ON LE RAPPELLE EN FRANCE
déments et à élever les murs jusqu'à la concurrence des sommes déposées entre ses mains. Ces fonds épuisés, il arrêta tous les travaux et défendit de poser un seule pierre jusqu'à ce qu'il eût reçu des fonds nouveaux. On eut beau lui faire des offres de crédit, le presser même avec instance de laisser continuer l'édifice en promettant d'attendre le payement à son gré, il ne voulut jamais y consentir, sa délicatesse y répugna toujours. « Les fonds, « disait-il, dépendent de la générosité d'autrui, et, comme « je n'en puis répondre, je ne veux exposer personne à « perdre. « Tous les travaux demeurèrent donc suspendus ; et jusqu'à l'achèvement de l'édifice, jamais ils ne furent repris et continués, qu'en proportion des fonds qu'il avait entre les mains ; tant il tenait au principe consacré par l'équité et la sagesse, de ne jamais faire de dettes imprudentes.
Pendant qu'on bâtissait l'église de Boston, les anciennes églises de France se rouvraient au culte catholique, et la religion, triomphant des efforts impuissants de tant d'ennemis qui avaient juré sa perte, se relevait de ses ruines. Pie Yll venait de conclure avec Bonaparte le concordat de 1801, et en vertu de ce traité, les évêques et les prêtres français, si longtemps bannis, rentraient dans leurs foyers, rétablissaient le culte aboli et goûtaient le double bonheur de revoir la patrie et d'y exercer en liberté leur ministère. La famille et les amis de M. de Cheverus, affligés de ne point le voir revenir avec les autres exilés, s'empressèrent de lui écrire pour hâter son retour. La lettre était des plus pressantes, les raisons des plus fortes. Que tardait-il donc à venir? les portes de sa patrie lui étaient ouvertes, Mayenne attendait son pasteur, cette église veuve et délaissée soupirait après sa venue. Puis on s'en prenait à son cœur, à son amour
|)our ses parents qui étaient inconsolables de son absence, pour ses amis qui étaient impatients de le revoir, pour la France à laquelle il se devait avant tout. Cette lettre jeta M. de Gheverus dans la plus cruelle anxiété. Son bon cœur était comme déchiré en deux parts : d'un côté, l'amour de la patrie le pressait vivement; il aurait tant de plaisir à revoir cette belle France, sa famille, ses amis ! Il lui semblait voir tous ses confrères d'exil rentrant avec bonheur sur le sol natal, embrassant avec de douces larmes leurs parents, leurs amis... Et pourquoi n'y retournerait- il point aussi lui-même ? 11 pourrait s'y rendre utile à la religion : les succès obtenus dans des temps difficiles lui en garantissaient de plus heureux dans des jours tranquilles. D'un autre côté, comment quitter ces chers catholiques qui lui étaient si dévoués, cette église naissante qui avait besoin de lui, et même tant d'amis si bons, si généreux dans une reUgion différente, auxquels peut-être il pourrait devenir utile ? Comment quitter surtout cet abbé Matignon, son père, son tendre ami, la moitié de son âme? Comment faire une peine si vive à une personne si chère ?
M. de Cheverus, flottant dans ces irrésolutions, tout à la fois rappelé en France et retenu en Amérique par son bon cœur, ne voulait que la volonté de Dieu, et ne cherchait qu'à la connaître pour s'y soumettre, quoi qu'il dût lui en coûter. Mais comment , j)armi tant de raisons pour et contre, discerner les desseins de Dieu et l'ordre de sa providence? 11 crut (|iril n'y avait point pour cela df* m(»yen j)Ius sûr que l'obéissance; que, l'évêque étant dans chaque diocèse le représentant de Jésus-Gbrist sur la (erre, c'était par son organe (pn; le ciel s'expliquerait, (i'esl pourquoi il écrivit à M. (iarroll, évètjue de l^altimore, et lui proposa les trois questions suivantes :