‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 28 sur 115 · SON ADMIRABLE CHARITÉ · texte numérisé non relu

SON ADMIRABLE CHARITÉ

de Boston, un pauvre nègre, infirme, couvert de plaies, sans ressource, et gisant sur un grabat dans une petite cabane sur le bord du grand chemin. Tout le monde passait devant cette pauvre maison, et personne ne se (lisait : C'est là la demeure du malheur, allons le visiter. L'évêque de Boston l'eut bientôt découvert ; et, pour lui, découvrir le malheur et le soulager, c'était une même chose. Il se fit donc l'infirmier de ce pauvre nègre : tous les soirs, après la chute du jour, il allait panser ses plaies, faire son lit et pourvoir à tous ses besoins, mais sans en rien dire à personne ; il eût voulu que Dieu seul connût la bonne œuvre. La Providence ne le permit pas. Sa servante, ayant remarqué que tous les matins son habit était couvert de poussière et de duvet, fut curieuse de savoir d'où cela provenait ; et, pour le découvrir, elle le suit de loin dans une de ses sorties nocturnes, elle le voit entrer dans la cabane du pauvre nègre, s'approche, regarde à travers les planches mal jointes ; et quel est alors son étonnement de voir son charitable maître allumer du feu, prendre entre ses bras le pauvre malade gisant sur le lit de douleur, le reposer près du foyer, panser ses plaies, lui donner à manger, remuer sa ' couche pour la lui rendre aussi douce que possible, puis le reporter dans son lit, le couvrir, l'embrasser en lui souhaitant une lu'ureusc nuit, comme ferait la mère la plus tendre pour son enfant chéri !

Ce ministère de charité n'avait rien de nouveau pour l'évêque de Boston ; l'habitude l'y avait familiarisé. C'est ainsi que tous les jours il alla pendant longtemps prodiguer ses services à une i)auvre famille, composée d'une veuve malade et de cinq enfants dont le plus âgé n'avait que dix ans. Il leur [lortait chaque jour tout ce qui leur était nécessaire, remplaçait la mère dans ses tendres

soins pour ses enfants, et ne se retirait qu'après avoir séché toutes les larmes, rendu tout le monde content ; ce qu'il continua de faire jusqu'à ce que la mère, entièrement guérie, pût suffire aux besoins de toute sa famille.

Pour soulager ses frères dans le mallieur, il se dépouillait lui-même de tout, leur distribuait son linge et la meilleure partie de ses vêtements, leur donnait tout ce qu'il avait d'argent, quelquefois même le repas qu'on lui avait préparé ; et, quand on lui en faisait reproche : « Le « pauvre à qui je l'ai donné, disait-il, en avait grand « besoin, et moi, je puis parfaitement m'en passer : un « peu de pain et un peu de vin me feront un repas déli- « cieux. » 11 faisait plus encore, il leur donnait ses sueurs, et ne craignait pas de se livrer pour eux aux travaux les plus pénibles. M. Stewart, écrivain protestant de Boston *, en cite un trait frappant qu'il appelle singulièrement caractéristique de monseigneur de Cheverus, et qu'il dit tenir du témoin oculaire qui surprit l'évêque sur le, fait.

Il y avait à Boston, dans la rue Water, une pauvre catholique affligée d'une maladie chronique qui, la rendant incapable de tout travail, l'avait mise hors d'état de pourvoir à sa subsistance. M. de Cheverus, qui la visitait exactement et pourvoyait à tous ses besoins, lui avait envoyé du boi>; de chaufrage pour la prémunir contre les froids de l'iiiver, qui est très rigoureux à Boston. Ce bois était dfpuis plusieurs jours à la porte de la malade, sans utilité pour elle tant qu'il n'était pas scié et prêt à mettre au feu, lorsqu'un matin, plusieurs heures avant l;i [«(iiilf du jour, un voisin* fliscerne le hniit d'une scie

• Appendice de la traduction anglaise de la Vie de M. dp Cheverus, p. 370.

* Celui-là ojême qui a racouté le Ir.iit à M. Siewart.

