EXPÉDITION DE QUIBERON
Jk réussit, je vous appellerai aussitôt près de moi. » M. de ^ Cheverus dut obéir, et ceux-là seulement qui ont connu son cœur peuvent comprendre combien il lui en coûta pour se séparer de ce vénérable ami de sa jeunesse, combien de sollicitudes suivirent l'expédition, et quels déchirements il éprouva quand il en apprit la fatale issue, le carnage de presque tous les Français qui en faisaient partie et du digne évêque au milieu d'eux.
M. de Cheverus, échappé ainsi à la mort, ne s'en crut que plus obligé à consacrer entièrement à Dieu des jours que sa providence venait de sauver ; et les inspirations de ce zèle qui l'appelait sur d'autres terres se réveillèrent alors plus fortement que jamais. Pendant qu'il était occupé de ces pensées , il reçut une lettre de l'abbé Matignon, docteur et ancien professeur de Sorl)onne, qu'il avait connu à Paris. Cet estimable ecclésiastique, non moins recommandable par ses talents, par son zèle, que par sa prudence, et doué de toutes les qualités propres à gagner les cœurs, se trouvait seul à Boston, oîi l'avait placé M. Carroll, évêque de Baltimore, qui avait alors tous les Etats-Unis sous sa juridiction ; et avec cette ville, il était chargé de toute la Nouvelle-Angleterre et des tribus sauvages de Penobscot et de Passamaquody. Effrayé d'un travail si au-dessus des forces d'un , seul homme, plus encore de la mauvaise disposition des esprits, qui étaient divisés en plus de trente sectes religieuses, toutes animées de la haine la plus violente contre ce qu'ils appelaient le papisme, il songea à se procurer un coopérateur qui partageât avec lui cet immense fardeau. La difficulté était de le trouver : car tout prêtre ne convenait pas pour un pays imbu de tant de préventions contre le clergé catholique. Il fallait un homme d'une vertu aimable, d'un caractère plein de douceur, d'un
noble désintéressement, d'un esprit orné de connaissances étendues, pour faire tomber les préjugés, gagner les cœurs, conquérir l'estime et la considération. M. Matignon y pensa mûrement devant Dieu ; et il lui sembla que cet homme qu'il cherchait était M. de Cheverus, dont il avait apprécié en Sorbonne tout le rare mérite, tout Faimable caractère. Il lui en écrivit donc en 1793, fit ressortir toute rimporlance de cette mission abandonnée, lui montra une nouvelle Eglise à créer dans ces contrées, des catholiques délaissés sur une surface immense et en péril de perdre la foi, des tribus sauvages à évangéliser, tous les genres d'apostolat à remplir. Combien ce vaste champ n'était-il pas digne de son zèle ! et en quel endroit du monde ses services pourraient-ils être plus utiles à l'Église !
M. de Cheverus fut vivement frappé de cette lettre; les raisons qu'elle contenait semblaient péremptoires et sans réplique : l'homme qui les donnait était un saint et un ami. Cependant il crut qu'on matière si grave il ne fallait point se décider à la légère, ni suivre la première impétuosité d'un zèle irréfléchi : il prit donc du temps pour délibérer ; il pria, demanda conseil, pesa toutes les raisons de part et d'autre ; et enfin, après les hésitations que commandi' la prudi'nco, il se décida à rejoindre le digne abbé Matignon. Il crut devoir faire part de sa détermination à M. de Gonssans, évoque du Mans, (|iii avait toujours été si bon pofir lui. Ce digne prélat lui répondit parla lettre la plus afleclueuse ; il louait, il admirait son zèle, mais en même temps il exprimait ses craintes que s(m jeune ami (c'était le nom qu'il lui df)nnail) ne voulftl trop entreprendre, cl surtout <|u'il m-, revint pas dans son diocèse; ce qui serait pf)ur lui nn grand sujet de peine et f)0ur son troupeau une perte irrc-
IL EST APrELÉ A BOSTON. 33
parablp. M. de Gheverus ne vit dans cette lettre qu'un témoignage d'intérêt ; son parti était pris, il ne balança plus : ni les instances de ses amis, ni les prières de l'évêque de F-ondres, ni l'amour de sa patrie, dont il s'éloignait peut-être pour toujours, rien ne put le faire changer de détermination, et il ne songea qu'à se mettre en route au plus tôt.
