer de tout ce qui se présentait à lui pour enrichir son discours. « Dans ma « pauvreté oratoire, disait-il avec simplicité, je m'ac- « croche à tout ce que je trouve, pour suppléer à tout ce « qui me manque. »
L'Ecriture sainte, qui lui était si familière, s'offrait aussi alors à son aide ; et, quel que fût le sujet qu'il eût à traiter, toujours les passages les plus heureux, les traits les plus frappants, les récits les plus touchants empruntés à nos saints livres, venaient embellir son discours, émouvoir les cœurs, intéresser toutes lésâmes; et on peut même dire que c'était là comme un troisième caractère qui distinguait éminemment les sermons du cardinal : ils étaient tous puisés dans l'Ecriture sainte, et sa parole n'était vraiment que la parole de Dieu commentée et mise à la portée des fidèles. Il disait que les considérations philosophiques étaient bonnes pour les académies, mais que dans la chaire la parole de Dieu devait seule fournir au prédicateur ses moyens de preuve, ses exhortations et ses conseils. Quel(iue matière qu'il eût à traiter, il savait toujours trouver dans les livres saints tout ce qu'il lui fallait dire ; et ses discours empruntaient de celte source sacn-e une grâce, un intérêt, une autorité et comme une vertu divine qui les rendaient remarquables entre toutes les autres prédications. Tantôt c'était Gié/.i, impuissant avec le bâton du prophète pour ressusciter l'enfant de la Sunamile, et Elisée pouvant seul opérer ce miracle en se rapetissant à la mesure du corps de l'enfant * : images des pasteurs qui doivent introduire la
' IV Reg., IV, 29, etc.
vie de la foi dans l'âme des enfants, en les instruisant par eux-mêmes sans s'en décharger sur personne, en se rapetissant et mesurant leur langage à la portée de ces intelligences neuves et encore sans exercice. Tantôt c'était la tendre Respha ' veillant sur les corps morts de ses enfants pour en éloigner les oiseaux de proie pendant le jour et les bêtes féroces pendant la nuit : image de la vigilance que doivent exercer les parents sur leurs enfants, pour les préserver de la contagion du mauvais exemple et des compagnies dangereuses. D'autres fois c'était Raguel s'écriant à la vue du jeune Tobie : Que cet homme ressemble bien à mon parent ! Quam similis est juvenis consobrino meo - 1 « Cri, disait M. de Gheverus, « qui doit s'échapper de tout cœur chrétien à la vue de « tous les hommes, des étrangers même et des inconnus, « en qui nous devons retrouver des traits de famille, les « traits de notre Père céleste qui a gravé en eux son « image et les a adoptés pour ses enfants, les traits de « notre divin Sauveur dont ils sont les membres vivants : « Quam similis est juvenis iste consobrino meo / >y Toujours et partout c'était Jésus-Christ dont il aimait à présenter les maximes et les exemples comme des règles sûres de conduite pour toutes les positions de la vie. Le caractère de ce divin Sauveur, si tendre, si bon, si sensible, lui avait touché le cœur au vif, et il ne pouvait en rassasier son admiration, ni se lasser de le rappeler dans toutes ses instructions. Il le faisait admirer dans son enfance, dans son adolescence, dans sa vie cachée à Nazareth; plus tard, dans l'intérieur de sa vie domestique, soit avec ses apôtres en général, qu'il supportait
' II Rep.. xx(, 10.
* Tob., VII, 2.