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dans la rue : étonné d'entendre travailler à une heure si insolite, il se lève, sort de sa maison et s'approche de la porte de la pauvre femme pour voir qui donc était à l'ouvrage de si grand matin. C'était l'évêque de Boston ! Surpris d'une découverte si inattendue, et en même temps affligé de voir son évéque s'abaisser au travail d'un homme de peine, celui-ci veut prendre la scie et couper le bois lui-même. « Non, répliqua l'évêque, lais- « sez-moi faire. Ce bois est resté ici plusieurs jours ; « j'espérais que quelque homme de cœur le scierait par « pitié pour cette pamTe femme ! on n'en a rien fait : « j'ai donc dû m'en charger moi-même, afin qu'on ne « pût point dire qu'il ne s'était pas trouvé dans tout mon « troupeau un seul homme pour faire un acte d'huma- « nité envers une sœur souffrante, et j'ai dû le faire la « nuit, parce qu'il n'eût pas été bienséant pour mon « caractère d'aller en plein jour à travers les rues mon « chevalet et ma scie sur les épaules. » L'évêque, après ce peu de mots, continue son travail ; l'homme insiste pour le remplacer : « Allons, » dit le prélat, prenant le ton de la plaisanterie, comme pour adoucir l'amertume du reproche qu'il venait de faire, « allons, retirez-vous, « je ne permets jamais à personne de se mettre entre « mon ouvrage et moi ; » et, malgré toutes les instances de son interlocuteur, il continua jusqu'à ce que tout le bois fût scié ; après quoi, remettant son chevalet et sa scie sur ses épaules, il s'en retourna chez lui avant l'heure où le peuple commence à circuler dans les rues. Après ces traits de bonté, qui ne sont que quelquesuns entre mille, on conçoit sans peine l'amour des fidèles de Boston pour leur évêque : il rappelait tout ce que l'antiquité nous offre de plus touchant en ce genre. Comme les fidèles d'Antioche donnaient à leurs enfants

le nom de saint Mélèce, leur évêque, la plupart des parents voulaient que leurs enfants, au baptême, reçussent le nom de Jean, parce que c'était celui de M. de Gheverus. Un jour même il arriva à ce sujet un trait assez plaisant. I.e prélat ayant demandé, selon l'usage, au parrain et à la marraine : Quel nom voulez-vous donner à cet enfant ? — Jean-Cheverus , évêque , répondirent-ils. — Pauvre enfant, repartit alors l'évêque. Dieu te préserve jamais de le devenir !

Ce n'était pas seulement parmi les fidèles que la vie apostolique de M. de Gheverus lui conciliait l'estime et rafîection universelles ; c'était même parmi les ministres des diverses sectes, et ce sentiment était si profond, qu'ils allaient quelquefois jusqu'à l'inviter à prêcher dans leurs temples *. L'évêque de Boston, se rappelant que saint Paul avait prêché dans les synagogues aussi bien que dans les assemblées des chrétiens, acceptait avec reconnaissance et choisissait toujours pour sujet de son discours quelque dogme de l'Eglise catholique ; mais il le traitait avec tant de tact, de modération et d'à-propos, que, loin d'offenser personne, il laissait son auditoire content, les uns convaincus, les autres ébranlés, tous désabusés de quelques préjugés. C'est ce que nous apprend, du moins en [)artie, un journal protestant rendant comptfî d'un sermon que le prélat avait prêché dans une église presbytérienne : « Il est certain, dit-il,

' Nous n'entendons pas parler ici des ministres de Boston, qu no firent jamais cet honneur à M. de Gheverus, mais des ministres des autres villes de la Nouvclle-Auf,'leterre : « Sans parler des autres exemples qui m'ont été rapportés, dit M. Stewart dans son Apfjenflire, p. 380, je sais positivement que l'évoque du rit anglican de Uristol, dans l'État de Rhode-Island, l'invita à prêcher, et qu'en sa iiréseiice, on s'en souvient encore, il prêcha sur les doctrines catholiques. »