Une seule afTaire lui restait à régler, celle de ses droits présents et à venir sur son bien patrimonial. Pour trancher cette affaire en un instant, il fit en faveur de ses frères et sœurs cession de tous ses droits par un acte irrévocable et en bonne forme qu'il envoya aussitôt à sa famille. Pau\Te alors comme Jésus-Christ son maître, e ne possédant plus rien en ce monde, il se sentit le cœur plus libre, dégagé et content ; il lui sembla qu'après avoir imité les apôtres, qui avaient tout quitté pour suivre leur vocation, il était plus propre à une mission tout apostolique, et que Dieu, qui avait planté la foi dans l'univers par le ministère de douze pauvres, bénirait mieux aussi dans l'autre hémisphère la parole de son ministre pauvre. Un autre sentiment bien digne de son bon cœur lui faisait encore apprécier avec délices les conséquences de ce grand acte de désintéressement. Comme les révolutionnaires de France s'emparaient de tous les biens des émigrés, il avait craint que sous ce nom la haine aveugle ne comprit aussi les prêtres déportés, et qu'on n'inquiétât sa famille pour lui enlever la portion d'héritage qui lui était réversible; par l'acte qu'il venait de passer, il assurait la paix et la tranquillité de ses parents ; c'était une jouissance pour son cœur.
De là, il se rendit chez un capitaine de navire pour lui demander passage sur son vaisseau près de faire voile pour Boston. La proposition fut d'abord rejetée, proba-
34 VIE DU CARDINAL DE CnEVERUS,
blement par suite des préjugés contre les prêtres catholiques ; mais M. de Cheverus, sans se laisser rebuter par le refus d'un emploj^é subalterne, demanda et parvint à parler au capitaine lui-même, et il ne lui fallut que quelques instants pour le gagner. Celui-ci fut si charmé de la conversation du jeune missionnaire, de ses manières aimables et pleines d'une noble simplicité, qu'il consentit avec joie à le recevoir à son bord, et lui promit tous les égards qui seraient en son pouvoir pendant la traversée. Tout étant réglé pour le départ, M. de Cheverus fit ses adieux aux catholiques de son église, qui tous le pleurèrent. Un d'entre eux, autrefois son professeur en Sorbonne, l'embrassant avec une effusion de cœur accompagnée de larmes : « Ah ! mon ami, lui dit-il, était-ce « donc pour évangéliser les sauvages que vous faisiez de « si belles dissertations en Sorbonne? pourquoi aller « enfouir vos talents dans les bois ? vous auriez été en « France un de nos plus grands évêques, » M. de Cheverus s'arracha à toutes ces espérances comme à tous ces embrassements, et s'embarqua pour Boston. Le premier vendredi, il ne vécut que de pain et de fromage, par respect pour la loi de l'abstinence; une pareille conduite aurait peut-être attiré sur tout autre les risées et les plaisanteries des passagers, qui étaient tous protestants ; mais M. de Cheverus leur avait inspiré par sa vertu donce et aimable tant de respect et d'intérêt, que nul n'osa se permettre la moindre réflexion désobligeante; et le capitaine du navire donna l'ordre que désormais tous les vendredis et samedis un repas maigre fût préparé pour le missionnaire catholique. Penrlant toute la traversée, ce ne fut qu'un échange réciproque d'égards et d'attentions aimables entre M. de Cheverus et tous ceux qui étaient sur le navire; ft, le 3 octobre 1796, il arriva
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heureusement à Boston. L'abbé Matignon le reçut comme un ange que le ciel envoyait à son aide, le serra dans ses bras avec tendresse, en versant de douces larmes, et protesta que ce jour était le plus beau de sa vie. Il écrivit aussitôt à M. Carroll, évêque de Baltimore, pour lui annoncer cette heureuse nouvelle, et lui demander tous les pouvoirs pour le nouveau missionnaire dont il lui envoyait en même temps les lettres testimoniales, l'une signée de M. de Hercé, évêque de Dol, l'autre de M. de Gonssans, évêque du Mans ; toutes deux également honorables attestantlapuretéde sa foi, l'étendue de son zèle, la ferveur, de sa piété, sa science peu commune, son dévouement sans borne au trône de ses rois et au chef de l'Église*. M. Carroll bénit le ciel d'une si précieuse nouvelle, et ne tarda pas à investir M. de Gheverus de tous les pouvoirs nécessaires à son ministère.
