‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 11 sur 115 · IL SE RETIRE A LAVAL · texte numérisé non relu

IL SE RETIRE A LAVAL

temps en temps M. de Hercé, évèque de Dol, qui, forcé de fuir de son diocèse et retiré à Mayenne sa patrie, avait été obligé, comme tous les autres, à venir habiter le chef-lieu du département. Mais au mois de juin de la même année, ayant été renfermé dans l'ancien couvent des cordeliers avec l'évêque de Dol et tous les prêtres qui se trouvaient à Laval, et pensant que, dans cette enceinte, sa vie était continuellement en péril, qu'à chaque moment les furieux pouvaient se précipiter sur leurs victimes et les égorger tous, il ne s'occupa plus que des moyens de s'évader et de quitter cette terre qui dévorait ses habitants. Une légère indisposition lui servit de prétexte pour obtenir la permission d'aller passer quelques jours chez ses parents; et, dès qu'il fut au milieu d'eux, il leur fît connaître son dessein de passer au plus tôt en .\ngleterre, pour y attendre la fin de l'orage et des jours plus sereins. On se figure sans peine la douleur de cette famille obligée de se séparer de celui qui déjà faisait sa sa gloire et son bonheur, sans savoir ni ce qu'il allait devenir sur une terre étrangère, ni même si jamais elle pourrait le revoir. Au milieu de cette désolation profonde, M. de Cheverus se fit le consolateur de tous, et ne négligea rien pour calmer leurs inquiétudes et sécher leurs larmes. « Si je puis mettre le pied sur la terre étrangère, leur disait-il, soyez sans crainte : quand on est jeune et fort comme je suis, on peut vivre partout, parce que partout on peut gagner sa vie en travaillant ; je ne suis pas d'une autre nature que tant d'hommes qui n'ont que le travail des mains pour se procurer tout ce qui est nécessaire à leur existence. »

Après avoir de son mieux consolé ses parents, il s'arracha à leurs embrassements ; et, déguisé en laïque, muni d'un passeport de marchand qu'on avait réussi à

lui procurer, il partit pour Paris, où il arriva le 25 juin. Bientôt il y fut connu, dénoncé au comité de surveillance, obligé de changer d'asile ; et, enfin, il réussit à se cacher dans un petit hôtel obscur et très retiré, voisin de l'église Saint-Eustache : il vécut là pendant deux mois, ne sortant presque jamais, se voyant chaque jour comme entre la vie et la mort, et attendant le moment favorable où il pourrait exécuter son projet de pas- .ser en Angleterre. Sur ces entrefaites, arriva la loi du 26 août, qui condamnait à la déportation les prêtres non assermentés. M. de Gheverus, qui ne désirait pas autre chose dans l'état actuel des esprits, songea à profiter de cette loi. Déjà il n'avait échappé que comme par miracle à toutes les recherches qu'on avait faites de sa personne ; déjà même, à la manière dont il priait dans sa chambre et disait son bréviaire, il avait été reconnu comme prêtre par le maître d'hôtel où il logeait ; déjà les massacres des 2 et 3 septembre avaient eu lieu ; il se trouvait par hasard près du couvent des Carmes pendant qu'on y égorgeait tant de victimes, et son jeune frère, étudiant en droit à cette époque au collège Louis-le- Grand, ne l'avait soustrait qu'en le cachant pendant plusieurs jours dans sa propre chambre. Une position si cruelle le fatiguait, et il en voulait sortir à tout prix ; il aurait désiré que c'eût été par la porte du mart3Te ; et il enviait le sort de ses heureux confrères qui scellaient de leur sang leur attachement à la foi. « Que j'aurais voulu, a-t-il souvent dit depuis, en parlant de ces temps critiques, que j'aurais voulu qu'un coup de fusil m'eût jeté mort à côté de tant de martyrs ! » Mais, puisque ce bonheur ne lui était pas donné, et qu'il lui était défendu de le provoquer, il chargea son frère d(3 faire toutes les démarches pour son prochain départ. Celui-ci lit d'abord

IL PART POUR l'exil. ^3

viser pour Calais le passeport de marchand délivré à Laval; puis, pensant qu'un passeport de déportation pourrait être utile à l'abbé de Cheverus pour se rendre en Angleterre, il alla se présenter lui-même sous le titre de curé de Mayenne, et obtint, en vertu de la loi du 26 août, le nouveau passeport qu'il désirait. M. de Cheverus, muni de ces deux passeports, quitta aussitôt Paris, déguisé en laïque, et arriva sans aucun désagrément à Calais, le 11 septembre 1792 : là seulement il se fit reconnaître pour prêtre, présenta son passeport de déportation, et s'embarqua le plus tôt possible pour l'Angleterre, où il arriva à bon port, heureux de s'associer à ce grand acte de dévouement de tout le clergé français, portant en exil la haute confession de la foi, l'horreur du schisme et de l'hérésie.

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