« que ses discours sont très propres à détruire les pré- « jugés contre les catholiques...; et la modération, l'af- « fection même avec laquelle il parle des hommes d'une « croj^ance étrangère à la sienne, fait un contraste frap- « pant avec le langage furieux et colère qui déshonore « quelquefois les chaires protestantes. » Telle était, en effet, la méthode de M. de Cheverus : quoique s'adressant à des hommes d'une communion différente, il n'avait à la bouche que des paroles d'affection et de bonté, comme il n'avait dans le cœur que charité et bienveillance. A son air, à sa voix, à tous ses accents, l'auditoire sentait que c'était un ami qui leur parlait, et un ami non seulement sincère, mais tendre et dévoué, qui leur voulait tout le bien possible ; et cette disposition leur rendait sa parole aimable, lui ouvrait le chemin de tous les cœurs. Dans le cours de la discussion, il s'attachait à ne rien laisser échapper qui pût blesser, jamais un reproche ou une invective contre ses adversaires, jamais un air de triomphe de la faiblesse de leur logique ou de la futilité de leur système ; il louait, au contraire, en eux tout ce qu'il y découvrait de bon et d'estimable, vantant dans les uns l'austère probité, la sévère morale dont ils faisaient profession, dans les autres la décence de leur église, la fidéhté à observer le jour du Seigneur. Il portait même l'attention jusqu'à éviter dans ses discours l'apparence d'une controverse ou d'une réfutation, parce que, disait-il, dans toute contestation l'amour-propre se met toujours de la partie, et il a pour principe de ne jamais s'avouer vaincu : pour cela, prévenant les objections, il en donnait ordinairement la réfutation sous la forme de preuve ou d'exposé de son sujet, sans mênnï les énoncer. Voici quelle était sa marche : il commençait par exposer clairement l'état de la question, expli-

quant avec netteté la vraie doctrine de l'Eglise et éliminant tous les faux sens par lesquels les hérétiques l'ont travestie pour pouvoir ensuite la décrier ; puis il présentait ses preuves sous une forme si simple, si naturelle, avec des raisons si accessibles aux intelligences les plus communes, qu'aucun effort d'esprit n'était nécessaire pour en saisir la puissance. Il s'attachait surtout aux preuves qui parlent au cœur, montrant tout ce qu'il y a d'aimable et de touchant, de noble et de digne de Dieu, dans les croyances catholiques ; et plus d'une fois il avait éprouvé les heureux effets de cette méthode. Quelques exemples nous feront encore mieux comprendre sa manière ; c'est de sa bouche même qu'ils ont été rccueiUis. Il s'était proposé de prêcher un jour sur l'adoration de la croix ; il commença par bien expliquer que, dans ce culte, Jésus-Christ Dieu-Homme est le seul qu'on adore, et qu'on n'honore sa croix que comme l'image qui nous le représente ; puis, venant à sa thèse : « Sup- « posons, leur dit-il, qu'un homme généreux, vous voyant « près de succomber sous le fer d'un ennemi, se jette « entre vous et l'assassin, et par sa mort vous sauve la « vie : un peintre, frappé de ce trait d'héroïsme, tire le « portrait de cet homme généreux et vous le présente « baigné dans son sang, couvert de plaies. Que faites- « vous alors ? vous vous jetex dessus avec amour et « reconnaissance, vous y collez vos lèvres, vous l'arro- « sez de vos larmes, et votre cœur n'a pas à votre gré « des sentimf.'uts assez vifs. Mes frères , voilà tout le « dogme catholique de l'adoration df la croix ; ce n'est « pas ici à l'esprit à discuter, c'est au cu'ur <à sentir tout « ce que doit lui ins()irer l'image de son Dinu mort pour « lui sauver la vie. » A ces mots, tout l'auditoire est saisi, le prédicateur prend le crucifix , et les protestants ,

oubliant leur sèche controverse, vont baiser avec larmes et amour la croix du Sauveur.

Un autre jour, M. de Cheverus, ayant à prêcher dans un temple protestant, prit pour texte ces paroles de Notre-Seigneur : Ceci est mon corps, ceci est mon sang '. Sur quoi il établit ces trois points : que la présence réelle de Jésus-Christ dans TEucharistie est le dogme le plus clairement énoncé dans l'Écriture, puisque le langage humain n'a pas d'expressions plus intelligibles pour le faire entendre ; le plus digne de Dieu, puisque c'est le mystère d'amour le plus touchant, et que rien n'est plus digne de Dieu, que de porter l'amour pour les hommes jusqu'à l'incompréhensible ; enfin le plus moral, puisque rien n'est plus propre à faire comprendre à l'homme l'éminente sainteté dans laquelle il doit conserver son corps et son âme, qui, par ce mystère, deviennent le temple vivant dd la divinité. Cette vérité ainsi présentée fit une telle impression sur les protestants, qu'on les entendit dire au sortir du sermon : « Nous ne pensions « pas que les catholiques eussent de si fortes raisons en « faveur de leurs croyances. » Un ministre même en fut si vivement frappé, qu'il n'eut qu'une objection à faire à l'évéque : « Si ce que vous venez d'établir est vrai, lui « dit-il, vous devez donc être plus pur qu'un ange, vous M qui recevez tous les jours un Dieu. » A ces mots, disait M. de Cheverus en racontant cette histoire, « la rougeur « me monta au front, je baissai les yeux et je me tus. » Toutefois, dans ses diverses prédications, l'évéque de Boston remarquait que la discussion des dogmes particuliers de nutre croyance opérait peu de fruits solides, parce que les éclaircissements donnés sur un point lais-

