‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 19 sur 115 · SON DÉVOUEMENT PENDANT LA PESTE · texte numérisé non relu

SON DÉVOUEMENT PENDANT LA PESTE

poser ainsi, qu'il compromettait une vie qui pouvait être si utile à la religion et à la société : rien ne pouvait l'arrêter. « Il n'est pas nécessaire que je vive, répondait-il, « mais il est nécessaire que les malades soient soignés, « les moribonds assistés. » Et tout le temps que dura la maladie, il n'interrompit pas un seul jour ces exercices de charité aussi pénibles que périlleux. Tel fut le généreux dévouement dont M. de Gheverus donna l'exemple à la Nouvelle-Angleterre, non seulement dans cette circonstance, mais toutes les fois que la maladie reparut. Toujours on le vit au poste du danger, pr^s de la couche des malades et des moribonds, bravant la mort pour ses frères avec un calme et une égalité d'àme qui semblaient ne pas soupçonner le péril, comme avec une humihté et une modestie qui voyaient à peine un sacrifice là où tout le monde admirait le plus beau dévouement.

Une si belle conduite porta au plus haut point la vénération et l'attachement des habitants de Boston pour M. de Gheverus. Dès lors ils ne le regardèrent plus que comme l'apôtre de la charité, le héros de la religion. Partout où il paraissait, on s'estimait heureux de lui faire honneur; on l'accueillait avec ces prévenances qu'inspire une affection sincère, avec ces égards que commande le respect *. Deux choses augmentaient encore cet empressement à l'honorer : la première, c'est qu'il ne se répandait dans le monde que par nécessité; la seconde, c'est que, quand il y paraissait, sa modestie le portait toujours à prendre la dernière place, et ne semblait pas même soupçonner ses droits à des témoignages d'estime et d'honneur dont il se croyait uniquement redevable à l'amabilité de ses nouveaux concitoyens.

> Boston Dailij Adcetisev, 30 janv. 1839.

Chose plus remarquable encore dans les repas de cérémonie où les bienséances l'obligeaient à se trouver, et où assistaient également quelquefois jusqu'à trente ministres de sectes diverses, c'était toujours lui que le maître de la maison et les ministres eux-mêmes invitaient comme le plus digne à bénir la table ; ce qu'il faisait avec le signe de la croix et la prière accoutumée de l'Eglise catholique *. Le respect pour sa personne faisait taire les préjugés, et laprière était religieusement écou- " tée. Lorsque John Adams, président des Etats-Unis, vint à Boston, M. de Cheverus fut invité au repas solennel par lequel la ville voulut fêter le chef de la répubhque, et les deux premières places furent pour le président et pour lui. John Adams, frappé de ce témoignage de vénération rendu à un prêtre catholique dans une ville où, peu d'années auparavant, cette qualité seule était un titre au mépris, ne put s'empêcher, pendant le repas, d'en faire la remarque à M, de Cheverus : « Ce qui m'étonne le « plus ici, lui dit-il, c'est de m'y voir et de vous y*voir, » faisant aUusion par là à l'opposition violente que la ville de Boston avait faite autrefois à sa nomination à la présidence ^.

Le respect pour M. de Cheverus était même chose reçue devant les tribunaux et pesait dans la balance de la justice ; nous en avons pour preuve une anecdote assez sin-

* Il y en a encore plusieurs aujourd'hui, dit M. Stewart dana son Appendice, p. 375, qui se rapi)elieul avoir vu fréiiuemuienl Al. de Cheverus faire celte cérémonie dans des repas publics.

* Le cardinal de Cheverus , racontant cette histoire, faisait remarquer la belle conduite des habitiinls de Boston : ils avaient été très opposés k la nomination de ce président ; mais, une fois (juil fut nommé, ils ne virent plus en lui l'homme qui leur déplaisait ; ils n'y virent que le chef de l'État qu'il convenait d'honorer, et ils le fêtèrent mieux qu aucun ijrésidcnl.

RESPECT qu'on LUI PORTE. 61

gulière. Deux Irlandais, l'un catholique, l'autre protestant, voyageant ensemble, s'entretenaient de M. de Gheverup, et le premier se complaisait à redire toutes ses belles qualités; le protestant ne paraissait pas goûter cet éloge, le catholique insistait encore davantage pour convaincre son interlocuteur. Enfin celui-ci, ennuyé, laisse échapper une parole offensante pour M. de Cheverus, Le catholique aussitôt, entrant dans une violente colère, tombe sur lui de tout le poids de son indignation, le frappe à coups redoublés et l'étend par terre. Le lendemain l'affaire est portée devant les tribunaux : le catholique poursuivi se présente, expose l'affaire telle qu'elle s'était passée; et le juge, déclarant qu'il n'a fait que suivre le sentiment d'une juste et honorable indignation, lui donne gain de cause et le renvoie de la plainte.

On peut même dire que les magistrats faisaient fléchir quelquefois, par égard pour M. de Cheverus, la rigueur inflexible de la loi. Un procès fameux qu'il eut à Newcastle, dans l'État du Maine, nous en fournit un exemple. Les lois de cet État défendaient à tout ecclésiastique de célébrer un mariage hors du lieu de sa résidence ; et ^ même, si on s'en fût tenu à la rigueur de la lettre, elles ne le permettaient à aucun prêtre catholique, en quelque partie de l'État que ce fût. M. de Cheverus, qui respectait les lois plus que personne en tout ce qui ne blessait pas la conscience, mais qui, quand il lui fallait choisir entre les obligations de son ministère et la loi des hommes, n'hésitait pas à s'exposer à l'animadversion de la justice humaine plutôt qup de manquer à son devoir, ne se laissa point arrêter par cette défense. Il maria les catholiques qui réclamèrent les secours de son ministère, après toutefois les avoir chargés d'aller se présenter en

