LIVRE III
VIE DD CARDINAL DE CHEVERUS DEPUIS SON RETOUR EN FRANCE EN 1823 JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830.
M. de Cheverus était enfin rendu à la France, et autant fut vive son émotion en se revoyant sur la terre natale, autant fut douce et précieuse à tous ceux qui le connaissaient la nouvelle de son arrivée. Il se rendit d'abord à Auderville, où était l'église la plus voisine, pour y célébrer la fête de la Toussaint, qui tombait le lendemain. Epuisé de fatigues, il ne jiut dire qu'une messe basse; mais le jour suivant, qui était un dimanche, il officia à la grand'messe et prêcha à vêpres. Le lundi il rerut la visite de tout le clergé des environs, (jui, informé de sa venue par la renommée, s'était empressé de venir offrir ses hommages à un prélat si vénéré ; et le mardi \ novembre il partit pour Cherbourg. Il fut accueilli avec honneur dans toutes les paroisses qui se trouvent sur la route, et forcé de s'arrêter de distance en distance pour f procurer aux pasteurs et aux peuples le bonheur qu'ils enviaient de le posséder quelques instants et d'être bénis par lui. Arrivé à Cherbourg vers le soir, il se rend au presbytère, où étaient réunis une quinzaine d'ecciésias-
ACCUEIL qu'il reçoit. 139
tique? pour la tenue des conférences de théologie que l'évéque de Coutances venait de rétablir dans ?on diocèse. On l'introduit dans la salle de la conférence, et à l'instant tous les prêtres, saisis de joie et pénétrés de respect, tombent à genoux pour recevoir sa bénédiction. Il serait impossible de dire quelle fut à ce spectacle l'émotion de M. de Gheverus : se voir pour la première fois, a])rés trente ans d'absence, dans une réunion si nombreuse d'ecclésiastiques français , dont plusieurs même avaient été ses compagnons d'exil, et les voir tous à genoux à ses pieds, c'était de quoi émouvoir une àme moins sensible que la sienne. Aussi il ne put tenir à ce spectacle, les larmes lui coulèrent des yeux ; il les bénit, et les embrassa tous avec attendrissement.
La nouvelle de son arrivée se répandit promptement dans Cherbourg ; et aussitôt M. le vicomte de Canillac, commandant de la marine, M. le marquis de Frotté, sous-préfet, toutes les autorités, ainsi que tout le clergé, s'empressèrent de venir lui rendre leurs hommages. Le premier lui offrit même, non pas en son propre nom, mais, ce qui était bien plus délicat, au nom du roi de France Louis XVIII, tous les secours d'argent dont il pourrait avoir besoin à la suite d'un naufrage. M. de Gheverus, qui avait strictement ce qu'il fallait pour les frais de son voyage, ne voulut point accepter, et résista à toutes les instances aimables qu'on put lui faire. Il fut [•lus facile ;'i vaincre sur un autre point. Toute la ville désirait recueillir de sa bouche quelques paroles évangélique? ; on lui exprima ce vœu et on le conjura d'y accéder, sollicitant le bonheur de l'entendre en chaire, comme une faveur à laquelle on attachait le |>lus haut prix. Gette pro|)osition l'embarrassa d'abord, parce que depuis trente ans, n'ayant jamais prêché en français que
deux ou trois fois dans ses voyages du Canada, et récemment au village d'Auderville, il était devenu comme étranger à cette langue, et il n'osait se hasarder dans un grand auditoire ; mais, comme il ne savait pas refuser une grâce, surtout à ceux qui avaient été si bons pour lui, il monta en chaire, et sauf quelques anglicismes qui lui échappèrent, il remplit sa tâche avec la même aisance et la même facilité d'élocution que s'il n'eût jamais interrompu l'usage de sa langue maternelle.
Dès le lendemain, il quitta Cherbourg et se rendit directement à Paris. Là, après avoir offert ses hommages au roi, qui l'accueillit avec une bonté toute spéciale, et lui confirma son invariable volonté de le faire évêque de Montauban, il se vit assiégé de visites empressées et de soUicitations honorables. Tout le monde se disputait le plaisir et l'honneur de le posséder : d'un côté, c'étaient ses anciens camarades de Louis-le-Grand, ses amis de collège et de séminaire, qui voulaient célébrer le bonheur de son retour ; de l'autre, c'étaient diverses églises ou institutions religieuses qui ambitionnaient le bonheur d'entendre sa parole. Nous citerons entre autres le séminaire de Saint-Nicolas, où, complimenté en latin par les élèves, il répondit dans la même langue avec cette pureté de style et cette grâce de pensées qui, trente et un ans auparavant, l'avaient fait admirer en Sorbonnc ; le séminaire d'Issy, où, invité à présirler le 21 novembre une cérémonie religieuse, il parla aux élèves avec un esprit de piété et une chaleur de /èlc \<>\\\ .ipostoliqucs ; enfin l'association de Sainl-.Iose[»b, pour les pauvres ouvriers, où il fit entendre h l'indigence laborieuse des paroles de consolation, des conseils pleins d'â-propos.
Les jouissnnc(!s ipic put goûter à Paris l'évéque de liosloii, en rev(»yanl tant fie personnes chères el des lieux