» Matlh., XXVI, 2G et 28.

saient toujours carrière à l'esprit pour chercher des difficultés sur un autre point; le lieu du combat était déplacé, mais l'ennemi était toujours debout et les armes à la main. C'est pourquoi il s'attachait le plus souvent à établir et inculquer, en toutes les manières possibles, la nécessité d'une autorité enseignante, pour fixer la foi du savant comme celle de l'homme peu instruit. C'était là selon lui, le point capital duquel dépendait toute la controverse. Pour en convaincre les protestants, il leur répétait souvent dans les discours qu'il leur adressait du haut de leurs chaires cette parole simple, mais qui produisait toujours un grand fruit : « Tous les « jours, mes frères, je lis comme vous l'Écriture sainte, « je la lis avec réflexion et prière, en invoquant l'Esprit- « Saint; et cependant presque à chaque page je suis « arrêté par des choses que je ne comprends pas : j'ai « besoin de l'autorité de l'Église pour m'en indiquer le « sens et fixer ma foi à ce sujet. » Et l'auditoire faisait aussitôt l'application : « Si M. de Ghoverus, qui est bien « plus feavant que nous, ne comprend pas toute l'Écriture « sainte, comment nos ministres nous disent-ils qu'elle « est pour chacun de nous une règle de foi parfaitement « claire, intelligible par elle seule sans aucun secours « étranger? » De là, l'habile controversiste, après leur avoir fait sentir que le plus grand nombre des hommes ne peuvent point décider par eux-mêmes sur le détail des dogmes, leur montrait la sagesse divine venant au secours de la faiblesse humaine par l'institution d'une autorité enseignante, qui, tirant son origine de Jésus- Christ et des apôtres, est parvenue jusqu'à nous par une suite non interrompue de pasteurs, professant toujours et partout la inèiiii' duclriiic sans aucune variation. Ces instructions faisairiit un tel (.'fliH, qu'un iniiiistrc lui dit

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un jour : « Je conviens avec vous que, le cliristianisnie « admis, le catholicismo en est une conséquence rigou- « reuse ; si je croyais à Jésus-Christ, je serais obligé en « bonne logique de croire à l'Église romaine ^ » Les ministres des diverses sectes avaient peine également à se dissimuler cette vérité ; en se disputant entre eux, ils se prouvaient fort bien lun à l'autre qu'ils avaient tort, et ils finissaient presque toujours par se dire : « De quel « droit voulez-vous soumettre ma raison à la vôtre? Si je (c voulais soumettre ma raison à quelque autorité, j'em- « brasserais la religion de l'évêque de Cheverus ; au « moins celle-là a pour elle l'autorité la plus imposante « qui soit sur la terre. »

Outre ces discours adressés au peuple, M. de Cheverus eut plusieurs fois des conférences avec les ministres protestants, et toujours il en sortit victorieux : il pressait vivement ses adversaires, mais néanmoins avec calme et sang-froid, et répondait à leurs injures par une parole toujours aussi douce que convaincante, aux argumentations les plus propres à dépiter le bon sens, tantôt par une rétorsion piquante, tantôt par une raillerie instructive. Un jour, un ministre méthodiste, argumentant contre lui, s'avisa de réunir, pour prouver sa thèse, des textes de l'Écriture sainte qui n'avaient aucun rapport l'un avec l'autre, et de tirer de cette combinaison de textes incohérents une conclusion qu'il présentait d'un ton victorieux : « Qu'avez- vous à répondre à cela? »

' M. Slewart, dans sou Appendice, p. 386, a la franchise davuuer que, reyardaut ce fait comme une fausseté palpable, il n'avait pas pensé à faire des recherches à ce sujet, mais qu'en prenant des renseignements sur d'autres parties de cette vie il a rencontré un protestant de haute considération, qui lui a assuré avoir entendu rapporter ce fait à M. de Cheverus lui-même ; et il cite le ministre qui a proféré cette parole remarquable.

