‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 18 sur 115 · NOBLES SENTIMENTS DES SAUVAGES · texte numérisé non relu

NOBLES SENTIMENTS DES SAUVAGES

naire devant soixante mille d'entre eux, immobiles, l'arme au bras, sans qu'aucun osât prendre sa défense. Les sauvages ne purent croire à cette nouvelle ; les missionnaires français, si doux et si bons, qui les avaient évangélisés, M. de Gheverus lui-même, en qui revivait toute la vertu de leurs premiers apôtres, leur avaient donné de la France l'idée d'un peuple honorable et généreux, et cette idée ne pouvait se concilier dans leur esprit avec le récit des voyageurs anglais. Un des principaux d'entre eux vint donc trouver M. de Gheverus : « Père, lui dit-il, « nous savons que tu ne mens point, toi; dis-nous la « vérité. Les Anglais nous racontent que les Français ont « mis leur roi à mort ; cela n'est pas possible, c'est un « mensonge qu'ils ont inventé pour nous faire haïr les « Françcds : n'est-ce pas, mon père? » M. de Gheverus, fort embarassé pour répondre à cette question, crut y satisfaire suffisamment en disant que ce n'était point la natinn française qui avait commis cet attentat, mais bien quelques forcenés qui s'étaient emparés du pouvoir, et que la France entière les désavouait avec toute l'horreur et l'exécration que méritait leur crime. « Ah ! mon père, « reprend le sauvage attristé, puisqu'il en est ainsi, je « n'aime plus les Français. 11 ne suffisait pas de désa- « vouer ce crime, il fallait se jeter entre le roi et les « assassins, et plutôt mourir que de laisser toucher à sa « personne. Tiens, mon père, ajouta-t-il, c'est comme si « on venait pour te tuer chez nous et que nous te laissas- « sions tuer. Kst-ce que nous ne serions pas coupables? « Mais nous valons mieux que les Français, vois-tu : « nous nous ferions tous tuer pour te défendre. » On ne pourrait dire la surprise de M. de Gheverus à cette réplique ; il serra avec affection la main de ce sauvage

aux sentiments si nobles, l'embrassa avec larmes, et ne put faire d'autre réponse.

Après avoir passé trois mois au milieu de ce bon peuple, qui l'aimait comme un père, M. de Gheverus repartit pour Boston : c'était en 1798. Là l'attendait une nouvelle occasion de déployer son zèle et de montrer au monde ce que peut une âme d'apôtre. La fièvre jaune régnait dans Boston, et déjà de nombreuses victimes avaient succombé. Toutes les imaginations étaient frappées, chacun tremblait d'être atteint d'un mal qu'on estimait contagieux, et, la frayeur l'emportant sur les sentiments de la nature, dès que la maladie était entrée quelque part, on abandonnait la maison et on laissait souvent le pauvre malade sur son lit de douleur, sans secours comme sans consolation. Dans cette extrémité, M. de Gheverus n'hésita point à se dévouer, et bientôt on le vit voler de maison en maison, apôtre et infirmier de tous ceux qui étaient atteints. Dès la première nouvelle que quelqu'un était frappé du mal, il accourait comme un ange consolateur, pressait la main du malade dans la sienne pour lui témoigner tout l'intérêt qu'il prenait à sa position, et lui parlait avec un ton de voix, une expression de regards qui annonçait sa tendre sollicitude. Sa parole tranquillisait les esprits, calmait les imaginations souvent plus malades dans ces circonstances que le corps lui-même ; puis, comme une mère tendre, il les soignait, leur prodiguait tous les soulagements qu'ils pouvaient désirer, les soulevant, les arrangeant dans leur couche, ou faisant lui-même leur lit et leur rendant les services les jjlus dégoûtants pour la nature, je dirais les plus humiliants si la charité n'ennoblissait pas tout ce qu'elle' inspire. Km vain ses amis lui représentaient qu'il ne devaitpass'ex-

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