Ge fut alors que M. Matignon et M. de Gheverus, forts de la confiance qu'ils avaient l'un dans l'autre, et plus encore de celle qu'ils avaient en Dieu, s'occupèrent avec activité de la grande œuvre commise à leur zèle. L'entreprise était immense et hérissée de mille difficultés. Pour en donner une idée, il suffira de faire connaître l'état de cette mission et la disposition générale des esprits. Gette mission embrassait toute la Nouvelle- Angleterre, dont Boston est la capitale, et les tribus sauvages de Penobscot et de Passamaquody, c'est-à-dire un territoire de près de cent quatre-vingts lieues en longueur
• Attestamur ipsum cum zelo et pietale singulari se gessisse, taJiqumn diynum et commendabilem Dei ministrum... sanâ doctrinâ imbutum, scientid et religione coinriiendabilem, regno reyique Francontm addiclissimicm et devotisshnwn, atque propter zeluvi catholicx fidei, Sanctx Sedis nitostolicse inviolabile studiutn, jiecnon constantem verbi divini prœdicationcm, et pcrtiyiacem impioruni conatibus resistentiu)n à parucliid .sud violenter ereptuui...
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et de cent en largeur, sur la surface duquel les catholiques étaient dispersés, et tellement éluignés les uns des autres, qu'il était impossible de les rassembler pour les exercices publics de la religion. Il fallait donc que les missionnaires se répandissent eux-mêmes dans tout ce vaste pays, qu'ils allassent évangéliser les familles Tune après l'autre à des distances quelquefois de cent à cent cinquante lieues, administrer les sacrements et offrir le saint sacrifice dans chaque habitation; car, supposé même qu'on eût pu se réunir, on n'avait pas d'éghse. L'inconvénient que nous venons de signaler pour toute la Nouvelle-Angleterre était bien plus grand encore pour les sauvages de Penobscot et Passamaquody : errants dans les bois, à l'extrémité de l'État du Maine, qui est luimême à cent heues de Boston, on ne pouvait les évangéliser, à moins de s'absenter plusieurs mois du centre de la mission. Toutefois les missionnaires comptaient pour peu de chose toutes ces difficultés ; il ne s'y agissait pour eux que de courses, de sueurs et de fatigues, et c'est là qu'un apôtre met son bonheur; mais un obstacle plus grave s'opposait à leur zèle.
Tout le pays, et Boston surtout, habité par des colonies anglaises qui y avaient importé tous les préjugés religieux de leur première patrie, était, comme nous lavons déjà observé en passant, rempU d'une multitude de sectes toutes en discorde de doctrines les unes avec les autres, mais toutes d'accord en un seul point, la haine de la reUgion catholique. Les ministres de ces diverses sectes ne cessaient de déclamer contre elle, de présenter aux peuples l'Eglise romaine comme un ramas impur d'idolâtres, de gens corrompus et dignes de tout mépris, comme la nouvelle Bubylone maudite dans l'Apocalypse, comme iemicniie «li; Dieu et des hommes,
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ses doctrines comme un assemblage hideux d'impiétés ; d'absurdités et d'erreurs ; ses prêtres comme de vils imposteurs qu'on ne saurait assez fuir ; et ces prédications souvent répétées avaient obtenu créance et pris racine dans tous les rangs de la société ; de sorte que partout le nom de catholique était en exécration, le nom de prêtre en horreur, et le petit nombre de fidèles qui se trouvaient dans ce pays, étant presque tous des Irlandais exilés et pauvres, ne pouvaient racheter par leur position sociale cette déconsidération universelle.
Avec de pareilles dispositions dans les esprits, comment fonder dans ce pays une église catholique ? On ne pouvait espérer d'être secondé par des gens si prévenus, encore moins de leur faire goûter sa parole ; on ne devait s'attendre qu'à des entraves et des contradictions. Déjà un prêtre fervent, M. Thayer, avait tenté l'œuvre et avait échoué; et cependant quel homme y eût semblé plus propre? Autrefois ministre presb^-lérien à Boston, puis converti à Rome, à la vue des miracles opérés au tombeau du bienheureux Benoît Labre ; devenu ensuite prêtre catholique et prédicateur de la foi dans le même lieu où il avait annoncé l'erreur, il semblait que son exemple, comme sa parole, eût dû produire les plus heureuses impressions ; mais quelques actes de son zèle déplurent ; un défi qu'il porta aux ministres protestants aigrit et mécontenta les esprits, au point que M. CarroU crut devoir le retirer pour lui donner une autre destination.