s'écria-t-il. L'évêque, sans s'émouvoir, repartit avec calme : « N'avez-vous pas lu dans l'Ecriture que Judas « se pendit ? Eh bien, ajouta-t-il en riant, il est dit aussi « dans l'Ecriture : Allez, et faites de même. » Cette saillie fit rire l'assemblée, et fît comprendre à tous, mieux qu'aucun raisonnement, l'absurdité des argumentations du ministre et l'abus étrange qu'il faisait de l'Écriture sainte. Ainsi, M. de Gheverus, par la sagacité de son esprit et l'étendue de ses connaissances, réduisait au silence les ministres des diverses sectes ; et c'était une opinion générale chez les protestants, que Vévêque de Cheverus avait plus de science que leurs ministres : seulement ils ajoutaient, pour leur justification, que sa science était une science humaine et profane, tandis qu'eux avaient la science de l'Esprit-Saint.

Aux discours et aux conférences sur la religion, M. de Gheverus joignait même quelquefois des articles dans les feuilles pubhques, et faisait entendre sa voix à cette tribune que les temps modernes ont élevée au milieu des natioiis, pensant que le même canal qui portait aux peuples l'erreur et le mensonge devait leur en porter la réfutation. Un Américain, qui avait voyagé en ItaUe avec les préventions hostiles qu'y portent tant d'autres, avait consigné tous ses préjugés contre l'Église romaine dans deux lettres adressées à un journal périodique, V Anthologie mensuelle de liuslon. Il s'y permettait de calomnier la doctrine des catholiques sur les indulgences, de les plaisanter sur le culte des reliques, de les accuser de persécution et d'intolérance. M. de Gheverus répondit dans le inèine journal à ces trdis chefs d'accusation, non seulement sans aigreur, mais d'une manière aussi aimable que convaincante, « Vous nous présentez, « lui dil-il, les indulgences connue des permissions de

pécher qui s'achètent à prix d'argent ; et oîi avez-vous lu une pareille absurdité ? Qui vous a raconté une telle fable? Si vous aviez rencontré quelques gueux ignorants aux environs de Lorette, et que vous leur eussiez demandé si les indulgences les autorisaient à s'enivrer, à voler, ils vous auraient regardé avec étonneinent, et peut-être vous auraient pris, vous, chrétien, pour un infidèle. Qu'est-ce donc que les indulgences, me demanderez-vous? Les indulgences, selon nous, ne sont autre chose qu'une rémission, en tout ou en partie, de la peine temporelle que, d'après les canons et les enseignements de l'Eglise, les pénitents doivent subir pour leurs péchés ; et cette indulgence ou rémission ne peut valoir qu'à ceux qui, sincèrement repentants, fermement résolus de se corriger, ont fait une humble confession de leurs fautes, restitué le bien mal acquis, pardonné à leurs ennemis. Telle est, monsieur, notre doctrine, telle que vous la trouverez dans les écrivains catholiques de toute langue et de toute nation, telle que l'a pratiquée l'Église depuis son origine. Saint Paul met en pénitence un homme coupable d'inceste ; et l'année suivante, il lui accorde l'indulgence ou la remise de la peine. Saint Ambroise à Milan soumet l'empereur Théodose à une pénitence publique, et six semaines après, le jour de Noël, il lui accorde l'indulgence plénière et l'admet à la communion. Nous-mêmes nous publions des indulgences dans notre église de Boston ; et, si par là nous donnons des permissions de pécher, que notre église soit renversée, qu'il n'y reste pas pierre sur pierre, et que tout catholique romain soit banni de cette terre hospitalière. Mais j'ose dire, monsieur, que vous nous faites la justice de croire qu'au lieu d'encourager le crime nous faisons tous nos

« efforts pour le prévenir, et avec l'aide de Dieu ce n'est « pas sans succès. Si je suis bien informé, le nom du (( respectable voyageur auquel je réponds est inscrit « parmi les bienfaiteurs de notre église : je le proclame « avec plaisir et reconnaissance, et je me sens heureux « de lui assurer qu'il n'a pas contribué à fonder une « école de corruption et d'idolâtrie. »