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personne devant l'officier civil, afin que le gouvernement, si intéressé à connaître le mariage de ses concitoyens, pût en tenir acte dans les registres publics. Quelque temps après, plainte fut dressée contre M. de Cheverus, et il fut obligé de comparaître devant le tribunal comme infracteur des lois du pays. Sa défense fut courte, mais énergique : « Croyez-vous, demanda-t-il à Favocat pour- <( suivant, que je puisse marier les catholiques à Bos- « ton ? » Et, sur la réponse affirmative de celui-ci : « Eh « bien, s'écria-t-il, ce que je puis à Boston, pourquoi ne^ « le pourrais-je pas à Newcastle? La liberté ne doit-elle « pas être la même pour tuus les États de la NouveUe- « Angleterre ? Newcastle serait-il donc le seul lieu de ces « contrées pour lequel le soleil de la liberté ne luirait « pas ? » Il allait continuer ; mais le juge, à ces mots, l'interrompt, déclare que c'est assez, que la procédure est finie et sa cause gagnée ; et tous les assistants aussitôt de battre des mains et d'applaudir à l'acquittement de l'honorable accusé.

Vers la même époque, M. de Cheverus fit mieux encore que se soustraire à la rigueur d'une loi inique : il contribua à en réformer une autre qui gênait la conscience de tous ses chers catholiques. Depuis longtemps ceux-ci s'affligeaient de ne pouvoir user de leur droit de citoyen dans les élections, parce que le serment qu'il fallait prêter avant de donner son suflrage renfermait quelque chose de contraire aux principes cathohques ; mais l'Assi'mblée législative, entendant enfin comme il faut la liberté de conscience, nomma une commission pour dresser une formule qui pût convenir à tous les citoyens ; et les membres de cette commission, comprenant qu'il ne leur appartt.'uait pas d'être juges en pareille matière, s'adressèrent à M. de Cheverus. Celui-ci, les ayant remer-

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ciés d'une démarche aussi lionorable pour lui qu'elle l'était pour eux, qui prouvaient par là leur bon esprit, dressa la formule et la porta lui-même à la commission : elle fut présentée à l'Assemblée législative, agréée par elle, et passa en loi.

Cependant, au milieu de cette considération universelle, M. de Cheverus n'oubliait pas ses chers sauvages qu'il avait visités l'année précédente. Il repartit en 1799 pour aller leur porter les secours et les consolations de la religion. Les succès de cette seconde mission furent les mêmes que ceux de la première, et l'État de Massachussets sut si bien apprécier l'importance de son ministère, que, faisant abstraction de la différence de culte et de croyance pour ne voir que les services immenses rendus par le missionnaire catholique à l'humanité et à la civilisation, il voulut payer lui-même les frais de la mission et assigna pour cet objet deux cents dollars. M. de Cheverus venait de toucher cette somme, lorsque arriva à Boston un de ses compatriotes, M. Romagné, prêtre des environs de Mayenne : il la lui remit en entier sans en rien garder pour lui, et le fixa aussitôt dans les contrées de Penobscot et de Passamaquody, au milieu de ses chers sauvages. Déchargé ainsi du soin immédiat de ces tribus lointaines, il put donner des soins plus assidus aux catholiques des autres parties de la Nouvelle-Angleterre.

Alors il pensa que le temps était venu d'exécuter un grand projet qu'il méditait depuis longtemps. La religion cathoUque n'avait pas encore d'église convenable dans Boston. Jusqu'à l'année 1788, le culte divin ne s'était célébré que dans des maisons particulières converties en chapelles. On obtint alors une ancienne église qu'avaient bâtie en 1716 des protestants de France réfugiés en ce pays ; et c'était là que s'étaient faits, jusqu'à l'arrivée de

M. de Cheverus, les exercices publics de la religion*. Mais le local était petit et loin d'être assez vaste pour contenir soit les catholiques, dont le nombre s'accroissait chaque jour par rafïlucnce des émigrés de tous les pays, soit les protestants eux-mêmes, qui désiraient entendre les prédications et assister aux cérémonies si touchantes de l'Eglise romaine. M. de Cheverus ouvrit donc une souscription pour bâtir dans Boston une église catholique. Le premier des souscripteurs fut le président luimême des États-Unis, John Adams, qui voulut par là témoigner à M. de Cheverus tout l'attachement qu'il lui portait, tout l'intérêt qu'il prenait à ce qui pouvait lui faire plaisir. Un exemple si remarquable de la part du chef protestant d'un État presque tout protestant ne pouvait manquer d'avoir des imitateurs ; et en effet la souscription fut bientôt couverte des noms les plus honorables, tant protestants que catholiques. Aussitôt, M. de Cheverus étudia, de concert avec les hommes de l'art, un plan d'église en rapport avec les sommes présumées à vrnir. Chacun communiqua ses vues, les hommes de l'art pour faire un beau, grand et majestueux édifice ; M. de Cheverus pour lui donner le caractère grave, austère et religieux qui convenait, et en disposer toutes les parties selon l'exigence du culte divin ou la plus grande commodité des prêtres et des fidèles. Après de mûres réflexions, le plan fut arrêté ; mais M. de Cheverus n'en poussa point l'exécution avec cet empressement qui ne calcule rifn, avec celte témérité imprudente qui s'avance sans réfléchir. 11 commença, sans tarder, à poser les fon-

' Uistoirn (In noston, par Snow, 2« édit. p. 200 et suiv. Cette histoire nous a transmis le nom da prêtre qui, le premier, y réunit les catholiques pour l'exercice de leur culte : c'était M. de la Poitrie, cbapelaia de la muriae française.

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