M, Matignon et M. de Cheverus, avertis par cet exemple, en conclurent qu'il fallait user de la plus grande circonspection, et que le point par où ils devaient commencer était de travailler à détruire tant de préjugés odieux, qui, tant qu'ils subsisteraient, seraient tuujours
une barrière insurmontable au bien. Pour y réussir, ils crurent qu'il n'y avait point do meilleur moyen que la charité dans tous les procédés, la douceur dans toutes les paroles, et surtout l'exemple d'une vie tout apostolique, seule réfutation convenable de tant de calomnies. Ce fut alors que Boston vit un touchant et nouveau spectacle : deux hommes, modèles de toutes les vertus, vivant ensemble comme des frères, sans distinction de mien ni de tien, sans dissidence de vues et de volonté, toujours attentifs à condescendre l'un à l'autre, à se prévenir mutuellement d'égards et d'attentions aimables, formant en toute vérité un seul cœur et une seule âme, avec les mêmes désirs, ceux du bien, les mêmes inchnations, celles de la vertu, le même attrait, l'amour de tout ce qui est bon, honnête et charitable : c'était entre ces deux belles âmes le plus doux commerce, l'intimité la plus touchante, jamais cependant de familiarité; la simplicité des rapports avait toujours quelque chose de noble et de grand, en harmonie avec l'élévation des sentiments et la dignité du caractère. C'est un journal protestant * qui en a fait la remarque. « Ceux, nous dit-il, qui ont été « témoins de la manière dont ils vivaient ensemble n'ou- « blieront jamais la délicatesse et l'élévation de leur ami- « tié : elle surpassait les attachements dont la Fable nous « a dessiné de si touchants tableaux, et égalait la tendre « union de Jonathas et de David. »
A l'exemple d'une union que la religion seule peut former si parfaite, ils joignaient l'exemple d'une vie pauvre et pleine do i)rivations, mais honorable et supportée avec dignité, tout employée à la prière, à l'étude ou aux travaux du ministère, c'est-à-dire à se perfectionner eux-
> liostun Munlhlij Mayniine, cahier de juin 1825.
BEAUX EXEMPLES QU'lL DONNE. 39
mêmes ou à rendre les hommes meilleurs ou plus sages : ils faisaient le bien partout où s'en présentait l'occasion, et ils paraissaient rougir d'y trouver la renommée ; ils se consumaient de courses et de fatigues, voyageant à pied *, quand il le fallait, à toutes les heures du jour et de la nuit, en toutes saisons, pour aller porter à plusieurs lieues de distance aux affligés des consolations, aux indigents des secours secrets, aux familles désunies des paroles de conciliation ; en un mot, ils se sacrifiaient tout entiers pour leurs semblables, et regardaient comme rien tous ces sacrifices. On voyait clairement qu'aucune vue intéressée ne les guidait, qu'ils n'attendaient rien de ce monde, ni la fortune, ni la gloire, et que toute leur espérance était dans le ciel. Quiconque les abordait les trouvait toujours d'un accueil aimable et gracieux; quiconque avait un service à réclamer les trouvait toujours obligeants et heureux de faire plaisir : partout enfin où on les voyait, on reconnaissait des hommes qui n'étaient point comme les autres, qui avaient des sentiments plus élevés, une âme plus aimante, un cœur plus généreux, en un mot, des hommes de Dieu, des apôtres.
Un spectacle si beau ne pouvait manquer de frapper
d'étonnement les habitants de Boston ; et leur conscience
- leur criait à tous : Sont-ce donc là ces catholiques dont
on nous a dit tant de mal, ces papistes qu'on nous a
peints sous des couleurs si noires ?
Cependant la force des préjugés était telle, qu'ils ne tombèrent pas tout à coup devant tant de vertu. Il fallut
* Le plus jeuue de ces hommes apostoliques, dit le Magasin mensuel de Boston (juin 1823, p. 6 et 7), prenait souveut son bâton et commençait sa journée avant le lever de l'aurore, pour aller confesser quelque pauvre catholique dont l'âme soupirait après cette dernière consolation de la religion qu'il professait.