Après avoir répondu ainsi au premier chef d'accusation , l'habile apologiste du catholicisme passe au deuxième, le culte des saintes reliques ; et, comme il savait que le voyageur était un amateur de l'antiquité, il fait appel à ses propres sentiments pour venger la foi romaine. « Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous « raconter une anecdote qui peut-être vous réconciliera « avec les honneurs que nous rendons aux reliques et « anciens monuments de notre religion. Le célèbre poète « français, l'abbé Delille, voyageant en Grèce, écrivait « d'Athènes à une dame de Paris : Ayant aperçu une « fontaine de marbre dans la basse-cour d'une maison « particulière, je m'en approchai ; et, reconyiaissant à sa « belle sculpture que c'était un reste d'un ancien et ma- « gnifique tombeau, je me prosternai, je baisai le marbre « à plusieurs reprises, et, dans Venlhousiasme de mon « adoration, j'en vins à briser le seau d'un domestique « qui avait eu l'irrévérence de venir y puiser de l'eau. « La première fois que j'entrai à Athènes, les plus petites « pierres détachées d'anciennes ruines étaient choses « sacrées à mes yeux, et je remplis toutes mes poches des « petits morceaux de marbre sculpté que je pouvais trou- « ver. Telle était la vénération de l'abbé Delille pour « l'antiquité païenne; et vous-même, monsieur, qui êtes « un amateur de la belle littérature, un admirateur de la « savante antiquité, vous avez dû ressentir quelque chose I

« du même enthousiasme en foulant sous vos pieds cette « terre classique où Yirgile et Horace ont fait entendre « leurs chants mélodieux, où Gicéron a prononcé ses « belles harangues, où Tite-Live a écrit son histoire, et « en contemplant tous ces magnifiques restes de l'an- « cienne Rome. Eh quoi donc ? n'y aura-t-il qu'à l'égard « des restes de l'antiquité religieuse et sacrée que toute « espèce d'enthousiasme devra être improuvé? On est « saisi de respect pour un marbre antique, et on ne le « sera pas pour les ossements des fondateurs de la foi ou « pour ce qui a servi à leur usage ! »

Mais où M. de Cheverus est plus remarquable, c'est quand il venge l'Église romaine de l'accusation d'intolérance, et des préventions du voyageur qui soutenait que chez les catholiques la persécution est érigée en dogme. « Si vous aviez visité à Rome, lui 3it-il, les cardinaux « ou autres membres de l'Eglise romaine, vous auriez « trouvé en eux la politesse de gens bien élevés ou l'ai- « mablo charité de vrais chrétiens. Aucun d'eux ne vous « aurait traité d'infidèle, quoique vous voyant prévenu « contre la religion qu'ils professent par conviction, et « leur conduite seule vous aurait prouvé que la persécu- ' « tion n'est point un de nos dogmes. Vous alléguez en « preuve Jean Hus; mais, monsieur, Jean Hus, s'il vivait, « ne serait pas toléré dans cette terre de liberté et de « libéralisme. Ses doctrines étaient essentiellement incom- « patibles avec la paix de la société, avec l'existence « même de tout gouvernement civil ; et les effets en « furent une preuve palpable : il bouleversa son pays « par des séditions violentes auxquelles il prit lui-même « une part active ; le maire de Prague, les magistrats et « les prêtres furent massacrés, et son épouvantable fana- « tisme révolutionnaire inonda de sang pendant plusieurs

« années les plaines de la Bohême. Vous alléguez ensuite « la Saint-Barthélémy. J'abhorre aussi cordialement que « vous, monsieur, ces horrible scènes de sang et de per- « fîdie :

Excidat illa dies œvo, nec postera credant Saecula.

« Mais que le blâme tombe où il est dû, sur la noire « vengeance de Charles IX et l'ambition effrénée de la « très coupable Catherine de Médicis. Ils prétendirent se « justifier en disant que les huguenots étaient sur le « le point d'exécuter le coupable complot de renverser « et changer le gouvernement : cette justification, telle « quelle, est au moins une preuve sullisante qu'ils « n'osaient alléguer la religion ni pour motif ni pour « excuse de leur conduite. Non seulement ce barbare « projet fut tramé sans la participation du clergé fran- « çais, mais les membres du clergé furent les premiers « à s'opposer à son exécution et les plus chauds à le « réprouver. On se souvient en particulier de l'évêque de « Lisieux, Hennuyer, qui s'opposa de tout son pouvoir « au décret royal, et fit au gouverneur de la province « cette belle réponse : C'est le devoir du bon pasteur de « donner sa vie pour ses brebis; les protestants de mon « diocèse sont mes brebis, quoique égarées, et je suis « résolu de courir tous les hasards pour les protéger. " Tels furent nos dignes et charitables prélats, et leur « I(juange retentit encore aujourd'hui dans toutes nos « éf,'hses ; preuve que la persécution ne fait pas partie de « notre doctrine : je sais, du reste, que nos frères pro- « testants ne le croient pas.

