‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 12 sur 115 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

VIE DU CARDINAL DE CHEVERUS DEPUIS SA SORTIE DE FRANCE EN 1792 JUSQU'A SON RETOUR EN 1823.

C'était une position bien pénible et bien propre à abattre un cœur vulgaire, faiblement soutenu par la foi et le sentiment du devoir, que celle d'un jeune homme transplanté dans une terre étrangère sans y connaître personne, sans en savoir la langue, sans autre ressource pécuniaire qu'une modique somme qu'il avait apportée avec lui, et qui allait être bientôt épuisée. Mais, fort de sa confiance en Dieu, M. de Cheverus ne s'inquiéta pas un seul instant, ne perdit pas un seul jour sa paix et sa sérénité. Le gouvernement anglais, par une générosité qui lui fera dans l'histoire un éternel honneur, proposa au nouvel émigré de le faire participer aux secours qu'on accordait alors à tous les Français injustement persécutés et bannis. M. de Cheverus, plus généreux encore, remercia b- gouvcnK.'mcnt d'une offre si noble et si obligeante, et le |)ria d'apiilicjuer ces secours à d'autres qui poiuraiciil rii avuir plus besoin «jiu- lui. <( Le peu que je « possède, leur dit-il (il n'avait (jue 300 fr.), me suffira « jusqu'à ce que je saclie un [)eu la langue; et, une fois

IL EST PROFESSEUR A LO^fDRES. 25

« que je la saurai, je pcmrrai gagner ma vie, ne fût-ce « qu'en travaillant des main?. »

M. de Cheverus se mit en effet avec activité à l'étude de l'anglais ; et, secondé par la facilité naturelle de son esprit, il en sut assez, au bout de trois mois, pour donner des leçons de français et de mathématiques dans une pension de jeunes gens : il y entra comme professeur au mois de janvier 1793. Le chef de cette pension était un ministre protestant : imbu de tous les préjugés de sa secte contre les prêtres cathoUques, il fit surveiller jour et nuit le nouveau professeur, épia ses pas et ses démarches pour s'assurer jusqu'à quel point ses mœurs étaient pures et sa conduite régulière. Le résultat de cette surveillance tourna à la gloire de la religion catholique : jamais il ne put prendre M. de Cheverus en défaut sur quoi que ce soit ; et, plein d'admiration pour une vertu qui ne se démentait jamais, qui se soutenait toujours égale, en secret comme en public, il lui donna toute sa confiance, après avoir eu la franchise de lui avouer les défiances extrêmes avec lesquelles il l'avait accueilli, et que la régularité de sa conduite avait enfin dissipées. Là M. de Cheverus était nourri et pourvu des choses nécessaires à la vie ; c'était tout ce qu'il désirait : il recevait de plus un traitement ; et son bon cœur goûta alors la plus douce des jouissances, celle de pouvoir l'offrir à ses com- - patriotes dans le malheur. Pénétré dès lors de cette maxime évangélique, quil vaut mieux donner que de recevoir, tout ce qu'il gagnait était pour eux, et il épai^ gnait sur lui-même autant qu'il pouvait pour être prodigue, s'il l'avait pu, envers les autres.

Heureux de cet avantage que lui offrait sa position, il y en trouvait encore un autre bien précieux , celui d'avoir dans ses propres élèves le meilleur maître de la

langue anglaise : n'entendant jamais parler qu'anglais, il apprenait d'eux, comme par nécessité, le sens des mots qu'il ignorait encore, les tournures de la langue, l'accent propre de la prononciation. Forcé lui-même de ne parler qu'anglais, il perfectionnait chaque jour son langage parla société de ces jeunes gens, qui, comme il est naturel à des écoliers, ne lui laissaient pas passer une faute soit de grammaire, soit de prononciation, sans l'en avertir à l'instant, ou par un sourire malin, ou quelquefois même par une aimable plaisanterie. 11 en riait avec eux de très bonne grâce, et les en remerciait, remarquait avec soin ou se faisait dire ce que sa phrase ou son accent avait eu de défectueux, et le retenait d'autant mieux que les choses que l'homme oublie le moins sont celles qui ont fait rire de lui.

Grâce à ces moniteurs continuels et vigilants, M. de Cheverus se trouva, au bout d'un an, en état de parler anglais de la manière la plus correcte et la plus intelligible. Mais une âme si élevée visait à quelque chose de plus haut que la science d'une langue : s'il s'était livré avec tant d'ardeur à l'élude de l'anglais, c'est qu'il avait regardé cette connaissance comme un instrument de zèle, comme un moyen de se rendre utile à la religion et à l'Eghse. En elfet, il alla trouver M. Douglas, évêque catholique de Londres, et après lui avoir prouvé par quelques compositions qu'il lui soumit, conmu; par sa conversation, qu'il possédait assez langlais ])our exercer utilement le ministère, il lui demanda et obtint la permission de remplir toutes les fonctions ecclésiastiques dans son district. Muni de ces pouvoirs, il proposa à plusieurs familles catholiques, qui vivaient dans le voisinage sans aucun exercice religieux, de se réunir tous les dimanches i-t fêtes dans un local qu'il mettait à leur

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