un long temps pour détromper des esprits si prévenus, et ce ne fut qu'au bout d'un an qu'un protestant vint trouver M. de Gheverus, et lui tint ce langage étonnant de franchise : « Monsieur, lui dit-il, voilà un an que je vous « étudie, que je suis vos démarches, que j'observe vos <( actions ; je ne croyais pas qu'un ministre de votre reli- « gion pût être un homme de bien ; je viens vous faire « réparation d'honneur, je vous déclare que je vous « estime et vous vénère comme l'homme le plus vertueux « que j'aie connu, »
A ce premier témoignage bientôt s'en joignirent d'autres non moins remarquables. Un journal protestant* nous raconte qu'un ministre, désirant attirer dans son parti des hommes dont la vertu et la science jetaient un si grand éclat dans la ville, alla les trouver un jour pour essayer de les convaincre de la fausseté de leur religion et de l'excellence de la sienne. Ces messieurs, frappés de la naïveté de l'entreprise, accueillirent avec bonté le ministre, le remercièrent de ses intentions bienveillantes ; et,, après avoir écouté patiemment ce qu'il avait à leur dire, ils répondirent à tout avec tant de clarté, défendirent si bien la religion catholique, qu'il demeura confus sans avoir rien à répondre ; et, de retour vers ses amis, auxquels il avait communiqué son dessein : « Ces « hommes, leur dit-il, sont si savants, qu'il n'y a pas « moyen d'argumenter avec eux ; leur vie est si pure et « si évangélique, qu'il n'y a rien à leur reprocher. Je « crains bien que, par l'influence de tant de vertus « jointes à tant de science, ils ne nous donnent ici beau- « coup d'embarras. »
Qu'on juge, par ce trait, de la révolution qu'avaient
' Boston Monthly Mayaziiw, juin 1825, p. 6.
VÉNÉRATION QU'lL INSPIRE. 41
opérée dans les espfits les vertus de M. de Cheverus et de M. Matignon. Au mépris avait succédé l'estime et même la vénération. « En voyant de tels hommes, dit le « journal protestant déjà cité, qui peut douter qu'il est <( permis à la nature humaine d'approcher de la perfec- « tion de THomme-Dieu et de l'imiter de très près ? Avant « que le christianisme apparût sur la terre, il y a bien « eu de grands hommes qui ont élevé et rehaussé la « nature humaine ; mais qu'ils étaient loin de ce que « nous voyons ! C'étaient, si vous le voulez, des héros, « des prophètes, des sages ; mais le saint est un titre « qu'on ne connaissait pas. Le sage Socrate n'a pas eu, « comme saint Jean, un maître qui le fit reposer sur son « sein où tout était pureté et amour. »
Après un si heureux changement dans l'opinion publique, M. de Cheverus pouvait bien monter en chaire et prêcher avec confiance ; car on perd bientôt ses préventions contre une religion dont on vénère les ministres. Ce fut en effet ce qui arriva. Dès le commencement de sa mission, il avait prêché, catéchisé, secondé de son mieux son digne ami, M. Matignon; ses prédications avaient jeté le plus vif éclat ; les cathohques avaient écouté et recueilli avec une joie sainte sa parole, toujours facile et naturelle parce que c'était le cœur qui l'inspirait, tou- - jours persuasive parce qu'elle ne demandait rien qu'il ne pratiquât lui-même ; mais alors, les préjugés étant tombés pour faire place à des sentiments contraires, les protestants voulurent venir l'entendre, et, après l'avoir entendu, ils voulurent l'entendre encore, l'entendre toujours et devenir ses amis. Ils admiraient sa grande simplicité jointe à tant de noblesse, la bonté de son cœur qui paraissait dans toutes ses expressions, et la tendre charité qui semblait lui avoir prêté sa voix. « Son éloquence.
« disait un de leurs journaux, est des plus persuasives : « on voit que tout ce qu'il dit coule de ses sentiments « purs et élevés. Dans ses sermons, toujours trop courts, <( déborde de toutes parts l'effusion de la plus tendre « piété ; il semble qu'un séraphin ait touché ses lèvres « avec un charbon de l'autel du Très-Haut. »
M. Matignon, dont l'âme noble et pure était étrangère à toute pensée de rivalité et de jalousie, jouissait de tous les succès de son confrère et de la considération qui lui en revenait. Chaque fois qu'il l'entendait louer, on voyait son visage rayonnant de joie et de bonheur, c'était vraiment un père qui jouissait des triomphes de son fils chéri. M. de Gheverus, de son côté, voyant des dispositions si bienveillantes, cette amitié si franche et si désintéressée, qui disait comme saint Jean-Baptiste en parlant du Sauveur : 11 faut que je m'efface pour qu'il paraisse, que je me cache pour qu'il brille, oportet illuni crescere, me autern minui, s'efforçait de lui témoigner en toute manière sa reconnaissance et sa tendresse, son respect et son dévouement. Quelque supériorité qu'il eût sur son confrère sous certains rapports, il ne se regardait que comme son disciple et son enfant, ne faisait rien que par ses ordres et sous son inspiration. Il lui laissait tout l'argent entre les mains, lors même qu'il fut évêque , et lui en demandait comme un enfant à son père, quand il en avait besoin. Il prenait ses avis, même pour ses sermons ; et, avant de monter en chaire, tout avait été le plus souvent concerté entre eux.