malgré leurs défauts, qu'il appelait ses bien-aimés, ses chers enfants ', qu'il baisait même avec tendresse, lorsqu'ils revenaient à lui après une absence-; soit avec saint Jean en particulier, à l'égard duquel il était tendre en amitié jusqu'à le recevoir et le laisser reposer sur sa poitrine ^. Il le faisait admirer surtout dans sa vie extérieure, bénissant et caressant les petits enfants, évangélisant les pauvres et les consolant de leur position par ses paroles, par son exemple, par ses aumônes *, quoiqu'il fût pauvre lui-môme; guérissant toutes les douleurs, faisant du bien à tous, n'opérant que des miracles de bonté et d'amour; pleurant avec ceux qui pleurent au tombeau de Lazare, comme se réjouissant avec ceux qui se réjouissent aux noces de Cana; sensible à la désolation de la veuve de Naïm, et lui rendant son fils; compatissant aux souffrances de la belle-mère de saint Pierre, jusqu'à se tenir au chevet de son lit, la prendre par la main, l'aider à se soulever, la bénir et lui rendre la santé; enfin, toujours doux, bon, aimable envers tous, toujours humble, modeste, sans contester ni élever la voix ; nous enseignant, par la parabole du bon pasteur, du père de l'enfant prodigue, combien Dieu est tendre envers nous, et par la parabole du charitable Samaritain, combien nous-mêmes nous devons être tendres envers nos semblables, môme envers ceux qui nous sont étrangers, comme l'était le Juif par rapport à ceux de Samarie. Tous ces traits et mille autres semblables, gra-
' Joan., xni, 33.
ï Le cardinal concluait ceci de ceP paroles i\r. Judas aux Juifs : Celui que je vais saluer par un baiser, c'est celui-là (ju'il faut arrêter ; Qucmrunque usculatus fucro, ipse est.
» Joan., xm, 23.
* lOicI., 29.
vés par l'amour dans le cœur du cardinal, venaient à propos embellir et sanctifier toutes ses instructions ; de sorte qu'il pouvait bien dire comme l'Apôtre : Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ notre Seigneur : Non nosmetipsos prxdicamus, sed Jesum Christum Dominum nostruni '.
Un autre intérêt s'attachait encore aux paroles de M. de Cheverus, c'était le charme que répandait sur toutes les parties de son discours qui en étaient susceptibles la sensibihté exquise dont son cœur était doué ; et c'était là un quatrième caractère de son éloquence. Il pensait qu'il faut prendre les hommes par le cœur, parce que, le cœur une fois touché, tout est gagné, l'esprit ne songe plus à raisonner, et la volonté se rend. Aussi la religion, dans sa bouche, se présentait-elle avec tout ce qu'elle a d'aimable et d'aimant ; c'était une mère pleine de tendresse pour tous les hommes, mais surtout pour ceux qui souffrent, une mère jalouse d'adoucir tous les malheurs, de sécher toutes les larmes, excepté celles de la compassion et de la charité, de donner à l'homme dès ici-bas la plus grande somme de bonheur dont il puisse être capable; mère aimable, qui voudrait voir tous ses enfants cordialement unis comme une seule et même famille, se soutenant les uns les autres ainsi que des frères, les grands et les riches donnant la main aux petits et aux pauvres, tous enfin ne formant qu'un corps et qu'une âme. Le cardinal aimait à se faire l'écho de celle religion sainte, et on voyait combien son cœur était content quand il pouvait redire sa parole chérie : « Mes « bien-aimés, aimons-nous les uns les autres; nous « sommes tous enfants d'un même père qui est Dieu,
1 l Cor., lY, 5.
« tous frères en Jésus-Christ, tons membres d'un même « corps dont ce divin Sauveur est le chef. » La tendresse de son cœur éclatait surtout quand il parlait des divisions qu'enfante dans la société la différence d'opinions : « 0 honte ! ô déshonneur du Christianisme ! s'écriait-il ; « les païens disaient autrefois, à la vue des premiers « chrétiens : Voyez comme ils s'aiment ! mais, hélas ! « aujourd'hui, au spectacle des divisions qui régnent « jusqu'au sein de la religion, on serait bien tenté de « s'écrier : Voyez comme ils s'aiment peu! Et ne me (( dites pas, ajoutait-il, que ces hommes que vous n'ai- « mez point sont des méchants, des ennemis de la reli- « gion : mes frères, c'est la religion elle-même qui vous « supplie d'aimer ceux qui la haïssent ; vous la connaî- « triez bien mal, cette religion sainte, si vous croyiez « possible de l'honorer et de la servir aux dépens de la « charité. Dieu aime si tendrement ceux-là mômes qui « ne l'aiment pas, qu'il vous ordonne sous peine des châ- (i timcnts éternels, non seulement de les supporter, mais « de les aimer, de les aimer comme vous vous aimez « vous-mêmes, de les aimer comme lui-même nous a « aimés, et de voir toujours en eux, malgré leurs écarts, « des frères en Jésus-Christ, des enfants de notre céleste « et commun Père. »
