‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 22 sur 115 · M. CARROLL LE RETIENT A BOSTON · texte numérisé non relu

M. CARROLL LE RETIENT A BOSTON

« l'abolition de tous les titres ; qu'en conséquence votre « diocèse et votre paroisse ayant été supprimés, le dio- « cèse et la paroisse d'aujourd'hui vous sont étrangers « et n'ont aucun droit sur votre personne et vos ser- « vices.

« J'arrive maintenant à la seconde question : la cha- « rite ne vous oblige-t-elle pas à aller reprendre le soin « spirituel de ceux qui vous ont témoigné tant d'attache- « ment, et ont peut-être, à la suite d'une si terrible revote lution, un besoin pressant de vos services ? Cette ques- « tion ne peut souffrir de difficulté. La quantité d'excellents « prêtres que possède encore la France, les ressources « immenses de ce pays, les nombreux séminaires déjà « établis, et ceux qui vont s'établir en plus grand nombre « encore, laissent peu à craindre que les fidèles demeurent « privés du pain de la doctrine et des grâces des sacrece ments. Mais, si vous abandonnez vote poste, quelles « ressources resteront à ceux que vous quitterez ? Aucune « absolument, et le travail que vous avez commencé sera « perdu. N'est-il pas évident que la charité réclame plus « fortement en leur faveur qu'en faveur de la France, « qui n'est pas et ne sera jamais dans une nécessité si « extrême?

« Quant à la troisième question, il ne me convient pas « d'y intervenir et de vous offrir mon avis : c'est à vous « à prononcer. Je dois seulement vous dire que je me « flatte de l'espoir que le service de Dieu, l'extension du « royaume de Jésus -Christ, le salut des âmes rache- « tées par sa mort, vous parleront plus puissamment que « la voix de la chair et du sang. »

M. de Cheverus n'eut pas plutôt lu cette lettre si pleine de raison, de sentiment et de délicatesse, que toutes ses irrésolutions cessèrent, il lui sembla y voir l'ordre de la

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Providence, et c'en fut assez pour sa foi. A l'instant il fit à Dieu le sacrifice de son pays et de toutes les aff"ections si vives qui l'y rappelaient ; et le dimanche d'après Pâques il annonça à ses ouailles que son parti était pris, qu'il resterait avec elles, partageant leur bonne et leur mauvaise fortune, qu'elles lui tiendraient lieu de tous ses parents et amis de France, dont il se privait pour elles. On peut mieux se figurer qu'il n'est possible de le dire la joie des catholiques et de tous les habitants de Boston à ^ cette nouvelle. La crainte de le perdre les avait jetés dans la consternation ; l'assurance de le posséder les enivra de bonheur ; et, pour lui donner un éclatant témoignage de leur reconnaissance, ils firent de nouveaux et de plus grands sacrifices pour l'achèvement de son église.

Par ce moyen, la construction fut poussée avec rapidité, et en quatre mois M. de Gheverus eut la consolation de voir se terminer ce bel édifice et de planter la croix sur son sommet. Aussitôt il fit écrire à M. Carroll, par l'abbé Matignon, pour lui annoncer cette heureuse nouvelle et l'inviter à venir consacrer le nouveau temple au Seigneur le 29 septembre, jour de Saint-Michel. L'évoque de Baltimore n'eut garde de refuser : l'inauguration de la première église catholique dans une ville telle que Boston était une chose trop intéressante pour la foi ; et puis il cslimail li(uireux les jours qu'il pourrait passer dans la compagnie de deux ecclcsiasticjucs aussi dislinfrués qu(! l'abbé Matignon et M. de Gheverus. 11 se rendit donc à Boston pour le jour indiqué ; et, le 29 septembre 1803, il consacra la nouvelle église sous le titre «le Saiutc-Groix. Hieri de plus inagriirKjue que celte cérémonie : le temple était décoré de draperies et de guirlandes disposées avec goût ; l'autel paré de riches ornements dt entouré d'un clergé dont la tenue religieuse et

