‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 42 sur 115 · SON RETOUR EN P'RANCE · texte numérisé non relu

SON RETOUR EN P'RANCE

s'embarqua à New-York le l""^ octobre, accompagné d'un ecclésiastique français , M. Morauvillé , qui exerçait depuis longtemps le ministère aux États-Unis, et que sa santé forçait de repasser en Europe. Pendant la traversée, il charma le capitaine et tous les passagers par sa bonté et l'affabilité de ses manières : il y avait parmi eux des hommes de toutes les religions, calvinistes, luthériens, anabaptistes, sociniens, et plusieurs même sans aucune religion ; néanmoins ils le prièrent tous de prêcher, et chaque dimanche il leur fit la prière en con>mun , leur lut l'Évangile , qu'il accompagna d'une instruction adaptée aux besoins de ses auditeurs. Tous écoutaient avec attention et respect ; et, accoutumés à haïr la religion catholique, ils étaient surpris de s'entendre appeler du doux nom de frères bien-aimés, que cette religion, qui n'est qu'amour, apprend à donner à tous les hommes. Souvent même il prêchait dans la semaine, et leur montrait au ciel le Créateur, « dont les « regards, disait-il, les suivaient à travers cette vaste « solitude des mers ». La Providence, en effet, montra bien qu'elle les accompagnait. Jusqu'à l'entrée de la Manche, la navigation avait été des plus heureuses ; et ils se flattaient d'arriver le lendemain au Havre, quand tout à coup vint les assaillir la plus violente tempête. Le capitaine, après avoir lutté longtemps contre la fureur des vents et la fougue des flots , voyant toutes ses manœuvres inutiles, et le navire, désemparé du gouvernail, emporté violemment contre les rochers qui bordent la côte , vient avertir du danger l'évêque de Boston comme l'âme la plus forte et la plus propre à, ranimer le courage des passagers : « Il y a mille à parier contre (( un, lui dit-il, que nous sommes perdus. » Bientôt le

danger devient plus imminent le bâtiment se trouve en face de deux rochers qui s'élèvent à pic et ne laissent entre eux qu'un étroit passage ; le capitaine hésite, ne sait quel parti prendre ; il y avait quinze heures .qu'il se débattait entre la vie et la mort, et la nuit allait bientôt l'envelopper de ses ténèbres. Dans son désespoir, il se décide à tenter le périlleux passage et à se jeter à la côte à tout hasard. Cette résolution était extrême, elle offrait mille périls de mort ; mais enfin il n'en voyait pas d'autre possible. Il en fait part à Tévêque : celui-ci avertit les passagers de se tenir prêts à tout événement, donne l'absolution aux catholiques, invite tout le monde à prier le souverain maître de la vie et de la mort, et prie luimême avec ferveur. Cependant le bâtiment s'avance, un craquement affreux se fait entendre, le rocher avait entr'ouvert les flancs du navire, qui faisait eau de toutes parts ; tous se croient perdus ; mais heureusement le passage était franchi, la mer descendait, et il ne restait plus que peu d'eau sur le versant du rocher où le vaisseau venait de se briser ; il n'y avait plus aucun péril. Le capitaine, revenu de son efl'roi, se jette, en fondant en larmes, au cou de l'évêque. « Monseigneur, lui dit-il, vos « prières nous ont sauvés ; nous vous devons tous la « vie. » L'évêque aussitôt rassure tous les passagers : plusieurs d'entre eux, revenant en quelque sorte de la mort à la vie, tombent évanouis par l'excès de la surprise et de la joie. M. de Cheverus îes recueille dans ses bras, les porte au rivage, et rien de fâcheux n'arrive à personne : rhose d'autant plus rem.irtpiahle, (\up. de tous les navires assaillis au même (îndinil, par la l(;iiq)ôte, celui où était l'évêque de Boston fui hî seul sauvé ; tous les autres périrent corps et biens. Ainsi M. de Cheverus,

Page 1