Avec un cœur si aimant, on conçoit combien le cardinal savait intéresser ses auditoiirs quand il avait h leur nconimariflcr les besoins des pauvres et des malades : sentant vivoniont If malheur des autres, il le [icÎL'nait avec les coulfurs les plus propres à toucher; et à la vortu «le sa parole s(; joignait léloquonct^ de sa sensibilité, visible dans tous ses traits, reconnaissable dans les accents fie sa voix énuif* qui révélait à lous Cf)mbien la détresse de ses frères lui déchirait Je cœur. « Je me
« jetto à vos pieds pour implorer votre charité, disait-il « quelquefois à ses auditeurs ; m'y voici avec les enfants « que le Seigneur m'a confiés : Ecce ego et pueri quos « dédit mihi Dominus^. Je suis un père de famille qui « ne peut nourrir tous ses enfants, qui vous demande « du pain pour eux ; me le refuserez-vous ? Ah ! comptez « sur ma reconnaissance et sur celle de ma nombreuse « famille. » Il faisait ensuite ressortir les sensations délicieuses, les douces jouissances que goûte un bon cœur à faire le bien ; Benefacit animx sux vir misericors *. « On « savoure alors, disait-il, quelque chose de céleste, on « verse des larmes de bonheur, larmes douces, larmes « pures comme ce fleuve de cristal qui coule devant le « trône de l'Agneau ^. » Et après que, triomphant de son auditeur plus par les charmes de la sensibihté que par la pompe du style, il l'avait déterminé à faire l'aumône, il expliquait avec une sensibilité non moins touchante la manière de la faire. Il voulait qu'on y mît, non seulement de la cordialité, parce que le Seigneur aime celui qui donne avec joio, mais de la délicatesse, mais une sorte de respect et de tendresse qui adoucisse au pauvre ce que sa position a de pénible. « Mon fds, « disait-il avec l'Esprit-Saint, ne mêlez point les reproches « au bien que vous faites, et ne joignez jamais à votre « don des paroles tristes et affligeantes. Comme la rosée « rafraîchit la terre brûlée par les ardeurs du soleil, une « parole douce vaut mieux que le don pour l'âme flétrie « et desséchée par le malheur. La douceur des paroles « console plus que l'aumône ; l'homme juste réunit l'une
^ Isaï., vin, 18.
* Prov., XI, 17.
^ Apoc, XIII, 1.
« et lautre , tandis que l'insensé fait des reproches « aigres à ceux qu'il assiste, et le don de l'indiscret fait « sécher de dépit le pauvre qui le reçoit *. » Faire durement l'aumône, disait-il encore, c'est dissoudre une perle dans le vinaigre ; c'est dépouiller la charité d'un de ses caractères essentiels, qui est la bénignité ; caritas henigna est ^. Et il citait pour modèle Booz, qui recommandait à ses moissonneurs de laisser à dessein des épis dans le sillon, afin que Ruth pût, sans rougir, faire une collecte abondante ; le patriarche Joseph, qui disait à ses frères : Ne pleurez pas, je vous nourrii^ai vous et vos enfants, et leur adressait des paroles de consolation, de douceur et de bonté, consolatusque est eos, et blandè ac leniter locutus est^ ; ioseph d'Arimathie, Nicodème et les saintes femmes, qui embaumaient avec tant de respect le corps de Jésus-Christ : « Les aumônes, disait-il, avec lesquelles « vous soulagez les membres vivants de ce divin Sau- « veur, sont à mes yeux comme des parfums d'agréable « odeur avec lesquels vous embaumez son corps : mais « faites donc saintement une action si sainte, et traitez « les membres de Jésus-Christ avec la délicatesse et le « respect convenables. «
Ainsi le cardinal épanchait en chaire son c(eur tendre et aimant : on rencontrait bien sans doute dans ses disf-Durs, et en grande abondance, des pensées fines et délicates, des paroles pleines d'esprit et fie grâce, mais c'était cependant la tendresse de son cœur qui faisait la plus grande partie de son éloquence ; c'était de là qu'il lirait ce langage sensible et pénétrant (jui allait au fond
' Eccl., xvHi, 1.';.
» I Cor., XIII, 4.
' Gcu., L, 21.