IL ACnÈVE ET FAIT CONSACRER SON ÉGLISE. 71

édifiante faisait un ornement plus riche encore. L'affluence était prodigieuse : protestants, catholiciues, tous avaient voulu voir la cérémonie, et enfin M, de Cheverus, par le discours qu'il prononça en cette occasion, mit le comble à la beauté de la fête. Inspiré sans doute par la circonstance, par la présence du premier pasteur, par le nombreux concours des assistants, il parla avec une chaleur d'âme, une énergie d'expression et de sentiment qui émurent tout l'auditoire. M. Garroll lui-même ne put contenir son émotion ; et, lorsque l'orateur descendit de chaire, il se jeta à son cou en versant des larmes de bonheur et bénissant le ciel d'avoir donné à l'église de Boston un si puissant ministre de la parole. Le soir delà cérémonie, M. de Cheverus fit illuminer l'extérieur de l'église avec toute la magnificence qui lui fut possible et avec ce goût dont il avait le sentiment exquis : toute la façade était resplendissante de lumière, et la croix richement dorée qui dominait l'édifice, rayonnant de mille clartés, semblait dès ce jour fixer son règne sur Boston, et y asseoir son empire Tous les habitants, sans distinction, se réjouissaient de la beauté du spectacle, complimentaient M. de Cheverus et semblaient tous partager son bonheur. Témoin de cette scène attendrissante, M. Carroll comparait en lui-même ce qu'il voyait avec l'état où était la religion dans Boston quand M. de Cheverus y arriva ; et il n'avait pas d'expression pour dire son contentement et sa surprise.

Cette église, une fois consacrée, devint pour M. de Cheverus le théâtre du zèle le plus ardent et le plus infatigable ; il la fit décorer dans toutes ses parties, Ja pourvut de linges et vases sacrés, d'ornements convenables et même d'un jeu d'orgues. Tous les offices s'y célébrèrent avec une décence et une majesté qui attiraient un cou-

cours presque toujours aussi nombreux que le comportait la grandeur du vaisseau; et, chaque dimanche ou jour de fôte, il avait la consolation de pouvoir faire entendre la divine parole à cette multitude d'auditeurs, parmi lesquels se trouvaient toujours beaucoup de protestants. Il attachait la plus grande importance à cette instruction, la regardant comme le moyen premier et essentiel de rappeler à la foi ses frères égarés et d'y aflermir les catholiques. Aussi, pour que ces derniers n'y manquassent jamais, il n'y avait point, les dimanches et jours de fête, d'autre messe publique que la messe solennelle où se faisait la prédication ; les autres messes se disaient en particulier, l'église fermée, et personne ne pouvait y assister, à moins d'une permission spéciale, qu'on n'obtenait qu'en prouvant l'impossibilité d'assister à la messe solennelle ou en promettant d'y venir.

Pendant que M. de Cheverus se livrait à ces utiles et consolants travaux, il reçut des prisons de Northampton une lettre qui l'appelait à la plus pénible de toutes les fonctions ecclésiastiques. Deux jeunes Irlandais catholiques qui y étaient renfermés venaient d'être, quoique innocents, condamnés à mort, victimes de la faiblesse humaine, sujette à errer dans ses jugements, mais surtout de rimpéritie de leur avocat, et d'un concours malheureux de circonstances qui semblaient indiquer leur culpabilité. Résignés à l'arrêt qui les frappait, et ne songeant plus qu'à préparer leur âme au grand passage de l'éternité, ils écrivirent à M. de Cheverus pour réclamer, dans cette conjoncture, le secours de son ministère. Leur lettre, que nous avons retrouvée parmi les papiers du cardinal, quoique indiquant des hommes peu instruits, annonçait des chrétiens pleins de foi : « Nous adorons, « écrivaient-ils, dans les arrêts des hommes, sujets à se

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