" yr)us |p dirais-je, monsieur, ce n'est pas chez les « catholiques que se trouvent les persécuteurs, mais

« bien chez les protestants. Auriez-vous quelques doutes « à ce sujet? lisez, je vous prie, l'éloquent discours de <i l'iinniortel Burkc aux électeurs de Bristol en 1780, « et jugez vous-même; ou plutôt, monsieur, je m'enrap- « porte à votre équité et votre candeur : peut-on adres- « ser avec quelque apparence de raison l'épithète de « persécuteurs aux catholiques des États-Unis? Vos « honorables ancêtres ont fui non devant la persécution « du papisme, mais devant la persécution protestante, « et ont été obligés de se réfugier ici, où ils ont eu « pleine liberté de montrer ce qu'était l'esprit de leur « secte. Lord Baltimore lui-même, catholique romain, « aussi bien que ses compagnons, s'enfuit devant la « même persécution. Voyez-les s'établir dans le Mary- « land, et quelles preuves ils donnent de l'esprit persé- « cuteur du papisme : ils ouvrent un asile, donnent pro- « tection, accordent les mêmes privilèges civils aux « chrétiens de toute secte et dénomination. Un spectacle « bien extraordinaire, dit le docteur Morse dans sa Géo- « graphie, fut donné en ce temps-là (année 1656) sur les « terres colonisées : on vit les congrégationalistes ne « pouvant pas tolérer dans le Massachussets les épisco- , « paux et toutes les autres sectes, les épiscopaux leur « rendant la pareille dans la Virginie, et les catholiques « romains seuls tolérant et protégeant tout le monde. La « Virginie faisait des lois sévères contre les puritains et « défendait toute prédication à leurs ministres, et ils « étaient réduits à émigrer dans le Maryland parmi les « catholiques. Telles sont mes preuves, monsieur; jugez « vous-même si nous sommes animés d'un esprit persé- « cuteur, et donnez-moi votre décision, je consens à en « passer par là. »

Il était difficile, sans doute, de réfuter plus victorieu-

102 VIE DU CARDINAL DE ClIEVERUS.

sèment le reproche d'intolérance et de persécution : toutefois cette réfutation pouvait avoir quelque chose de pénible pour celui auquel elle s'adressait ; en inculpant ses ancêtres, on semblait l'inculper lui-même ; et il est touchant de voir comment M. de Gheverus adoucit et corrige ce que la nécessité de se justifier l'avait forcé de dire : « Je sais, monsieur, ajoute-t-il en finissant, que les « enfants n'ont pas hérité de l'esprit de persécution de « leurs pères : notre église en cette ville est un monu- « ment permanent de leurs dispositions bienveillantes et <c amicales, et la personne qui vous écrit est fière de cette « amitié, reconnaissante des attentions délicates de plu- « sieurs d'entre eux. Nous, catholiques romains, nous « avons une affection sincère pour ce pays et ses habi- « tants ; et, loin de haïr nos frères pour leurs opinions « religieuses, nous ne souhaitons que de trouver l'occa- « sion de leur rendre tous les services qui sont en notre « pouvoir. »

De tant de discours, de conférences et d'écrits, l'évêque de Boston recueillit des fruits consolants : plusieurs protestants ne se bornèrent pas à voir la lumière de la vérité qu'il présentait si claire à leuTrs yeux ; ils eurent la générosité de la suivre, et embrassèrent la religion catholique. C'est ce que nous atteste M. Snow lui-même dans son Histoire de Boston * : « Sous l'évêque Cheve- « rus, nous dit-il, l'Eglise catholique de cettt; ville crut « en nombre et en considération : des citoyens nés à « Boston et des étrangers établis parmi nous s'y agré- « gèrent, et lui firent honneur par leurs vertus. » Les ministres de diverses sectes, témoins de ces conversions, tentèrent peu d'user de représailles et d'accroître leur

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