Cependant l'estime dont était environné M. de Gheverus rejaillissait sur son troupeau, et on ne pouvait croire que les ouailles d'un tel pasteur fussent gens aussi vils et aussi méprisables que le (Usaient les ministres. Los préventions diminuaient de jour en jour, et bientôt les ins-
CONFIANCE qu'on LUI TÉMOIGNE. A3
tructions de M. de Cheverus et la docilité des catholiques à s'y conformer finirent par les dissiper entièrement. 11 leur répétait souvent la leçon de l'Apôtre, qu'il faut faire taire ceux qui disent du mal de nous, à force de charité, de bienfaits et de saints exemples ; que le propre de la vraie piété, c'est d'être toujours aimable, de contribuer au bonheur de tout ce qui l'entoure, d'avoir toujours en tout et envers tous une conduite honorable, des procédés honnêtes et délicats. Après les devoirs envers les particuliers, il leur expliquait les devoirs envers la société, leur montrait l'obligation d'obéir aux lois, lors même qu'on pourrait s'y soustraire sans encourir de peine, de respecter les magistrats, de contribuer au bon ordre, à la paix, à la prospérité de l'État ; et, s'il était attaqué, d'employer à sa défense, s'il était nécessaire, ses bras, sa fortune et sa vie. Les cathohques écoutaient ces leçons et les mettaient en pratique, de sorte que les protestants furent forcés, par l'évidence de la vérité, de leur rendre cette justice, dans les feuilles publiques, qu'ils étaient aussi excellents citoyens qu'hommes probes et honorables. La division cessa donc dès lors ; des rapports mutuels de considération et d'estime s'établirent, et M. de Cheverus, interrogé par le Saint-Siège sur l'état de sa mission, put lui répondre : « Dans ce pays, oîi, il y a peu d'années, ' « l'Église cathoHque était un objet d'anathème, le nom « de prêtre un objet d'horreur, on nous considère, on « nous aime, on pense honorablement de nous, on nous « traite avec bienveillance. » In hâc nostrâ civitate et aliis locis, ubi paucis abhinc annis infandum, ut ita dicam, erat Ecclesia catholica, horrendum sacerdotis nomen, nos veneratione et amicitiâprosequuntur, bénigne de nobis cogitant, bénigne in nos agunt. La confiance qu'avait inspirée à tous M. de Cheverus
étendit bientôt ses rapports, et les multiplia au delà de ce qu'on peut penser. Protestants et catholiques voulurent faire la connaissance d'un homme si aimable ; et lui, toujours accessible et bon, accueillait tout le monde avec la plus touchante cordialité. Si on n'avait aucune afTaire à traiter avec lui, et qu'on eût été amené par le seul plaisir de jouir des charmes de sa société, il ne s'en offensait pas, et pensait que c'était pour lui une grande affaire de rendre la religion et la vertu aimables. Mais le plus souvent c'étaient ou des affligés qui venaient recueillir de ^ sa bouche des paroles de consolation, ou des personnes dans le malheur qui venaient lui révéler leurs besoins et invoquer sa charité, ou des esprits embarrassés et incertains sur un parti à prendre qui venaient lui demander conseil. Chose très remarquable, un grand nombre de dames protestantes des rangs les plus élevés de la société n'hésitaient point à lui ouvrir leur cœur, à lui révéler leurs peines de famille ou de conscience, à tel point que, l'une d'elles lui ayant dit un jour que ce qui lui répugnait le plus dans la religion catholique et l'empêcherait toujours de l'embrasser, c'était le précepte de la confession, M. de Cheverus put lui répondre avec son aimable sourire : « Non, madame, vous n'avez pas pour la confes- « sion autant de répugnance que vous le croyez ; vous en « sentez au contraire le besoin et le prix, car voilà longce temps que vous vous confessez à moi sans le savoir. « La confession n'est pas autre chose que la confidence « des peines de conscience que vous voulez bien m'expo- « ser pour recevoir mes avis. » Ainsi M. de Cheverus était le confident et le conseiller d'un grand nombre ; et une des leçons que les mères inculquaient le plus souvent à leurs enfants, c'était que, dans toutes les peines et les circonstances difficiles de la vie, ils devraient avoir