IL EST PROPOSÉ A ROME POUR L'ÉPISCOPAT
grès de la religion catholique aux Etats-Unis, avait pensé qu'il serait utile d'y ériger quatre nouveaux sièges, dont un serait à Boston pour toute la Nouvelle-Angleterre; et, dans ce dessein, il avait jeté ses vues pour l'évêché de cette ville sur M. Matignon, estimant qu'à raison de son âge, de sa science, de sa réputation d'ancien docteur et professeur de Sorbonne, cet homme vénérable avait des droits à la préférence sur M. de Cheverus, qui était encore jeune et qui n'était que son vicaire. Déjà il était près de faire partir ses demander pour Rome, lorsque M. Matignon fut informé des desseins qu'on avait sur lui. Effrayé et inquiet à cette nouvelle, le modeste et vénérable abbé s'empresse aussitôt de réclamer, énonce son refus formel, et propose à sa place son digne ami M, de Cheverus. M. Carroll, qui connaissait le mérite du vicaire de Boston, n'eut pas de peine à se laisser fléchir, et écrivit à Rome en ce sens. La demande fut favorablement accueillie ; le 8 avril 1808, Pie VII donna son bref qui érigeait Baltimore en métropole, créait quatre évéchés suffragants, Boston, Philadelphie, New-York et Bardstown dans le Kentuckj-; et le jour même, il nomma au premier siège M. de Cheverus; au second, le père Égan, franciscain; au troisième, le père Concanen, dominicain; et enfin au dernier, M. Flaget, prêtre de la congrégation de Saint-Sulpice.
Lorsque cette nouvelle arriva à Boston, M. de Cheverus fut aussi affligé que surpris ; sa modestie fut désolée de voir son humble personne élevée en honneur, et son bon cœur le fut encore davantage d'être placé au-dessus de M. Matignon, qui était son ancien et qu'il honorait comme un père. Ce coup le frappa d'autant plus qu'il n'y était point pré|)aré, iiarce que, connaissant les oppositions qu'il eût faites s'il eût été prévenu à temps, on lui
avait laissé tout ignorer, 11 en fut inconsolable pendant plusieurs jours ; il se plaignit amèrement à M. Carroll, lui disant que ce n'était pas là ce qu'il attendait de see bontés ; que Tépiscopat, surtout en Amérique, était une charge si lourde qu'on n'aurait point dû la lui imposer sans l'en prévenir, ou sans sonder au moins ses intentions ; mais la chose était faite sans retour : il fallut se soumettre. M. Matignon, qui jouissait de l'élévation de M. de Gheverus comme un père de celle de son fils, voulut dès lors lui faire honneur comme à l'évêque nommé de Boston, et lui donner en cette qualité la première place à la maison et à l'église : jamais M. de Gheverus ne voulut y consentir ; il refusa toute distinction, et pendant les deux ans que les bulles se firent attendre par suite des troubles qui agitaient alors l'Italie, et de la mort du père Goncanen qui en était porteur, il demeura toujours en second, toujours simple vicaire de M. Matignon, qu'il honorait en toute rencontre comme son maître et son guide.
Enfin, les bulles étant arrivées, il se rendit au séminaire de Baltimore pour se préparer à son sacre par les exercices de la retraite ; il les fit sous la direction de M. Nagot, supérieur de la maison, vieillard vénérable, d'une vertu tout angéUque, d'une simphcité aimable, d'une humilité profonde ; et, le jour de la Toussaint 1810, il fut sacré dans la catbédrale de Baltimore par M. Carroll, assisté de M. Néale, évoque de Gortyne, son coadjiiteur, et du père Égan, évoque de Philadelphie. Le 4 novembre suivant, fête de saint Charles, il prêcha dans cette même cathédrale pour le sacre de M. Flaget, nomiiu' évéque de Bardstown, et prononça à cette occasion un discours très remarqua hlr, que sa modestie seule déroba à linipression , sollicitée de toute part. 11 y saluait
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M. Carroll comme l'Élie de la loi nouvelle, le père du clergé, le conducteur du char d'Israël dans le nouveau monde : Pater mi, Pater mi, cvrrus Israël et auriga ejus ' ; il y célébrait les louanges de la société de Saint- Sulpice, à laquelle appartenait M. Flaget ; citant à ce sujet les éloges qu'en a faits à diverses époques le clergé de France dans ses assemblées, et la parole de Fénelon, qui disait sur son lit de mort, à ce moment où Von ne flatte pas : « Je ne connais rien de plus vénérable et de « plus apostolique que Saint-Sulpice. »
Après ces belles cérémonies, les cinq évèques profitèrent de la circonstance de leur réunion pour statuer d'un commun accord sur divers points relatifs à l'administration de leurs églises. Parmi les règlements qu'ils firent, les suivants nous ont paru les plus dignes de remarque : 1° Tout pamTes qu'ils sont en sujets pour l'état ecclésiastique, les évêques déclarent qu'ils permettront avec plaisir à leurs diocésains d'entrer dans les congrégations régulières ou séculières auxquelles ils se croiront appelés ; 2° ils défendent d'insérer dans les livres de prières aucune autre traduction de l'Écriture sainte que celle qu'on appelle Bible de Douai ; 3° ils permettent de dire en langue vulgaire les prières qui précèdent et suivent la forme essentielle dans l'administration des sacrements, excepté la messe, qui doit toujours se célébrer tout entière en latin ; mais ils défendent de se servir pour cela d'aucune autre version que celle qui sera approuvée par tous les évéques de la province ; 4° ils ne veulent pas qu'on permette le vœu de la chasteté perpétuelle hors des congrégations religieuses approuvées ; 5° ils prient instamment tous les pasteurs des âmes de
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combattre sans relâche, dans les conférences publiques et privées, l'attache aux divertissements dangereux pour la morale , comme sont le théâtre et la danse , et défendent sévèrement la lecture des livres propres à corrompre la foi et les mœurs, en particulier celle des romans ; 6° ils défendent à tous les prêtres d'admettre aux sacrements ceux qu'ils sauraient appartenir à la société des francs-maçons, à moins d'en avoir obtenu la promesse de ne plus aller aux Loges et de professer publiquement qu'ils n'appartiennent plus à cette société. Ces règlements étant terminés, M. de Gheverus partit aussitôt pour Boston, tout aussi humble qu'auparavant, ou plutôt bien plus humble ; car, suivant ses expressions, il était honteux et confus d'une dignité pour laquelle il se sentait si peu fait. De retour à Boston, rien ne fut changé, ni dans ses rapports avec M. Matignon, si ce n'est que, forcé de prendre la première place, il tâchait de faire compensation par un redoublement de soins, et d'égards envers son digne ami ; ni dans sa conduite ordinaire, elle fut tout aussi simple, aussi modeste qu'auparavant. Il n'avait qu'une petite chambre, el, en la montrant aux étrangers qui venaient le voir, il leur disait avec un aimable sourire : « Vous voyez le palais <( épiscopal, il est ouvert à tout le monde. » Pour meubles il n'avait que le plus strict nécessaire, et encore tout était-il plus que modeste et sans le moindre ornement de luxe. Ses chaises étaient de la matière et de la forme la plus commune ; souvent même il n'en avait pas assez pour ceux qui le visitaient, et alors son lit, qui consistait en quelques ais peu élevés de terre, recouvert d'un léger matelas, en tenait lieu. On voulut un jour lui en donner de riches et d'élégantes : « Non, répondit-il, « cela contrasterait avec le reste de l'ameublement : il