IL EST NOMMÉ ÉVÈQUE DE MONTAUBAN
qu'il avait adoptée ; il avait même marqué le lieu de sa sépulture à côté de son illustre ami M. Matignon, s'attendant que Dieu l'appellerait bientôt à lui, et considérant avec calme son départ de cette vie.
Mais quelque chose de pire que la mort, pour une âme comme la sienne, lui survint : c'était un état maladif qui ne lui permettait plus de suffire à tous les besoins. Souffrant alors de tout ce que souffrait la mission qui lui était confiée, il pensa à céder sa place à un autre, qui, ayant une santé meilleure, pourrait rendre son ministère plus utile, et à se retirer au sein de sa famille pour terminer une existence qu'il croyait toucher à sa fin. Il s'en ouvrit à quelques amis de France qui le pressèrent d'exécuter son dessein. Toutefois, comme il sentait la gravité de cette démarche, il ne précipita rien ; et il y avait trois ans qu'il laissait dormir au fond de son âme cette pensée, lorsqu'il reçut, au commencement de 1823, une lettre du prince de Groy, grand aumônier de France, qui lui annonçait sa nomination à l'évêché de Montauban. M. Ih'de de Neuville, ambassadeur de France aux États-Unis, avait vu avec douleur dépérir la santé de l'évêque de Boston ; et convaincu, d'après l'avis des médecins, qu'un climat plus doux la rétablirait, et conserverait à la religion un si digne prélat, il avait, à son retour à Paris, entretenu le roi du rare mérite de M. de Cheverus, engageant ce prince à le rappeler et à le rendre au royaume auquel il appartenait déjà par sa naissance. Louis XVllI, entrant avec em[)ressement dans les vues de son ambassadeur, nomma aussitôt révéque de Boston au siège de Montauban, et chargea le grand aimiônier de lui notifier cette ordonnance. Sa lettre était fies plus pressantes : « J'ai tous les motifs de croire, lui « disait le grand aumônier, que la divine Providence a
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« dicté ces dispositions pour sa gloire et le bien de « l'Église. Sa Majesté, comptant sur votre empressement « à répondre à la haute confiance qu'elle a en votre « piété, votre zèle et votre dévouement à sa personne, « verrait avec satisfaction que votre départ pour le con- « tinent eût lieu immédiatement. » Le prince de Groy le pressait lui-même avec instance de partir sans retard, lui ajoutant que le nonce de Sa Sainteté à Paris se chargerait de régulariser sa démission de l'évêché de Boston, et procéderait aux informations canoniques pour son nouveau siège. A la réception d'une lettre aussi inattendue, la surprise fut le premier sentiment de M. de Gheverus, mais bientôt elle fit place à d'autres sentiments, qui se combattirent au fond de son cœur et le jetèrent dans l'agitation la plus violente. La pensée de rentrer dans sa famille, qui lui avait tant souri d'abord, ne se présenta plus à lui sous une forme si douce, au moment de passer du projet à l'exécution : l'amour de la patrie, la volonté du roi, la difficulté de continuer une mission si pénible, parlaient bien en faveur de la France ; mais son troupeau chéri qu'il fallait abandonner, la religion à laquelle il sentait que, malgré ses infirmités, il pouvait encore être utile, ses prêtres désolés, qui, informés de la lettre reçue, voulaient le suivre en quelque lieu qu'il allât, son couvent d'Ursulines dont il allait compromettre l'existence, tant «le larmes enfin qu'il allait faire couler, parlaient encore [)lus fortement à son cœur : ce combat intérieur fut si violent, que pendant plusieurs jours il ne put que pleurer et prier, sans être capable de prendre aucune résolution. Dans cet état pénible, il consulta rarchevêque de Uailimore et les Sidpiciens fie Montréal, en particulier .M. |{()ux, suj)éricur du séminaire, <l;uis [c(picl il avait la
