SA MORT
malade ; et ce témoignage de dévouement était un privilège envié. Le 18, on célébra la sainte messe dans la chambre ; on en fit autant le 19, et on offrait déjà pour la quatrième fois le saint sacrifice, lorsqu'au moment de l'élévation, comme après avoir salué son Rédempteur, son âme brisant les derniers liens de sa captivité, il expira doucement et sans effort le jour même où l'Église célèbre la fête de saint Vincent de Paul, dont il avait, sous plus d'un rapport, reproduit les vertus.
Cette nouvelle, quoique attendue, produisit toute l'impression pénible d'un accident imprévu. Ce n'étaient que larmes et sanglots dans tout l'archevêché. Le confesseur du cardinal, prêtre vénérable, venu d'Amérique à Bordeaux pour passer auprès de M. de Cheverus les derniers jours d'une vieillesse infirme, était le seul qui eût les yeux secs, quoique avec les traits de la douleur empreinte sur le visage : « Je voudrais pleurer comme vous, disait- « il aux autres, mais je ne le puis, parce que, si j'ai « perdu un ami, le ciel a gagné un saint. » De l'archevêché, la douleur passa bientôt dans toute la ville et dans tout le diocèse ; la foule se pressa aux portes du palais , pour réclamer la consolation de contempler encore une fois les traits de celui qu'elle aimait, avant qu'il descendît dans la tombe ; et, quand le corps du prélat, revêtu de son grand costume de cardinal, eut été déposé dans la chapelle ardente dressée à cet effet, on laissa entrer tout le peuple. Pendant deux jours le concours ne discontinua ]ias : tous les rangs et toutes les conditions se confondaient pour voir une dernière fois les traits chéris de celui qui fui le père et l'ami de
traitements, et M. le docteur Mabit, qui, en cette circonstance, comme toujours, passa plusieurs nuits auprès du cardinal, et reçut son dernier soupir.
tous. Bien que des souffrances vives et prolongées eussent imprimé leurs traces sur son visage, et que la mort eût répandu dans toute sa physionomie une teinte austère et mélancolique, on croyait encore retrouver dans ses traits cette expression de bonté qui lui était habituelle et qui lui avait gagné tant de cœurs. La consternation était peinte sur tous les visages ; et la foule silencieuse, le front incliné, les yeux fixés sur celui qu'elle ne devait plus revoir, semblait s'éloignera regret. Quelques paroles seulement échappaient à la douleur des spectateurs : « 0 le bon pasteur, l'homme charitable I » disaient les uns en essuyant leurs joues détrempées de larme? : « Non, jamais les pauvres ne l'oublieront, » disaient d'autres en sanglotant. « Il faut le consoler de « nous avoir quittés, disait un homme du peuple, en « nous aimant bien les uns les autres, comme il nous l'a « recommandé si souvent, quand il nous appelait ses <( bien-aimés. » Et tous s'empressaient de faire toucher à son corps, par vcinération, quoique objet pieux, comme croix, médailles et chapelets : tous aussi auraient désiré avoir quelque chose qui hii eût appartnui , jusque-là qu'on fut obligé de prendre des précautions pour que la vénération publique n'enlevât pas par morceaux les habillements dont le corps était revêtu ; et les amis qui purent obtenir quelquos lambeaux de ses vêtements les recueillirent et les conservèrent avec un esprit religieux. On voulait ensuite embaumer son corps, mais la famille de l'illustre défunt s'y opposa, et se borna à le renfermer dans un cercueil de plomb, par respect pour les volontés de Son Eminence, car plusieurs fois pendant sa vie le cardinal avait blâmé la coutume d'embaumer les morts : « Nous sommes poussière , disait-il , et nous devons « retourner en poussière. » Il aurait môme désiré que