SES ANXIÉTÉS SUR SON RAPPEL EN FRANCE
appréhendait que le roi ne fit des instances auxquelles il fallût obéir. « J'ai le cœur déchiré, écrivait-il peu après « à M. Hyde de Neuville, mais je me crois obligé pour le « bien de la religion et même pour l'honneur du nom « français à ne pas abandonner mon poste. Si vous aviez « été témoin des combats que j'ai éprouvés, si vous con- « naissiez exactement ma situation et celle de mon dio- « cèse, vous me pardonneriez mon refus, j'en suis sûr : « j'ai exposé dans ma lettre au grand aumônier les rai- « sons qui le motivent : je serai malheureux jusqu'à ce « que j'apprenne qu'elles ont été trouvées suffisantes. » Cependant M. de Cheverus ne laissait pas voir tout ce qui se passait au dedans de lui ; il paraissait calme, et ne se montrait occupé qu'à rassurer ses chers catholiques et ses nombreux amis ; il leur promettait de ne point les abandonner, et continuait ses travaux autant que ses forces le lui permettaient. La lettre qu'il craignait ne se fit pas longtemps attendre : le roi n'accepta point le refus, et chargea son grand aumônier d'insister avec force pour un prompt retour en France. Celui-ci écrivit donc aussitôt une nouvelle lettre à M. de Cheverus, dans laquelle il faisait valoir : 1° la volonté expresse du roi, qui l'appelait une seconde fois à venir au plus tôt prendre l'administration du diocèse de Montauban ; 2° les raisons de santé qui lui avaient autrefois inspiré le projet de repasser en France, et je suis informé, lui flisait-il, que ces raisons sont toujours les mêmes ; 3° les motifs puisés dans la situation présente du clergé de France. « Etant si loin de nous, ajouta-t-il, vous n'avez (( pas sans doute une idée exacte de cette situation, de " l'affaiblissement de nos ressources après de si longues (( épreuves, de la pénurie des sujets propres aux places « supérieures. Aussi j'ai regardé votre retour comme
« une faveur de la Providence, et un allégement qu'elle « daignait me faire goûter au milieu de toutes mes solli- « citudes. » Il finissait par dire l'affliction profonde qu'avait causée son refus, le déplaisir que ressentirait le roi si son attente était trompée, et les desseins d'en haut qu'il devait reconnaître dans ce concours de circonstances ; d'où il concluait en le pressant de hâter son départ.
Cette lettre arriva à M. de Clieverus dans un moment où il était extrêmement souffrant, où les médecins, après une étude sérieuse de son état, venaient de lui déclarer qu'il était impossible que sa santé supportât un second hiver sous le ciel rigoureux de Boston. La coïncidence de cette déclaration avec les instances si pressantes du roi de France lui parut une indication suffisante de l'ordre de la Providence, et il se décida à partir ; mais ce ne fut point sans les plus cruels déchirements : se séparer de Boston, c'était s'arracher la moitié de son âme, c'était mourir en partie. Aussi, comme si le jour de son départ eût été pour lui un jour de mort, il voulut auparavant, selon ses expressions, exécute?- son testament. 11 donna au diocèse l'église, la maison épiscopale et le couvent des Ursulines, dont il avait la propriété ; il laissa aux évêques ses successeurs sa bibliotlièque, composée des meilleurs 'ouvrages, et qui était roljjct auquel il tenait le plus ; enfin il distribua tout b.- reste de ce qui lui appartenait à ses ecclésiastiques, à ses amis, aux indigents ; et, comme il était venu pauvre à Boston, il voulut en repartir pauvre, sans autre bien que la même malle (|u'il y avait apportée vingt-sept ans auparavant. Il voulait môme y laisser son calice, ses burettes et sa croix, cl il ne se décida à les emporter que sur la remarque qu'on lui fit qu'ils étaient de famille.