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plus entirro confiance. Leur avis unanime fut qu'il devait rester ; c'en fut assez pour le déterminer, et il écrivit aussitôt au grand aumônier pour lui exjirimer sa reconnaissance et les raisons de son refus ; c'étaient les mêmes qu'il avait exposées autrefois au saint-siège pour empêcher sa translation à l'archevêché de Baltimore. « D'après « ces raisons, ajouta-t-il, monseigneur Maréchal fut alors « nommé à ma place, l'EgUse de Baltimore y gagna; une « nouvelle nomination, que je vous supplie de faire, pro- « curera le même avantage à l'église de Montauban. Si « Sa Majesté, disait-il ensuite, me permet, comme je l'en « conjure, de rester ici plus longtemps, cet établissement (( s'affermira ; et mon troupeau et tous les habitants de « Boston béniront le nom du roi de France. Ils voient « tous les jours chez moi son portrait à côté de celui « de son frère martyr; et ils veulent lui devoir la « prolongation de mon séjour ici. Ils savent que les rois « de France ont toujours été disposés à favoriser les mis- « sions, comme le dit si bien le chapitre ix du quatrième « livre du Génie du Christianisme *, que je leur ai traduit « et lu en chaire. Oserais-je espérer que Sa Majesté me
• Presque toutes les missions françaises furent établies par Colbert et Louvois... Les pères Fontenay, Tachard, Gerbillon, etc., furent envoyés aux Indes par Louis XIV... Cest aux missionnaires que nous devons l'amour que les sauvages portent encore au nom français dans les forêts de l'Amérique. (Génie du Christ., liv. IV, chap. I, IV<= part.) C'était un juste sujet d'orgueil pour l'Europe, et surtout pour la France, qui fournissait le plus grand nombre de missionnaires, que de voir tous les ans sortir de son sein des hommes qui allaient faire éclater le miracle des arts, des lois, de l'humanité et du courage dans les quatre parties de la terre. De là provenait la haute idée que les étrangers se formaient de notre nation et du Dieu qu'on y adorait. Les peuples les plus éloignés voulaient entrer en relation avec nous ; et l'ambassadeur du sauvage de l'Occident rencontrait à notre cour l'ambassadeur des nations de l'aurore. {Ibid., chap. ix.)
« pardonnera de faire ce que je crois devant Dieu être <( mon devoir ? » Cette lettre et ?on contenu furent aussitôt portés à la connaissance des habitants de Boston, qui tous étaient inquiets, désolés par la crainte de perdre un pasteur si cher; et pour en mieux assurer le succès, plus de deux cents protestants des principaux de la ville y joignirent leurs instances et leurs réclamations : « Nous nous réjouissons, disaient-ils dans leur lettre, que « le très grand mérite de Monseigneur de Cheverus soit « apprécié par son souverain, et que ses vertus mises au « grand jour lui aient mérité sa nomination au siège de « Montauban. Si ce changement était conforme à ses « désirs, nous garderions un morne silence; si c'est la « volonté de son roi d'associer à l'Eglise de France un « prélat si distingué, il ne nous convient pas de nous y « opposer : mais si cette translation tient au principe « d'utilité, nous pouvons dire avec certitude que mon- « seigneur de Cheverus ne peut être placé dans aucun « endroit du monde où son influence spirituelle, morale « et sociale, puisse être aussi étendue qu'elle l'est ici. Il « nous est impossible de faire comprendre par fies « paroles combien son gouvernement, par rapport à tous « ceux qui dépendent de son autorité apostolique, est « parfait, aimable et bienfaisant : nous le regardons « comme une bénédiction et un trésor pour notre société, « nous ne pouvons supporicr l'idée de nous en séparer; « et, sans être injustes envers les autres, nous pouvons « aflirmer (pic, si un nous le retire, il ne pourra jamais « (Mre remplacé. » Cette lettre si honorable pour M. de Cheverus partit [tour Paris en même tomps (pio lu siennf ; mais ni Tune ni lautre ne mit dans son Ame l.i paix et If iMinhi'iir. lie sacrifice (pi'il venait de faire de l;i France élyil une pluie cpii saignait, et en même temps il