‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 39 sur 115 · SON DÉPART DE BOSTON · texte numérisé non relu

SON DÉPART DE BOSTON

En le voyant se dépouiller ainsi, tous les habitants de Boston furent émus jusqu'aux larmes, et plusieurs d'entre eux témoignèrent par des actes généreux combien ils étaient touchés de ce détachement. Un des traits les plus remarquables fut celui d'un marchand épicier, qui, par plusieurs années d'économies et de peines, avait réussi à amasser six mille francs. Cet excellent homme * vint apporter à M. de Cheverus ce fruit de ses épargnes, le conjurant de l'accepter, parce que, lui dit-il, « après que « vous vous êtes dépouillé pour nous, je crains que vous « ne manquiez vous-même, et si je pouvais le soupçon- « ner, cette crainte me rendrait malheureux toute ma (( vie. » L'évêque eut beaucoup de peine à faire agréer son refus, avec sa reconnaissance qu'attestaient son émotion et ses larmes. Touchés de la même crainte que l'homme généreux dont nous venons de parler, plusieurs habitants de Boston, protestants et catholiques, vinrent trouver M. de Cheverus et lui déclarer que tout ce qu'ils avaient était à sa disposition, et qu'il pouvait tirer à vue sur eux, selon ses besoins ; ajoutant qu'ils seraient heureux de tout le bien qu'ils pourraient lui faire, en reconnaissance de celui qu'il leur avait fait, et le conjurant, au nom de l'amour réciproque qui les unissait à lui, d'en user avec eux en toute liberté. Une démarche aussi généreuse toucha M. de Cheverus au delà de ce qu'on peut dire, mais en même temps ne fit qu'accroître sa douleur de se séparer d'hommes si bons et si dévoués. De toutes parts lui arrivaient des regrets, des adieux, des témoignages d'intérêt qui étaient pour son cœur comme autant

' Nous sommes heureux d'avoir découvert le nom de cet excel" lent homme : il s'appelle Jean Macnamara ; il était alors épicier à Boston, rue Broad, et depuis il vint s'établir à Peuobscot- Couuty, dans lÉtat du Maine.

(le nouvelles blessures. « 0 mon Dieu , lui écrivait « l'évêque de Baltimore *, que va devenir l'Église d'Amé- « rique ? Quoique placé à une grande distance de moi, « vous étiez, après Dieu, mon plus ferme appui : me « sera-t-il possible de gouverner la province après votre «départ? » Les journaux, même protestants, exprimaient Jes mêmes regrets : « Ce digne prélat, disaient- « ils 2, a passé près de trente ans parmi nous, et pen- « dant tout ce temps il a inspiré la confiance et le respect « à toutes les classes. L'aménité de ses manières comme « homme du monde, ses talents comme savant, son « indulgence comme évêque, sa vie pure et apostolique, « ont été constamment le sujet de nos éloges : nous « déplorons son départ comme un mallieur public. » Il n'y eut pas jusqu'au geôlier de la prison qui ne pleurât la perte d'un si digne pastevir : il vint, fondant en larmes, lui faire ses adieux, auxquels le prélat répondit avec sa bonté ordinaire : <i Tous ceux qui vous quittent, lui dit- « il, sont enchantés d'être loin de vous ; il n'en est pas « de même de moi, je vous quitte avec peine, et je me « souviendrai toujours de vos bons procédés envers les « pauvres prisonniers. » Les catholiques, comme on le comprend bien, ne furent pas les derniers à lui exprimer leur douleur ; ils la consignèrent dans une adresse touchante, dont nous ne pouvons rap[)ortcr ici que quelques fragments : « Père chéri, lui disaient-ils, permettez à « votre troupeau, pénétré et abattu de douleur, de mettre « sous vos yeux l'humble tribut de sa reconnaissance et « et de son alfection. La nouvelle de votre départ blesse « nos Cij.'urs (l'une |il;iir (|ii(' le Iniips ne guérira jamais.

1 C'i-lii'd ulors Al. Maréchal.

î Gazette du Commerce du Boston.

Page 1